
Libération – 12.06.2026 – Article
Douze ans après sa dernière participation, la Bosnie-Herzégovine retrouve la Coupe du monde face au Canada ce vendredi 12 juin. La qualification des Dragons suscite un élan d’espoir rare dans un pays marqué par les divisions et l’exil.
«Grâce à cette qualification, on entend parler positivement de nous, de Bihać, de la Bosnie-Herzégovine ! Pour moi, nos joueurs sont déjà des champions !» A quelques pas du stade du Jedinstvo de Bihać, une ville proche de la frontière avec la Croatie, Djenada profite de sa pause café pour prendre les dernières nouvelles des «Zmajevi» (les Dragons), surnom de la sélection nationale, sur les réseaux sociaux. Cette caissière de 34 ans traque les faits et gestes des joueurs avant leur entrée en lice ce vendredi 12 juin face au Canada, l’un des trois pays hôtes de ce Mondial 2026. Mère de deux enfants, passionnée de football, Djenada a prévu de suivre le match, entourée de toutes les générations de sa famille. «On va gagner 2-0, et j’espère qu’on va aller au moins en quart de finale. On est fiers de cette génération !»
A Bihać comme dans de nombreuses villes de Bosnie-Herzégovine, la qualification de la Reprezentacija pour la Coupe du monde, la deuxième après le moment fondateur de 2014, est vécue comme une victoire. Le 31 mars, jeunes et moins jeunes ont envahi les rues bordant la rivière Una dans un concert de cris et de klaxons après la victoire contre l’Italie, à l’issue d’une séance de tirs au but à suspense.
«Ça fait du bien à toute la Bosnie»
Les «Plavo-zuti» (les «Bleu-jaunes»), sont toujours emmenés par le légendaire Edin Dzeko. Né à Sarajevo en 1986, l’attaquant de 40 ans a vécu, enfant, le siège de la capitale avant de devenir la figure la plus populaire du sport bosnien. Derrière ce capitaine emblématique, la sélection se compose désormais de jeunes joueurs, dont une majorité sont nés à l’étranger, en Allemagne, en Suisse ou en Suède. Parmi eux, Esmir Bajraktarević, 21 ans, auteur du penalty décisif contre la Squadra Azzurra. Ses parents, originaires de Srebrenica, ont fui vers les Etats-Unis. Reflet d’une diaspora devenue presque aussi nombreuse que la population restée au pays, cette nouvelle génération a déjà marqué les mémoires par son combatif parcours de qualification. «On sent que les gars aiment ce pays et qu’ils jouent avec leur cœur, pour le maillot, c’est important pour nous les jeunes qui pensons toujours partir d’ici», s’enthousiasme Ismar, 21 ans, qui fait déjà ses pronostics dans un PMU du coin.
Au pied de l’imposant massif montagneux du Pljesivica qui marque la frontière avec la Croatie et l’Union européenne, les cafés et restaurants de la ville ont sorti les drapeaux, et les fanzones se préparent. Une chanson s’échappe régulièrement des haut-parleurs : «Take me to America» du déjanté groupe de Mostar Dubioza Kolektiv, avec ses pulsations ska imprégnées de mélodies balkaniques. Ses paroles sur l’émigration et le rêve américain, trempées dans l’humour bosnien, en ont fait l’hymne officieux de la sélection, repris jusque dans les vestiaires. Le titre compte 26 millions de vues sur YouTube pour un pays qui ne compte plus que 3,1 millions d’habitants, contre 4,4 millions en 1991. Cette dure réalité de l’exil parle aux habitants de Bihać, confrontés eux aussi aux vagues de départs : celle des années 90 pour fuir les atrocités de la guerre, et celles, plus diffuses, pour échapper à la corruption et aux difficultés économiques.
Ancien entraîneur bénévole, Mirsad, 63 ans, ne compte plus les jeunes partis travailler en Allemagne ou en Autriche. Aujourd’hui, cette Coupe du monde permet d’oublier un peu les problèmes du quotidien dans un pays politiquement paralysé par son système complexe de partage du pouvoir sur une base communautaire. «Grâce au foot, on peut mettre un peu de côté les tensions, et se concentrer juste sur le positif, souffle-t-il le regard rieur. L’important, c’est que l’équipe gagne et qu’elle aille le plus loin possible. Ça fait du bien à toute la Bosnie-Herzégovine.» Dans le millefeuille institutionnel hérité des accords de Dayton de 1995, l’équipe nationale est l’une des rares institutions qui tente de parler encore à l’ensemble du pays, par-delà les frontières politiques et communautaires qui séparent Bosniaques musulmans, Serbes orthodoxes et Croates catholiques.
«Une bouffée d’air frais»
Cette parenthèse d’unité n’efface pourtant pas les fractures du pays. Plus de trente ans après la guerre, les frontières invisibles qui traversent la Bosnie-Herzégovine restent bien réelles. Les discours négationnistes et les controverses mémorielles rappellent régulièrement que les blessures du conflit sont loin d’être refermées. La communion autour de la sélection nationale est nettement plus limitée dans certaines régions de la Republika Srpska (RS), l’une des deux entités du pays, à majorité serbe.
Ancien sportif de haut niveau, Mursel, 42 ans, est né à une soixantaine de kilomètres en aval de la Una, à Novi Grad, une ville située aujourd’hui en RS. Sa famille en a été expulsée lors des nettoyages ethniques perpétrés par les forces serbes en 1992, et elle s’est réfugiée à Bihać, assiégée pendant trois ans. «Je ne peux pas retourner là-bas, et vivre avec des gens qui ont tué mes proches, raconte-t-il spontanément, alors qu’il récupère son fils à la sortie de l’entraînement. Les politiciens veulent continuer à nous monter les uns contre les autres, mais aujourd’hui on cohabite sans problème, j’ai des amis à Banja Luka [la capitale de la RS, ndlr] ou en Serbie. Quand l’équipe s’est qualifiée, un ami serbe m’a appelé pour me dire qu’il allait soutenir la Bosnie. Ça n’intéresse personne de savoir quels partis politiques les joueurs soutiennent… Ce qui nous intéresse, c’est d’aller le plus loin possible dans ce Mondial.»
Depuis des années, l’actualité politique bosnienne se résume souvent aux tensions qui opposent les dirigeants des partis ethno-nationalistes, les provocations sécessionnistes des dirigeants prorusses de la RS faisant à chaque fois craindre pour la stabilité du fragile Etat fédéral. Dans ce contexte, la fédération de football est elle aussi victime des passions nationalistes, accusée de ne pas faire appel à assez de joueurs serbes ou croates de Bosnie, alors que les meilleurs d’entre eux optent souvent pour les sélections de Serbie ou de Croatie voisines. La victoire des Dragons contre l’Italie s’apparente à un joli pied de nez à toutes ces critiques. Pour le politologue Samir Beharić, basé à Sarajevo, cette épopée américaine dépasse largement le cadre sportif. «C’est non seulement une bouffée d’air frais mais aussi un coup dur porté aux tendances nationalistes et aux divisions ethniques sur lesquelles les partis nationalistes continuent de prospérer. Ce résultat a uni le pays comme jamais nos politiciens ne l’avaient auparavant. J’espère simplement que ce sentiment de joie et d’unité survivra à la Coupe du monde.»
Le reportage sur le site de Libération.









