Le Kosovo défend les héros de son indépendance 

Des partisans et vétérans de l’UCK rassemblés à l’énoncé du verdict à Pristina @ LS

RFI – Accents d’Europe et Info – 15.09.2026 et 16.09.2026 – Audio – 5 et 2 min

On s’agite et on se mobilise au Kosovo, ces jours-ci… Avec un vrai sentiment de colère vis-à-vis des juges internationaux qui ont condamné l’ancien président du Kosovo, Hashim Thaçi, et trois autres anciens dirigeants de l’Armée de libération du Kosovo, l’UCK, reconnus coupables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.

Avant le verdict, écouter :

Après le verdict, écouter :

Le reportage sur le site de RFI.

Quand l’environnement réunit les communautés en Bosnie-Herzégovine

Habitants et scientifiques ont unis leurs forces pour tenter de protéger la Una @ LS

RTBF – Transversales – 11.09.2026 – Audio – 16 min

C’est une rivière qui rapproche les communautés toujours divisées de Bosnie-Herzégovine. Trente ans après la fin de la guerre, la protection de la rivière Una rassemble habitants et scientifiques. Une mobilisation, bien loin des tensions politiques et des discours nationalistes dans lequel est souvent enfermé ce pays des Balkans.

Écouter :

Le reportage sur le site de la RTBF.

Dans sa ville natale, Ratko Mladic célébré comme un héros

Le monument hommage à Ratko Mladic et les soldats de la RS dans le centre de Kalinovik @ LS

Libération – 05.09.2026 – Article

Des portraits du criminel de guerre serbe ornent les murs de Kalinovik, où il a grandi. Sa mort, le 27 août, a ravivé les plaies et un révisionnisme qui, trente ans après la fin du conflit, continuent de diviser les Balkans. Sa dépouille est exposée à Belgrade.

A 60 km au sud-est de Sarajevo, la route serpente à travers le vaste plateau de Zagorje. Nous sommes en République serbe de Bosnie (Republika Srpska, RS), l’une des deux entités qui forment la Bosnie-Herzégovine. Des massifs montagneux couverts de forêts encerclent des pâturages jaunis par le soleil, où broutent quelques troupeaux de vaches. Soudain, après une caserne en ruines et un virage, la carte postale bucolique s’évanouit. Peint en noir et blanc et bordé des couleurs du drapeau serbe, le portrait de Ratko Mladic, au garde à vous, s’affiche à côté du panneau de Kalinovik. Au-dessus, une inscription en cyrillique : «ville de héros». A Belgrade, la capitale de la Serbie voisine, sa dépouille est exposée au public ce samedi. L’ex-chef militaire des Serbes de Bosnie est décédé le 27 août à la Haye, alors qu’il purgeait une peine de prison à perpétuité.

De retour de leurs vacances sur la côte croate, le couple Cosic fait poser leur fils de 11 ans devant la peinture murale, avant de rendre visite au dernier membre de la famille qui habite encore la région. «Nous nous sommes arrêtés pour rendre hommage à notre général, explique Sladjana, la mère, 44 ans. Depuis que je suis enfant, on m’a toujours raconté que c’était un grand homme, un homme juste. Il n’a rien à voir avec la façon dont on le présente en Occident. C’était un homme au service du peuple, qui voulait sauver les femmes et les enfants. Il n’a fait que défendre son peuple.»

Ces Serbes installés en Autriche depuis longtemps ne connaissent que trop bien le verdict du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie qui a confirmé en 2021 la condamnation du chef militaire des Serbes de Bosnie à la prison à vie pour crimes contre l’humanité et génocide. Mais à ces exactions, parmi les mieux documentées de l’histoire récente, ils opposent leur propre mémoire et souffrances, allant jusqu’à mettre en doute le nombre de victimes bosniaques.

«J’espère qu’un jour il sera canonisé»


«Je suis profondément peiné par ce qui est arrivé aux victimes de Srebrenica, et tout ce qu’il s’est passé, commence calmement Vedran, le père, 47 ans, avant de s’emporter à l’évocation de sa famille expulsée de Sarajevo. A Srebrenica, il y a peut-être eu 2 000 ou 3 000 morts, et tout cela est considéré comme un génocide, alors qu’à Sarajevo, 8 700 Serbes ont été tués ou ont disparu pendant la guerre, et ce n’est pas un génocide, ce n’est même pas condamné ! Beaucoup de mes oncles ont été tués. Feu Ratko Mladic est un héros. C’est grâce à lui que nous, les Serbes, avons survécu, et j’espère qu’un jour il sera canonisé.» Selon l’Institut pour les personnes disparues de Bosnie-Herzégovine, 8 372 hommes et adolescents bosniaques ont été tués ou ont disparu lors des massacres de juillet 1995 à Srebrenica. Le chiffre de 8 700 Serbes disparus ou tués avancé par le couple, renvoie à un rapport controversé, commandité par le dirigeant nationaliste de la RS, Milorad Dodik. Le siège de Sarajevo par l’armée de la Republika Srpska (VRS), long de 44 mois, a quant à lui fait plus de 11 000 victimes, essentiellement des civils bosniaques.

Un peu plus loin, derrière les murs blancs de la municipalité, des hommes aux carrures imposantes discutent aux terrasses des cafés tout en scrutant le passage de véhicules hors d’âge. Les femmes déambulent sur le trottoir, de retour après avoir emmené les enfants à l’école. Le clocher d’une église orthodoxe jaune et blanc surplombe la ville, mais un autre édifice domine la place centrale : le monument dédié aux soldats de la VRS, morts aux combats dans les années 90. Le képi sculpté qui le surmonte rappelle celui de Ratko Mladic, le «boucher des Balkans», comme l’avait surnommé la presse internationale de l’époque.

Révisionnisme et esprit de revanche


Casquette camouflage frappée d’une tête de mort, Dragan Elez sort du petit et vétuste hôtel Moskva. Sur ses avant-bras, des prières orthodoxes rendent hommage à ses frères d’armes disparus. A l’évocation de la mort de son ancien général, les yeux clairs de cet ancien soldat de la VRS s’embuent. «Il est un héros pour chaque Serbe et pour chaque chrétien sincère, souffle-t-il. Il est le premier à avoir défendu le monde chrétien contre le fondamentalisme islamique qui sévit partout en Europe. Regardez ce qui se passe actuellement dans votre pays !» Et ce natif de Kalinovik de poursuivre dans une diatribe où se mêlent les «libéraux, Soros, Rothschild et les migrants africains», avant de détailler les nombreuses guerres qu’a endurées le peuple serbe au XXe siècle.

Deux autres hommes le rejoignent, intrigués par la discussion. Le plus grand, d’une trentaine d’années, pose fièrement devant le monument en effectuant le salut à trois doigts, l’un des symboles du nationalisme serbe. «On présente notre général comme un criminel de guerre, mais des crimes ont été commis par les trois côtés [Serbes, Bosniaques et Croates, ndlr] !, s’agace Dragan Elez. Jamais nous n’avons été des agresseurs comme le disent les Musulmans [les Bosniaques].» Et son voisin de montrer fièrement son dos tatoué du monastère d’Ostrog (au Monténégro), puis, à l’évocation des Bosniaques, de mimer un égorgement avec son pouce, dans un sourire menaçant.

A Kalinovik, comme dans une large partie de la RS et de la Serbie voisine, la guerre d’il y a trente ans continue de structurer une mémoire devenue ouvertement revancharde. Nourri par le révisionnisme et le sentiment d’avoir été humilié par l’Occident, ce récit est entretenu quotidiennement par les pouvoirs nationalistes de Banja Luka (la capitale de la RS) et de Belgrade. La mort de Mladic et le bras de fer avec l’Union européenne autour de ses funérailles ont ravivé ces antagonismes, rappelant à quel point son funeste héritage continue de diviser les Balkans.

Le reportage sur le site de Libération.

«Grâce au foot, on peut mettre un peu de côté les tensions» : qualifiés pour le Mondial, les Bosniens savourent une rare parenthèse d’unité

Enfants jouant au foot à Livno en Herzégovine @ LS

Libération – 12.06.2026 – Article

Douze ans après sa dernière participation, la Bosnie-Herzégovine retrouve la Coupe du monde face au Canada ce vendredi 12 juin. La qualification des Dragons suscite un élan d’espoir rare dans un pays marqué par les divisions et l’exil.

«Grâce à cette qualification, on entend parler positivement de nous, de Bihać, de la Bosnie-Herzégovine ! Pour moi, nos joueurs sont déjà des champions !» A quelques pas du stade du Jedinstvo de Bihać, une ville proche de la frontière avec la Croatie, Djenada profite de sa pause café pour prendre les dernières nouvelles des «Zmajevi» (les Dragons), surnom de la sélection nationale, sur les réseaux sociaux. Cette caissière de 34 ans traque les faits et gestes des joueurs avant leur entrée en lice ce vendredi 12 juin face au Canada, l’un des trois pays hôtes de ce Mondial 2026. Mère de deux enfants, passionnée de football, Djenada a prévu de suivre le match, entourée de toutes les générations de sa famille. «On va gagner 2-0, et j’espère qu’on va aller au moins en quart de finale. On est fiers de cette génération !»

A Bihać comme dans de nombreuses villes de Bosnie-Herzégovine, la qualification de la Reprezentacija pour la Coupe du monde, la deuxième après le moment fondateur de 2014, est vécue comme une victoire. Le 31 mars, jeunes et moins jeunes ont envahi les rues bordant la rivière Una dans un concert de cris et de klaxons après la victoire contre l’Italie, à l’issue d’une séance de tirs au but à suspense.

«Ça fait du bien à toute la Bosnie»

Les «Plavo-zuti» (les «Bleu-jaunes»), sont toujours emmenés par le légendaire Edin Dzeko. Né à Sarajevo en 1986, l’attaquant de 40 ans a vécu, enfant, le siège de la capitale avant de devenir la figure la plus populaire du sport bosnien. Derrière ce capitaine emblématique, la sélection se compose désormais de jeunes joueurs, dont une majorité sont nés à l’étranger, en Allemagne, en Suisse ou en Suède. Parmi eux, Esmir Bajraktarević, 21 ans, auteur du penalty décisif contre la Squadra Azzurra. Ses parents, originaires de Srebrenica, ont fui vers les Etats-Unis. Reflet d’une diaspora devenue presque aussi nombreuse que la population restée au pays, cette nouvelle génération a déjà marqué les mémoires par son combatif parcours de qualification. «On sent que les gars aiment ce pays et qu’ils jouent avec leur cœur, pour le maillot, c’est important pour nous les jeunes qui pensons toujours partir d’ici», s’enthousiasme Ismar, 21 ans, qui fait déjà ses pronostics dans un PMU du coin.

Au pied de l’imposant massif montagneux du Pljesivica qui marque la frontière avec la Croatie et l’Union européenne, les cafés et restaurants de la ville ont sorti les drapeaux, et les fanzones se préparent. Une chanson s’échappe régulièrement des haut-parleurs : «Take me to America» du déjanté groupe de Mostar Dubioza Kolektiv, avec ses pulsations ska imprégnées de mélodies balkaniques. Ses paroles sur l’émigration et le rêve américain, trempées dans l’humour bosnien, en ont fait l’hymne officieux de la sélection, repris jusque dans les vestiaires. Le titre compte 26 millions de vues sur YouTube pour un pays qui ne compte plus que 3,1 millions d’habitants, contre 4,4 millions en 1991. Cette dure réalité de l’exil parle aux habitants de Bihać, confrontés eux aussi aux vagues de départs : celle des années 90 pour fuir les atrocités de la guerre, et celles, plus diffuses, pour échapper à la corruption et aux difficultés économiques.

Ancien entraîneur bénévole, Mirsad, 63 ans, ne compte plus les jeunes partis travailler en Allemagne ou en Autriche. Aujourd’hui, cette Coupe du monde permet d’oublier un peu les problèmes du quotidien dans un pays politiquement paralysé par son système complexe de partage du pouvoir sur une base communautaire. «Grâce au foot, on peut mettre un peu de côté les tensions, et se concentrer juste sur le positif, souffle-t-il le regard rieur. L’important, c’est que l’équipe gagne et qu’elle aille le plus loin possible. Ça fait du bien à toute la Bosnie-Herzégovine.» Dans le millefeuille institutionnel hérité des accords de Dayton de 1995, l’équipe nationale est l’une des rares institutions qui tente de parler encore à l’ensemble du pays, par-delà les frontières politiques et communautaires qui séparent Bosniaques musulmans, Serbes orthodoxes et Croates catholiques.

«Une bouffée d’air frais»

Cette parenthèse d’unité n’efface pourtant pas les fractures du pays. Plus de trente ans après la guerre, les frontières invisibles qui traversent la Bosnie-Herzégovine restent bien réelles. Les discours négationnistes et les controverses mémorielles rappellent régulièrement que les blessures du conflit sont loin d’être refermées. La communion autour de la sélection nationale est nettement plus limitée dans certaines régions de la Republika Srpska (RS), l’une des deux entités du pays, à majorité serbe.

Ancien sportif de haut niveau, Mursel, 42 ans, est né à une soixantaine de kilomètres en aval de la Una, à Novi Grad, une ville située aujourd’hui en RS. Sa famille en a été expulsée lors des nettoyages ethniques perpétrés par les forces serbes en 1992, et elle s’est réfugiée à Bihać, assiégée pendant trois ans. «Je ne peux pas retourner là-bas, et vivre avec des gens qui ont tué mes proches, raconte-t-il spontanément, alors qu’il récupère son fils à la sortie de l’entraînement. Les politiciens veulent continuer à nous monter les uns contre les autres, mais aujourd’hui on cohabite sans problème, j’ai des amis à Banja Luka [la capitale de la RS, ndlr] ou en Serbie. Quand l’équipe s’est qualifiée, un ami serbe m’a appelé pour me dire qu’il allait soutenir la Bosnie. Ça n’intéresse personne de savoir quels partis politiques les joueurs soutiennent… Ce qui nous intéresse, c’est d’aller le plus loin possible dans ce Mondial.»

Depuis des années, l’actualité politique bosnienne se résume souvent aux tensions qui opposent les dirigeants des partis ethno-nationalistes, les provocations sécessionnistes des dirigeants prorusses de la RS faisant à chaque fois craindre pour la stabilité du fragile Etat fédéral. Dans ce contexte, la fédération de football est elle aussi victime des passions nationalistes, accusée de ne pas faire appel à assez de joueurs serbes ou croates de Bosnie, alors que les meilleurs d’entre eux optent souvent pour les sélections de Serbie ou de Croatie voisines. La victoire des Dragons contre l’Italie s’apparente à un joli pied de nez à toutes ces critiques. Pour le politologue Samir Beharić, basé à Sarajevo, cette épopée américaine dépasse largement le cadre sportif. «C’est non seulement une bouffée d’air frais mais aussi un coup dur porté aux tendances nationalistes et aux divisions ethniques sur lesquelles les partis nationalistes continuent de prospérer. Ce résultat a uni le pays comme jamais nos politiciens ne l’avaient auparavant. J’espère simplement que ce sentiment de joie et d’unité survivra à la Coupe du monde.»

Le reportage sur le site de Libération.

Albanie : la «révolution des flamants roses» défie le pouvoir

Manifestation du 6 juin à Tirana @ LS

RFI – Accents d’Europe – 11.06.2026 – Audio – 5 min

Des milliers d’Albanais manifestent depuis dix jours contre un mégaprojet touristique associé à la famille Trump, dans une zone protégée du littoral. Opacité et soupçons de corruption entourent ces grands projets et les manifestants demandent le départ du Premier ministre, Edi Rama.

Écouter :

Le reportage sur le site de RFI.

Un mégaprojet de la famille Trump provoque une «révolution des flamants roses» en Albanie

Manifestation contre le projet associé à la famille Trump dans la zone protégée de Vjosa-Narta @ LS

Reporterre – 08.06.2026 – Article

Un projet touristique de luxe lié à la famille Trump cristallise la colère en Albanie. Les manifestants dénoncent à la fois la destruction d’espaces protégés et un système jugé clientéliste.

« L’Albanie n’est pas à vendre », « Les flamants roses n’ont pas de voix, nous parlons pour eux ». Pancartes et drapeaux rouge et noir albanais en main, plus d’une centaine de personnes ont manifesté samedi 6 juin sur la plage de Dalan, près du village de Zvërnec, dans le sud de l’Albanie. Habitants et militants écologistes sont venus dénoncer le mégaprojet de complexe touristique de luxe porté par Ivanka Trump et son mari, Jared Kushner. Le projet suscite la polémique depuis des mois, car il prévoit l’urbanisation d’une grande partie de la zone protégée de Vjosa-Narta, composée d’une mosaïque d’habitats naturels à la biodiversité très riche. Le mouvement, qui a pris de l’ampleur, demande désormais la démission du Premier ministre social-démocrate, Edi Rama.

Une semaine auparavant, des tensions ont éclaté au même endroit après l’ouverture d’une route à travers les dunes et la pose de barbelés. Les violences perpétrées par l’un des agents de sécurité de l’entreprise privée sur un manifestant ont provoqué des protestations devenues quotidiennes à Tirana. Des milliers d’Albanais y dénoncent notamment la corruption, la privatisation et la destruction des beautés naturelles du pays, au profit d’une petite élite économique.

« Laissons les flamants roses ! »

En quelques jours, le flamant rose, cet oiseau migrateur présent par milliers dans les marais salants et le lagon de Narta, s’est imposé comme le symbole de ce mouvement inédit. Sur leur T-shirt et leurs drapeaux, beaucoup de manifestants proclament déjà la « révolution des flamants roses ».

« Le temps est venu pour du changement, veut croire Edi, 19 ans, une étudiante venue avec ses amis depuis Tirana. Il faut que ces oligarques, ces bandits s’en aillent. Ils ne font que voler et détruire ce qui nous appartient. Il y a déjà suffisamment de stations balnéaires… Laissons cette plage telle qu’elle est, laissons les flamants roses ! »

Un complexe pour ultrariches

Moment fort du jour, les manifestants ont scandé : « À bas l’oligarchie, Narta est à nous », en accueillant des nageuses parties de l’île de Sazan, et qui ont effectué la traversée. Dans une interview publiée le 31 mai par le Founders Podcast, Ivanka Trump racontait sa découverte de cette île, la plus grande du pays et ancienne base militaire, qu’elle prévoit de transformer, elle aussi, en paradis pour ultrariches. Au total, la concession pourrait concerner plus de 1 000 hectares de terrains.

Des nageuses sont parties de l’île de Sazan pour rejoindre les manifestants sur la plage de Dalan @ LS

Une perspective rejetée avec force par les habitants de Zvërnec et Narta. Dans ces villages déshérités, dépourvus de réels systèmes d’eau potable et durement touchés par l’émigration, les plages et les forêts de pins préservées constituent l’une des principales richesses. Alors que de multiples zones d’ombre entourent ce projet à plusieurs milliards d’euros, qui a officiellement obtenu du Premier ministre le statut d’investissement stratégique fin 2024, les habitants évoquent des pressions et des procédures illégales.

« Je n’ai pas les moyens de me payer un hôtel 5 étoiles »

« On est contre la construction de ces stations balnéaires et contre notre expropriation, dénonce Aferdita Subashi, une enseignante retraitée qui habite à Narta. Il faut que ces terres restent comme elles sont : ouvertes à tout le monde. Moi, je suis pauvre, je n’ai pas les moyens de me payer un hôtel 5 étoiles, c’est ici que viennent mes enfants. La plage n’appartient pas à Monsieur Rama [le Premier ministre], elle appartient à tout le monde. Qui est Rama pour décider pour nous ? »

Alors que les rassemblements à Tirana dénoncent désormais un système politique jugé clientéliste et soumis aux intérêts mafieux, le Premier ministre a assuré que le projet serait mené à son terme. Au pouvoir depuis 2013, Edi Rama défend cet investissement de 4 milliards d’euros comme un moteur de développement, créateur de milliers d’emplois.

Un « développement » qui mène à une impasse selon les militants écologistes, comme Denisa Kasa, de l’association de protection de l’environnement PPNEA. « À l’étranger comme dans tant d’endroits d’Albanie, nous avons quantité d’exemples où des complexes touristiques sont construits et où la nature est complètement détruite, et où les populations locales ne tirent aucun bénéfice de ces investissements et en subissent les pollutions. »

Le reportage sur le site de Reporterre.

«Caravane pour corbeaux» d’Eminé Sadk : «Que va devenir cette Bulgarie abandonnée ?»

n Bulgarie, le premier roman de Eminé Sadk a reçu le prestigieux prix Boyan Penev @ LS

Libération – 05.06.2026 – Article

Pour son premier roman très remarqué, l’autrice bulgaro-turque de 30 ans raconte avec subtilité et humour les marges oubliées d’un pays en mutation.

A 46 ans, Nikolaï Todorov ne s’aime pas. Le soleil de fin d’été et la solitude l’accablent, et, plus encore, l’indifférence que sa présence suscite. Quand ce professeur de géographie marche, presque transparent, dans les rues ternes de sa ville, il espère simplement ne pas «ressembler aux gens qu’on a envie de gifler dès qu’on les voit». Mais son triste quotidien bascule alors que, incapable de recevoir des honneurs inattendus, il s’humilie lors d’un banquet qui vire à la farce burlesque. Face au scandale, il prend la fuite sur les routes oubliées de Bulgarie.

Véritable renaissance de ce personnage tragicomique, son errance sera ponctuée de rencontres hautes en couleur et de situations toujours plus rocambolesques à mesure qu’il s’enfonce dans la «forêt folle», le Loudogorié, ancienne région négligée du nord-est du pays. Les collines de Deliorman, son nom turc, voient cohabiter Bulgares, Turcs et Tsiganes depuis plus de six siècles, et la conquête ottomane des Balkans.

Une vague d’émigration

Ici, comme presque partout en Bulgarie, des villages dépérissent, vidés par l’exode rural massif qu’a connu le pays à la chute du rideau de fer. C’est dans leurs rues désertes que se perd Mila, une jeune femme, elle aussi en crise existentielle et qui a lancé la page Facebook «Sauve-moi si tu le peux» afin de redonner vie aux objets des maisons abandonnées. Une initiative qui résonne avec la sensibilité de l’autrice, bouleversée par la découverte de ces bourgades délabrées lors de ses explorations adolescentes en auto-stop.

«Cela tient de la réaction physique devant ce qui ressemble à des scènes d’apocalypses : souvent, tout est encore là dans les maisons, les photos de famille, les objets…» explique par téléphone, depuis Sofia, Eminé Sadk. Elle a écrit ce premier roman lumineux à 23 ans durant la pandémie de Covid-19, après avoir perdu son travail et être un temps retournée vivre dans le village de ses parents dans le Loudogorié. «Ces gens ont décidé d’un coup de partir et de tout laisser. En tant qu’écrivaine, cela fait partie de ma mission de raconter leur histoire et celle de leurs objets. Que va devenir cette Bulgarie abandonnée ? Que faire de ce qui est déjà parti ?»

Après le processus d’urbanisation forcée de la période communiste, le choc de la «transition vers l’économie de marché» qui a suivi la fin du système totalitaire a provoqué une vague d’émigration sans précédent, et l’un des déclins démographiques les plus rapides du monde. La Bulgarie ne compte aujourd’hui plus que 6,7 millions d’habitants, contre 9 en 1989. Le père de la romancière a fait partie de ces émigrés, partis gagner leur vie en Europe de l’Ouest. Plus de trois décennies après, certains reviennent et découvrent, à l’unisson avec le professeur Todorov «les gouffres temporels intergalactiques qui séparent» aujourd’hui les citoyens du pays le plus pauvre et le plus corrompu de l’Union européenne. «Le XXIe siècle n’est arrivé que dans quelques villes […], dans les autres coins du pays, le temps s’est arrêté, soit avant la Libération de 1878, soit avant 1989 et la démocratie.» A sa parution en 2021 en Bulgarie, Caravane pour corbeaux, primé, a été salué comme un vibrant plaidoyer pour une décentralisation nécessaire, mais boycottée par les élites politiques de Sofia.

Le tabou de la bulgarisation forcée

Pied de nez aux injustices de l’histoire, les rares villages où la vie résonne encore sont ceux des minorités turque et tzigane du Loudogorié, populations stigmatisées et contraintes aux travaux agricoles durant l’époque soviétique. Lors de son périple, Todorov goûtera aux intactes traditions d’hospitalité de ces habitants aux grands cœurs. Il y découvrira aussi avec effarement la brutalité du processus de bulgarisation forcée des minorités mis en place à la fin des années 80. Ce nettoyage ethnique méconnu reste un tabou pour une société en proie, elle aussi, au retour des passions nationalistes, et un traumatisme pour les Turcs du pays. «J’ai trouvé le cahier de collégien de mon père : son nom [turc] y était barré au stylo rouge et remplacé par un nom bulgare, raconte Eminé Sadk qui écrit en bulgare et s’amuse d’être perçue comme un “objet exotique” par la critique de la capitale. Cette période reste l’objet d’un grand silence, inconfortable. Surtout que son souvenir est instrumentalisé par les partis politiques communautaires.»

A l’image de sa plume, qu’elle trempe avec jubilation dans une ironie bienveillante et poétique, Eminé Sadk espère que son pays en mutation saura puiser dans le meilleur de son passé. «Si l’élite intellectuelle n’est pas prête à regarder en face le mal que l’on s’est fait, peut-être que l’on peut mettre en avant le bien : ces traditions de solidarité et de tolérance qui ont marqué l’histoire de notre société ?»

Eminé Sadk, Caravane pour corbeaux, traduit du bulgare par Marie Vrinat, Agullo Noir, 288pp., 20,90€ (ebook : 12,99 €).

Lire l’article sur le site de Libération.

Nous n’avons pas de futur si les droits des femmes ne sont pas respectés» : au Kosovo, le journaliste Vullnet Krasniqi veut faire vaciller le patriarcat

Capture d’écran de l’émission Big brother VIP Kosova

Libération – 17.05.2026 – Article

Après avoir évoqué son homosexualité dans un programme de téléréalité, cette figure médiatique force la société kosovare à regarder en face les tabous et les hypocrisies du système machiste en place.

C’est un autre moment de bascule dans sa vie. Lui, le reporter sans peur, habitué à défoncer les portes fermées, fait à nouveau preuve de cette volonté qui le définit, jusque par son prénom : Vullnet, c’est-à-dire, en langue albanaise, la volonté. Fin décembre 2024, le jeune homme de 35 ans à l’époque, participe depuis deux mois à Big Brother VIP Kosova, l’émission de téléréalité la plus regardée du pays. «S’ils tombent sur un débat sur les droits LGBT +, beaucoup de gens zappent, raconte-t-il, voix rauque et ton passionné. Mais cette émission, tout le monde la suit. Je voulais que mon histoire leur arrive en pleine face, à tous ces pères, ces grands-pères, quand ils prennent le thé en la regardant.»

Musique mélodramatique, couleurs tamisées bleu violet, il se livre, à cœur ouvert et face caméra, sur l’acceptation de son homosexualité. Comment, enfant d’un village du centre du Kosovo, il a compris son attirance pour les hommes, l’impossibilité de vivre ses désirs au grand jour, les douloureuses séances chez le psy, les phases de dépression qui l’ont forgé, et l’ont amené à s’affirmer, tel qu’il est. La confession, qu’il regarde lui-même, filmé dans les bras de sa sœur, «fait boom», une «déflagration», selon beaucoup de Kosovars. «Pendant deux semaines, on ne parlait que de ça», s’amuse-t-il.

«Ma sexualité ne compte que pour 10 % dans ce que je suis»

A l’époque, son visage aux traits marqués, son allure de dandy et ses questions sans filtre font partie du quotidien des téléspectateurs. Pendant dix ans, il laboure le terrain des scènes de crimes, notamment dans le nord du pays où les pires gangsters serbes ont longtemps imposé leur loi, et il s’amuse à provoquer les politiciens. Sa réputation de «journaliste controversé» le suit. «Les gens me respectaient pour mon travail mais ils ne m’aimaient pas, explique Vullnet Krasniqi, toujours impeccablement rasé et habillé de vestes élégantes. Et seuls les hommes me connaissaient à cause des sujets que je couvrais. J’ai participé à cette émission pour que les femmes me découvrent. Ce sont elles qui gèrent à la maison, notamment les questions économiques.»

Pourtant, le trentenaire au regard aux aguets réfute le concept même de coming out. Il affirme d’ailleurs n’avoir jamais caché son homosexualité à ses proches ni à ses collègues. «On ne demande pas aux hétéros de faire leur coming out, alors pourquoi les homos devraient le faire ? Ma sexualité ne compte que pour 10 % dans ce que je suis.»

Mais dans un Kosovo musulman à plus de 90 % et très patriarcal, son témoignage, une première, fait mouche. «Avec cette émission, les gays et les lesbiennes ont pu voir la réaction de leurs proches : s’ils me soutenaient ou me rejetaient. Beaucoup de gens sont ensuite venus me dire qu’ils comprenaient mieux leurs neveux, leurs cousins ou cousines… Surtout, des jeunes des villages m’ont raconté que m’avoir entendu les avait libérés. C’est pour eux que je l’ai fait, et c’est ma plus grande victoire.» Il sera aussi contacté par quantité d’hommes mariés qui cherchent à coucher avec lui. Lui, «l’homme à succès» qui a le courage de revendiquer sa liberté.

«Parade stupide»

Habitué des émissions de débats, le journaliste activiste mitraille les rigoristes de tout bord avec sa salve d’arguments implacables, sur tous les sujets : nationalisme, laïcité, justice, environnement, politique… A celles et ceux qui lui reprochent une sexualité «contre-nature» et de mettre à mal «les valeurs albanaises fondées sur l’alliance d’un homme et d’une femme», il s’énerve avec une simple question : «En quoi cela te dérange qu’un homme en embrasse un autre ?»

Les insultes et les menaces, le reporter connaît, mais ne s’en formalise pas. Elles ne constituent nullement un traumatisme, pour celui qui, à 9 ans, a connu sa première bascule, lorsque les villages de sa vallée de la Drenica natale ont été brûlés par les forces serbes de Milosevic. Comme tant d’enfants kosovars, il sera à jamais marqué par la vue des cadavres et les viols des femmes.

Tout comme les cases et les étiquettes, cet éternel révolté rejette les postures victimaires. Et Vullnet n’est pas tendre avec la petite communauté LGBT + de Pristina, «leur parade stupide» organisée grâce à l’argent des ambassades d’Europe de l’Ouest et des ONG qu’il juge enfermées dans l’entre-soi de la capitale.

Dans le plus jeune Etat d’Europe, 34 ans de moyenne d’âge, il se félicite d’une tolérance, bien plus forte que dans les pays voisins. «Au village où je suis revenu vivre, tout le monde sait que je suis gay et c’est 100 % ok. C’est parce que nous sommes une société jeune, mais on reste ancrés dans la culture patriarcale des Balkans. Les hommes me respectent parce que je suis quelqu’un de connu. Le vrai défi et la base, c’est le féminisme. Ce n’est pas une marche des fiertés qu’il faut organiser, mais une marche contre les féminicides. Nous n’avons pas de futur si les droits des femmes ne sont pas respectés.» Pour changer les choses, Vullnet n’exclut pas de se lancer dans l’arène politique qu’il dézingue régulièrement. Et, pourquoi pas, défier un ancien activiste devenu Premier ministre, Albin Kurti, et son pouvoir de plus en plus vertical. Ce n’est pas la volonté qui manque à Vullnet.

L’article sur le site de Libération.

Au Kosovo, le port du voile divise les générations

Devant le monument Newborn dans le centre de Pristina @ LS

France Inter – Un Jour dans le Monde – 01.06.2026 – Audio – 5 min

Dans ce petit pays des Balkans, peuplé en majorité de musulmans, le principe de laïcité est inscrit dans la constitution. Mais des jeunes femmes dénoncent des discriminations dans les institutions publiques et une partie de la jeunesse juge aujourd’hui le principe de neutralité trop rigide. En face, les défenseurs d’une laïcité stricte disent vouloir protéger l’équilibre fragile de l’État né après la guerre.

Écouter :

Écouter le reportage sur le site de France Inter.

Kosovo, le procès des « libérateurs » suscite l’indignation

Affiche de soutien aux anciens commandants de l’UCK dans le centre de Pristina @ LS

RTS – Tout un Monde – 13.05.2026 – Audio – 5 min


Vingt-sept ans après le conflit au Kosovo et l’intervention de l’Otan contre la Serbie de Milosevic, le verdict est imminent pour les anciens dirigeants de l’Armée de libération du Kosovo. Le procureur a requis jusqu’à 45 ans de prison contre ceux qui sont devenus en 2008 les premiers dirigeants du Kosovo indépendant. Mais ce tribunal spécial, chargé de juger les crimes de la guérilla indépendantiste, suscite une profonde indignation dans la société kosovare.

Écouter :

Écouter sur le site de la RTS.