
Libération – 05.06.2026 – Article
Pour son premier roman très remarqué, l’autrice bulgaro-turque de 30 ans raconte avec subtilité et humour les marges oubliées d’un pays en mutation.
A 46 ans, Nikolaï Todorov ne s’aime pas. Le soleil de fin d’été et la solitude l’accablent, et, plus encore, l’indifférence que sa présence suscite. Quand ce professeur de géographie marche, presque transparent, dans les rues ternes de sa ville, il espère simplement ne pas «ressembler aux gens qu’on a envie de gifler dès qu’on les voit». Mais son triste quotidien bascule alors que, incapable de recevoir des honneurs inattendus, il s’humilie lors d’un banquet qui vire à la farce burlesque. Face au scandale, il prend la fuite sur les routes oubliées de Bulgarie.
Véritable renaissance de ce personnage tragicomique, son errance sera ponctuée de rencontres hautes en couleur et de situations toujours plus rocambolesques à mesure qu’il s’enfonce dans la «forêt folle», le Loudogorié, ancienne région négligée du nord-est du pays. Les collines de Deliorman, son nom turc, voient cohabiter Bulgares, Turcs et Tsiganes depuis plus de six siècles, et la conquête ottomane des Balkans.
Une vague d’émigration
Ici, comme presque partout en Bulgarie, des villages dépérissent, vidés par l’exode rural massif qu’a connu le pays à la chute du rideau de fer. C’est dans leurs rues désertes que se perd Mila, une jeune femme, elle aussi en crise existentielle et qui a lancé la page Facebook «Sauve-moi si tu le peux» afin de redonner vie aux objets des maisons abandonnées. Une initiative qui résonne avec la sensibilité de l’autrice, bouleversée par la découverte de ces bourgades délabrées lors de ses explorations adolescentes en auto-stop.
«Cela tient de la réaction physique devant ce qui ressemble à des scènes d’apocalypses : souvent, tout est encore là dans les maisons, les photos de famille, les objets…» explique par téléphone, depuis Sofia, Eminé Sadk. Elle a écrit ce premier roman lumineux à 23 ans durant la pandémie de Covid-19, après avoir perdu son travail et être un temps retournée vivre dans le village de ses parents dans le Loudogorié. «Ces gens ont décidé d’un coup de partir et de tout laisser. En tant qu’écrivaine, cela fait partie de ma mission de raconter leur histoire et celle de leurs objets. Que va devenir cette Bulgarie abandonnée ? Que faire de ce qui est déjà parti ?»
Après le processus d’urbanisation forcée de la période communiste, le choc de la «transition vers l’économie de marché» qui a suivi la fin du système totalitaire a provoqué une vague d’émigration sans précédent, et l’un des déclins démographiques les plus rapides du monde. La Bulgarie ne compte aujourd’hui plus que 6,7 millions d’habitants, contre 9 en 1989. Le père de la romancière a fait partie de ces émigrés, partis gagner leur vie en Europe de l’Ouest. Plus de trois décennies après, certains reviennent et découvrent, à l’unisson avec le professeur Todorov «les gouffres temporels intergalactiques qui séparent» aujourd’hui les citoyens du pays le plus pauvre et le plus corrompu de l’Union européenne. «Le XXIe siècle n’est arrivé que dans quelques villes […], dans les autres coins du pays, le temps s’est arrêté, soit avant la Libération de 1878, soit avant 1989 et la démocratie.» A sa parution en 2021 en Bulgarie, Caravane pour corbeaux, primé, a été salué comme un vibrant plaidoyer pour une décentralisation nécessaire, mais boycottée par les élites politiques de Sofia.
Le tabou de la bulgarisation forcée
Pied de nez aux injustices de l’histoire, les rares villages où la vie résonne encore sont ceux des minorités turque et tzigane du Loudogorié, populations stigmatisées et contraintes aux travaux agricoles durant l’époque soviétique. Lors de son périple, Todorov goûtera aux intactes traditions d’hospitalité de ces habitants aux grands cœurs. Il y découvrira aussi avec effarement la brutalité du processus de bulgarisation forcée des minorités mis en place à la fin des années 80. Ce nettoyage ethnique méconnu reste un tabou pour une société en proie, elle aussi, au retour des passions nationalistes, et un traumatisme pour les Turcs du pays. «J’ai trouvé le cahier de collégien de mon père : son nom [turc] y était barré au stylo rouge et remplacé par un nom bulgare, raconte Eminé Sadk qui écrit en bulgare et s’amuse d’être perçue comme un “objet exotique” par la critique de la capitale. Cette période reste l’objet d’un grand silence, inconfortable. Surtout que son souvenir est instrumentalisé par les partis politiques communautaires.»
A l’image de sa plume, qu’elle trempe avec jubilation dans une ironie bienveillante et poétique, Eminé Sadk espère que son pays en mutation saura puiser dans le meilleur de son passé. «Si l’élite intellectuelle n’est pas prête à regarder en face le mal que l’on s’est fait, peut-être que l’on peut mettre en avant le bien : ces traditions de solidarité et de tolérance qui ont marqué l’histoire de notre société ?»
Eminé Sadk, Caravane pour corbeaux, traduit du bulgare par Marie Vrinat, Agullo Noir, 288pp., 20,90€ (ebook : 12,99 €).
Lire l’article sur le site de Libération.
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