Nous n’avons pas de futur si les droits des femmes ne sont pas respectés» : au Kosovo, le journaliste Vullnet Krasniqi veut faire vaciller le patriarcat

Capture d’écran de l’émission Big brother VIP Kosova

Libération – 17.05.2026 – Article

Après avoir évoqué son homosexualité dans un programme de téléréalité, cette figure médiatique force la société kosovare à regarder en face les tabous et les hypocrisies du système machiste en place.

C’est un autre moment de bascule dans sa vie. Lui, le reporter sans peur, habitué à défoncer les portes fermées, fait à nouveau preuve de cette volonté qui le définit, jusque par son prénom : Vullnet, c’est-à-dire, en langue albanaise, la volonté. Fin décembre 2024, le jeune homme de 35 ans à l’époque, participe depuis deux mois à Big Brother VIP Kosova, l’émission de téléréalité la plus regardée du pays. «S’ils tombent sur un débat sur les droits LGBT +, beaucoup de gens zappent, raconte-t-il, voix rauque et ton passionné. Mais cette émission, tout le monde la suit. Je voulais que mon histoire leur arrive en pleine face, à tous ces pères, ces grands-pères, quand ils prennent le thé en la regardant.»

Musique mélodramatique, couleurs tamisées bleu violet, il se livre, à cœur ouvert et face caméra, sur l’acceptation de son homosexualité. Comment, enfant d’un village du centre du Kosovo, il a compris son attirance pour les hommes, l’impossibilité de vivre ses désirs au grand jour, les douloureuses séances chez le psy, les phases de dépression qui l’ont forgé, et l’ont amené à s’affirmer, tel qu’il est. La confession, qu’il regarde lui-même, filmé dans les bras de sa sœur, «fait boom», une «déflagration», selon beaucoup de Kosovars. «Pendant deux semaines, on ne parlait que de ça», s’amuse-t-il.

«Ma sexualité ne compte que pour 10 % dans ce que je suis»

A l’époque, son visage aux traits marqués, son allure de dandy et ses questions sans filtre font partie du quotidien des téléspectateurs. Pendant dix ans, il laboure le terrain des scènes de crimes, notamment dans le nord du pays où les pires gangsters serbes ont longtemps imposé leur loi, et il s’amuse à provoquer les politiciens. Sa réputation de «journaliste controversé» le suit. «Les gens me respectaient pour mon travail mais ils ne m’aimaient pas, explique Vullnet Krasniqi, toujours impeccablement rasé et habillé de vestes élégantes. Et seuls les hommes me connaissaient à cause des sujets que je couvrais. J’ai participé à cette émission pour que les femmes me découvrent. Ce sont elles qui gèrent à la maison, notamment les questions économiques.»

Pourtant, le trentenaire au regard aux aguets réfute le concept même de coming out. Il affirme d’ailleurs n’avoir jamais caché son homosexualité à ses proches ni à ses collègues. «On ne demande pas aux hétéros de faire leur coming out, alors pourquoi les homos devraient le faire ? Ma sexualité ne compte que pour 10 % dans ce que je suis.»

Mais dans un Kosovo musulman à plus de 90 % et très patriarcal, son témoignage, une première, fait mouche. «Avec cette émission, les gays et les lesbiennes ont pu voir la réaction de leurs proches : s’ils me soutenaient ou me rejetaient. Beaucoup de gens sont ensuite venus me dire qu’ils comprenaient mieux leurs neveux, leurs cousins ou cousines… Surtout, des jeunes des villages m’ont raconté que m’avoir entendu les avait libérés. C’est pour eux que je l’ai fait, et c’est ma plus grande victoire.» Il sera aussi contacté par quantité d’hommes mariés qui cherchent à coucher avec lui. Lui, «l’homme à succès» qui a le courage de revendiquer sa liberté.

«Parade stupide»

Habitué des émissions de débats, le journaliste activiste mitraille les rigoristes de tout bord avec sa salve d’arguments implacables, sur tous les sujets : nationalisme, laïcité, justice, environnement, politique… A celles et ceux qui lui reprochent une sexualité «contre-nature» et de mettre à mal «les valeurs albanaises fondées sur l’alliance d’un homme et d’une femme», il s’énerve avec une simple question : «En quoi cela te dérange qu’un homme en embrasse un autre ?»

Les insultes et les menaces, le reporter connaît, mais ne s’en formalise pas. Elles ne constituent nullement un traumatisme, pour celui qui, à 9 ans, a connu sa première bascule, lorsque les villages de sa vallée de la Drenica natale ont été brûlés par les forces serbes de Milosevic. Comme tant d’enfants kosovars, il sera à jamais marqué par la vue des cadavres et les viols des femmes.

Tout comme les cases et les étiquettes, cet éternel révolté rejette les postures victimaires. Et Vullnet n’est pas tendre avec la petite communauté LGBT + de Pristina, «leur parade stupide» organisée grâce à l’argent des ambassades d’Europe de l’Ouest et des ONG qu’il juge enfermées dans l’entre-soi de la capitale.

Dans le plus jeune Etat d’Europe, 34 ans de moyenne d’âge, il se félicite d’une tolérance, bien plus forte que dans les pays voisins. «Au village où je suis revenu vivre, tout le monde sait que je suis gay et c’est 100 % ok. C’est parce que nous sommes une société jeune, mais on reste ancrés dans la culture patriarcale des Balkans. Les hommes me respectent parce que je suis quelqu’un de connu. Le vrai défi et la base, c’est le féminisme. Ce n’est pas une marche des fiertés qu’il faut organiser, mais une marche contre les féminicides. Nous n’avons pas de futur si les droits des femmes ne sont pas respectés.» Pour changer les choses, Vullnet n’exclut pas de se lancer dans l’arène politique qu’il dézingue régulièrement. Et, pourquoi pas, défier un ancien activiste devenu Premier ministre, Albin Kurti, et son pouvoir de plus en plus vertical. Ce n’est pas la volonté qui manque à Vullnet.

L’article sur le site de Libération.


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