Albanie : « Étudiants, pas clients », dans la rue pour un enseignement moins cher

Manifestation étudiante à Tirana @ LS
Manifestation étudiante à Tirana @ LS

Courrier des Balkans – 27.01.2018 – Article

Plus de deux ans après les dernières manifestations contre la réforme de l’université, les étudiants de Tirana redescendent dans la rue, déterminés à obtenir la baisse de frais universitaires et, pourquoi pas, une transformation de l’enseignement supérieur que certains estiment bien mal en point. Reportage.

Sous le regard curieux des passants, une douzaine de personnes forment un groupe compact devant les grilles du ministère de l’Éducation. Dans la fraîcheur de ce lundi matin, les jeunes militants du mouvement étudiant ne perdent pas leur temps. Devant les caméras de quelques télévisions, ils battent le rappel de la mobilisation. En quelques secondes, une pancarte est accrochée aux grilles de l’institution, ainsi rebaptisée Ministria e Çarsimit dhe Taksimit të të rinjve (« ministère de la Non-Éducation et des Taxes pour la jeunesse »). « Les dernières manifestations ont eu lieu il y a plus de deux ans, on ne sait pas si la nouvelle génération d’étudiants va se mobiliser », explique Bora, l’une des animatrices du mouvement.

Deux jours plus tard, mercredi 24 janvier, les cortèges venus des différentes facultés de la capitale se rassemblent sur les escaliers en marbre de l’Université polytechnique. Les banderoles se déroulent les unes après les autres, « Qui ne mange pas, ne paie pas », « Enseignement public gratuit », « Baissez les frais universitaires »… Très vite, le pari semble tenu pour les organisateurs. Alors que la manifestation s’élance, près d’un millier d’étudiants défilent sur le boulevard des martyrs. Le coût élevé de la vie étudiante est dans le viseur des slogans scandés avec énergie et colère.

Les frais universitaires les plus élevés de la région

« Mon inscription m’a coûté 300 euros, c’est beaucoup d’argent pour mes parents qui n’ont pas de gros salaires ! » Si Elizabeta a des proches qui peuvent tant bien que mal prendre en charge ses études de droit, ce n’est pas le cas de tous les jeunes de son âge. Beaucoup sont contraints de travailler à côté pour un ou deux euros de l’heure pour continuer à étudier. Écharpe serrée autour du cou et pancarte en main, Ardian estime sa situation injuste. « Quand on vient comme moi d’une autre ville, étudier à Tirana est très cher. Pour payer mon inscription, je dois travailler tous les jours de la semaine au centre d’appels. »

Étonnamment, les frais universitaires en Albanie sont presque aussi élevés qu’en France, bien loin de ceux appliqués chez ses voisins balkaniques. Certains masters proposés par les universités publiques albanaises se classent même parmi les plus chers d’Europe, comme celui de la Faculté des Beaux-Arts de Tirana qui coûte 2400 euros. « À mon époque, je payais quelque chose comme 50 euros pour m’inscrire à l’Université », ironise Arlind. Il n’est plus étudiant depuis plus de dix ans mais il est tout de même venu sous les fenêtres du Premier ministre apporter son soutien à la nouvelle génération. « Les tarifs d’aujourd’hui sont délirants pour une société pauvre comme la nôtre. »

Depuis la loi mise en place par le premier gouvernement d’Edi Rama en 2015, la généralisation de l’autonomie des établissements supérieurs semble de plus en plus fermer les portes du savoir aux petits budgets. Enseignant à la faculté des Sciences naturelles, Jani s’était déjà mobilisé contre cette réforme d’inspiration néolibérale. La tendance actuelle des politiques d’éducation le désole. « 65% du budget de l’enseignement supérieur est financé directement par les étudiants, tandis que l’État ne participe plus qu’à 35%, explique-t-il. En outre, la hausse des tarifs n’a pas amélioré la qualité de l’enseignement dispensé. » En matière d’éducation, l’Albanie fait partie des plus mauvais élèves du continent. Selon les chiffres de la Banque mondiale, elle n’y consacre désormais que 2,5% de son PIB. Un budget à la baisse, bien loin des 5% que promettait le candidat Rama.

“Beaucoup sont persuadés que l’enseignement est un bien de consommation comme un autre.”

Baisse de 50% des frais universitaires, retrait d’une nouvelle certification en langue obligatoire (et payante), suppression des doubles paiements pour les examens, restitution du bâtiment historique à la faculté de géologie et des mines… Le mouvement étudiant compte bien faire à nouveau entendre ces revendications au plus haut niveau. « Nous avons lancé une pétition qui a récolté près de 6000 signatures, s’enthousiasme Bora. » Courant d’un camarade à un autre pour mener à bien la manifestation, l’étudiante en histoire explique les défis que représentent ces mobilisations, jusque-là limitées à Tirana.

« À l’image du reste de la société, les étudiants sont victimes de l’instrumentalisation des principaux partis politiques », déplore Bora. « Dans un contexte de néolibéralisme avancé où l’individualisme prime, démontrer aux étudiants qu’il est dans leur intérêt de se mobiliser demande beaucoup de pédagogie. Lors des manifestations de 2015, la grande majorité n’avait pas entendu parler de la nouvelle loi ». C’est pourquoi les militants du « mouvement pour l’université » se sont attelés ces derniers mois à un travail de sensibilisation auprès de leurs camarades. « Beaucoup sont persuadés que l’enseignement est un bien de consommation comme un autre et qu’il est normal de devoir le payer cher », poursuit Bora. « Nous sommes obligés d’expliquer la raison d’être des impôts et à quoi sert la redistribution. »

Ce travail des consciences politiques semble être apprécié dans les rangs des manifestants, des jeunes comme des moins jeunes. Nombreux aimeraient voir ces revendications s’étendre au-delà des seules questions financières et agiter un peu une société qu’ils jugent trop apathique. Ainsi Alfred, enseignant vacataire en sciences politiques, rêve de voir le fonctionnement clientéliste des équipes pédagogiques changer. « C’est un monde fermé où les anciens professeurs, dont certains sont là depuis la dictature, choisissent leurs protégés pour leur succéder », affirme-t-il. « L’enseignement supérieur n’est malheureusement pas épargné par la toute-puissance des partis politiques. »

Ces envies de méritocratie et de justice sociale ont-elles des chances d’être écoutées ? Le gouvernement Rama a certes fait quelque peu le ménage dans les établissements privés, mais l’émancipation intellectuelle ne semble toujours pas être une priorité des autorités. L’évolution de l’enseignement supérieur reste l’objet d’intenses débats et s’apparente encore à un business comme un autre pour certains hommes d’affaires. De retour dans la rue, les étudiants espèrent renverser la vapeur pour revaloriser un enseignement public qui reste globalement de qualité : « Étudiants, pas clients ».

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Albanie : Gérard Collomb vient dire non aux candidats à l’asile en France

Gérard Collomb et Edi Rama à Tirana @ LS
Gérard Collomb et Edi Rama à Tirana @ LS

Courrier des Balkans – 15.12.2017 – Article

Le ministre français de l’Intérieur est à Tirana jusqu’à ce soir pour une visite diplomatique attendue de longue date. Gérard Collomb veut dissuader les Albanais de demander l’asile en France. Depuis 2016, ils sont les plus nombreux à le faire alors même que leurs dossiers sont presque systématiquement refusés. Mais la répression, la seule réponse prônée par Paris, peut-elle suffire ?

« Il faut m’expliquer quel avenir il y a pour moi si je reste ici ? Je ne connais personne dans la politique et ma famille est très pauvre. À part travailler avec la mafia, je n’ai aucune chance d’avoir un boulot ici. » Comme tous les jours, Saimir fait son xhiro, son tour, sur l’allée piétonne de Bajram Curri, une ville des montagnes du Nord de l’Albanie. À tout juste 17 ans, il compte partir bientôt demander l’asile en Europe, lui aussi. « Ici, presque chaque famille a quelqu’un qui est parti ces derniers mois. »

La région de Tropojë est l’une des plus pauvres d’Albanie. Près de 80% des moins de 25 ans sont sans emploi et, d’après les tests PISA, le niveau d’éducation y est parmi les plus bas d’Europe. Une situation qui alimente les sentiments d’abandon et de désespoir alors que les services publics ne cessent de se dégrader. Saimir montre des photos de documents sur son téléphone. « Ils prouvent que je suis victime de représailles. Avec ça, normalement je peux obtenir l’asile dans l’Union européenne (UE) », veut-il croire.

27 500 demandes d’asile déposées en 2017

Loreta passe la serpillière dans l’un des immeubles flambants neufs de la capitale Tirana. Malgré son sourire, elle a du mal à cacher son inquiétude. Il y a quelques mois, sa fille a décidé de partir demander l’asile en France. « Elle ne supportait plus les violences de son mari. Elle a obtenu le divorce, mais elle avait toujours peur qu’il ne vienne chez elle. Ici, l’État ne fait rien contre ça ! » Depuis son départ, Loreta guette chaque jour des nouvelles rassurantes en provenance de Lyon et dit craindre les réseaux criminels. Dans l’appartement du dessus, « c’est toute la famille qui est partie en Allemagne. Pourtant, eux ils sont propriétaires et les deux parents avaient du travail ».

Selon les derniers chiffres d’Eurostat, les Albanais ont déposé plus de 27 500 demandes d’asile auprès de pays de l’UE en 2017. Comme l’an passé, ils sont à nouveau les premiers demandeurs d’asile en France, devant les ressortissants de pays en guerre, comme les Syriens, les Afghans ou les Soudanais. En juillet, le ministre de l’Intérieur français, Gérard Collomb, a tapé du poing sur la table afin d’obtenir plus de coopération de la part des autorités albanaises dans la lutte contre l’émigration irrégulière. Depuis, la police des frontières albanaise affirme avoir refoulé plus de 9000 personnes. Des parents ont également été condamnés à des peines de prison ferme pour avoir « incité leurs enfants à partir ».

“S’il n’y a pas de problème, pourquoi tout le monde veut partir ?!”

Dans le centre de Tirana, des jeunes hommes discutent à la terrasse d’un café. Certains sont au chômage, d’autres travaillent comme serveurs, payés 180 euros par mois pour plus de 60h hebdomadaires. Tous connaissent quelqu’un qui est « parti pour demander l’asile ». « Le gouvernement dit qu’il n’y a pas de problème d’émigration. Mais, s’il n’y a pas de problème, pourquoi tout le monde veut partir ? », ironise Ergys. Comme lui, ils sont plusieurs à avoir cru au changement avec l’arrivée d’Edi Rama au pouvoir en 2013. Depuis, ils ne font que déchanter. « Les politiques sont toujours aussi corrompus. Ils se fichent totalement de nous. »

L’un des ses voisins de table reconnaît qu’il a voulu prendre un vol pour l’Allemagne cet été, mais qu’il en a été empêché par la police à l’aéroport de Rinas. Contrairement à beaucoup d’Albanais, Ergys et ses amis savent qu’il est désormais très difficile d’obtenir l’asile dans les États membres de l’UE, que tous associent à un sésame précieux pour une vie meilleure. Sur les 8020 demandes déposées cette année auprès de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides (Ofpra), à peine 200 ont été validées. Un taux d’acceptation de 6% alors qu’il était encore de 16% en 2016. Mais le ministre de l’Intérieur veut encore le voir baisser. En Allemagne, moins de 1% des Albanais obtiennent le droit d’asile.

La fin du rêve européen ?

Depuis sa prise de fonctions, Gérard Collomb l’a d’ailleurs martelé : l’Albanie, comme ses voisins balkaniques est un « pays sûr ». Les Albanais sont donc des « migrants économiques » et pas des « réfugiés », la France n’a donc pas à les accueillir sur son sol, sauf cas exceptionnel. La place Beauvau prône désormais l’accélération du traitement des demandes albanaises, « infondées », selon les termes du ministère. Une politique de fermeté qui s’inscrit dans le projet « de refondation de la politique d’asile » voulue par Emmanuel Macron et annoncée pour le printemps 2018. Faisant peu de cas des persécutions individuelles qui se cachent parmi ces personnes, les expulsions d’Albanais déboutés du droit d’asile se multiplient. Une circulaire adressée aux préfectures a également donné lieu à la multiplication des interdictions de séjours. Or, cette mesure est contraire à la liberté de circulation puisqu’elle empêche les personnes visées d’accéder à l’espace Schengen pour une période de deux à trois ans.

Lorsqu’il était maire de Lyon, Gérard Collomb, s’attirait régulièrement les critiques des associations d’aide aux migrants. Elles dénonçaient notamment des pratiques policières brutales et les conditions de vie inhumaines. Depuis qu’il est ministre de l’Intérieur, ces accusations viennent de tout l’Hexagone. Selon plusieurs acteurs associatifs, les méthodes employées par les autorités françaises ne respecteraient pas les droits des demandeurs d’asile. Une politique répressive qu’ont du mal à comprendre des jeunes comme Ergys. « À l’école, on m’a appris que la France, c’était le pays des Droits de l’Homme. Mais mon cousin, qui est vers Lyon, il me dit que la police est très dure avec les Albanais ! On sera bientôt dans l’UE, pourquoi nous fermer la porte ? »

Cette politique de fermeté des autorités françaises contredit en outre les recommandations de la Convention de Genève, dont l’article 3 stipule qu’elle s’applique « aux réfugiés, sans discrimination quant à la race, la religion ou le pays d’origine ». La position de Paris n’est pourtant pas près de s’infléchir. Comme l’Allemagne ou les Pays-Bas, la France a régulièrement menacé de faire pression au niveau européen pour un rétablissement des visas Schengen pour les pays des Balkans occidentaux. Aujourd’hui, les dirigeants albanais craignent la visite de Gérard Collomb parce qu’ils redoutent que la question migratoire ne devienne un frein au processus d’adhésion à l’Union européenne. Surtout que l’intégration reste le dernier motif d’espoir que la classe politique peut encore faire miroiter à des Albanais désabusés par un quart de siècle de transition inachevée.

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Albanie : les crimes de la dictature et le retour de la « vieille garde » communiste

Des militants du Parti communiste d'Albanie sur la tombe d'Enver Hoxha @ LS
Des militants du Parti communiste d’Albanie sur la tombe d’Enver Hoxha @ LS

Courrier des Balkans – 07.12.2017 – Article

Musées, instituts, commémorations… On n’a jamais autant qu’aujourd’hui parlé des crimes du régime d’Enver Hoxha. Pourtant, le souvenir de la dictature stalinienne s’éloigne, tandis que plusieurs figures de la « vieille garde » de l’ancien Parti du travail d’Albanie (PPSh) ont fait leur retour sur le devant de la scène politique, à l’image de Gramoz Ruçi, à la tête du Parlement.

En cet après-midi de novembre, la foule se presse sur les dalles de marbre du Musée national d’histoire. Pour leur deuxième édition, les « Jours de la mémoire » rassemblent un nombre important d’anciens prisonniers, d’universitaires et de responsables d’institutions, tant albanais qu’étrangers. Largement soutenu par l’Union démocrate-chrétienne d’Allemagne (CDU), et par sa fondation Konrad Adenauer, l’Institut pour la démocratie, les médias et la culture (IDMC) se veut à la pointe des enjeux mémoriels en Albanie en organisant des journées de conférences et de débats. Entre apathie et nostalgie, la société albanaise commencerait-elle malgré tout à faire face à son passé communiste ? Des évènements comme celui-ci se multiplient, mais quels impacts ont-ils sur une société toujours hantée par un héritage, lourd et frappé du sceau du silence ?

Musée de la mémoire à Shkodër, Bunk’Art 1, puis 2, à Tirana, etc. : ces dernières années, pas moins de quatre musées traitant des questions de mémoire ont ouvert leurs portes au public. Fin mai, lors de l’inauguration du dernier-né, la Maison des feuilles (Shtëpia e gjetheve), à Tirana, le Premier ministre Edi Rama affirmait que « le souvenir [était] une étape inévitable dans la construction de l’avenir ». Devant les murs de l’ancien siège de la très redoutée Sigurimi, la police politique du régime communiste, il s’est félicité de l’engagement de son gouvernement pour créer ces nouveaux lieux, « trésors de la mémoire collective ».

Instrumentalisation de la mémoire

Unanimement saluée, l’ouverture de ces « trésors » mémoriels s’accompagne tout de même de quelques interrogations. Si ces musées s’inscrivent désormais à l’agenda des touristes étrangers, leurs objectifs en direction des citoyens albanais sont mal définis. Au-delà des enjeux économiques que ces lieux représentent, de nombreux intellectuels craignent qu’ils ne puissent vite retomber dans l’oubli, une fois satisfaites les requêtes européennes en matière de mémoire. Le doute plane sur la volonté de la classe politique à s’emparer réellement de ces questions de manière « désintéressée ».

« De façon ponctuelle, il y a de petites cérémonies, des installations de plaques commémoratives… Mais tout cela a lieu sans aucune coordination politique et sans volonté d’inscrire ces initiatives au sein d’un agenda mémoriel. » Doctorant en sociologie, partagé entre Nanterre et Tirana, Romain Bijeard mène des recherches sur la mise en patrimoine du passé communiste. Il existe désormais plus de 17 institutions ou associations liées à ces questions de mémoire. Un nombre important qui n’est cependant pas gage de qualité. « Le secteur mémoriel se structure petit à petit. Les institutions muséales et les initiatives associatives commencent à tisser des liens et à gagner en autonomie. Néanmoins, elles peuvent facilement se faire instrumentaliser par les deux grands partis, quand elles ne leur sont pas directement liées. »

Une instrumentalisation politique, particulièrement manifeste lors des périodes électorales et qui semble avoir raison des meilleures volontés. « La lassitude prévaut chez les anciens prisonniers politiques vis-à-vis de ces enjeux mémoriels », affirme Romain Bijeard. Désabusés par l’opportunisme de la classe politique, nombre d’anciennes victimes du régime baissent les bras et renoncent à leur combat en faveur de la mémoire collective. Illustration de cet état de fait, les anciennes victimes du régime communiste ne sont même plus représentées au Parlement albanais, alors qu’ils étaient nombreux à y siéger dans les années 1990.

“Nommer Gramoz Ruçi à la tête du Parlement, c’est une insulte portée à la mémoire de tous les persécutés !”

Dans son bureau situé à quelques pas du Parlement, Miran Butka, de l’Institut des crimes du communisme (ISKK), est indigné. « Nommer Gramoz Ruçi à la tête du Parlement, c’est une insulte portée à la mémoire de tous les persécutés ! » Depuis sa prise de fonctions à l’été, le dernier ministre de l’Intérieur du régime communiste est sous le feu des critiques. Symbole pour certains d’un « retour des communistes », Gramoz Ruçi est souvent tenu pour responsable de la mort de quatre étudiants lors de la manifestation du 2 avril 1991, à Shkodër. Ce retour sur le devant de la scène de certains cadres des dernières années du Parti du travail (PPSh) illustre la complexité des enjeux mémoriels.

« Les communistes ont délaissé la politique mais se sont emparés de l’économie. Chacun à leur tour, socialistes comme démocrates ont supprimé les documents qui les dérangeaient. » Âgé d’à peine trente ans, Miran Butka se désole de ces longues années de transition, qui ont vu les intérêts de clans supplanter ceux de la société, favorisant le développement d’une nostalgie pour l’étoile rouge. Sur le mur derrière lui, se dresse une terrifiante carte de l’Albanie, parsemée d’images de prisons et de camps : des documents que beaucoup d’Albanais n’ont jamais vu.

Peu présente dans les programmes d’histoire, la face sombre de la dictature d’Enver Hoxha est même de plus en plus ignorée des nouvelles générations. « Lorsque nous intervenons dans les classes des lycées, certains élèves nous assurent que tout allait bien à l’époque du régime, que tout fonctionnait mieux, hôpitaux, écoles, travail ! Les aspects répressifs du régime leur sont totalement étrangers », explique Miran Butka.

L’artiste Maks Velo a fait l’amère expérience des sévices de ces années-là. Condamné pour « tendances modernistes », il a usé son corps pendant de longues années dans les terribles mines de Spaç. « Ces musées et ces initiatives sont un bon début mais on ne peut pas se satisfaire des politiques commémoratives menées jusqu’à présent. » Intellectuel respecté, Maks Velo porte beaucoup d’espoirs dans l’ouverture du musée de Spaç. Rapidement tombée en ruine la prison pourrait devenir un lieu de mémoire national. Un projet qui reste en suspens, notamment à cause des intérêts de certaines compagnies minières pour les sous-sols de la région.

Lutter contre l’amnésie

L’ancien prisonnier se garde de rentrer dans les polémiques sur les responsabilités individuelles des crimes du passé. Il appelle à une mise en perspective plus large, ancrée dans l’histoire mouvementée de l’Albanie. « Surmonter la mentalité totalitaire est le devoir de tous. Nous n’en avons pas non plus fini avec les crimes de la démocratie. » Et l’artiste de rappeler les 3000 personnes tuées durant les émeutes du terrible printemps 1997. Pour lui, les enjeux mémoriels passent avant tout par la transmission des expériences, et il salue les récentes publications de témoignages d’anciens persécutés.

C’est un travail de longue haleine mené, entre autres, par l’ISKK, qui établit une encyclopédie des victimes. Les douze imposants volumes prévus devraient ainsi faire référence. « Les gens ont toujours peur de raconter ce qu’ils ont vécu », assure Miran Butka. « Il est difficile de les convaincre de témoigner des souffrances qu’ils ont endurées car ils s’inquiètent des conséquences que pourrait avoir leur parole. » Alors qu’il est communément admis que près d’un Albanais sur trois a servi d’informateur à la Sigurimi, beaucoup de victimes refusent aujourd’hui de rouvrir des dossiers qui impliquent souvent des gens qu’ils côtoient toujours au quotidien.

Récemment, des rapports édifiants ont pointé les responsabilités d’anciens cadres du régime dans la mainmise du crime organisé sur la jeune démocratie albanaise. Générant un sentiment de désespoir d’une partie de la société, le manque de volonté politique à combattre la corruption alimente une amnésie collective sur la réalité de cette « prison à ciel ouvert » qu’était l’Albanie d’Enver Hoxha et ses centaines de milliers de bunkers.

Fractionnées et d’une lenteur extrême, les initiatives autour de la mémoire marquent pourtant d’indéniables avancées dans la compréhension, par les Albanais eux-mêmes, d’un système de répression parmi les plus efficaces de l’histoire contemporaine. Tout en se voulant optimiste, Miran Butka livre une anecdote tragicomique. « En visite dans une prison de l’ancienne RDA, des anciens persécutés albanais n’ont pu s’empêcher d’éclater de rire. Le responsable de l’institution s’en est énervé et l’un des Albanais a expliqué : ’Vu d’Albanie, ce n’est pas une prison mais un hôtel cinq-étoiles’ ! »

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Journalisme indépendant en Albanie : face à la censure, comment enquêter ?

Le journaliste d'investigation Artan Rama @ LS
Le journaliste d’investigation Artan Rama @ LS

Courrier des Balkans – 30.11.2017 – Article

Précarisation, pressions politiques et économiques : les journalistes albanais ne cessent de dénoncer la dégradation de la liberté de la presse. Professionnel aguerri, Artan Rama a subi la censure de plein fouet. C’était en octobre 2016 quand son magazine Públicus, sorte de Cash Investigation local, a brutalement été interrompu par les patrons de la télévision privée Vizion Plus. Entretien.

Artan Rama a participé à la conférence régionale sur l’état du journalisme d’investigation dans les Balkans, organisé par le Courrier des Balkans le 2 novembre 2017 à Pristina. Son émission Publicus a été récompensée par un prix pour le journalisme d’investigation décernée par la délégation de l’UE à Tirana.

Le Courrier des Balkans (CdB) : Il y a un peu plus d’un an, une émission d’investigation que vous veniez de mettre sur pieds était brutalement interrompue. Le troisième épisode n’a même pas été diffusé à la télévision. Que s’est-il passé ?

Artan Rama (A.R.) : Ma nouvelle émission, Publicus, venait d’être lancée. Deux épisodes avaient déjà été diffusés et le troisième devait l’être lorsque l’un des propriétaires de la chaîne de télévision [Vizion Plus] a demandé à me rencontrer. Ce qui était un peu bizarre. L’émission marchait bien, nous avions diffusé les premiers épisodes et le public avait apprécié. Nous dénoncions les détournements de fonds publics par des fonctionnaires, l’incompétence, le manque de transparence et de responsabilité, etc. Pour ce troisième épisode, nous nous étions intéressés à la mort tragique d’un adolescent dans la décharge de Sharrë, près de Tirana. Un décès survenu à cause du manque de sécurité et des conditions déplorables sur le site. Au cours de notre enquête, nous avons découvert que la municipalité de Tirana avait des responsabilités dans cette histoire. Lors de notre entretien, le propriétaire de la chaîne a demandé l’arrêt de la diffusion de Publicus. Il ne voulait pas que le film affecte ses relations avec le maire de Tirana. J’ai protesté, mais ils n’ont pas autorisé la diffusion. Mon équipe et moi avons cessé notre collaboration avec la chaîne et avons diffusé l’épisode sur Youtube. La vidéo a eu beaucoup de succès et son impact a été important, mais le public a été encore plus indigné lorsque j’ai dévoilé le conflit qui m’a opposé aux propriétaires de la chaîne. Quelques jours à peine après cet évènement, l’entreprise de construction, dont le propriétaire de la chaîne est actionnaire, a obtenu un nouveau permis de la part de la municipalité de Tirana pour construire un complexe résidentiel, proche du siège de la télévision.

CdB : Avez-vous reçu des soutiens ? Vos collègues journalistes vous ont-ils témoigné leur solidarité ?

A.R. : Les réactions ont été surtout dictées par la vague de colère et d’émotion suscitée dans l’opinion publique. Certains groupes de journalistes ont réagi, mais bien faiblement. Les partis d’opposition se sont fait beaucoup entendre, essentiellement pour essayer de tirer des avantages politiques de la situation. Depuis ces évènements, je travaille de façon indépendante.

CdB : Quelles types de pressions subissent les journalistes albanais dans l’exercice de leur profession ?

A.R. : La plupart des journalistes albanais travaillent sans contrat de travail. Ils peuvent être licenciés à tout bout de champ, notamment lorsqu’ils défendent leurs reportages devant des représentants de la chaîne, directement nommés par les propriétaires de la chaîne. Ils ont un pouvoir absolu et contrôlent tout ce qui concerne les émissions. S’ils veulent continuer à travailler, les journalistes sont dans l’incapacité de défendre leur travail. Malgré les pressions et les risques de dépressions, ils essaient. Dernièrement, le Premier ministre a encore aggravé cette situation en appelant publiquement à ne pas entrer en contact avec les journalistes. Quant aux associations de journalistes, elles ne sont pas prises au sérieux.

CdB : On parle beaucoup d’autocensure…

A.R. : C’est vrai. Bien sûr, la situation dans laquelle se trouvent les journalistes est inacceptable. L’autocensure est une échappatoire inappropriée, les journalistes devraient avoir le droit de pratiquer normalement leur profession. Malheureusement, au vu de la situation anormale dans laquelle nous nous trouvons, les journalistes perdent peu à peu leur audace, leur courage. Ils se mettent en retrait. Les journalistes ont peur des conséquences que leurs écrits peuvent avoir. Pour vous donner un exemple, j’ai écrit il y a quelques mois un article sur les journalistes qui sont malmenés par leurs employeurs. À cette occasion, j’ai découvert des choses auxquelles je ne m’attendais pas, que parfois les journalistes eux-mêmes témoignaient contre leurs propres collègues, sous la pression de leurs patrons. Certains des journalistes que j’ai contactés ont refusé de me parler, d’autres m’ont demandé que soient effacés leurs noms une fois l’article publié.

CdB : Dans ce contexte, est-il possible de faire du journalisme d’investigation ?

A.R. : Oui, bien sûr c’est possible. Aujourd’hui, grâce à la technologie, nous avons accès à tout un ensemble de données publiques et nous pouvons être mieux informés qu’auparavant. Les transactions financières, par exemple, sont accessibles à tous. Même si ce n’est pas toujours le cas, la technologie peut contribuer à améliorer la qualité du travail journalistique car elle le rend plus facile. Mais les fonctionnaires corrompus et les groupes criminels élaborent également des techniques plus sophistiquées. Ces individus savent que leurs actions peuvent être interceptées, ils savent où les journalistes cherchent, ils s’organisent donc en ce sens. Une partie de l’argent qu’ils gagnent illégalement sert d’ailleurs à dissimuler leurs activité criminelles et leur permet de s’offrir un costume acceptable aux yeux du public. Le journaliste d’investigation doit donc aller plus loin, explorer des terres encore inconnues. Pour cela vous n’avez aucun soutien, vous êtes seul. Et les risques d’échec sont considérables.

CdB : Comment percevez-vous l’évolution du droit à l’information ces dernières années en Albanie ?

A.R. : En Albanie, le droit à la protection des données personnelles est utilisé par les autorités pour dissimuler des informations officielles. Au nom de la protection de ces données, le Commissaire du droit à l’information et à la protection des données (IDP) a anonymisé certains dossiers devant les tribunaux, des dossiers qui étaient auparavant publics. Au nom de la protection des données personnelles, le Commissaire protège la non-publication de contrats publics avec des entreprises privées, contrats qui portent pourtant sur de l’argent public. Plusieurs fois, j’ai voulu enquêter sur ces contrats et l’accès à l’information m’a été refusé. J’ai poursuivi le Commissaire à plusieurs reprises devant les tribunaux et j’ai gagné tous mes procès, mais ceux-ci se poursuivent à des niveaux supérieurs et, malheureusement, l’enquête a été interrompue, de sorte qu’on peut dire qu’elle a échoué.

CdB : Existe-t-il des initiatives positives qui vont dans le sens d’une information de qualité et indépendante ?

A.R. : Oui. Le réseau Balkan Investigative Reporting Network (BIRN) essaie de travailler en ce sens.

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Entre Albanie et Grèce, les sujets qui fâchent et l’amorce du dialogue

Près de Sarandë, vue sur la Grèce @ LS
Près de Sarandë, vue sur la Grèce @ LS

Courrier des Balkans – 28.11.2017 – Article

Frontière maritime, minorité grecque d’Albanie et minorité çam de Grèce, les sujets litigieux ne manquent pas entre Athènes et Tirana, d’autant que le Parlement grec n’a toujours pas levé l’état de guerre proclamé… en 1940 ! Les ministres des Affaires étrangères des deux pays se sont rencontrés durant trois jours en Crète pour des réunions de travail à huis-clos. Un événement « historique », même si aucun résultat concret n’en est encore sorti. Décryptage.

Toujours émaillées de hauts et de bas, les relations diplomatiques entre la Grèce et l’Albanie restent marquées par la persistance de différends majeurs, souvent anciens. Tenues à l’écart de la presse, les discussions exceptionnelles entre les hauts fonctionnaires grecs et albanais sur l’île de Crète, du 10 au 12 novembre, se sont concentrées autour d’un « paquet » complexe de sujets : frontière maritime, état de guerre toujours techniquement en vigueur depuis 1940 côté grec, droits de la minorité grecque d’Albanie et statut des travailleurs albanais en Grèce… Un ensemble de problématiques à la fois complexes et sensibles, « sélectionnées selon une chronologie et une logique », selon les mots du ministre albanais Ditmir Bushati.

Pour Shaban Murati, ancien diplomate albanais et spécialiste de la géopolitique régionale, la méthode retenue explique peut-être l’absence de résultat concret. « Chaque problème a une genèse et une dynamique propre, les sujets ne sont pas liés les uns aux autres. En diplomatie, les problèmes doivent se résoudre les uns après les autres. » L’ancien ambassadeur pointe également l’absence dans les discussions d’autres sujets qui alimentent régulièrement les tensions. « Depuis la Conférence de paix de Paris en 1919, la Grèce revendique officiellement la protection des orthodoxes albanais. » Une position inchangée qui sème parfois la discorde en Albanie comme cela a été le cas autour des églises de Përmet ou de Himarë. Les sorties du métropolite Anastase d’Albanie, régulièrement appuyées par le ministère des Affaires étrangères grec, sont peu appréciées par la classe politique albanaise.

« Le retour de l’été » dans les relations albano-grecques ?

« L’Albanie a toujours souffert d’un syndrome d’infériorité, une faiblesse encouragée par l’idée que la Grèce aurait un poids électoral important à Tirana, soit par son lobbying, soit par la minorité grecque. » Shaban Murati reste sceptique sur le désir de la diplomatie grecque de trouver un accord équilibré. « Edi Rama est le premier dirigeant albanais qui a essayé d’imposer une symétrie des relations. Depuis le début de son deuxième mandat, toutefois, certaines évolutions affaiblissent cette ligne. » Tout juste élu en 2013, Edi Rama promettait la fin de « l’hiver sibérien » et annonçait « le retour de l’été » dans les relations albano-grecques, sans passer par le printemps. Le Premier ministre social-démocrate voulait ainsi tourner la page des surenchères nationalistes de son prédécesseur Sali Berisha.

Pour Agim Nesho, ambassadeur d’Albanie auprès des Nations unies de 1997 à 2006, le gouvernement Rama est pourtant loin d’avoir tenu ses promesses. « Les relations entre les deux pays se sont dégradées à cause de perceptions erronées et d’amateurisme diplomatique. » Le piétinement des négociations ne serait pas seulement dû à l’intransigeance des positions grecques. Selon lui, le positionnement diplomatique du gouvernement sorti des urnes en 2013 a posé problème. « Le Premier ministre Rama, qui avait politisé la question de la frontière maritime conclue par le gouvernement Berisha, était incapable d’offrir une nouvelle solution et a préféré traiter les relations entre l’Albanie et la Grèce avec une rhétorique patriotique. »

Une approche vouée à l’impasse alors que, côté grec, on s’inquiétait des nouvelles amitiés nouées entre Tirana et Ankara. La proximité affichée entre le Premier ministre albanais et Recep Tayyip Erdoğan ferait peur à Athènes, inquiète de voir les équilibres régionaux perturbés. « Le gouvernement albanais a tenté d’aligner sa politique étrangère sur celle de la Turquie, en appliquant la doctrine du « zéro problème avec les voisins ». Mais avec la Grèce, il est resté sur des principes fermes et a demandé à résoudre tous les problèmes entre les deux pays. » Alors que les dirigeants albanais désespèrent de voir enfin s’ouvrir les négociations avec l’UE, cette position paraît désormais intenable.

L’épineuse question de la minorité grecque

Selon plusieurs observateurs, la rocambolesque question de la frontière maritime devrait être l’un des premiers sujets à sortir de l’impasse. Le fort intérêt économique pour la région exprimé par des compagnies pétrolières américaines ou canadiennes pèserait lourd en faveur d’une résolution du conflit. Qualifié d’absurde par les dirigeants albanais, l’état de guerre en vigueur depuis 1940 et jamais abrogé par le Parlement grec pourrait lui aussi être levé dans un avenir proche.

Plus épineuse est la question de la minorité grecque d’Albanie, principale minorité du pays. Alors que plusieurs études ont démontré le relatif bien vivre ensemble des deux communautés, son instrumentalisation politique est d’une actualité brûlante. « Ce sujet sensible a été aggravé par la destruction récente de certaines propriétés de la minorité à Himarë », explique Agim Nesho. Opposés au plan de rénovation urbaine promue par le gouvernement, les représentants de la minorité grecque de la région d’Himarë ont organisé de nombreuses protestations. Soutenus par l’organisation OMONIA et le Parti pour l’Union et les droits de l’homme (PBDNJ), ils se plaignent d’une violation de leurs droits de propriété par les autorités de Tirana.

Des arguments qui ont été entendus par Athènes. Dans un communiqué de presse du 19 octobre, le ministère des Affaires étrangères grec a parlé du plan d’urbanisme comme d’un moyen pour éradiquer la présence historique de l’hellénisme dans la région d’Himarë. Athènes a d’ailleurs retiré la citoyenneté grecque au maire de la ville, arguant de sa part de responsabilités dans ces destructions. Politisée et médiatisée à Himarë, « la renaissance urbaine » mise en œuvre par Edi Rama a touché ces derniers mois la plupart des villes d’Albanie, entraînant partout insatisfactions et mécontentements. Mais derrière ces protestations à Himarë se tient un conflit plus ancien : la ville n’est en effet pas comprise dans la « zone minoritaire » grecque, selon le découpage hérité de l’époque communiste.

Le « tabou » de la question çam

Athènes a d’ailleurs réagi avec colère à la nouvelle loi sur les minorités adoptée mi-octobre par le Parlement albanais, y voyant « l’arbitraire du régime Hoxha ». Si Agim Nesho reconnaît la nécessité d’établir « une nouvelle balance entre les minorités du pays », Shaban Murati s’offusque quant à lui d’exigences qui s’inscriraient dans une stratégie plus large de la Grèce concernant le sud de l’Albanie : « Athènes n’exige pas l’égalité des droits des minorités devant la loi, mais la création d’une hiérarchie de minorités, où la minorité grecque aurait un statut administratif plus favorable par rapport aux autres minorités ».

L’ancien ambassadeur d’Albanie en Macédoine s’indigne de ces réactions grecques. « L’Albanie a établi un record dans les Balkans, en reconnaissant neuf minorités. Dans le même temps, la Grèce, elle, n’en reconnaît aucune, malgré la présence sur son territoire de minorités albanaise, turque, macédonienne, valache, rom… » Ce manque de réciprocité est régulièrement dénoncé en Albanie et devait être au menu des discussions en Crète. Alors que certains chiffres les estiment à 700 000, soit près de 60% des populations d’immigrées dans le pays, les Albanais de Grèce, généralement bien intégrés à l’économie et la société hellène, pâtissent toujours d’un manque de reconnaissance des autorités grecques. Ces dernières années, celles-ci ont également réagi de façon agressive sur la question des migrants économiques albanais.

La « question çam » n’a quant à elle que peu de chances de trouver une issue dans un avenir proche. Malgré le poids politique et économique important que pèsent aujourd’hui les représentants de la communauté dans la société albanaise, la diplomatie grecque a exclu catégoriquement tout ouverture de pourparlers à ce sujet. L’an dernier, le commissaire à l’Élargissement et à la Politique européenne de voisinage, Johannes Hahn, avait pourtant parlé publiquement de la « question çam » comme d’un problème à résoudre entre les deux pays, mais le sujet reste encore tabou pour les autorités grecques.

Reconnaissance du Kosovo et danses crétoises

En l’espace de quelques semaines, le Président grec Prokópis Pavlópoulos a agité pas moins de quatre fois la menace d’un veto de son pays à l’intégration de l’Albanie. Toutefois, la perspective européenne des deux pays devrait jouer un rôle prépondérant dans l’apaisement et la normalisation de leurs relations. Comme le rappelle Agim Nesho, à l’instar de l’Italie, « la Grèce est un avocat naturel de l’Albanie sur la voie de l’intégration européenne. Il est possible que ces négociations ne résolvent aucun des problèmes accumulés, mais qu’elles ouvrent la voie à une rencontre ’historique’ Rama-Tsipras. » En échange de probables concessions albanaises, certains commentateurs font état d’une possible reconnaissance du Kosovo par la Grèce. Une reconnaissance dont pourrait s’enorgueillir Edi Rama, qui se présente régulièrement comme le représentant de tous les Albanais de la région.

Malgré l’absence de résultats concrets, certains médias se sont enthousiasmés sur l’avion commun que les deux représentations diplomatiques ont pris pour rentrer dans leurs pays respectifs. Après avoir pour la première fois rédigé conjointement un communiqué de presse, les deux ministres des Affaires étrangères se seraient même essayés ensemble aux danses crétoises. Reste à voir si ces premiers signes d’une détente permettront réellement de répondre aux attentes de ce que l’écrivain Ismaïl Kadaré appelait « les deux plus vieux peuples d’Europe ».

L’article original ici (abonnés).

Les migrants albanais fuient le pays le plus pauvre d’Europe

Lac de Shkodër près du Monténégro @ LS
Lac de Shkodër près du Monténégro @ LS

Reporterre – 23.11.2017 – Article

En 2016, les ressortissants du pays le plus pauvre d’Europe étaient les plus nombreux à demander l’asile en France.

  • Tirana (Albanie), correspondance

Attablé à l’un des cafés du centre de Tirana, Fabjan fait défiler des photos de la région lyonnaise sur son téléphone. Il se rappelle avec amertume ses mois d’attente passés dans le Rhône. «Ce n’était pas facile tous les jours, mais je ne pense pas avoir perdu mon temps en France. Depuis que l’on m’a renvoyé en Albanie, rien n’a changé pour moi.» Autour de Fabjan, d’autres jeunes, qui sont revenus d’Allemagne après avoir vu s’envoler leurs rêves de vie meilleure. «Ici, les boulots, c’est du sept jours sur sept, dix heures par jour, pour à peine 180 euros par mois!» Comme chez certains de ses voisins, la jeunesse de l’Albanie, ce pays des Balkans de 2,9 millions d’habitants, est confrontée à un chômage massif et surtout au manque de perspective qu’offre une société rongée par la corruption.

Selon Amnesty International, près de 20.000 Albanais ont déposé l’an dernier des demandes d’asile dans des pays de l’Union européenne (UE). Déjà confronté à (l’autre) crise des migrants, l’Office français pour la protection des réfugiés et des apatrides (Ofpra) a ainsi vu bondir le nombre de demandes albanaises. Avec 7.432 dossiers déposés en 2016, les citoyens albanais sont arrivés en tête de ce triste classement, devant les ressortissants de pays en guerre, comme les Syriens, les Afghans ou les Soudanais. Parmi eux, de nombreux mineurs isolés. Les motifs invoqués par les Albanais portent généralement sur des menaces de vendetta, de violences conjugales ou de discriminations sexuelles ou ethniques. Dans le cadre de sa mission de droit humanitaire, l’Ofpra a l’an dernier répondu favorablement à 16% de ces demandeurs d’asile.

«Mais Macron, il va régulariser les Albanais, non?»

Un chiffre que le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, aimerait voir considérablement réduit, comme il l’expliquera probablement à son homologue albanais, qu’il doit rencontrer ce jeudi 23 novembre en marge du salon parisien de la sécurité intérieure (Milipol). Car, comme l’a confirmé le Conseil d’État fin 2016, l’Albanie, qui ne connaît pas la guerre, est un «pays d’origine sûr», comme ses voisins macédoniens, serbes, bosniens, monténégrins ou moldaves. Pour empêcher «qu’à terme, le droit d’asile ne soit remis en cause», les autorités françaises prônent une politique de fermeté en matière d’immigration. Ils aimeraient ainsi accélérer les procédures et simplifier le traitement des demandes des migrants dits «économiques».

Quelques semaines après sa prise de fonctions comme ministre de l’Intérieur, l’ancien maire de Lyon a ainsi fait pression sur ses homologues albanais afin d’obtenir «des résultats concrets en matière de lutte contre l’immigration». Le plan du ministre pour «garantir le droit d’asile, mieux maîtriser les flux migratoires» s’inspire du modèle allemand, où les demandes d’asile albanaises, très nombreuses en 2015, sont tombées à 0,4% d’acceptation tandis que les retours aidés se sont multipliés. Une politique voulue par le président Macron, qui a annoncé pour 2018 «une loi de refondation de la politique d’asile».

«Ma fille est en France, près de Metz, mais malheureusement, ça fait un moment que je n’ai pas eu de ses nouvelles.» Comme Erjona, qui vend ses vêtements tricotés à la maison sur les marchés du centre de l’Albanie, beaucoup de parents se résignent à laisser partir leurs enfants. Dans un pays encore majoritairement agricole, le quotidien dans les campagnes est difficile et plus d’un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté, souvent loin des 240 euros du salaire moyen. Confrontée à la déliquescence des services publics, une majorité d’Albanais perçoit toujours l’Union européenne comme un «Graal» économique et des familles entières s’engagent sur les dangereuses routes de l’exil. Une amie d’Erjona, qui a également son fils près de Lyon, lance naïvement : «Mais Macron, il va régulariser les Albanais, non?»

«On sera toujours mieux en France qu’ici…»

Assis à même le sol, derrière son étalage de vêtements de seconde main, Remzi rêve lui aussi de France pour sa famille. «Moi, j’ai encore pu aller à l’école, mais mes enfants, eux, n’ont pas eu cette chance.» Représentant entre 80.000 et 150.000 personnes, la communauté rom d’Albanie est victime de nombreuses discriminations, notamment dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’emploi ou du logement. À Tirana, ils font ainsi régulièrement les frais de la rénovation urbaine de la capitale dans une relative indifférence. «On sera toujours mieux en France qu’ici…» assure tristement Remzi.

Ce rêve d’Europe et de vie meilleure peut pourtant virer au cauchemar pour certains des futurs demandeurs d’asile. Après s’être endettés pour partir, ils se retrouvent souvent à la merci des réseaux des trafiquants d’êtres humains dont les routes traversent les Balkans. «Une forme de crime organisé qui connaît l’expansion la plus rapide du monde», selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), qui a pointé le phénomène «des nouveaux esclaves de l’exil migratoire». Comme le rappellent régulièrement les rapports internationaux sur la question, de nombreux Albanais et notamment les femmes et les mineurs font partie des victimes de ce trafic, «la forme la plus menaçante de migration irrégulière», selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

À l’unisson, les autorités françaises, néerlandaises et allemandes ont menacé de rétablir les visas pour l’espace Schengen pour les ressortissants albanais. Un ultimatum pris très au sérieux par la société albanaise, l’une des plus europhiles du continent et qui a vu dans la levée de cette obligation en 2010 un premier pas vers son intégration européenne. Pour freiner l’exode de leur population, les autorités locales se sont ainsi engagées à prendre des mesures pour mieux contrôler les sorties du territoire et à s’attaquer aux réseaux de passeurs. Ces derniers mois, plusieurs parents ont été condamnés à des peines de prison ferme pour avoir incité leurs enfants à partir.

Les sociétés vieillissantes des Balkans se vident de leur population

Face à la situation catastrophique des migrants dans plusieurs régions françaises, de nombreux acteurs associatifs ont pointé les responsabilités de l’État français dans le non-respect des droits des demandeurs d’asile. La politique de fermeté désormais martelée à l’égard des milliers de migrants dits «économiques» venus d’Europe ou d’ailleurs inquiète les militants des droits de l’homme. Parmi ces personnes en quête d’un avenir meilleur se dissimulent en effet de nombreux cas de persécutions individuelles qu’il est souvent difficile de mettre en évidence. Une automatisation de la procédure du droit d’asile condamnerait souvent ces victimes à revivre d’autres souffrances. Cette politique migratoire répressive contredit également les recommandations de la Convention européenne sur les réfugiés, dont l’article 3 stipule que «les États contractants appliqueront les dispositions de cette convention aux réfugiés sans discrimination quant à la race, la religion ou le pays d’origine».

Les Balkans sont depuis longtemps une terre d’émigration. Le phénomène n’est pas nouveau pour l’Albanie, dont près de la moitié de ses ressortissants vit à l’étranger. Pourtant le marasme économique actuel et l’affaiblissement des pratiques démocratiques dans les pays de la région ne portent pas à l’optimisme. Avec la montée et l’arrivée au pouvoir de partis ouvertement d’extrême droite, l’UE, elle-même en pleine crise, privilégie désormais la stabilité à la démocratisation de ces sociétés. Dans un contexte de politiques néolibérales généralisées, qui ne bénéficient pas à la majorité de la population et affaiblissent gravement les services publics, les nouvelles générations créatives et diplômées quittent la région en nombre. Les sociétés vieillissantes des Balkans, malmenées par l’interminable «transition» économique, se vident de leur population et l’Europe voit apparaître de nouveaux déserts démographiques en son cœur.

L’Organisation mondiale des Nations unies a ainsi émis des projections alarmantes pour la région, a contrario de l’évolution mondiale. D’après un rapport publié en juin 2017 de nombreux pays d’Europe de l’Est et des Balkans verraient ainsi leur population chuter de près de 15% d’ici 2050. Bulgarie, Croatie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Moldavie, Roumanie, Serbie, Ukraine… rares sont les pays épargnés par ce phénomène qui devrait avoir d’importantes conséquences. La perspective de l’intégration européenne ne semble pas pouvoir inverser la tendance, au contraire. La Roumanie et la Bulgarie, toutes deux membres depuis 2007, devraient ainsi voir leur population passer respectivement de 19,6 millions d’habitants à 16,4 millions et de 7 millions à 5,4 millions. Toujours meurtrie par les conséquences des guerres des années 1990, la Bosnie-Herzégovine pourrait perdre plus de la moitié de sa population d’ici à 2100.

Le reportage original ici.

Albanie : attaquée par le béton des barrages, la Valbona lance un S.O.S.

Manifestation dans la vallée de Valbona @ LS
Manifestation dans la vallée de Valbona @ LS

Courrier des Balkans – 14.11.2017 – Article

Début novembre, la justice a débouté les associations écologistes qui contestaitent la validité des permis de construire des barrages hydro-électriques sur la Valbona, l’une des vallées les mieux préservées d’Albanie. Malgré le silence assourdissant des médias, les militants ne veulent pas baisser les bras. Reportage.

C’est à quelques kilomètres de Bajram Curri, au pied de la Kulla (tour) de Mic Sokoli, que convergent habitants de la région et militants de la société civile venus de Tirana. Dans le fief historique de ce héros de la Ligue de Prizren, la petite trentaine de personnes joue la fibre patriotique. « Il est temps de se réveiller et d’arrêter ceux qui détruisent en toute impunité notre beau pays ! » Qëlesh sur la tête et drapeaux albanais en main, ils appellent à la résistance et « au respect de la terre ». La colère est palpable. Le 3 novembre, le tribunal administratif de Tirana a rejeté leurs plaintes contre la société Gener 2, accusée d’utiliser des permis de construction expirés. L’entreprise peut donc désormais poursuivre la construction de l’un des plus importants barrages hydro-électriques envisagés au sein du parc national de Valbona.

« La Valbona est à nous », « le tribunal a bu le sang de la reine des Alpes », « ne touchez pas à la Valbona ». Sur les escaliers de la mairie de Bajram Curri, les manifestants enchaînent slogans et déclarations. Incrédules, les riverains passent, troublés par ces revendications au ton ferme et offensif. Dans le chef-lieu de cette région oubliée par Tirana, on n’est pas habitué à ces prises de position au grand jour. Mal à l’aise, quelques officiels de la mairie observent discrètement. Ils sont peu enclins à la discussion. Comme l’un d’eux le confie, « personne ne voudra parler ici. De toute façon on n’a pas notre mot à dire, c’est le gouvernement qui décide de tout ».

“Ce massacre environnemental, c’est le résultat de gouvernements corrompus.”

Le bus des manifestants s’engouffre dans la vallée de la Valbona. La beauté des couleurs automnales et des eaux cristallines de la rivière leur coupent le souffle. Mais l’émerveillement laisse rapidement place à la tristesse et la colère. Devant le chantier du barrage de Dragobi, la rivière n’est ici que tas de pierres et coulée de ciments. « Le massacre environnemental que l’on a sous nos yeux, c’est le résultat de gouvernements corrompus qui se fichent de l’Albanie et de ses citoyens ! » Arben Kola connaît bien les vallées des Alpes albanaises et leurs habitants ; il y guide régulièrement les touristes étrangers. « Les lois qui protègent les parcs nationaux sont bafouées, juste pour les poches de quelques-uns. »

« Ô l’eau cristalline, ô le tube métallique ! » Le petit attroupement qui se forme semble inquiéter les responsables du chantier. Bientôt, des renforts de sécurité privée et de police arrivent. « C’est déjà un succès de voir qu’ils ont peur d’une trentaine de manifestants ! » Réunis, dans l’une des auberges de la vallée, militants et habitants débattent des suites du programme. Décision est prise pour le lendemain de bloquer l’accès au chantier. Peu avant de se coucher, on plaisante amèrement : « Toutes les femmes prénommées Valbona (Prénom très répandu dans le monde albanais NDLR), il faudra les renommer Tuba (tuyau en français) ! »

Au petit matin du deuxième jour de protestation, les manifestants bloquent l’accès des bus de transport au chantier en leur tournant le dos. L’ambiance est de nouveau tendue et on frôle l’altercation lorsque l’un des chefs du chantier provoque délibérément les opposants. Quelques heures de slogans et de déclarations puis la manifestation se disperse. « Le message est passé », veut croire Arben.

Un peu en retrait, Ardian Selimaj, a les yeux dans le vague. « Ici, il y a des loups, des ours, des chats sauvages… Je les vois de chez moi presque chaque matin. Mais avec une construction comme celle-ci, qu’est-ce-qu’il va rester ? Pour les visiteurs, ce ne sera plus un parc national sauvage, mais une zone industrielle. » Après 18 années passées en Amérique du Nord, Ardian est revenu investir dans le pays de son enfance. Avec ses petits chalets en bois, son auberge se fond dans le paysage alpin de la vallée. Mais à quelques centaines de mètres de là, les bétonneuses sont à l’œuvre. La larme à l’œil et les dents serrées, il lâche : « Je ne laissera plus venir à mon café ceux qui ont laissé faire ça. Je ne veux plus les voir ».

“Bien sûr, la vallée est magnifique, mais il y a trop de pauvreté ici.”

Guidant ses trois vaches sur l’un des petits ponts qui traversent la rivière, un paysan de la vallée évite soigneusement les manifestants. « Bien sûr, la vallée est magnifique, mais il y a trop de pauvreté ici », glisse-t-il. Cette résignation de nombreux habitants de la vallée, l’une des militantes venues de Tirana refuse de l’entendre. « Il y a des régions en Albanie où il n’y a pas de tourisme et où les gens sont encore plus pauvres, on ne peut pas se faire acheter comme ça ! »

Un avis tranché qui inquiète Catherine Bohne, une naturaliste américaine installée depuis des années à Valbona. « Ici, tout le monde se connaît. Les oppositions autour du projet risquent de mener à des affrontements très personnels et potentiellement violents. Et cela, pour le seul bénéfice des promoteurs du projet », soupire-t-elle. Fondée en 2016, son association Toka pallie l’absence de gestion des autorités du parc national. Chemins de randonnée, formations de guides locaux ou vente de produits artisanaux, ses initiatives ont permis d’améliorer le quotidien de nombreux habitants. Dans cette vallée enclavée et marquée par des taux d’émigration records, l’écotourisme attire chaque année des dizaines de milliers de visiteurs, éblouis par un écosystème unique en Europe.

“Le cas Valbona est une cause préoccupante.”

Soutien international majeur des opposants au projet, l’organisation WWF a qualifié les projets énergétiques du gouvernement socialiste de « derniers exemples d’une politique non durable de développement hydroélectrique ». Le WWF dénonce aussi le manque de transparence et l’illégalité du projet. Une position visiblement partagée par la délégation de l’Union européenne à Tirana. Dans une réponse envoyée aux associations environnementales le 7 novembre, elle assure que « le cas Valbona est une cause préoccupante » et avoir « recommandé une suspension de toutes les constructions en attendant une évaluation de qualité et une révision légale ».

Ce timide redémarrage de la mobilisation permettra-t-il de sauver la Valbona du ciment ? Rien n’est moins sûr. Le silence médiatique contraste avec l’écho rencontré il y a tout juste un an lors des premières protestations. Unis et plus nombreux, les habitants de la vallée avaient alors suscité un vif intérêt médiatique. « Ils ont acheté la plupart des habitants de la vallée ! Qu’est-ce-qu’on peut faire contre des millions ? », se désole un des militants venus de Tirana. News 24, la seule chaîne de télévision nationale présente lors des dernières manifestations, a curieusement supprimé la vidéo des manifestations de sa page Internet. Ardent militant de la cause environnementale, Lavdosh Ferruni veut tout de même garder espoir. « Pour l’instant la rivière n’est pas encore contrainte par des canalisations en métal, on peut encore mobiliser ! »

Le reportage original ici.

Balkans Media Days : la colère des journalistes, le silence de l’UE

Courrier des Balkans – 11.11.2017 – Article

Les Balkans Media Days viennent de se terminer ce 10 novembre à Tirana. Bien loin du politiquement correct attendu, les débats ont donné lieu à des discussions intenses et dressé un portrait bien sombre de la liberté de la presse dans la région. Mais l’UE a-t-elle bien reçu le message ?

C’est dans une salle comble où se pressent près de 250 professionnels des médias que se lancent en grande pompe à Tirana, jeudi 9 novembre, les Balkans Media Days, une rencontre régionale organisée par le Commissaire européen à l’Élargissement et à la Politique européenne de voisinage, Johannes Hahn. Reconnaissant l’importance de la liberté de la presse, le Premier ministre albanais Edi Rama crée pourtant un certain malaise en ouvrant cette série de conférences dédiée à un secteur en mal d’indépendance. Son très étrange tweet inaugural — « Les mots tuent en premier, les balles suivent », une citation du journaliste Adam Michnik — n’a pas réussi à faire oublier ses récentes insultes envers la profession, bien au contraire.

Les officiels partis, le principal débat de la matinée, mené par le correspondant régional de The Economist, Tim Judah, suit son train : un long fleuve tranquille de déclarations convenues. Il faut attendre près d’une heure pour que le politiquement correct vole en éclats suite à l’intervention de Branko Čečen, du Centre pour le journalisme d’investigation en Serbie (CINS). Debout, vêtus de tee-shirts noirs enjoignant l’Union européenne à faire plus — #EU do more —, une quinzaine de journalistes rappellent la dramatique situation de la presse indépendante dans la Serbie d’Aleksandar Vučić.

“Le compte Twitter de l’un des portails les plus critiques du gouvernement Rama, Exit.al, a été bloqué à l’occasion de cette réunion. Comment le justifiez-vous ?”

Une intervention libératrice. Les doléances des journalistes, passées sous silence, vont entretenir la suite du débat. Dressant un tableau bien sombre de la région, ils interpellent de nombreux observateurs peu au fait de la situation. « Le compte Twitter de l’un des portails les plus critiques du gouvernement Rama, Exit.al, a été bloqué à l’occasion de cette réunion. Comment le justifiez-vous ? » Directement prise à partie par la journaliste albanaise Alida Karakushi, la cheffe de la Direction générale du Voisinage et des Négociations d’élargissement de lа Commission européenne, Genoveva Ruiz Calavera, a bien du mal à se tirer d’affaires.

Les discussions entre professionnels continuent dans les couloirs. « Répéter sempiternellement ces débats sur l’ère digitale ou la transition ne résout pas les problèmes des journalistes. » À l’instar de cette éditrice kosovare, les acteurs présents ont du mal à contenir leur colère. « Ce genre de conférences, c’est de l’argent jeté par les fenêtres, alors qu’il pourrait tellement mieux servir ailleurs… » Embarrassés, des représentants de la Commission le reconnaissent : « Il faut que vous nous aidiez à mieux utiliser les fonds que nous dépensons ici ».

« Les journalistes gagnent 300 euros par mois et sont licenciés par un simple texto. » Pour conclure ces journées, la cheffe de la délégation de l’UE en Albanie, Romana Vlahutin, dépeint un portrait réaliste du métier de journaliste dans le pays. Pas sûr que cette soudaine prise de conscience n’apaise l’agacement de la profession. Dans sa dernière déclaration, Johannes Hahn assure que « les médias peuvent contribuer à construire des ponts plutôt que d’approfondir les divisions ». Les dirigeants de la région apprécieront.

Le reportage original ici.

Albanie : impossible réforme de la justice ?

Courrier des Balkans – 01.11.2017 – Article

Le Parquet demande l’arrestation de Saimir Tahiri, ancien ministre de l’Intérieur, mais le Parti socialiste et le gouvernement d’Edi Rama s’y opposent. Ce scandale politique et judiciaire bouleverse l’Albanie, alors que la réforme de la justice, exigée par l’Union européenne, fait du surplace. L’analyse de Hekor Ruci, spécialiste des droits de la personne et fin connaisseur du système judiciaire de son pays.

Le Courrier des Balkans (CdB) : La polémique actuelle autour de « l’affaire Tahiri » met de nouveau en lumière les liens obscurs entre la classe politique albanaise et le crime organisé. Le soutien apporté par l’actuelle majorité à l’ancien ministre de l’Intérieur peut-il entamer la crédibilité de la réforme de la justice qui est en train d’être mise en œuvre ?

Hektor Ruci (H.R.) : L’intention majeure de la réforme et des nouvelles procédures d’évaluation des juges et des procureurs (Vetting), récemment adoptées, était précisément de faire en sorte que le système judiciaire soit à même de poursuivre les personnes bénéficiant d’une immunité parlementaire ou légale. Les derniers événements ont montré que les anciennes « combines », qu’elles soient politiques ou procédurales, sont toujours à l’œuvre… En ce sens, rien n’a changé.

CdB : Durant la dernière campagne électorale, l’opposition n’a cessé de dénoncer l’utilisation de l’argent de la drogue, et notamment du cannabis, sans parvenir à obtenir pour autant l’appui des États-Unis ou de l’Union européenne (UE). En soutenant à bout de bras cette réforme de la justice, les partenaires occidentaux n’ont-ils pas indirectement permis un renforcement du pouvoir personnel du Premier ministre, comme le clament ses opposants ?

H.R. : Je suis convaincu que les États-Unis et l’UE étaient et sont toujours les acteurs les plus attachés à la réforme judiciaire. Dans une certaine mesure, ils y accordent même plus d’intérêt que l’establishment politique albanais. En ce sens, je considère que la position des États-Unis et de l’UE en la matière résulte d’un simple choix de priorités. En contrôlant la majorité parlementaire, le Premier ministre Rama est en quelque sorte devenu l’acteur local le plus important pour faire avancer la réforme. L’opposition, quant à elle, et malgré sa rhétorique habituelle, n’a pris que de très vagues positions concernant la réforme judiciaire. Ce n’est que soudainement, lorsque l’engagement des acteurs internationaux a été clair et décidé, que nous avons commencé à entendre des concepts tels que ceux de « souveraineté nationale », de « violation de l’indépendance », etc. C’est pourquoi je crois que le choix de soutenir Edi Rama et de fermer les yeux sur les revendications de l’opposition était une question de priorité pour les internationaux.

CdB. : Où en est la mise en œuvre de la réforme de la justice ? La procédure du Vetting — c’est-à-dire ensemble de procédures visant à réévaluer les profils d’environ 800 juges et procureurs — est en cours, mais n’est-elle pas en train de piétiner ?

H.R. : L’ensemble du processus s’est interrompu pour deux raisons majeures. D’une part, le manque de volonté politique, qui retarde la création des institutions nécessaires pour aller de l’avant dans la mise en œuvre de la réforme et, d’autre part, la confusion sur les procédures d’élection qui laisse, là aussi, le dernier mot à cette même classe politique. Par exemple, la loi prévoit que quatre membres du Haut Conseil de Justice (Këshilli i Lartë i Drejtësisë, KLD) et du Haut Conseil des Procureurs (Këshilli i Lartë i Prokurorisë, KLP) doivent être élus par l’Académie de Justice (Akademia e Drejtësisë). Dans les faits, l’Académie a sélectionné, validé et classé ces candidats. Mais, à la fin, c’est le Parlement qui devra voter pour ces quatre candidats, sans prise en compte obligatoire de ce classement.

CdB. : Cette réforme permettra-t-elle véritablement d’assurer l’indépendance et l’impartialité de la justice et d’empêcher les immixtions du pouvoir politique et la corruption ?

H.R. : Toute réforme est dépendante de trois facteurs très importants, la législation, la procédure et les personnes. La réforme de la justice ne sera un succès que si ces trois facteurs sont en mesure de fonctionner correctement et de manière indépendante. Malheureusement, pour le moment, nous n’avons rien vu de concret.

CdB. : Le président de la Commission de Venise a récemment déclaré que « la corruption avait pris en otages les plus hautes sphères du pouvoir dans tous les secteurs et pas seulement dans le domaine judiciaire ». Même si la réforme de la justice atteint ses objectifs, le système judiciaire albanais arrivera-t-il à rétablir le lien de confiance avec les citoyens ?

H.R. : Un vieil aphorisme dit que « la justice ne doit pas seulement être rendue, mais il doit être visible qu’elle est rendue ». À cet égard, je considère que la réforme consiste en une très difficile séparation des milieux politique et judiciaire. Dans la mesure où la classe politique aura le dernier mot dans la création et la dotation en personnel des nouvelles institutions, les liens clientélistes persisteront.

CdB. : La société albanaise n’est-elle pas encore trop permissive et tolérante à l’égard de la corruption ? La situation actuelle ne reflète-t-elle pas les trop faibles exigences des citoyens albanais eux-mêmes en matière de lutte contre la corruption ?

H.R. : Oui, et c’est l’aspect le plus problématique de la réforme, lourd de conséquences pour l’avenir de la société albanaise en général. Nous avons été trop contaminés par la corruption et elle est devenue une partie de notre réalité. Beaucoup de gens la prennent pour un fait acquis, changer cet état d’esprit général sera bien plus difficile que l’adoption de n’importe quelle réforme.

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Albanie : un méga-complexe touristique menace de destruction la plus grande lagune de l’Adriatique

La forêt de pins maritimes de la lagune de Karavasta @ LS
La forêt de pins maritimes de la lagune de Karavasta @ LS

Courrier des Balkans – 28.10.2017 – Article

Les amoureux de la nature n’en sont pas revenus. Au printemps dernier, le groupe Mabetex annonçait son intention de construire un gigantesque complexe hôtelier de luxe, au sein même du Parc national de Karavasta, la plus importante lagune de l’Adriatique et l’une des zones les plus protégées du pays.

Canne à pêche coincée à l’arrière de sa mobylette, Ermir déboule à toute allure de la forêt de pins maritimes. Comme tous les jours, c’est à la confluence de la lagune avec le fleuve Shkumbin que cet ancien ouvrier agricole va taquiner mulets ou loups de mer. « J’en tire 500 leks, parfois plus, cela dépend de la météo. » Comme lui, beaucoup d’habitants de Divjakë dépendent de leurs prises dans les eaux de la lagune ou de l’Adriatique. Mabetex ? « Bien sûr, ici tout le monde est au courant du projet ! » Ermir est certain que cela « devrait créer beaucoup d’emplois », mais il est bien incapable de donner plus de détails. Écrasant un moustique sur son bras, il espère tout de même que cela ne l’empêchera pas de pêcher là où il veut.

89 espèces menacées d’oiseaux et 18 000 touristes

Joyau naturel de la côte albanaise, l’impressionnant complexe lagunaire de Karavasta s’étend sur plus de 45 km2, au sud de Durrës. Sa forêt de pins a été déclarée parc national dès 1966. « C’est une étape migratoire pour des millions d’oiseaux, le parc sert de refuge à 89 espèces menacées dont 42 en danger d’extinction. En hiver, on recense plus de 50 000 individus », explique l’ornithologue Taulant Bino, qui suit depuis 1992 les populations d’oiseaux et notamment la colonie de pélicans frisés, une espèce considérée comme vulnérable, dont 5% de la population mondiale se trouve dans la zone. Protégés par la convention Ramsar depuis 1994, les lagons de Karavasta attirent chaque année des milliers d’amoureux de la nature, albanais ou étrangers.

La fragile diversité écologique de Divjakë est précisément ce qui séduit le groupe Mabetex, propriété de l’homme d’affaires kosovaro-suisse Behgjet Pacolli, devenu ministre des Affaires étrangères du Kosovo en septembre dernier. « L’extraordinaire écosystème du parc, avec ses lagunes, ses forêts et sa vie sauvage, est la caractéristique exceptionnelle de notre projet », affirme le groupe suisse. Dévoilé le printemps dernier, le projet soumis au ministère de l’Environnement voit très grand. Avec ses 370 villas et quelque 2350 appartements, le resort Divjaka Albania et ses 3 342 hectares pourrait héberger plus de 18 000 visiteurs, ce qui en ferait, de loin, l’infrastructure touristique la plus importante du pays. Son coût total s’élèverait à 1,5 milliards d’euros.

Entre coupes illégales et incendies volontaires, les forêts d’Albanie ont subi ces 25 dernières années d’immenses pertes, au point de se voir réduites aux régions montagneuses les plus isolées. Rescapés, les 210 hectares de pins strictement protégés du parc de Karavasta sont directement menacés par le projet. En effet, selon Mabetex, le complexe « permettra aux gens d’apprécier les sites les plus enchanteurs de la réserve naturelle ». Malgré ses terrains de golf, ses centres commerciaux ou sa piste d’hélicoptères pour VIP, le complexe hôtelier Divjaka Albania pourrait permettre, selon ses concepteurs, « de lancer un programme de réaménagement environnemental à grande échelle et de sécuriser toute la faune du parc ».

“Edi Rama et Behgjet Pacolli sont très proches. Il y a de fortes pressions politiques.”

La transformation d’une vingtaine de kilomètres de côtes en paradis touristique de luxe a été une surprise de taille pour les quelque 8000 habitants de la commune de Divjakë. Protégées par la forêt qui sert de barrière protectrice contre la mer et le vent, les terres agricoles de Divjakë sont parmi les plus fertiles d’Albanie. Depuis des siècles, elles apportent aux habitants de la région leurs moyens de subsistance. Beaucoup ne semblent pourtant pas s’inquiéter du gigantisme du projet mais y voir plutôt, comme l’affirme Mabetex, « une opportunité économique et sociale extraordinaire pour les habitants de la région et pour le pays dans son ensemble ». Comme l’explique le journaliste d’investigation Artan Rama, « abandonnés par l’État, certains habitants de Divjakë souffrent plus de la lagune qu’ils n’en profitent ».

Le journaliste garde toutefois un souvenir amer de l’audience publique organisée au printemps dernier par le groupe Mabetex. « C’était un véritable lynchage digne de l’époque du régime. Trois hommes du village n’ont cessé de dénigrer et d’attaquer violemment tous ceux qui voulaient poser des questions sur le projet. » Une atmosphère tendue, visiblement peu appréciée par les représentants des organisations internationales de protection de l’environnement, qui ont quitté la salle. Selon Artan Rama, l’influence du maire socialiste de Divjakë ne serait pas pour rien dans le déroulé de la réunion, car « Edi Rama et Behgjet Pacolli sont très proches. Le projet a d’ailleurs été lancé dès la première victoire du PS, en 2013. Il y a de fortes pressions politiques. »

Amitiés politiques et capitaux russes

À Divjakë, le magnat du Kosovo joue ainsi de son influence sur le monde politique mais également de son image. « Nous sommes venus ici pour les oiseaux et parce que Monsieur Pacolli est un patriote ! » Comme s’enthousiasmait l’un des habitants lors de la réunion, beaucoup d’Albanais portent un regard plus indulgent que leurs cousins kosovars sur l’ancien homme d’affaires de Boris Eltsine. Ici, le milliardaire est avant tout perçu comme un bienfaiteur de la patrie. Lors d’une émission télévisée, Behxhet Pacolli a laissé entendre que des capitaux russes pourraient également participer à la réalisation de ce Dubaï albanais. Alors que le pays suscite toujours la méfiance des investisseurs étrangers, le gouvernement ne semble pas vouloir passer à côté de ces potentiels investissements. Fin août, Edi Rama annonçait une exemption de taxes de dix ans pour tout projet d’hôtels de luxe.

Engagé à titre d’expert environnemental par le groupe Mabatex, le professeur Sulejman Sulçe, de l’Université agricole de Tirana a qualifié le projet de « réalisable et acceptable ». Une lecture optimiste que n’ont pas goûtée les organisations de protection de l’environnement. Dans une lettre adressée au Premier ministre albanais, l’Alliance méditerranéenne des zones humides, qui regroupe plus d’une vingtaine d’associations internationales, juge le projet « extrêmement négatif et inacceptable », et rappelle qu’il serait « en pleine opposition avec les engagements internationaux du pays en matière environnementale ». Pour Taulant Bino, « l’urbanisation du parc avec les étapes de la construction et du fonctionnement de ce gigantesque complexe hôtelier signifierait sa destruction pure et simple du parc ».

Longtemps réputée pour la préservation de sa côte, l’Albanie semble être condamnée à répéter les mêmes schémas du développement économique que ses voisins. Derrière les discours consensuels sur le développement durable, les projets d’infrastructures se multiplient, généralement de façon bien peu transparente. L’explosion récente du tourisme dans le pays et la relative stabilité politique attisent les convoitises d’investisseurs en quête de profits faciles et rapides. Sensibles à l’éternel chantage à l’emploi et soumis aux pressions politiques, les populations locales sont balancées entre des espoirs de changement et la crainte de perdre leur environnement naturel. Après les vallées de Valbona et de la Vjosa, c’est au tour des lagons de Divjakë de subir des pressions.

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