Les Balkans Media Days viennent de se terminer ce 10 novembre à Tirana. Bien loin du politiquement correct attendu, les débats ont donné lieu à des discussions intenses et dressé un portrait bien sombre de la liberté de la presse dans la région. Mais l’UE a-t-elle bien reçu le message ?
C’est dans une salle comble où se pressent près de 250 professionnels des médias que se lancent en grande pompe à Tirana, jeudi 9 novembre, les Balkans Media Days, une rencontre régionale organisée par le Commissaire européen à l’Élargissement et à la Politique européenne de voisinage, Johannes Hahn. Reconnaissant l’importance de la liberté de la presse, le Premier ministre albanais Edi Rama crée pourtant un certain malaise en ouvrant cette série de conférences dédiée à un secteur en mal d’indépendance. Son très étrange tweet inaugural — « Les mots tuent en premier, les balles suivent », une citation du journaliste Adam Michnik — n’a pas réussi à faire oublier ses récentes insultes envers la profession, bien au contraire.
Les officiels partis, le principal débat de la matinée, mené par le correspondant régional de The Economist, Tim Judah, suit son train : un long fleuve tranquille de déclarations convenues. Il faut attendre près d’une heure pour que le politiquement correct vole en éclats suite à l’intervention de Branko Čečen, du Centre pour le journalisme d’investigation en Serbie (CINS). Debout, vêtus de tee-shirts noirs enjoignant l’Union européenne à faire plus — #EU do more —, une quinzaine de journalistes rappellent la dramatique situation de la presse indépendante dans la Serbie d’Aleksandar Vučić.
“Le compte Twitter de l’un des portails les plus critiques du gouvernement Rama, Exit.al, a été bloqué à l’occasion de cette réunion. Comment le justifiez-vous ?”
Une intervention libératrice. Les doléances des journalistes, passées sous silence, vont entretenir la suite du débat. Dressant un tableau bien sombre de la région, ils interpellent de nombreux observateurs peu au fait de la situation. « Le compte Twitter de l’un des portails les plus critiques du gouvernement Rama, Exit.al, a été bloqué à l’occasion de cette réunion. Comment le justifiez-vous ? » Directement prise à partie par la journaliste albanaise Alida Karakushi, la cheffe de la Direction générale du Voisinage et des Négociations d’élargissement de lа Commission européenne, Genoveva Ruiz Calavera, a bien du mal à se tirer d’affaires.
Les discussions entre professionnels continuent dans les couloirs. « Répéter sempiternellement ces débats sur l’ère digitale ou la transition ne résout pas les problèmes des journalistes. » À l’instar de cette éditrice kosovare, les acteurs présents ont du mal à contenir leur colère. « Ce genre de conférences, c’est de l’argent jeté par les fenêtres, alors qu’il pourrait tellement mieux servir ailleurs… » Embarrassés, des représentants de la Commission le reconnaissent : « Il faut que vous nous aidiez à mieux utiliser les fonds que nous dépensons ici ».
« Les journalistes gagnent 300 euros par mois et sont licenciés par un simple texto. » Pour conclure ces journées, la cheffe de la délégation de l’UE en Albanie, Romana Vlahutin, dépeint un portrait réaliste du métier de journaliste dans le pays. Pas sûr que cette soudaine prise de conscience n’apaise l’agacement de la profession. Dans sa dernière déclaration, Johannes Hahn assure que « les médias peuvent contribuer à construire des ponts plutôt que d’approfondir les divisions ». Les dirigeants de la région apprécieront.
Le Parquet demande l’arrestation de Saimir Tahiri, ancien ministre de l’Intérieur, mais le Parti socialiste et le gouvernement d’Edi Rama s’y opposent. Ce scandale politique et judiciaire bouleverse l’Albanie, alors que la réforme de la justice, exigée par l’Union européenne, fait du surplace. L’analyse de Hekor Ruci, spécialiste des droits de la personne et fin connaisseur du système judiciaire de son pays.
Le Courrier des Balkans (CdB) : La polémique actuelle autour de « l’affaire Tahiri » met de nouveau en lumière les liens obscurs entre la classe politique albanaise et le crime organisé. Le soutien apporté par l’actuelle majorité à l’ancien ministre de l’Intérieur peut-il entamer la crédibilité de la réforme de la justice qui est en train d’être mise en œuvre ?
Hektor Ruci (H.R.) : L’intention majeure de la réforme et des nouvelles procédures d’évaluation des juges et des procureurs (Vetting), récemment adoptées, était précisément de faire en sorte que le système judiciaire soit à même de poursuivre les personnes bénéficiant d’une immunité parlementaire ou légale. Les derniers événements ont montré que les anciennes « combines », qu’elles soient politiques ou procédurales, sont toujours à l’œuvre… En ce sens, rien n’a changé.
CdB : Durant la dernière campagne électorale, l’opposition n’a cessé de dénoncer l’utilisation de l’argent de la drogue, et notamment du cannabis, sans parvenir à obtenir pour autant l’appui des États-Unis ou de l’Union européenne (UE). En soutenant à bout de bras cette réforme de la justice, les partenaires occidentaux n’ont-ils pas indirectement permis un renforcement du pouvoir personnel du Premier ministre, comme le clament ses opposants ?
H.R. : Je suis convaincu que les États-Unis et l’UE étaient et sont toujours les acteurs les plus attachés à la réforme judiciaire. Dans une certaine mesure, ils y accordent même plus d’intérêt que l’establishment politique albanais. En ce sens, je considère que la position des États-Unis et de l’UE en la matière résulte d’un simple choix de priorités. En contrôlant la majorité parlementaire, le Premier ministre Rama est en quelque sorte devenu l’acteur local le plus important pour faire avancer la réforme. L’opposition, quant à elle, et malgré sa rhétorique habituelle, n’a pris que de très vagues positions concernant la réforme judiciaire. Ce n’est que soudainement, lorsque l’engagement des acteurs internationaux a été clair et décidé, que nous avons commencé à entendre des concepts tels que ceux de « souveraineté nationale », de « violation de l’indépendance », etc. C’est pourquoi je crois que le choix de soutenir Edi Rama et de fermer les yeux sur les revendications de l’opposition était une question de priorité pour les internationaux.
CdB. : Où en est la mise en œuvre de la réforme de la justice ? La procédure du Vetting — c’est-à-dire ensemble de procédures visant à réévaluer les profils d’environ 800 juges et procureurs — est en cours, mais n’est-elle pas en train de piétiner ?
H.R. : L’ensemble du processus s’est interrompu pour deux raisons majeures. D’une part, le manque de volonté politique, qui retarde la création des institutions nécessaires pour aller de l’avant dans la mise en œuvre de la réforme et, d’autre part, la confusion sur les procédures d’élection qui laisse, là aussi, le dernier mot à cette même classe politique. Par exemple, la loi prévoit que quatre membres du Haut Conseil de Justice (Këshilli i Lartë i Drejtësisë, KLD) et du Haut Conseil des Procureurs (Këshilli i Lartë i Prokurorisë, KLP) doivent être élus par l’Académie de Justice (Akademia e Drejtësisë). Dans les faits, l’Académie a sélectionné, validé et classé ces candidats. Mais, à la fin, c’est le Parlement qui devra voter pour ces quatre candidats, sans prise en compte obligatoire de ce classement.
CdB. : Cette réforme permettra-t-elle véritablement d’assurer l’indépendance et l’impartialité de la justice et d’empêcher les immixtions du pouvoir politique et la corruption ?
H.R. : Toute réforme est dépendante de trois facteurs très importants, la législation, la procédure et les personnes. La réforme de la justice ne sera un succès que si ces trois facteurs sont en mesure de fonctionner correctement et de manière indépendante. Malheureusement, pour le moment, nous n’avons rien vu de concret.
CdB. : Le président de la Commission de Venise a récemment déclaré que « la corruption avait pris en otages les plus hautes sphères du pouvoir dans tous les secteurs et pas seulement dans le domaine judiciaire ». Même si la réforme de la justice atteint ses objectifs, le système judiciaire albanais arrivera-t-il à rétablir le lien de confiance avec les citoyens ?
H.R. : Un vieil aphorisme dit que « la justice ne doit pas seulement être rendue, mais il doit être visible qu’elle est rendue ». À cet égard, je considère que la réforme consiste en une très difficile séparation des milieux politique et judiciaire. Dans la mesure où la classe politique aura le dernier mot dans la création et la dotation en personnel des nouvelles institutions, les liens clientélistes persisteront.
CdB. : La société albanaise n’est-elle pas encore trop permissive et tolérante à l’égard de la corruption ? La situation actuelle ne reflète-t-elle pas les trop faibles exigences des citoyens albanais eux-mêmes en matière de lutte contre la corruption ?
H.R. : Oui, et c’est l’aspect le plus problématique de la réforme, lourd de conséquences pour l’avenir de la société albanaise en général. Nous avons été trop contaminés par la corruption et elle est devenue une partie de notre réalité. Beaucoup de gens la prennent pour un fait acquis, changer cet état d’esprit général sera bien plus difficile que l’adoption de n’importe quelle réforme.
La forêt de pins maritimes de la lagune de Karavasta @ LS
Courrier des Balkans – 28.10.2017 – Article
Les amoureux de la nature n’en sont pas revenus. Au printemps dernier, le groupe Mabetex annonçait son intention de construire un gigantesque complexe hôtelier de luxe, au sein même du Parc national de Karavasta, la plus importante lagune de l’Adriatique et l’une des zones les plus protégées du pays.
Canne à pêche coincée à l’arrière de sa mobylette, Ermir déboule à toute allure de la forêt de pins maritimes. Comme tous les jours, c’est à la confluence de la lagune avec le fleuve Shkumbin que cet ancien ouvrier agricole va taquiner mulets ou loups de mer. « J’en tire 500 leks, parfois plus, cela dépend de la météo. » Comme lui, beaucoup d’habitants de Divjakë dépendent de leurs prises dans les eaux de la lagune ou de l’Adriatique. Mabetex ? « Bien sûr, ici tout le monde est au courant du projet ! » Ermir est certain que cela « devrait créer beaucoup d’emplois », mais il est bien incapable de donner plus de détails. Écrasant un moustique sur son bras, il espère tout de même que cela ne l’empêchera pas de pêcher là où il veut.
89 espèces menacées d’oiseaux et 18 000 touristes
Joyau naturel de la côte albanaise, l’impressionnant complexe lagunaire de Karavasta s’étend sur plus de 45 km2, au sud de Durrës. Sa forêt de pins a été déclarée parc national dès 1966. « C’est une étape migratoire pour des millions d’oiseaux, le parc sert de refuge à 89 espèces menacées dont 42 en danger d’extinction. En hiver, on recense plus de 50 000 individus », explique l’ornithologue Taulant Bino, qui suit depuis 1992 les populations d’oiseaux et notamment la colonie de pélicans frisés, une espèce considérée comme vulnérable, dont 5% de la population mondiale se trouve dans la zone. Protégés par la convention Ramsar depuis 1994, les lagons de Karavasta attirent chaque année des milliers d’amoureux de la nature, albanais ou étrangers.
La fragile diversité écologique de Divjakë est précisément ce qui séduit le groupe Mabetex, propriété de l’homme d’affaires kosovaro-suisse Behgjet Pacolli, devenu ministre des Affaires étrangères du Kosovo en septembre dernier. « L’extraordinaire écosystème du parc, avec ses lagunes, ses forêts et sa vie sauvage, est la caractéristique exceptionnelle de notre projet », affirme le groupe suisse. Dévoilé le printemps dernier, le projet soumis au ministère de l’Environnement voit très grand. Avec ses 370 villas et quelque 2350 appartements, le resort Divjaka Albania et ses 3 342 hectares pourrait héberger plus de 18 000 visiteurs, ce qui en ferait, de loin, l’infrastructure touristique la plus importante du pays. Son coût total s’élèverait à 1,5 milliards d’euros.
Entre coupes illégales et incendies volontaires, les forêts d’Albanie ont subi ces 25 dernières années d’immenses pertes, au point de se voir réduites aux régions montagneuses les plus isolées. Rescapés, les 210 hectares de pins strictement protégés du parc de Karavasta sont directement menacés par le projet. En effet, selon Mabetex, le complexe « permettra aux gens d’apprécier les sites les plus enchanteurs de la réserve naturelle ». Malgré ses terrains de golf, ses centres commerciaux ou sa piste d’hélicoptères pour VIP, le complexe hôtelier Divjaka Albania pourrait permettre, selon ses concepteurs, « de lancer un programme de réaménagement environnemental à grande échelle et de sécuriser toute la faune du parc ».
“Edi Rama et Behgjet Pacolli sont très proches. Il y a de fortes pressions politiques.”
La transformation d’une vingtaine de kilomètres de côtes en paradis touristique de luxe a été une surprise de taille pour les quelque 8000 habitants de la commune de Divjakë. Protégées par la forêt qui sert de barrière protectrice contre la mer et le vent, les terres agricoles de Divjakë sont parmi les plus fertiles d’Albanie. Depuis des siècles, elles apportent aux habitants de la région leurs moyens de subsistance. Beaucoup ne semblent pourtant pas s’inquiéter du gigantisme du projet mais y voir plutôt, comme l’affirme Mabetex, « une opportunité économique et sociale extraordinaire pour les habitants de la région et pour le pays dans son ensemble ». Comme l’explique le journaliste d’investigation Artan Rama, « abandonnés par l’État, certains habitants de Divjakë souffrent plus de la lagune qu’ils n’en profitent ».
Le journaliste garde toutefois un souvenir amer de l’audience publique organisée au printemps dernier par le groupe Mabetex. « C’était un véritable lynchage digne de l’époque du régime. Trois hommes du village n’ont cessé de dénigrer et d’attaquer violemment tous ceux qui voulaient poser des questions sur le projet. » Une atmosphère tendue, visiblement peu appréciée par les représentants des organisations internationales de protection de l’environnement, qui ont quitté la salle. Selon Artan Rama, l’influence du maire socialiste de Divjakë ne serait pas pour rien dans le déroulé de la réunion, car « Edi Rama et Behgjet Pacolli sont très proches. Le projet a d’ailleurs été lancé dès la première victoire du PS, en 2013. Il y a de fortes pressions politiques. »
Amitiés politiques et capitaux russes
À Divjakë, le magnat du Kosovo joue ainsi de son influence sur le monde politique mais également de son image. « Nous sommes venus ici pour les oiseaux et parce que Monsieur Pacolli est un patriote ! » Comme s’enthousiasmait l’un des habitants lors de la réunion, beaucoup d’Albanais portent un regard plus indulgent que leurs cousins kosovars sur l’ancien homme d’affaires de Boris Eltsine. Ici, le milliardaire est avant tout perçu comme un bienfaiteur de la patrie. Lors d’une émission télévisée, Behxhet Pacolli a laissé entendre que des capitaux russes pourraient également participer à la réalisation de ce Dubaï albanais. Alors que le pays suscite toujours la méfiance des investisseurs étrangers, le gouvernement ne semble pas vouloir passer à côté de ces potentiels investissements. Fin août, Edi Rama annonçait une exemption de taxes de dix ans pour tout projet d’hôtels de luxe.
Engagé à titre d’expert environnemental par le groupe Mabatex, le professeur Sulejman Sulçe, de l’Université agricole de Tirana a qualifié le projet de « réalisable et acceptable ». Une lecture optimiste que n’ont pas goûtée les organisations de protection de l’environnement. Dans une lettre adressée au Premier ministre albanais, l’Alliance méditerranéenne des zones humides, qui regroupe plus d’une vingtaine d’associations internationales, juge le projet « extrêmement négatif et inacceptable », et rappelle qu’il serait « en pleine opposition avec les engagements internationaux du pays en matière environnementale ». Pour Taulant Bino, « l’urbanisation du parc avec les étapes de la construction et du fonctionnement de ce gigantesque complexe hôtelier signifierait sa destruction pure et simple du parc ».
Longtemps réputée pour la préservation de sa côte, l’Albanie semble être condamnée à répéter les mêmes schémas du développement économique que ses voisins. Derrière les discours consensuels sur le développement durable, les projets d’infrastructures se multiplient, généralement de façon bien peu transparente. L’explosion récente du tourisme dans le pays et la relative stabilité politique attisent les convoitises d’investisseurs en quête de profits faciles et rapides. Sensibles à l’éternel chantage à l’emploi et soumis aux pressions politiques, les populations locales sont balancées entre des espoirs de changement et la crainte de perdre leur environnement naturel. Après les vallées de Valbona et de la Vjosa, c’est au tour des lagons de Divjakë de subir des pressions.
Connus depuis les Romains, les thermes d’Elbasan sont de nouveau à la mode. Leurs vertus thérapeutiques attirent les curistes de tout le monde albanais. Chaque automne, la vallée de Tregan s’anime quelques semaines durant autour de ces eaux miraculeuses. Reportage.
Une fois passée l’agitation du bazar d’Elbasan, la route fraîchement rénovée traverse le Shkumbin et longe les belles montagnes de Shpat. Quelques kilomètres plus loin, le petit panneau « Llixhat » signale qu’il faut tourner à gauche. Mais l’on pourrait tout aussi bien se fier à son odorat. Avec ses émanations de soufre, le ruisseau aux eaux troubles qui coule en parallèle de la route plonge déjà les visiteurs dans le bain. En ce début d’automne, c’est la haute saison touristique dans la petite vallée boisée de Tregan. Sur la principale artère du village des sources, les autocars en provenance du Kosovo, de Pristina ou Prizren, défilent sans discontinuer.
À leur sortie, les passagers ont à peine le temps de se dégourdir les jambes qu’ils sont déjà assaillis par les rabatteurs : « Hôtel ! Hôtel ! ». Il faut dire que la saison des cures est courte, ceinturée par les journées chaudes de l’été et les nuits froides de l’hiver. Le temps est donc compté et les habitants emmènent presque de force les visiteurs quelque peu déboussolés par leur empressement. Ces dernières années, les sources d’Elbasan connaissent un succès grandissant. Elles sont même devenues l’une des offres de choix des agences de voyages kosovares. « Au Kosovo, il n’y a plus de sources naturelles comme celles-ci », explique Agim, qui vient ici pour la deuxième fois. « Et les cures coûtent bien plus cher ! »
Des thermes salvateurs
S’il y a bien quelques exceptions, la grande majorité des curistes d’Elbasan sont des Albanais. Qu’ils viennent de Macédoine, du Kosovo ou d’Albanie, tous ont entendu parler des miracles thérapeutiques de ces sources. « Les infrastructures sont encore trop sommaires pour un public occidental », confie avec modestie Agron, manager du Park Nosi. Première bâtisse en vue à l’entrée du village, cet hôtel défend jalousement son authenticité et son accès direct à l’une des sources les plus préservées de la zone. Construit sur les plans d’un architecte autrichien, l’établissement a ouvert en 1932. Après presque un demi-siècle de gestion étatique, la famille Nosi en a récupéré la propriété après la chute du régime communiste.
Les sources qui attirent les foules jaillissent à une douzaine de kilomètres sous terre. Au temps des Romains, on venait déjà profiter des bienfaits de cette eau chaude naturelle de près de 60°C. « Calcium, magnésium, chlore, hydrogène, oxygène, nos sources contiennent une grande diversité d’éléments chimiques qui permettent d’avoir un corps en pleine santé et de combattre toutes sortes de maladies. » Agron vante les mérites des eaux du Park Nosi, sous le contrôle de son personnel médical. Cet ancien militaire est intarissable quand il s’agit d’évoquer l’histoire et les mérites des thermes d’Elbasan.
En pleine saison, c’est la cohue autour des bains. Tous les matins, 200 personnes attendent leur tour, plus ou moins patiemment. Un succès qui donne parfois au personnel du Park Nosi des sueurs froides, surtout quand d’un coup l’eau ne remplit plus les baignoires…
Complet veston impeccable et grosses lunettes de soleil, Erjon profite des douceurs automnales sur l’un des rares bancs solides du parc. « Je viens ici chaque année pour soigner mes rhumatismes et me préparer à l’hiver », raconte l’octogénaire, qui habite Tepelenë. Comme en témoignent ses bancs, le Park Nosi semble figé dans le temps. Dans la file d’attente qui s’allonge devant les salles d’eau, on regarde avec nostalgie les canalisations usées et la façade latérale décrépie. Certains se souviennent du prestige passé de l’établissement, au temps où il accueillait dirigeants et célébrités d’Albanie.
« Nous sommes là seulement pour deux semaines. Après, on rentre à Fier. Pour nous aussi, c’est une sorte de cure ! », plaisante Alma devant son stand de vêtements traditionnels tricotés à la main. Comme elle, des gens de toute la région viennent vendre leurs produits – serviettes de bain, fruits et légumes, etc. – dans le petit bazar qui anime le village pendant la saison des cures. La population de Tregan est alors multipliée par douze : de 400 âmes le reste de l’année, elle passe à 5000.
Près du petit canal où coule l’eau soufrée, Arber gère ses patients, Ray Ban sur le nez. « Le bain de pied, c’est 100 leks. Le sauna, c’est là-bas, dans la cabane ! » Pour alimenter sa petite station thermale artisanale, le jeune homme montre l’un des tuyaux qui se perd parmi une dizaine d’autres. L’endroit a des allures de cour des miracles. « Il y a des gens âgés et malades qui viennent de loin et qui sont prêts à dormir à même le sol », raconte Arber. Les prix relativement bas des établissements de Tregan permettent aux plus modestes d’avoir accès aux cures. Superstitions ou prescriptions médicales, le caractère miraculeux des eaux thermales ne semble pas faire de doute, ici. Comme l’annoncent certains établissements, elles permettent de « combattre les méfaits de l’âge et notamment la baisse de l’activité sexuelle ». Une promesse qui attire de nombreux couples.
Face à l’affluence, aujourd’hui chaque maison du village ou presque propose ses propres séjours thérapeutiques. En l’absence de réel encadrement médical et de normes hygiéniques contraignantes, ce développement touristique assez chaotique vire parfois au cauchemar. « Il y a de vrais têtes de mules qui ne respectent pas du tout les consignes », se désole l’un des médecins du village. « Ils plongent parfois directement leur tête dans l’eau ou ne mentionnent pas leurs problèmes de santé. » Des comportements qui peuvent les mener directement aux urgences d’Elbasan.
L’eau des sources arrivant d’un jet puissant dans les baignoires, des surprises sont parfois au rendez-vous. Certains patients se retrouvent ainsi avec de beaux diamants dans leurs bains. Des anecdotes qui animent les conversations de l’un des lieux les plus courus des sources, chez « le Français ».
Depuis deux ans, Jean-Pierre et sa femme Nora, s’affairent autour de leur hôtel-restaurant, la Table gourmande. Curistes ou non, les gens s’assoient avec plaisir dans leur petit coin de forêt aménagé. C’est dans ce lieu unique en Albanie, que le couple s’est lancé le défi d’amener les Albanais à la cuisine française. « Nous n’avons pas le temps d’aller au bains, mais depuis qu’on est là, nos douleurs au dos sont beaucoup moins présentes », lance Jean-Pierre avant d’enfiler son tablier. Sur la promenade en contrebas, ce ne sont pas les dizaines de curistes tout juste sortis de leur bain quotidien qui diront le contraire.
Peinture murale dans le quartier albanais de Skopje @ LS
Courrier des Balkans – 04.10.2017 – Article
Ces dernières semaines, une vive polémique a agité l’Albanie autour de la figure de Gjergj Kastrioti Skanderbeg, héros national, symbole de la lutte contre les Ottomans. Musulmans et chrétiens, intellectuels et simples citoyens, tout le pays s’est écharpé, multipliant les approximations et les relectures historiques. La virulence du débat témoigne des divisions qui traversent l’Albanie.
Le 1er septembre, des milliers de musulmans se sont rassemblés dans le centre de Tirana afin de célébrer Kurban Bajram (Aïd el-Kebir), la fête du sacrifice, qui marque la fin du hajj. Pour la première fois depuis des années, les fidèles ont pu pratiquer la prière de la plus importante des célébrations musulmanes dans un espace non restreint, la Communauté islamique d’Albanie ayant obtenu l’autorisation de la municipalité de communier sur la toute nouvelle place Skanderbeg.
Mais la fête a rapidement tourné à la polémique sur les réseaux sociaux et dans les médias albanais. En cause, des images – prises d’un angle précis de la place -, qui laissaient entendre que les écrans géants cachaient la statue du héros national, Gjergj Kastrioti Skanderbeg (1405-1468). S’emparant instantanément de ces clichés accusateurs, de nombreux commentateurs se sont déchaînés. Jugeant cela « honteux » et même « antipatriotique », ils appelaient à des sanctions.
D’autres images de la cérémonie, facilement disponibles, montraient bien que la statue n’avait nullement été dissimulée. Le grand mufti de Tirana s’empressait d’ailleurs de rassurer « ses frères catholiques et orthodoxes » : « Les musulmans n’ont nullement l’intention d’offenser Skanderbeg [qui est] le héros national des Albanais ».
Mais qui était donc vraiment Skanderbeg ?
Le mal était pourtant fait et le débat autour de la principale figure de l’identité albanaise, mise en avant par les intellectuels de la Rilindja Kombëtare, la « Renaissance Nationale » pro-indépendance (1870-1912), encouragée par les occupants austro-hongrois et italiens puis forgée et constitutionnalisée sous le communisme, a agité tout le pays. Historiens, éditorialistes ou représentants religieux, chacun y est allé de sa version historique et de ses explications sur l’héritage de ce seigneur du XVe siècle, devenu le symbole de la résistance albanaise à l’Empire ottoman. Faite d’approximations historiques et de propos vindicatifs, cette controverse témoigne aussi des oppositions au sein de la communauté musulmane albanaise au sujet de Skanderbeg.
Les propos tranchants d’Armand Aliu, l’imam de l’une des principales mosquées de Tirana, n’ont pas manqué de jeter de l’huile sur le feu. Qualifiant Skanderbeg de « mercenaire » et « d’hérétique qui a lutté pour l’or », il a expliqué que ce « héros sectaire » des chrétiens, « ennemi des musulmans » ne pouvait être « un symbole du mythe de la tolérance et de l’harmonie religieuse » dont se targue l’Albanie contemporaine. Avant d’accuser « des anti-nationalistes du loby greco-catholique », d’être à l’origine de la polémique.
Dénonçant d’opportunistes relectures historiques, l’académicien et ancien diplomate Pellumb Xhufi a laborieusement tenté d’expliquer que Skanderbeg était un personnage complexe, qui avait changé de foi à plusieurs reprises au cours de son existence. « Skanderbeg n’était pas un chevalier du christianisme. Il n’était pas non plus un bourreau des musulmans lorsqu’il est venu pour déclencher le soulèvement, car à l’époque, il n’y avait pas de musulmans en Albanie. La population était majoritairement chrétienne. »
La revanche des catholiques ?
Pour l’historien Olsi Jazexhi, c’est l’utilisation post-communiste de la figure de Skanderbeg qui pose problème. Elle s’apparente, selon lui, à une revanche des catholiques sur la répression du régime d’Enver Hoxha contre les pratiques religieuses. « Pour beaucoup de musulmans albanais, Skanderbeg, le héros national imaginé par Naïm et Sami [Frashëri], a été transformé en héros de la croix et du Pape. » Un « Skanderbeg anti-musulman […] avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête pour convertir à ’la religion des anciens’ selon la formule d’Ismail Kadaré et de ses amis ».
Afin de préserver la coexistence et la tolérance interreligieuse, dans une Albanie où la laïcité est inscrite dans la Constitution, Olsi Jazexhi, en appelle à une totale « sécularisation de la vie publique ». Cela doit passer par « la purification de notre histoire, de nos institutions et de notre politique des symboles des idoles religieuses, de Skanderbeg à Mère Teresa ».
Tout en critiquant une polémique « artificielle », l’écrivain Ismail Kadaré s’est dit « inquiet ». Se posant en vieux sage, l’ancien intellectuel du régime communiste devenu figure de la dissidence, pointe du doigt le « malentendu de jeunes historiens et scientifiques albanais ». Comme à son habitude, il a de nouveau défendu sa vision très occidentale de l’Albanie, qui « ne ne peut être qu’européenne ». Et selon lui, la figure de Skanderbeg aide Tirana « à regarder vers l’Ouest ».
2018, « l’année Skanderbeg »
Ces débats sur l’identité agitent la société albanaise contemporaine sur fond de lutte d’influences et de retour du religieux. En arrière-plan semble planer l’ombre de la plus grande mosquée des Balkans voulue et financée par le Président turc Recep Tayyip Erdoğan. Un projet qui avance et qui fait s’étrangler les tenants « d’un retour aux racines chrétiennes du pays ».
À de rares exceptions près, les dirigeants politiques se sont en tout cas bien gardés de prendre part à cette controverse explosive sur le héros national. Dans un message d’unité, le maire socialiste de Tirana, Erjon Veliaj, a néanmoins affirmé que « le message de Skanderbeg est de rester ensemble. L’harmonie religieuse n’étant pas acquise, c’est quelque chose que nous devons cultiver tous les jours ». Une vision que partage son mentor Edi Rama. Dans un tweet, le Premier ministre a fièrement annoncé la première décision de son nouveau gouvernement : 2018, année des 550 ans de sa mort, sera « l’ année de Skanderbeg ».
Fin août, Fildeze Hafizi, une juge de Shkodër, était assassinée par son ancien mari. Un meurtre qui a choqué l’opinion d’autant que la magistrate, se sentant menacée, avait demandé la protection de la police. Entre tabous et patriarcat, ce meurtre vient rappeler, une fois encore, l’insupportable persistance des violences faites aux femmes en Albanie
« Le droit à la vie n’est pas un luxe », « Pas d’amnistie pour les violences familiales », « Le mariage n’est pas une peine de mort ». Devant les portes du ministère de la Justice, des dizaines de manifestants brandissent leurs pancartes avec détermination et se font entendre. Sur leurs visages, majoritairement jeunes et féminins, se lit la colère plus que la tristesse. Des bombes de peinture rouge explosent sur la façade grise de l’institution. Rouge, comme le sang de Fildeze Hafizi, cette femme de 39 ans, assassinée fin août par son ancien mari.
Ces militant.e.s proches des associations LGBT ne sont pas les seul.e.s à avoir été choqué.e.s par le destin tragique de cette juge de Shkodër, un fait divers qui a remué l’opinion publique albanaise ces dernières semaines. Malgré ses tentatives répétées pour obtenir une protection policière, la magistrate a été abattue de deux balles dans la tête. Déjà condamné pour des faits de violence familiale, son ancien mari avait été libéré grâce à une amnistie gouvernementale. Les réactions indignées se sont multipliées contre ce meurtre, qui illustre de façon désolante la persistance des violences familiales en Albanie.
L’impossible évolution du patriarcat ?
Les crimes domestiques font régulièrement la une de la presse et des journaux télévisés. En 2016, la police faisait ainsi état de 17 femmes tuées par leurs maris soit 22,5 % du total des meurtres recensés dans le pays. Et la situation est loin de s’améliorer. Au seul tribunal de Tirana, les demandes de l’Ordre de la Défense des femmes occupent le plus grand nombre de cas enregistrés. Durant les sept premiers mois de 2017, 453 plaintes pour violences conjugales ont été déposées, plus qu’en 2016.
Une aggravation inquiétante que confirment les autorités judiciaires. Dans son dernier rapport annuel, le Procureur général note ainsi « une tendance croissante à l’infraction de violence domestique ». « Près de 75% des meurtres dans notre pays sont commis pour trois raisons : les motifs familiaux, les problèmes de propriété et les motifs mineurs », souligne l’ancien ministre de l’Intérieur, Saimir Tahiri. Sans grande surprise, selon ce même rapport, 90% des auteurs des violences familiales sont des hommes.
Le problème est pourtant loin d’être nouveau et des mesures ont d’ailleurs été prises ces dernières années. Les crimes conjugaux sont désormais considérés comme des « crimes graves » par la législation albanaise et les normes juridiques qui les encadrent sont exigeantes. Mais elles semblent avoir peu d’effet. Dans les faits, il apparaît bien difficile d’éloigner les conjoints violents ou de mettre en œuvre les procédures de surveillance. Pour certains analystes, l’inefficacité de ces mesures s’explique par leur aspect essentiellement répressif : elles ne prennent pas assez en compte les facteurs culturels et sociaux de ces violences.
Les pressions internationales
Malgré les changement sociaux, les mentalités patriarcales continuent de se maintenir. Pour beaucoup, une femme nouvellement mariée reste considérée comme la propriété de son mari et face au tabou du divorce, la loi du silence a encore la vie dure. Pourtant, en Albanie aussi les séparations sont en hausse. Toujours selon l’ancien ministre, Saimir Tahiri, sur les 3700 cas de violence familiale signalés à la police, une bonne partie de ces crimes restent tus. « Je pense que nous sommes encore dans la phase de découverte de la dimension réelle de ce problème dans notre société. Il existe de nombreux cas de violence domestique qui ne sont pas encore dénoncés. »
Le nouveau Président, Ilir Meta, a récemment annoncé quatre mesures pour prévenir la violence au sein de la famille estimant qu’il était « temps d’améliorer la collaboration et l’action de toutes les institutions dans le but d’une punition exemplaire de la violence au sein du cercle familial ». Ces mesures se focalisent contre les remises de peine et d’amnistie, très critiquées après l’assassinat de Fildeze Hafizi, mais elles laissent sceptiques bien des observateurs.
Le manque de volonté des autorités albanaises est sous le feu des critiques, notamment internationales, depuis longtemps. Dans leurs derniers rapports, la Commission européenne et les Nations unies s’inquiètent par exemple du peu d’action de Tirana. La plupart des projets sont dans leur grande majorité financés par des ONG ou des institutions étrangères. L’Onu note également le manque d’informations sur « la mise en œuvre globale » de ces projets. Des inquiétudes partagées par les acteurs locaux et renforcées par le récent démantèlement du ministère de la Protection sociale et de la Jeunesse. Le doute plane sur le futur des cinq plans d’action qu’il avait lancés avec le soutien de l’Union Européenne.
Réagissant à ce terrible fait divers le Premier ministre, Edi Rama, a appelé à respecter au plus vite les principes de l’État de droit pour parvenir à « une justice que nous voulons ». Reste à savoir si la promesse de transformation de cette institution, la plus décriée par les Albanais selon l’Institut pour la démocratie et la médiation (IDM), saura enfin établir la confiance avec ses citoyens.
Les ouvrages de Enver Hoxha en vente dans la rue à Tirana @ LS
Courrier des Balkans – 15.09.2017 – Article
Trente ans après, les révélations sur la présupposée homosexualité d’Enver Hoxha continuent d’agiter l’opinion publique albanaise. Une bataille des mémoires souvent grotesque autour de la personnalité du dictateur qui met en lumière la persistance d’un fort conservatisme moral dans l’Albanie d’aujourd’hui.
C’était il y a trente ans, en novembre 1987, deux ans seulement après la mort d’Enver Hoxha. D’abord publiées dans la presse grecque, les « révélations fracassantes » sur la personnalité du dictateur albanais vont être rapidement reprises par la plupart des journaux italiens, de la Stampa au Corriere della sera, en passant par la Republicca. Titrée « Homosexuel, maniaque et meurtrier », l’interview choc d’Ilir Bulka, ancien employé de l’Agence télégraphique albanaise (ATA), ne va pas seulement agiter les médias étrangers. En Albanie, ces déclarations inquiètent le régime communiste mourant et donneront par la suite naissance à l’un des principaux débats qui hantent toujours la société albanaise et son passé communiste.
Des amants choisis puis éliminés
Alors qu’il accompagne l’équipe de football du Vllazina dans l’un de ses déplacements à l’étranger, Ilir Bulka, traducteur et ancien secrétaire du despote albanais de 1973 à 1980, prend la fuite à l’aéroport d’Athènes et dépose une demande d’asile politique. Quelques semaines plus tard, il donne une interview à l’agence américaine United Press International (UPI) où il évoque la personnalité du dirigeant albanais et notamment son homosexualité « connue de ses proches, dont sa femme Nexhmije, ainsi que des plus hauts dirigeants du régime ».
À l’époque, peu de détails sur la vie personnelle d’Enver Hoxha sont accessibles, d’où l’écho important que rencontrent les propos d’Ilir Bulka. Selon lui, le dictateur, à la tête de l’Albanie pendant près de 41 ans, tenait « à se familiariser avec tous les écrivains, poètes et compositeurs albanais masculins [en les recevant] dans son appartement. Il voulait parler à tous les jeunes intellectuels albanais pour s’assurer qu’ils ne [constituaient pas une] menace pour son autorité, mais aussi parce qu’il cherchait des amants ». Ilir Bulka affirme encore que « sa paranoïa, développée avec l’âge, l’a amené à tuer beaucoup de ses amants après les avoir contraints à des rapports sexuels ». Après cet entretien retentissant, Ilir Bulka, comme d’autres témoins de cette époque, n’apporta aucune preuve et chercha à se fondre dans l’anonymat.
« C’est moi qui ai déniché ces texte dans les archives du Parti populaire, il y a plus de dix ans. » Kastriot Dervishi, archiviste, exhume régulièrement des documents du passé communiste comme ces photos ou ces télégrammes dont la presse fait ses choux gras. D’après lui, les témoignages d’Ilir Bulka sont plausibles étant donné que Nonda Bulka, écrivain du réalisme socialiste et père d’Ilir, « a bien connu la vie passée d’Enver Hoxha ». La publication des propos de Bulka aurait inquiété le ministère de l’Intérieur de l’époque, confronté aux luttes de succession et des difficultés sociales croissantes. Certains parlent même d’une possible influence de ce sujet sur le « suicide » du bras droit et Premier ministre d’Enver Hoxha, Mehmet Shehu, en 1981.
La jeunesse française, le péché originel
Depuis la publication de cette interview, le débat sur les orientations sexuelles présumées du dictateur revient régulièrement dans les médias albanais et déchaîne les passions. Secret de polichinelle symbolique d’une « déviation » pour certains, « sujet peu crédible » pour d’autres, comme l’historien Artan Puto qui y voient plutôt « une vieille histoire typique des journaux post-communistes albanais, toujours en chasse d’informations sensationnelles ». Elle est, selon lui, révélatrice de la façon dont la société albanaise « affronte son expérience communiste ». Récemment décédé, Dritëro Agolli, à la tête de l’Union des écrivains et artistes albanais de 1972 à 1992, qualifiait ainsi ces histoires d’« idioties » et de « calomnies ».
Pourtant, l’homosexualité du maître de l’Albanie socialiste semble pas être seulement une invention de la presse à scandale. Dans son journal La houle des Jours, le journaliste belge Michel Rosten, spécialiste des pays du bloc de l’Est, rapporte ces mots d’Ismail Kadaré prononcés lors de la Foire du livre de Bruxelles en 1992, alors que le régime communiste albanais est en pleine déliquescence. « Enver Hoxha n’était pas un homme cruel au départ », explique l’écrivain. « Mais, inquiet qu’on puisse révéler au grand jour ce qui, dans la mentalité balkanique, est une tare, il s’est immédiatement occupé de la liquidation des témoins gênants. Il a, en tout premier lieu, fait massacrer ses amants. Ainsi s’est enclenchée une spirale de la répression. »
Ismail Kadaré n’est pas le seul à avoir évoqué les « aventures de jeunesse » du dictateur. Pour donner du poids à leur argumentation, beaucoup de commentateurs ont avancé que « les tendances homosexuelles » d’Enver Hoxha trouvaient leur origine dans sa jeunesse française. Lors de ses études à Montpellier et plus encore à Paris, ses rencontres avec le milieu artistique parisien des années 1930 et « les intellectuels français du parti communiste » l’auraient amené à fréquenter des personnalités aux mœurs sexuelles « plus ouvertes et complexes ». Régulièrement, de nouveaux éléments abordant cette période qui précède sa prise de pouvoir paraissent dans la presse. Ainsi, les « relations intimes » qu’auraient eu Enver Hoxha avec un agent de « la mission américaine en Albanie » de 1943 à 1945, tirées du livre de l’historien Amit Kaba. Mais également une note de la CIA datée de 1951 pour laquelle, « Enver Hoxha est homosexuel ou, au moins, bisexuel ».
Des rumeurs agitées par la diaspora anti-communiste
Présentateur vedette de l’émission Opinion, Blendi Fevziu est l’auteur de la seule biographie personnelle sur le dictateur existant à ce jour. Au cours de ses recherches dans les archives privées de l’ancien chef d’État, le journaliste n’a trouvé la trace d’aucun fait à ce propos. Pour lui, ces histoires sur le mode de vie en Europe de l’Ouest d’Enver Hoxha seraient avant tout l’œuvre d’Albanais de la diaspora. Des rumeurs agitées notamment par les plus actifs intellectuels anti-communistes, comme l’écrivain Arshi Pipa. Originaire de Shkodër, ce dernier fut emprisonné dès 1946 par le nouveau régime et anima pendant des années la résistance de son exil américain, en tentant de diffuser certains textes et documents afin de déstabiliser le régime.
Comme pour d’autres lignes de fractures de l’Albanie contemporaine, difficile de démêler les faits des règlements de comptes personnels ou politiques dans cette guerre des mémoires où les témoignages historiques manquent cruellement. La « pédérastie » n’a été décriminalisée qu’en 1995 en Albanie. Dans le Code pénal de la République populaire socialiste, l’homosexualité, « l’un des restes les plus répugnants de la morale de la société féodale-bourgeoise », était passible de dix ans d’emprisonnement.
Pour les jeunes Albanais sensibles aux revendications du mouvement LGBT comme Ataol, si cette supposée homosexualité d’Enver Hoxha est encore âprement discutée, c’est que « l’Albanie de 2017 est toujours marquée par un fort conservatisme social où les présupposés homophobes sont largement répandus ». Lors de la dernière campagne pour les législatives de juin 2017, certains candidats parlait de l’homosexualité comme d’une « maladie » et associait le mariage entre personnes de même sexe à la « destruction des fondements de la société humaine ». Ainsi, parmi les demandeurs d’asile en Grande-Bretagne, en France ou en Allemagne, nombreux sont les jeunes Albanais, souvent mineurs, qui ont fui les représailles et les menaces de leurs proches à cause de leur orientation sexuelle.
Les Albanais se régalent toujours des films produits par le Kinostudio de Tirana à l’époque de la dictature d’Enver Hoxha, mais l’Institut des crimes du communisme voudrait interdire leur diffusion. Un projet qui suscite une vague d’indignation dans tout le pays, toujours très attaché à ces classiques salués par les professionnels pour leurs exceptionnelles qualités formelles.
« Partisans », « camarades », « antifascisme ». Sur les hauteurs de Dhërmi, l’un des premiers villages de la Riviera albanaise, ce sont des mots d’une autre époque qui résonnent dans le petit local de Sofia. Sur l’écran du vieux poste de télévision défilent les scènes en noir et blanc des films de « la nouvelle Albanie », réveillant des regards bienveillants. Pourtant, ici, on se souvient avec douleur du « temps d’Enver ». Pas le droit de s’exprimer en grec, interdiction d’aller à l’église, déplacements étroitement contrôlés, etc. Bien sûr, le Kinostudio de Tirana, c’était aussi « le régime », mais, dans le Dhërmi d’aujourd’hui, les vieux films communistes ne rappellent pas que cela. Pour Sofia, c’est aussi « l’histoire commune ».
Diffusés quotidiennement sur les chaînes du pays, qu’elles soient publiques ou privées, les films de l’époque communiste jouent un rôle important dans la propagation de la nostalgie du régime. C’est en tout cas l’avis de l’écrivain Agron Tufa, qui dirige l’Institut des crimes du communisme. « Ces films causent de grands dommages à la santé publique et constituent une catastrophe éthique et esthétique qui affecte les jeunes générations ! » Début mars, son institut a demandé qu’une loi interdise leur diffusion à la télévision afin de « décommuniser la société ».
Jonila Godole, la directrice de l’Institut pour la démocratie, les médias et la culture (IDMC), approuve cette initiative. « Ces films ne peuvent pas être présentés à la jeune génération sans explications et sans précisions sur le contexte dans lequel ils ont été tournés », estime-t-elle.« La diffusion de cette propagande est offensante et blessante pour plus d’un tiers de la population qui a souffert des crimes de la dictature. » Prenant en exemple l’interdiction de la propagande nazie en Allemagne, elle considère que « les Albanais doivent se séparer de leur passé ».
“Les films n’ont pas commis les crimes de l’époque Hoxha.”
« Les films n’ont pas commis les crimes de l’époque Hoxha », rétorque le réalisateur et critique Mark Cousins. Dans une tribune publiée par le magazine britannique Sight & Sound, il s’est fait le porte-voix international de la « résistance » à ce projet « de censure » qui a soulevé une vague d’indignation dans le monde culturel albanais. Mark Cousins condamne notamment les comparaisons avec les productions nazies. Selon lui, la majorité des films du kinostudio célébraient de nombreuses valeurs positives comme « la solidarité entre travailleurs, le féminisme ou l’antifascisme » à l’inverse des discours de haine des productions du IIIe Reich. Tout en respectant la mémoire des victimes, il appelle à ne pas « simplifier la complexité du passé », les films du communisme n’étant, selon lui, « ni meilleurs ni pires que leur époque. Ils sont leur temps : témoins de ce qui a été pensé et ressenti ».
Né dans les derniers mois du régime, Renato a grandi avec les souvenirs douloureux de la répression. Sa famille, originaire des Mirëditë, région catholique du nord du pays, a payé un lourd tribut, subissant les camps d’internement et la torture. Comme des dizaines de milliers d’autres, elle a fait partie des familles persécutées par le régime. Pourtant, Renato et ses proches apprécient les films du Kinostudio. « Mes parents et même mes grands-parents ne m’ont jamais interdit de voir ces films. Au contraire, on les regarde ensemble avec plaisir et cela ne nous rend pas nostalgiques pour autant. » Il y voit « un moyen pour les jeunes générations de connaître l’histoire de leurs parents » et ne comprend pas qu’on puisse vouloir les interdire. « Si ma grand-mère avait vent de ce projet, je suis sûr qu’elle irait manifester contre ! »
Les chefs d’œuvres intemporels du Kinostudio
Chez Renato, comme dans tant de foyers albanais, on s’installe ensemble devant la télévision pour revoir ces films qu’on adore, telle la comédie Përrallë nga e kaluara (Les contes du passé). Certaines répliques sont même devenues des expressions courantes et font toujours le bonheur des présentateurs des émissions populaires. Comme le fameux échange « – Allo Zana ?! – Allo Deda ?! » du très poétique Rrugë të bardha (Les chemins blancs). Dans ce film de 1974 signé Viktor Gjika, le pauvre Deda meurt gelé pendant la nuit du Nouvel an alors qu’il rétablit les liaisons téléphoniques des régions isolées du nord. C’est l’un des films préférés de Julian Bejko, aujourd’hui l’un des meilleurs connaisseurs du cinéma albanais, qui « [se] demande toujours comment ce film a pu passer la censure athéiste de l’époque ». Deda, le prolétaire moqué par tous, se retrouve, au nom de l’idéal communiste, sacrifié sur un poteau, « comme un Christ révolutionnaire ».
De 1953, de la fresque historique réalisée avec l’aide du grand frère soviétique d’alors, Skënderbeu – Lufëtari i madh i Shqipërise (L’indomptable Skanderbeg) et sa fameuse réplique « Je ne vous ai pas apporté la liberté, je l’ai trouvée parmi vous », jusqu’à 1991, le Kinostudio a produit plus de 200 long-métrages. Au-delà de la prévisibilité des histoires et des personnages stéréotypés, ces productions nationales albanaises s’appuyaient sur un jeu d’acteurs de haut niveau et une esthétique souvent inventive. Certains films surprennent même par leur profondeur poétique et philosophique. Ils témoignent de l’intelligence de scénaristes et réalisateurs qui arrivaient à passer entres les mailles du filet de la censure. Dans ses travaux universitaires, le critique Julian Bejko révèle les trésors cachés et décortique les thématiques insoupçonnées de ce cinéma isolé. Derrière les exagérations des scènes à la gloire de la lutte antifasciste se cachent en effet bien des histoires touchant à l’universalité de la nature humaine.
“Des fantasmes idéologiques qui n’ont rien à envier aux vieux dogmes communistes.”
La comédie aux accents freudiens Kapedani (Le patriarche) (F. Hoshafi & M. Fejzo, 1972) met ainsi à mal les conceptions misogynes de l’oncle Sulo, un héros de la Seconde Guerre mondiale. Alors qu’il s’oppose à la direction de la coopérative par une femme, il découvre avec stupeur l’émancipation féminine qui est en cours en venant dans la capitale. Les scénaristes de l’époque ont aussi mis en avant les enfants, qui incarnent l’avenir, appelés à devenir les « hommes nouveaux » de l’Albanie enveriste, héros déterminés et combatifs. Des dizaines de films pour enfants sont sortis du Kinostudio dont plusieurs primés dans des festivals internationaux. Dans le très beau Tomka dhe shokët e tij (Tomka et ses amis), de la réalisatrice Xhanfise Keko (1977), Artan Puto joue le rôle Celo, l’un de ses gamins qui redoublent d’inventivité et de courage dans les affres de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui historien, Artan Puto dénonce le projet d’interdiction lancé par l’Institut des crimes du communisme. Il dénonce « des manipulations, des fantasmes idéologiques qui n’ont rien à envier aux vieux dogmes communistes ».
Aujourd’hui, un peu plus d’un quart de siècle après la chute du communisme, l’emplacement du Kinostudio a été dépecé par les chaînes de télévision privées. Alors qu’elles étaient l’un des centres de la vie culturelle, les cinémas de province ont majoritairement fermé et, à Tirana, les rares salles se trouvent dans les centres commerciaux et les hôtels de luxe, avec une programmation qui se résume à diffuser quasi-exclusivement les superproductions américaines. Après un trou noir d’une décennie, le cinéma albanais a recommencé à produire des films au début des années 2000, mais à un rythme très faible : moins de deux par an, grâce à des fonds étrangers.
Meeting du Parti socialiste albanais à Tirana @ LS
Courrier des Balkans – 29.06.2017 – Article
Le Parti socialiste (PS) d’Edi Rama va pouvoir se passer de partenaire de coalition et diriger seul le pays durant les quatre prochaines années. Face à lui, l’opposition est laminée par les divisions. Toutefois, ces législatives sont loin d’avoir mobilisé les électeurs et de lourdes irrégularités sont évoquées – sans que l’OSCE, l’UE ou les chancelleries occidentales ne semblent vouloir davantage enquêter.
48 heures après la fin du scrutin et le décompte des 5362 urnes, la vague violette a été confirmée, mardi soir, avec l’annonce des résultats définitifs. Le Premier ministre Edi Rama l’avait déjà pressentie dimanche, en envoyant un message de victoire à ses camarades socialistes. Avec 763 999 voix en sa faveur, soit 48,33 % des bulletins exprimés, le Parti socialiste (PS) obtient 74 députés et la majorité absolue au Parlement. Le Parti démocratique (PD, conservateurs) arrive loin derrière avec 28,8% des voix et 43 mandats tandis que le Mouvement Socialiste pour l’Intégration (LSI) obtient 14,28% et 19 élus.
Triomphant sur la place Skanderbeg, toute nouvellement refaite, le Premier ministre, reconduit pour quatre ans, a salué « une victoire de l’Albanie », de ceux qui veulent « un État, du travail et du bien-être », comme le proclamait le slogan de campagne de son parti. Les socialistes remportent 18 des 34 mandats de la circonscription de Tirana et réalisent des scores particulièrement élevés dans les circonscriptions du sud, Fier et Saranda en tête.
La déroute du Parti démocratique
Si la carte des résultats est sans appel, les bastions démocrates du nord résistent un peu mieux qu’annoncé dimanche soir. Comme à Kukës, le Parti démocratique (PD) conserve finalement une majorité dans la circonscription de Shkodër. Autre maigre consolation, le parti remporte la mairie de Kavaja dans une municipale partielle qui clôture un long feuilleton, conséquence de la mise en place de la loi dite de décriminalisation.
La débâcle électorale annonce pourtant des semaines particulièrement difficiles au sein du PD. La guerre pour la direction du parti est en effet déclarée et son chef actuel, Lulzim Basha, est sous le feu des critiques. Après la publication d’une lettre ouverte demandant son départ, signée par une centaine de cadres du parti, ce dernier a annoncé sa mise en retrait de la direction. Beaucoup lui imputent la responsabilité de la défaite et plusieurs envisagent déjà se porter candidat contre lui lors de la prochaine élection interne du PD le 22 juillet. Les cadres dénoncent sa stratégie électorale, notamment l’éviction de personnalités historiques du PD, ainsi que la signature de l’accord du 18 mai avec le PS.
Bien qu’il gagne trois sièges par rapport aux élections de 2013 et s’offre même le plaisir d’arriver devant le PD dans la circonscription de Berat, la LSI se voit privée de son rôle habituel de « faiseur de roi », sa principale raison d’être depuis sa création en 2004 par Ilir Meta, récemment élu Président de la République. Le nouveau dirigeant du parti, Petrit Vasili a dénoncé « les élections les plus laides depuis 20 ans, achetées par les bandes nationales-socialistes de la renaissance », référence au slogan de 2013 d’Edi Rama et a assuré que son parti formerait « une opposition forte pour dénoncer la stratégie de la terreur ». Tout au long de la journée de vote, la LSI a multiplié les accusations de fraude, certains y voyant une stratégie délibérée visant à provoquer des tensions.
Comment attendu, les petits partis n’ont pas su tirer leur épingle du jeu électoral. Après l’accord du 18 mai qui leur était défavorable, ils n’obtiennent que quatre sièges, trois pour le Parti pour la justice, l’intégration et l’unité (PDIU) et un pour le Parti social-démocrate (PSD). Les nouveaux partis « anti-système », tels Sfida ou le mouvement Libra du socialiste dissident Ben Blushi, n’obtiennent aucun siège.
« Doubles standards » des diplomates occidentaux ?
Selon les observateurs internationaux de l’OSCE, « les libertés fondamentales ont été respectées » et « les candidats ont pu mener campagne librement ». Ils notent toutefois dans leur rapport « une politisation persistante des administrations électorales et des institutions », ainsi que « des allégations récurrentes d’achats de voix et de pressions sur les électeurs ».
Les représentants de l’Union européenne (UE) et des États-Unis ont salué « le calme et la régularité du scrutin », estimant que ces cas d’achats de vote « n’avaient pas affecté son bon déroulement ». S’exprimant sur les suites des élections, la Haute représentante pour les affaires étrangères de l’UE, Frederica Mogherini, a indiqué que « la poursuite de la réforme de la justice et la lutte contre le trafic de drogue seraient particulièrement importantes » pour la suite du processus d’intégration du pays à l’UE. Le Président turc Recep Tayyip Erdoğan a quant à lui adressé ses félicitations à Edi Rama pour « sa victoire spectaculaire ».
Certains commentateurs locaux ont déploré les « doubles standards » des diplomates occidentaux dans leur analyse du scrutin. Fatos Lubonja, ne voit ainsi dans ces résultats que la victoire « de celui qui a le plus d’argent pour acheter des voix . On a ainsi rapporté, dimanche, dans plusieurs régions du pays, que des groupes armés au volant de voitures sans plaques, avaient été impliqués dans des tentatives d’achat de vote.
Avec les mains libres au Parlement, Edi Rama peut désormais s’attaquer aux importantes reformes, nécessaires pour mener l’Albanie vers l’UE, comme il l’a souvent proclamé. Il devra néanmoins veiller à répondre aux attentes d’électeurs qui ont, en grande partie boudé les urnes. Seuls 46,58% des inscrits ont voté dimanche, un des taux de participation les plus bas enregistrés depuis l’instauration du multipartisme.
Les travaux du Trans Adriatic Pipeline (TAP) ont débuté il y a un an en Albanie. Soutenu par l’Union européenne, le projet est controversé : selon plusieurs ONG, il ne devrait pas bénéficier à l’intérêt général du pays.
Le chantier du Trans Adriatic Pipeline (TAP) a été momentanément interrompu : d’importants vestiges archéologiques ont été mis à jour près de Korçë, dans le sud-est du pays. Selon les estimations, les plus anciens objets découverts remonteraient à la première période de l’Âge du fer (X-IXe siècle avant J.C.). Neil Fairburn, conseiller pour le patrimoine culturel du projet l’assure : « Le sauvetage et la protection du patrimoine culturel sur tout le long du tracé du gazoduc [nous] sont très importants » et se font selon « la loi et les meilleurs savoir-faire industriels de l’Union européenne ». À quelques jours du premier anniversaire du lancement des travaux, les représentants de l’entreprise TAP AG soignent leur image. Basé dans le canton suisse de Zoug, à la très avantageuse fiscalité, le consortium d’entreprises tient également à rassurer ses financeurs : « Les délais seront tenus ».
Un projet faramineux aux nombreuses incohérences
Le TAP, c’est le troisième et dernier tronçon du « corridor sud », un gigantesque complexe de gazoducs destiné à acheminer du gaz d’Azerbaïdjan en Europe. Depuis le champ caucasien de Shah Deniz II jusqu’à la botte italienne, il est censé acheminer 10 puis 20 milliards de m³ de gaz naturel en Europe. Prenant la suite des 1850 kilomètres du Trans-Anatolian Natural Gas Pipeline (TANAP) turc, le TAP devrait traverser le nord de la Grèce, l’Albanie d’Est en Ouest, avant de passer sous la mer Adriatique et d’arriver dans les Pouilles. La Commission européenne l’ayant déclaré « projet d’intérêt commun », les institutions financières européennes devraient lui apporter un soutien sans précédant, de plusieurs milliards d’euros, ce qui fait du TAP le plus important projet énergétique de l’UE.
Et ce en dépit des nombreuses incohérences qui entourent ce projet faramineux. Par exemple, l’UE avait initialement présenté le TAP comme un moyen de sécuriser ses sources d’approvisionnement énergétique, pour moitié importées, en les diversifiant du gaz russe qui pèse près d’un tiers de sa consommation en Europe. Pourtant, les géants Lukoil et Gazprom se retrouvent, d’une manière directe ou indirecte, partie prenante du projet.
Les portes-paroles de l’ONG CEE-Bankwatch dénoncent également l’impact environnemental du projet : « Ce choix remet totalement en question les engagements pris par l’UE concernant la réduction des émissions de CO2 puisqu’il augmente sa dépendance au gaz, une énergie fossile fortement émettrice en méthane ». Le soutien financier apporté au gazoduc contredit les engagements de la COP21 et notamment l’objectif de porter la part des énergies renouvelables à 27 % en 2030. D’autant que, selon des prévisions réalisées par l’UE elle-même, la chute de la demande en gaz devrait être significative dès 2020, année où le TAP devrait être opérationnel. Alors que les majors pétrolières BP ou Lukoil sont de puissants acteurs du TAP, l’ONG y voit la réussite « du lobbying des géants du gaz pour affaiblir les énergies renouvelables ».
Une « mine d’or », pour qui ?
« Projet du siècle » pour le président albanais Bujar Nishani ou « moteur du développement économique et social du pays », selon les mots du Premier ministre Edi Rama, l’élite économique et politique albanaise le répète : le TAP est « une mine d’or » pour l’Albanie. Sous la houlette de Sali Berisha, le pays a été le premier à s’engager officiellement auprès du consortium TAP-AG, déclarant « d’importance nationale » le projet, alors encore à l’étude. L’ancien Premier ministre s’était appuyé sur les solides relations économiques nouées depuis 1992 avec la Suisse pour augmenter les chances albanaises auprès du consortium azéri, qui a finalement vu dans le TAP le tracé le plus économe. Pour les dirigeants albanais, le passage du gazoduc est perçu comme un précieux moyen de renforcer la légitimité internationale du pays et un nouveau pas vers son intégration à l’UE.
Le TAP est de loin le principal investissement étranger dans l’économie albanaise. En 2016, il en représentait déjà 40 % et, selon son directeur en Albanie, le montant investi en 2017 devrait s’établir autour de 400 millions d’euros. La Banque mondiale s’en est récemment félicitée, rehaussant à 3,5 % ses prévisions de croissance économique pour le pays. Au-delà « de sécuriser des revenus annuels stables et prévisibles », le TAP, selon ses représentants, apporte à l’Albanie « d’importants bénéfices stratégiques ». Ces derniers mettent l’accent sur les milliers d’emplois créés et n’oublient pas de médiatiser les investissements dans les infrastructures du pays, routes et écoles en tête de gondole. Pourtant, ces retombées ne font pas l’unanimité. À l’automne dernier, le Premier ministre Edi Rama se montrait mécontent que son « pays n’ait pas obtenu les mêmes conditions que son voisin grec ». Déterminé à renégocier les termes de l’accord « afin de maximiser les profits » pour l’Albanie, il a obtenu quelques semaines plus tard 80 millions d’euros supplémentaires.
L’arrivée du gaz caucasien fait rêver l’élite économique de Tirana. Beaucoup d’experts en sont persuadés, l’Albanie va « devenir un acteur majeur de la distribution de gaz dans la région ». Une nouvelle structure publique, Albagaz, travaille déjà à l’étude et au lobbying en faveur de deux autres gazoducs. Dans la continuité du TAP, le Ionian Adriatique Pipeline (IAP) et l’Albania Kosovo Gas Pipeline (ALKOGAP) iraient ainsi alimenter d’une part les voisins adriatiques de l’Albanie : le Monténégro, la Bosnie et la Croatie et, d’autre part, le Kosovo, dernier pays européen encore non relié au réseau gazier. Pourtant, rien n’a encore été officialisé et beaucoup d’observateurs admettent que le pays ne dispose pas des infrastructures nécessaires à une éventuelle consommation interne. Plus important, l’Albanie n’était envisagée par le projet que comme un « pays de transit ».
Les habitants pas informés
« L’État fait des concessions inimaginables [qui] violent gravement la souveraineté du pays ! » s’alarme l’ancien député socialiste, Koço Kokëdhima, l’une des rares personnalités albanaises à rompre le consensus national autour du TAP. Dans le journal qu’il possède, il a ainsi regretté que le pays « n’en bénéficie que le temps de sa construction » et accusé ses adversaires politiques d’être des « crétins corrompus qui ne pensent qu’à leurs poches ».
Comme lui, l’ONG italienne Re:Common redoute que les citoyens albanais ne supportent tous les coûts du projet sans en tirer de bénéfices. Elle a ainsi demandé aux institutions financières de l’UE de « mener une enquête rigoureuse sur les entreprises et les personnes impliquées dans le projet en Albanie afin de s’assurer que celui-ci soit porteur d’avantages pour l’ensemble du pays et pas simplement pour les magnats de l’énergie et les politiciens ». Dans son enquête, l’organisation s’interroge sur les manœuvres financières du consortium, mais également sur les soupçons de corruption qui entourent le projet. Le nom de Lira Berisha, la femme de l’ancien Premier ministre, apparaît ainsi à côté de celui de Rezart Taçi, un homme d’affaires controversé aujourd’hui incarcéré en Suisse.
Sur le terrain, les tractopelles de Spiecapag, une filiale du groupe français Vinci construction, sont à l’œuvre le long des 215 kilomètres du tracé albanais. En Grèce et surtout en Italie, le projet doit affronter de fortes oppositions. En Albanie, les habitants touchés par les travaux font face au silence médiatique. L’équipe du TAP assure les « avoir consultés depuis les premières phases de développement du projet » et s’être engagée « à traiter avec respect et rémunérer équitablement les propriétaires fonciers ». Pourtant, le Comité Helsinki albanais a relevé de nombreuses irrégularités, notamment concernant les certificats de propriété établis par le TAP. Devant des élus locaux eux-mêmes peu informés, certains habitants affirment n’avoir pas été prévenus de leur expropriation. Les fermiers albanais, fortement dépendants de leur production, se voient offrir des compensations parmi les plus basses au monde, autour d’un euros par hectare, bien loin de celles obtenues par leurs voisin grecs. Sur une colline près de Berat, Arjan regarde son champ d’oliviers centenaires, désormais mutilé par les 500 mètres de large du tracé du TAP. Et il se demande : « Sans mes arbres, comment vais-je faire pour m’en sortir ? »