Albanie : la réforme de la justice dans le viseur des anti-Soros

Le philanthrope George Soros

Courrier des Balkans – 21.03.2017 – Article

La fièvre anti-Soros a gagné l’Albanie depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, comme ailleurs dans les Balkans. Ces dernières semaines, la filiale albanaise de la fondation du milliardaire américain est sous le feu des critiques pour son soutien à la réforme de la justice. Entretien avec Andi Dobrushi, son directeur, qui dénonce « une nouvelle chasse aux sorcières » à l’approche des élections du 18 juin.

Courrier des Balkans (CdB) : Quelle est, en quelques mots, l’histoire d’Open Society en Albanie ?

Andi Dobrushi (A.D.) : L’Open Society s’est implantée en Albanie en 1992 afin de promouvoir la démocratie, les droits de l’Homme et la bonne gouvernance. La fondation a mené des actions essentielles, notamment lors des premières années de la transition, afin d’accompagner l’ouverture du pays. Nous apportons toujours un soutien financier à la société civile, à des projets éducatifs, à des actions en faveur des minorités et en faveur de l’accès aux soins. Depuis 1992, ces projets ont bénéficié à des milliers d’Albanais. Nous avons par exemple permis la construction de 270 écoles. Nous soutenons également la création de structures de santé publique. Depuis 1996, nous avons aidé au diagnostic des besoins concernant les maladies mentales, qui n’étaient pas reconnues jusque-là en Albanie. Dans le domaine de l’information, nous permettons à des dizaines de journalistes albanais de se former auprès de médias de référence comme la BBC ou la Deutsche Welle.

“Il y a beaucoup de paranoïa et de théories du complot. Cela ressemble à une chasse aux sorcières.”

CdB : Depuis l’arrivée de Donald Trump à la présidence des États-Unis, les attaques anti-Soros ont pris des proportions sans précédent dans les Balkans. Comment expliquez-vous cela ?

A.D. : La politique étrangère de Donald Trump reste globalement floue, mais certains dirigeants des Balkans ont interprété la rhétorique autoritaire du président américain comme une carte blanche pour attaquer les organisations qui les dérangent. La fondation Soros est l’une des premières cibles à atteindre pour malmener des acteurs critiques de la société civile. Or, les associations et ONG visées sont financées par de nombreuses institutions internationales. Notre propre soutien se limite au maximum à un tiers du budget d’une organisation. Dans cette rhétorique anti-Soros, il y a beaucoup de paranoïa et de théories du complot, tout cela ressemble à une chasse aux sorcières. Le problème n’est pas Soros, mais plutôt les dirigeants aux tendances autoritaires qui veulent contrôler ou éliminer les voix critiques.

CdB : Dans les autres pays, les anti-Soros utilisent souvent les termes de « traitres » ou d’« ennemis de la patrie » pour qualifier leurs adversaires. Cette rhétorique nationaliste est-elle aussi présente en Albanie ?

A.D. : Non, ici ce n’est pas le cas. En Albanie, leurs arguments tournent essentiellement autour de la réforme de la justice. Soros est une cible facile pour atteindre des personnes qui se battent contre la corruption et la liberté d’expression. Que vous ayez reçu ou non de l’argent de Soros, si vous n’êtes pas affiliés à l’un des principaux partis politiques, cela suffit à vous faire passer pour un « sorosien ». C’est une chasse aux sorcières organisée par des gens qui ont un immense intérêt à préserver le statu quo. La fondation Soros n’est pas leur principal souci, ils veulent simplement défendre leurs intérêts.

CdB : Le procureur Llalla a récemment accusé l’ambassadeur américain Donald Lu de « chantage typiquement sorosien ». Quelle définition donnez-vous à ce terme ?

A.D. : J’aimerais beaucoup pouvoir l’expliquer, mais je crois que c’est plutôt à Adriatik Llalla qu’il faudrait poser la question ! Bien sûr, en tant que procureur général, il est au cœur du système judiciaire actuel du pays. Il a donc un intérêt à empêcher sa remise en cause et une réforme qui pourrait le contraindre à quitter son poste. En utilisant cet argument, il cherche surtout à détourner l’attention.

CdB : Qui sont les personnes en Albanie qui usent de cette rhétorique anti-Soros ?

A.D. : Je ne veux pas citer de noms en particulier. Ceux qui s’opposent à la fin de l’impunité des juges et des hommes politiques corrompus ne peuvent être que ceux qui font que ce système est massivement désavoué par l’opinion publique. Les ennemis de cette réforme se trouvent dans la classe politique elle-même.

“Les politiciens essaient toujours d’utiliser un ennemi extérieur, ou autre chose, pour ne pas regarder en face les problèmes qu’ils ont eux-mêmes causés.”

CdB : Quel rapport la fondation Soros entretient-elle avec les évolutions du système judiciaire albanais ?

A.D. : Notre fondation a une longue histoire de soutien au secteur judiciaire. Nous nous sommes impliqués dès les débuts de la transition, et nous avons continué à soutenir les réformes des différents gouvernements. Dans le contexte général et la perspective de l’intégration européenne, cette réforme de la justice est apparue comme prioritaire. Il y a eu beaucoup de pressions occidentales afin que l’Albanie, en tant qu’État et pas au nom tel ou tel parti politique, se conforme à certains critères. Le système actuel ne répond pas à l’intérêt général, mais uniquement aux intérêts corporatistes et aux volontés politiques. Bien sûr, il y a de nombreux juges honnêtes et professionnels qui veulent voir le système nettoyé des éléments corrompus car ils souffrent de cette image négative. Je pense que personne ne s’oppose à l’idée qu’un système judiciaire fort, juste et non corrompu est l’une des garanties d’une vraie démocratie.

CdB : La fondation Soros est accusée d’être à l’origine de cette réforme. Qu’en est-il réellement ?

A.D. : Quand on nous a demandé de soutenir le processus de réforme, nous étions conscients de nos propres limites car les décisions sont prises par les élus, au Parlement. Mais toutes nos propositions ont été approuvées par le Parlement. La réforme a d’ailleurs été unanimement approuvée par les 140 députés. Nous sommes en faveur d’un processus non partisan. Les théories qui nous accusent d’avoir influencé la réforme ne sont que manipulations et s’apparentent à la chasse aux sorcières dont j’ai déjà parlé. Le fait que la réforme soit actuellement en stand-by prouve que ces accusations n’ont aucune valeur. Elle nécessite une volonté politique, une volonté de négocier et de faire des compromis. La justice est considérée comme l’un des secteurs les plus corrompus et aucun Albanais ne s’oppose au « nettoyage » du système actuel. Ce que nous voyons actuellement montre le manque de maturité politique de nos dirigeants.

CdB : Les critiques ont particulièrement visé l’actuel gouvernement et surtout certaines personnalités comme Edi Rama et Erjon Veliaj, pointant leurs liens supposés avec la fondation. Ces polémiques peuvent-elles être réduites à une simple confrontation entre socialistes et démocrates ?

A.D. : Elles sont avant tout des tactiques politiques afin de détourner le débat. Soros ne vote pas dans le pays. Le gouvernement est élu par les citoyens albanais. L’Albanie a la tradition de tenir ses élections dans un climat toujours particulièrement agité. À leur approche, les politiciens essayent toujours d’utiliser un ennemi extérieur ou autre chose pour ne pas regarder en face les problèmes qu’ils ont eux-mêmes causés. Cette fois c’est Soros.

L’entretien original ici (abonnés).

Albanie, la Vjosa, le « cœur bleu de l’Europe » se bat contre les centrales centrales électriques

La Vjosa vue de Tepelene @ LS
La Vjosa vue de Tepelene @ LS

Courrier des Balkans – 15.03.2017 – Article

La Vjosa est l’un des derniers cours d’eau sauvage d’Europe. Plutôt que de protéger cette exceptionnelle richesse naturelle, les autorités albanaises préfèrent exploiter son riche potentiel hydro-électrique. Mais les habitants et les militants écologistes continuent à se battre. Reportage.

« Ce serait comme donner le coup de grâce au village ! » Depuis la place centrale de Kutë, Ramiz Malaj montre les champs fertiles qui se nichent au fond de la vallée. Son regard triste suit les méandres des eaux claires de la Vjosa. Pendant près de trente ans, Ramiz s’est occupé de la coopérative agricole du canton, qui était « un centre régional bien vivant » à l’époque communiste. Depuis 1991, la population a été divisée par deux et le village compte désormais moins de 2000 âmes. À 66 ans, l’ancien maire complète sa maigre pension de retraite en vendant ses services de vétérinaire aux paysans du coin.

En mai 2016, le ministère de l’Énergie et de l’Industrie (MIE) albanais a officialisé l’attribution de la construction du projet Poçem à deux entreprises turques. Avec 50 mètres de haut et 295 millions de m³, la future centrale hydraulique donnerait naissance au plus imposant des 38 barrages actuellement envisagés sur la Vjosa. Il engloutirait aussi 23,5 km² de terres, dont de nombreuses habitations et les champs céréaliers de Kutë. « Ce sont des associations environnementales qui nous ont informés, sinon personne ne nous aurait rien dit ! », fulmine Ramiz. Comme lui, de nombreux villageois se sentent démunis et méprisés au regard de ce projet qui menace de transformer leur environnement à jamais. « Nous n’avons aucune information sur d’éventuelles compensations ni quoi que ce soit ! », s’agace par exemple Beaza, qui travaille au café de la place depuis un demi-siècle. « Les autorités locales elles-mêmes ne sont pas au courant ! ». Pour Beaza, « ce serait un grand malheur de toucher à la Vjosa ». Ici, on sait la richesse que représentent les eaux de la rivière.

Tout pour l’électricité, rien pour la protection de l’environnement

Manifestations, pétitions, poursuites judiciaires… Besjana et Olsi, de l’ONG EcoAlbania, sont en première ligne du combat contre les nombreuses menaces qui visent « l’une des dernières rivières sauvages d’Europe ». Les militants tentent d’unir leurs forces à celles des maires des différentes communes de la vallée de la Vjosa. En effet, de Permet à Selenicë, les élus locaux sont inquiets. Tous s’étranglent devant « l’arrogance du gouvernement », « le manque de transparence », « les conflits d’intérêts qui touchent les diverses concessions ». Avec l’arrivée au pouvoir des sociaux-démocrates en 2013, ils espéraient que serait abandonnée l’idée du « tout-hydroélectrique ».

« C’est pire que sous les démocrates ! », s’indigne pourtant Olsi. « Sous Berisha, le clientélisme et la corruption s’affichaient au grand jour, mais aujourd’hui les autorités ne sont pas transparentes et font même preuve d’arrogance. » La déception des opposants est d’autant plus grande qu’il n’y a encore pas si longtemps le Premier ministre s’affichait à leur côté. « Au printemps 2016, Edi Rama nous a assurés personnellement de son soutien et a publiquement défendu l’idée de faire de la Vjosa un Parc national », raconte Besjana. « Mais c’était peu de temps avant les élections régionales… » Quelques semaines plus tard, le gouvernement approuvait la construction de la centrale hydraulique de Poçem et confiait le chantier à Çinar San.

Au MIE, on explique ce revirement par la nécessité de répondre à la hausse de la demande en électricité dans une Albanie qui n’est plus autosuffisante depuis longtemps. Les dirigeants aimeraient surtout développer le secteur énergétique et profiter de l’exceptionnel potentiel de ses cours d’eau pour faire du pays un leader régional. Dénonçant un « chantage » économique, les opposants refusent que les joyaux naturels comme la Vjosa pâtissent de telles ambitions et pointent plutôt les pertes importantes du réseau actuel, estimées entre 30 et 50 %.

Comme pour la Valbona, ils restent abasourdis par la grossièreté des irrégularités et des manipulations constatées dans le projet Poçem. Au mois de décembre 2016, un groupe international de scientifiques indépendants estimait même que l’étude d’impact environnemental menée par l’entreprise turque chargée du chantier n’était rien d’autre « qu’une farce ». Dans leur courrier adressé aux dirigeants albanais, ces experts montrent par exemple que « 60% du texte n’est qu’un simple copier-coller, mot par mot, d’autres projets ».

« Le cœur bleu de l’Europe »

Après le retrait de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement d’un projet similaire en Macédoine, on reprend espoir dans le camp des opposants aux barrages de la Vjosa. Dans son dernier rapport sur l’élargissement de l’Union rendu public le 17 février, le Parlement européen a ainsi explicitement critiqué la politique hydro-électrique du gouvernement albanais. Reprenant les arguments des scientifiques, les projets de barrage sur la Vjosa et notamment celui de Poçem se trouvent au centre des critiques des eurodéputés. Or, « les dirigeants albanais font très attention à l’image qu’ils renvoient à l’étranger, particulièrement auprès des dirigeants de l’UE », note Besjana. Les militants écologistes l’ont bien compris et leur campagne Sauvez le cœur bleu de l’Europe peut s’enorgueillir d’une impressionnante couverture médiatique. Les eaux de la Vjosa interpellent bien au-delà des frontières albanaises.

Des montagnes du nord de la Grèce à la côte adriatique albanaise, les eaux de la Vjosa et de ses affluents se retrouvent comprimées dans d’étroits canyons, s’étalent sur presque deux kilomètres de large, forment des îles… Ses méandres abritent une biosphère riche et encore méconnue. Des arguments qui auraient séduits d’importants dirigeants européens. Paradoxalement, c’est au moment même où le chantier du barrage Poçem menace à tout moment de commencer que l’idée de créer un Parc national de la rivière sauvage trouve le plus d’écho. Ce statut protégé offrirait de nouvelles perspectives de développement, en misant sur un tourisme réellement respectueux de la nature et des habitants. À Kutë, on croit beaucoup à ce projet. De toute façon, comme l’assure Ramiz, « les habitants sont près à se battre jusqu’au bout ».

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Avec l’accord de la Turquie, l’Europe construit un gazoduc géant

Le chantier du Tap dans le sud-est de l'Albanie @ LS
Le chantier du Tap dans le sud-est de l’Albanie @ LS

Reporterre – 14.03.2017 – Article

Long de 3.500 kilomètres, le «Southern Gas Corridor» doit acheminer le gaz de l’Azerbaïdjan vers l’Union européenne. Soutenue massivement par les institutions européennes et des banques privées, la construction du dernier tronçon, le Trans Adriatic Pipeline (TAP), a commencé en Albanie, sous la responsabilité d’une filiale de Vinci. Brutalement et au mépris de l’environnement.

  • Tirana (Albanie), correspondance

«Sans mes oliviers ni mes vergers, comment vais-je m’en sortir?» L’huile d’olive et l’élevage sont les principales sources de revenus des habitants de la région de Berat, dans le centre de l’Albanie. Autour de cette cité classée au patrimoine de l’Unesco, les collines d’oliviers centenaires font la fierté des habitants. Pour Arjan, le coup est dur. Le Trans Adriatic Pipeline (TAP), il n’en a pas vraiment entendu parler. Il sait simplement que des tuyaux vont être posés dans ses champs, détruisant ses arbres. Près de la frontière grecque, à plus de cent kilomètres de là, Frederik voit lui aussi ses terres menacées. «Nous avons envoyé aux responsables du projet une pétition signée par 120 habitants. Nous voulons défendre nos droits, et ceux des communautés locales. Un projet comme celui-là doit se faire selon des règles et nous devons être respectés.»

Valentina Kabili travaille pour le Comité d’Helsinki albanais. L’été dernier, alors que les travaux débutaient, elle s’est rendue dans 35 villages situés sur le tracé du gazoduc. «La plupart des habitants n’étaient pas informés des différentes phases du chantier. Même les élus locaux ne pouvaient pas dire quand cela allait débuter.» L’association a relayé de nombreuses plaintes des habitants. Dans de nombreux cas, c’est même elle qui a dû les avertir qu’ils devaient abandonner leurs propriétés. Comme en Grèce voisine, certaines familles ont vu du jour au lendemain les tractopelles de Spiecapag, une filiale du groupe Vinci construction, débarquer sur leur terrain sans qu’ils en aient été informés. «Il y a des cas d’expropriations, certains ont vu leurs maisons endommagées par les travaux, explique Valentina. La faiblesse des compensations et la complexité de leur attribution sont également problématiques.» Des irrégularités qui interpellent, alors que les responsables du projet affichent leur souci de transparence et du respect des droits des populations locales.

«Il y a tellement d’incohérences et de contradictions, c’est très politique» 

À chaque vague de froid hivernal, faute de système de chauffage efficace, les écoles albanaises restent fermées. Les 215 kilomètres de tubes qui sont actuellement mis sous terre ne devraient pas permettre de remédier à la situation, car l’Albanie n’est, pour l’instant, qu’un pays de transit du gaz transporté. Le projet fait pourtant consensus auprès des élites politiques et économiques qui ne tiennent pas à ce que de fortes oppositions voient le jour, comme le mouvement italien No TAP, de l’autre côté de l’Adriatique. Le TAP est actuellement le plus gros projet de l’économie albanaise, ses investissements représentent 4% du PIB. Rare voix discordante dans le pays, le député Koço Kokëdhima résume d’un constat sombre ce projet controversé. «Pas 1m3 de gaz ne va profiter aux citoyens, les compagnies sont les seules qui vont tirer profit du TAP.»

Le TAP est le troisième et dernier tronçon d’un gigantesque complexe de gazoducs destiné à acheminer du gaz d’Azerbaïdjan en Europe. Long de plus de 3.500 kilomètres, le coût de ce «Southern Gas Corridor» est évalué à 45 milliards de dollars. Le soutien apporté par les institutions financières européennes est sans précédent. La Banque européenne d’investissement (BEI) comme la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd) devraient verser plus de trois milliards d’euros. Cela en ferait le plus important projet énergétique actuellement chapeauté par l’UE. De nombreuses banques privées sont également de la partie, comme la Société générale. Prenant la suite des 1.850 kilomètres du Tanap turc (Trans-Anatolian Natural Gas Pipeline), le TAP devrait traverser le nord de la Grèce, l’Albanie d’est en ouest, avant de passer sous la mer Adriatique et d’arriver dans la botte italienne. Le gaz y rejoindrait alors les réseaux actuels d’acheminement.

«Il y a tellement d’incohérences et de contradictions, c’est très politique.» Ido Liven travaille pour l’ONG Bankwatch qui analyse les investissements financiers des structures publiques européennes. «Ce projet remet totalement en question les engagements pris concernant la réduction des émissions de CO2, puisqu’il augmenterait la dépendance de l’UE au gaz, une énergie fossile fortement émettrice en méthane.» Ce choix énergétique semble en effet contredire les ambitions affichées en matière de climat et notamment l’objectif de porter la part des énergies renouvelables à 27% en 2030. «La stratégie énergétique de l’Union européenne pour 2050 montre que la demande en gaz naturel ne fera que baisser, poursuit Ido, et ce, dans tous les scénarios envisagés.» Selon des prévisions faites par l’UE elle-même, la chute de la demande devrait être significative dès 2020, année où le gazoduc est censé devenir opérationnel.

Soutien apporté par l’UE au régime autoritaire du président Ilham Aliyev et à la Turquie 

Alors, pourquoi ce soutien en contradiction avec les objectifs et les besoins de l’UE? Les ONG qui surveillent le projet accusent les poids lourds de l’énergie. Après des accords comme celui de la COP21, les géants du pétrole et du gaz s’inquièteraient de la montée des énergies renouvelables et de la perspective de voir fondre leurs profits. La British Petroleum (BP) est, par exemple, la principale entreprise détentrice des champs gaziers azerbaïdjanais de Shah Deniz, avec 28,8% des parts.

Alors que l’UE importe plus de la moitié de son énergie, elle avait initialement présenté ce projet comme un moyen de sécuriser ses sources d’approvisionnement en les diversifiant. L’ombre menaçante du «maître du Kremlin» planait sur les décisions. Ironiquement, malgré ce choix caucasien, la Russie est pourtant loin d’être hors-jeu. Fin janvier, la société gazière russe Gazprom a ainsi déclaré souhaiter utiliser le TAP pour acheminer du gaz russe via un autre gazoduc, le Turkish Stream. La compagnie russe Lukoil est également un acteur clé du projet, puisqu’elle est propriétaire à 10% du champ gazier azerbaïdjanais. Comme le résume Ido, «contrairement aux discours affichés, les participations russes ont toujours fait partie du projet et elles n’ont jamais semblé déplaire aux différents acteurs».

Certains dirigeants de l’UE avaient pointé les méthodes poutiniennes pour justifier un affranchissement du gaz russe. Avec ce choix azerbaïdjanais, les valeurs européennes ne semblent pourtant pas gagner au change. Violation des droits de l’homme et répression de la société civile sont des pratiques courantes dans ce pays classé 162e sur 180 pour la liberté de la presse par Reporters sans frontières. Plusieurs ONG internationales comme la FIDH ou Human Rights Watch se sont alarmées du soutien ainsi apporté par l’UE au régime autoritaire du président Ilham Aliyev. Au vu des récentes évolutions peu démocratiques d’Ankara, les milliards alloués au tronçon turc posent également question. Environnement et démocratie, les deux grands absents de ce projet gazier.

Le reportage original ici.

Albanie Muhamet Trepçi l’artisan qui saisit les émotions des oliviers

La boutique de bois d'olivier de M.Trepçi à Shkodër @ LS
La boutique de bois d’olivier de M.Trepçi à Shkodër @ LS

Courrier des Balkans – 13.03.2017 – Article

Depuis bientôt vingt ans, Muhamet Trepçi ne vit que pour les oliviers. Dans sa petite échoppe de Shkodër, il sculpte patiemment d’étonnants objets à partir de cette essence millénaire. Sa passion, ce sont les « émotions » que ressentent ces arbres et qui se fixent telles des photographies dans son bois. Portrait d’un artisan sensible devenu artiste malgré lui.

« C’était il y a presque vingt ans maintenant. Je regardais des coupes de bois d’olivier et tout d’un coup, il y en a une qui m’a sauté aux yeux. L’oiseau était là, comme saisi en vol, plein de vie et bien réel. » Dans la petite oliveraie de Bardhaj, au pied des montagnes qui entourent Shkodër, Muhamet Trepçi observe respectueusement ces arbres qui lui sont chers. « À ce moment là, je me suis rappelé des discussions que j’avais pu avoir avec des charpentiers : les arbres ressentent les émotions et peuvent parfois les retenir. » En présence de flashs lumineux intenses comme l’éclair, certains arbres immortaliseraient objets ou animaux qui les entourent, telle une photographie.

La situation de ses parents ne lui permettant pas de poursuivre des études, Muhamet intègre à 17 ans l’entreprise nationale de production de bois local. Pendant de nombreuses années, il va ainsi se former à la connaissance des différentes textures et qualités de bois. L’olivier, « un bois fort mais facile à travailler », a toujours occupé une place de choix dans son travail. Plus encore après sa découverte de « l’oiseau ».

“Le hasard et la vie…”

Dans sa petite boutique, non loin du vieux centre de Shkodër, les coupes accrochées aux murs parlent d’elles-mêmes, tels des tableaux naturels. Ici, la tête d’une oie, là, une chèvre endormie ; les images sont troublantes de réalisme. « Bien sûr, il y a des explications scientifiques à tout cela, mais je ne pense pas que les cercles annuels de l’arbre ne se créent sans une certaine réaction émotive à ce qui l’entoure. La vie d’un arbre est marquée par de multiples dynamiques, c’est seulement lors de la coupe que celles-ci s’arrêtent. » Ce surgissement d’un tracé lumineux sur le bois, tel une écriture par la lumière, Muhamet n’est pas le seul à en avoir été frappé.

Les contrastes et l’harmonie des formes que prennent certains tracés ont conduit l’intellectuel Umberto Eco à s’interroger sur « les différences existantes entre la création humaine d’une œuvre d’art et la découverte de ce qui peut s’apparenter à une œuvre d’art ». Une question d’interprétation que Muhamet résume par une formule simple : « Le hasard et la vie ». Un « hasard » qui lui apporte ses plus grandes joies lorsqu’il découvre de nouveaux motifs. Si parfois, il n’apporte aucune modification à ses pièces, il tente pour les autres d’accompagner « la symétrie et les formes pour rester fidèle aux émotions que la nature a inscrite dans le bois ». Un regard artistique qui lui a apporté la consécration en 2007, lorsque ses instantanés de bois ont été exposés au musée Il Vittoriano de Rome lors de la quadriennale d’art contemporain Leonard de Vinci. Une fierté que Muhamet relativise humblement : « Ce n’est pas mon travail qui est important, mais celui de la nature ».

« Il faut bien que les gens comprennent que je ne coupe jamais d’arbre ! Tout le bois que je récupère, ce sont des propriétaires de Shkodër ou d’Ulcinj qui me le donnent. » Source de vie, richesse des peuples méditerranéens, l’olivier peut vivre 2500 ans. Sa symbolique a pris au cours des siècles des formes multiples et l’histoire de l’Albanie peut se lire dans les cercles de ses troncs. « Les pays changent, les dirigeants passent, les enfants naissent et les générations se succèdent, l’olivier est témoin de tout cela », philosophe Muhamet.

“Même pas une dizaine à travers le monde.”

C’est en 1999, alors que le pays est encore secoué par les instabilités que Muhamet voit dans le bois d’olivier une possibilité d’assurer l’avenir de ces trois filles en lançant Eda, son atelier de fabrication. Il prend sous son aile ses deux neveux, Nead et Mirëban, et les forme au travail manuel. Nead est particulièrement fier de travailler le bois d’olivier, symbole de paix. « Des croyants des différentes religions d’Albanie nous commandent des objets. Des chapelets pour des musulmans ou des croix pour les chrétiens, c’est un sentiment très particulier de travailler le bois dans cette optique là », reconnaît-il.

Les coupes artistiques ont la préférence de Muhamet, mais c’est le travail artisanal de bijoux et objets usuels qui fait vivre la petite entreprise familiale. 90% des ventes d’Eda, sont assurées par les voyageurs de passage à Shkodër. L’olivier est l’un des arbres les plus répandus dans tout le pourtour méditerranéen et pourtant, ils ne sont pas nombreux comme Muhamet et ses neveux à travailler son bois. Des productions similaires existent bien, mais elles sont de facture industrielle. Dans le monde artisanal, beaucoup lui préfèrent d’autres essences. Selon Muhamet, ils ne sont « même pas une dizaine à travers le monde. Alors qu’on peut imaginer toutes les belles images inscrites dans tous ces arbres… »

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Albanie : l’opposition continue le combat contre Edi Rama sous un chapiteau

Le châpiteau de l'opposition sous les fenêtres du Premier ministre à Tirana @ LS
Le châpiteau de l’opposition sous les fenêtres du Premier ministre à Tirana @ LS

Courrier des Balkans – 23.02.2017 – Article

Après le succès de sa grande manifestation du 18 février, le Parti démocratique fait tout pour maintenir la pression sur le gouvernement social-démocrate. Dans le chapiteau monté à la hâte devant les fenêtres d’Edi Rama, une agora « populaire » d’opposants se rassemble pour dénoncer les dérives de l’Albanie et préparer le terrain en vue des législatives de juin. Reportage.

Galvanisés par leur démonstration de force de samedi 18 février, les opposants au gouvernement d’Edi Rama entendent maintenant maintenir la pression en vue des élections législatives de juin prochain. Installé sur le boulevard des martyrs de la nation, l’artère principale de Tirana, le chapiteau monté dès la fin de la manifestation est devenu un lieu de débats où sont invités à se rencontrer tous les mécontents de la sociale-démocratie au pouvoir depuis 2013. Du matin au soir, ils sont plusieurs centaines à prendre le micro afin d’exprimer leur colère et leurs espoirs, juste sous les fenêtres d’Edi Rama. Les organisateurs prennent soin de cacher tout logo, affiche ou drapeau partisan, pour se présenter comme les tenants d’un mouvement populaire avant tout.

En 2010, les députés du Parti socialiste (PS) avaient fini par opter pour la grève de la faim afin de dénoncer les fraudes électorales qui avaient, selon eux, entachées les élections du printemps 2009, remportées d’une courte tête par le Parti démocratique (PD). À quatre mois des prochaines législatives, le PD fait aujourd’hui le pari d’une autre stratégie médiatique avec comme objectif la mise en place d’un « gouvernement technique ».

Assis sur les bancs de cette « assemblée populaire » très masculine, jeunes et moins jeunes, citoyens modestes et vieux loups du Parti démocratique se côtoient. Les députés de l’opposition ont en effet décidé de reprendre à leur compte les méthodes employées par le PS (qu’ils avaient pourtant vivement dénoncées) : ils boycottent le Parlement et « préfèrent mener la lutte sous le chapiteau ». Pour Taulant, 72 ans, « c’est tout simplement la continuité du combat démocratique ». Chez les plus âgés, on affiche sa fidélité à la formation de droite, en faisant le parallèle avec « la révolution démocratique » du début des années 1990. Pour la première fois depuis l’indépendance, ce n’est plus Sali Berisha qui est à la manœuvre, mais son successeur, Lulzim Basha.

« Dégager ce gouvernement corrompu »

« Rappelons-nous les bateaux surchargés d’Albanais qui partaient à destination de l’Italie », s’exclame Adil Kraja, le directeur de la fondation du Parti démocratique (PD). « Ils fuyaient la pauvreté, le manque d’espoir, la dictature ! Aujourd’hui, regardons les chiffres de nos demandeurs d’asile : 100 000 en Allemagne et en France, ils sont les premiers ! La natalité, elle, a chuté de 30% en un an ! » Le manque de perspectives, voilà ce qui pousse Petrit, la petite quarantaine, à venir sous le chapiteau. « J’ai trois filles et cela fait des mois que je ne trouve pas de travail », se désespère-t-il. Touchés par la misère et la pauvreté, beaucoup se retrouvent dans les slogans contre le gouvernement. « Pourquoi je suis là ? J’ai 31 ans, pas de travail, j’habite chez mes parents et je suis toujours à compter ce que je peux m’acheter », s’agace Ermal, qui arrive d’Elbasan. Le trentenaire espère bien que le mouvement arrivera « à dégager ce gouvernement corrompu ».

Assis tout près du grand écran qui retransmet les débats, Mark, 65 ans, fait le V de la victoire avec ses doigts, un signe qui est largement repris ces jours-ci. Il dit être venu spécialement des montagnes des Mirditë, dans le nord-est du pays, l’une des régions les plus pauvres d’Albanie. « Ma retraite augmente de 3% par an alors que les taxes ont bondi de 30% ! Comment voulez-vous que je m’en sorte ? Plus qu’un parti, c’est la justice qui doit gagner ! » Malgré la volonté affichée des personnes présentes sous le chapiteau, le mouvement ne ressemble pas tout à fait à une mobilisation citoyenne spontanée. « Ce mouvement n’aura pas beaucoup d’effet, sa politisation est trop marquée », assure-d’ailleurs Joyce, une jeune étudiante en journalisme à Tirana.

Ni confiance dans le PS ni confiance dans le PD

Un groupe des jeunesses du PD tente de remotiver les troupes en scandant « Rama dégage ! », mais cela n’a pas l’air de vraiment intéresser Arlind. Le jeune homme de 23 ans préfère plaisanter avec ses amis et écoute les interventions d’une oreille distraite. Comme lui, ils sont nombreux à venir « simplement entendre ce qui se dit, voir ce qu’il se passe » car ils n’ont « rien d’autre à faire ». Il faut dire que la plupart des jeunes, les plus touchés par le marasme socio-économique, ne font pas plus confiance au PD qu’à la coalition sociale-démocrate au pouvoir. Pour Reton, 28 ans, « il faut surtout protester contre ce gouvernement qui gouverne et contrôle les médias grâce à l’argent de la drogue ». Face aux récentes attaques sur la liberté de la presse, beaucoup « ne veulent plus s’informer par la propagande ». Bien conscients de l’enjeu de cette bataille médiatique, les débats du mouvement sont retransmis en direct sur internet.

Acclamés par ses partisans, Lulzim Basha est la vraie star du chapiteau. L’énergique chef du PD se délecte du bain de foule et se prête volontiers aux « échanges démocratiques de l’assemblée populaire ». Saluant « la plus grande manifestation depuis 26 ans », il critique l’Albanie d’Edi Rama, « transformée en un foyer de crimes, de drogues et pauvreté, où, à cause des pressions du gouvernement, justice, Parlement et médias ne fonctionnent pas ».

L’argent du cannabis fait peur

Tandis qu’une demi-tonne de cannabis en provenance d’Albanie était saisie mardi sur la côte italienne, Lulzim Basha s’inquiète : « Les groupes criminels spécialisés dans le trafic de drogues sont devenus plus puissants que l’armée et la police albanaises réunies ». Avant de lancer : « Que vont-ils faire avec l’argent de la drogue ? Ils vont corrompre plus de juges, de procureurs, de policiers et vont soutenir les politiciens qui leur garantiront le statu quo ». Pour lui, la seule solution, c’est « la formation d’un gouvernement technique ». Il se dit aussi « prêt à mener au côté du peuple albanais, une bataille électorale qui ne peut être garantie que par des élections libres et transparentes ».

Le seul constat qui paraît faire consensus dans la société albanaise, c’est le rôle de premier plan que l’argent du cannabis va jouer lors des législatives de juin. Les élus du PD rappellent volontiers les irrégularités relevées par l’OSCE lors des derniers scrutins – que leur parti a pourtant parfois remportés – et redoutent de « nouvelles fraudes massives ».

À son arrivée à Tirana pour une visite de trois jours, le rapporteur du Parlement européen pour l’Albanie, Knut Fleckenstein, a annoncé vouloir s’entretenir avec le chef de l’opposition. Mais « pas pour négocier ». L’élu du SPD allemand a en outre rappelé que le travail des députés devait « se faire dans l’enceinte du Parlement ». De son côté, le gouvernement d’Edi Rama relativise la portée de la mobilisation de l’opposition et se montre très confiant. Pour certains analystes, l’improbable gouvernement technique réclamé par le PD ne serait d’ailleurs qu’un aveu de faiblesse de sa part, comme si l’opposition anticipait déjà sa défaite à venir lors des élections législatives de juin.

Le reportage original ici (abonnés).

Turquie : avec Erdoğan, la scène musicale indépendante sous pression

Manifestation pour le parc de Gezi

Courrier des Balkans – 20.02.2017 – Article

Attentats, coup d’État, répression : en Turquie, la vie culturelle pâtit du climat de peur et de violence. Dans ce contexte, les artistes indépendants voient leur espace de création se réduire à peu de chagrin. Cet hiver, l’exigeant festival berlinois Club Transmediale, rendez-vous incontournable des musiques electroniques d’avant-garde avait convié trois artistes turcs pour témoigner. Reportage.

Depuis le début des années 2000, la Turquie a connu de profonds changements politiques, mais également culturels. Et cela a eu d’importantes répercussions pour les artistes indépendants. À Istanbul, les musiciens ont ainsi vu leur environnement, jusqu’alors ouvert et tolérant, totalement bouleversé. Face à la révolution conservatrice et autoritaire initiée par Recep Tayyip Erdoğan et son parti de la Justice et du développement (AKP), la création devient chaque jour plus compliquée pour les scènes musicales indépendantes.

Djette et productrice connue sous le nom de Queen of Eklektik BerlinIstan, Ipek Ipekçioğlu partage son temps entre Istanbul et Berlin. Avec ses projets très engagés, elle s’est forgée une solide réputation sur les scènes nocturnes du monde entier. Elle a initié de nombreuses collaborations artistiques turco-germaniques, mais aujourd’hui la situation politique en Turquie l’inquiète. « Il n’est plus possible d’envisager des projets à long terme, les partenaires et sponsors habituels se désengagent ou sont eux-même confrontés à toute une série de problèmes », explique-t-elle.« Le sentiment d’insécurité général est très fort. »

« Même les hipsters ne viennent plus ! »

Barış Bilenser est journaliste à Zero Istanbul, le magazine culturel le plus lu de la métropole turque. Ce trentenaire dynamique a aussi lancé en 2009 l’agence Istanbul, qui s’est rapidement imposée comme l’un des fers de lance de la culture underground stambouliote en investissant des friches et en programmant les artistes d’avant-garde. « Un festival comme le CTM de Berlin dispose de nombreux financements publics malgré sa dimension très expérimentale. En Turquie, une telle initiative est inenvisageable : nous n’avons aucun soutien de l’État ! Avant, beaucoup d’évènements se finançaient grâce au sponsoring de marques d’alcools. Leur interdiction a porté un coup très dur à la vie nocturne. La moitié du budget de mon magazine était payée par ces publicités… »

Attentats, coup d’État, pressions, la situation tendue en Turquie ne favorise pas vraiment les pratiques artistiques. « La peur a gagné le public », constate Barış Bilenser. « Les gens se sentent plus rassurés dans des lieux, forcément plus commerciaux, qui font appel à des services de sécurité professionnels. » « Les hipsters ne viennent plus ! », résume ironiquement le DJ Barış K. Ce vétéran de la scène électronique d’Istanbul s’est spécialisé dans les édits et remixes de rock psyché et de disco turcs des années 1960-70-80. Depuis 1996, il s’occupe du Godet, l’un des clubs les plus réputés de la ville. Si la disparition des touristes n’aide pas, les organisateurs d’événements musicaux font également face à d’autres difficultés.

« Les problèmes pour obtenir les visas d’artistes sont nombreux. Les procédures sont devenues très compliquées avec toujours de nouveaux documents à fournir », s’agace Ipek. « À cause de ce qu’il se passe en ce moment, certains Djs étrangers ont même préféré annuler leur venue tandis que certains sponsors se sont retirés », renchérit Barış K. Cette fermeture progressive de la Turquie redessine peu à peu les contours de la scène musicale d’Istanbul. « On se dirige vers une ’monoculture ottomane’ », se désole Ipek. « Les théâtres les plus progressifs ont par exemple été fermés. »

La scène locale tente de résister

Dans ce contexte difficile, de nombreux artistes turcs cherchent à partir à l’étranger. « J’ai beaucoup d’amis artistes qui quittent Istanbul, surtout ceux liés au mouvement LGBT », raconte Ipek. « Berlin est une destination prisée, mais c’est compliqué d’obtenir le visa. Une fois sur place, ce n’est pas facile non plus. Certains sont obligés d’intégrer des mélodies turques à leurs créations pour obtenir des dates alors que ce n’est pas la musique qu’ils font… »

À l’inverse, pour Barış Bilenser, la répression des autorités islamo-conservatrices a paradoxalement eu un effet positif : celui de faire émerger de nouvelles énergies créatives à Istanbul. « Les gens se concentrent sur la scène locale. Les artistes turcs obtiennent plus d’attention. Beaucoup de nouveaux labels et de compositeurs contemporains très intéressants ont ainsi émergé. » Cela n’empêche pas non plus de multiplier les échanges internationaux. « Avec Zero, nous réfléchissons par exemple à établir des équipes dans des villes étrangères comme Berlin. »

Ce recentrage de la scène musicale ne concerne pas que les artistes. La place Taksim, trop souvent cible des attaques ces dernières années, voit un à un ces clubs quitter le quartier et s’implanter un peu partout dans la ville. Barış K y voit là aussi « un effet positif, avec une relocalisation des lieux culturels dans les quartiers des différents acteurs. Cette évolution en pousse également beaucoup à se lancer dans de nouveaux projets ». Néanmoins, réussir à tenir à flot un lieu culturel exigeant et original semble de plus en plus une gageure faute de moyens. « Mon club est au bord de la faillite mais cela ne nous empêchera pas de continuer ! », plaisante le Dj.

Les « murs de Berlin » de la Turquie d’aujourd’hui

« La politique a toujours occupé une place importante dans les discussions quotidiennes en Turquie et nous avons vécu tant de coups d’États qu’ils font partie de la vie du pays », ironise Ipek. La liberté d’expression n’a jamais réellement existé en Turquie, les propos trop critiques ont toujours été sévèrement réprimés. » Pour Barış K, la situation actuelle en Turquie serait liée aux « cent ans de colonialisme » vécus par le pays au XXème siècle.

« Les Occidentaux ont imposé un modèle jacobin qui n’était soutenu que par une petite élite stambouliote. Ce qui se passe en ce moment, c’est comme un grand retour de bâton », assure-t-il. Le Dj déplore les « murs de Berlin » qui fissurent la Turquie et ses différentes communautés. Les profondes fractures de la société turque l’inquiète. « Ma mère qui était pourtant très à gauche s’est fait tatouer Atatürk dans le cou… Alors qu’elle m’a toujours reproché les miens ! », ajoute Ipek. « Pour moi, cela montre bien les divisions actuelles du pays. »

Le reportage original ici (abonnés).

Albanie : ces éditeurs indépendants qui se battent pour la diffusion du livre et de la littérature

Les éditeurs Ataol Kaso et Arlind Novi, fondateurs de Pika pa Siperfaqe @ LS
Les éditeurs Ataol Kaso et Arlind Novi, fondateurs de Pika pa Siperfaqe @ LS

Courrier des Balkans – 12.02.2017 – Article

Quelle place pour les livres et la littérature dans l’Albanie contemporaine ? Après des décennies d’isolement et les terribles années de la transition, deux jeunes éditeurs indépendants de Tirana se battent pour enrichir la langue albanaise de chef-d’œuvres encore méconnus dans le pays. Rencontre avec Ataol Kaso et Arlind Novi.

Le Courrier des Balkans (C.d.B.) : Pouvez-vous nous raconter un peu les débuts de la maison d’édition Pika pa Sipërfaqe ? Et nous expliquer ce nom si mystérieux (littéralement « Le point sans surface ») ?

Ataol Kaso (A.K.) : Nous avons fait connaissance en 2008. Je venais alors acheter des livres au café-librairie E pershtatshme, où Arlind travaillait. Quand la boutique a fait faillite, en 2008, nous l’avons reprise. Cette même année, j’avais traduit Abattoir 5 de Kurt Vonnegut et Arlind avait fait les corrections. Nous avions beaucoup de difficultés à publier le livre, nous n’obtenions que des réponses évasives. Nous avons donc décidé de le publier nous mêmes et cela a donné naissance à Pika pa Sipërfaqe. Nous n’avions à l’époque aucune idée précise de ce que le projet pouvait devenir, nous voulions simplement éditer deux ou trois livres. Le nom de la maison vient d’un ouvrage sur la création de l’univers que lisait à l’époque un ami. Certains cosmologues expliquent ainsi, qu’avant le big-bang, toute la matière de l’univers était concentré en un seul point, si petit qu’il n’avait pas de surface.

C.d.B. : Vous publiez essentiellement des auteurs occidentaux et notamment beaucoup de francophones…

Arlind Novi (A.N.) : Il y a une longue tradition de la francophonie en Albanie, surtout héritée du communisme. Durant cette période, beaucoup d’écrivains français ont été traduits, Balzac, Hugo, Stendhal, etc. Il y a beaucoup d’auteurs français de qualité. Mais l’origine des écrivains n’est pas un critère de sélection. Nos choix de traductions sont surtout le résultat de nos lectures. Nos discussions et échanges avec les lecteurs ou les universitaires nous guident également. Au début, nous nous concentrions sur la littérature, mais nous nous sommes aperçus que que le plupart des philosophes n’avaient pas été traduits en albanais. Un livre a particulièrement compté pour nous : Les testaments trahis de Milan Kundera. C’est un recueil dans lequel il mentionne beaucoup d’écrivains, de philosophes et de musiciens.

A.K. : Kundera a été une vraie porte d’entrée car beaucoup des auteurs dont il parle étaient totalement inconnus en Albanie ! Nous avons publié beaucoup d’auteurs occidentaux car, au début, nous nous intéressions aux écrivains que nous connaissions et nous avions des collaborateurs en France et en Angleterre. C’est donc en raison de la langue que nous n’avons pas publié beaucoup de livres d’autres régions. La vieille relation albanaise avec l’Orient s’est malheureusement perdue. Nous lisons les auteurs turcs en anglais.

“Il y avait des gens très différents parmi tous ces éditeurs.”

C.d.B. : L’isolement de la période communiste a fermé le pays à nombres d’auteurs et de courants de pensées. Comment regardez-vous l’histoire de l’édition en Albanie ?

A.N. : Avant le communisme, il y avait peu de maisons d’édition, à peine 5 000 livres avaient été publiés. Avec l’instauration du monopole d’État, la censure a frappé tout ce que le régime considérait comme décadent, bourgeois et contraire à la ligne du marxisme-léninisme. Les œuvres étrangères étaient massivement interdites. Très peu de classiques modernes ont été traduits. Certains l’avaient été mais n’ont pas été publiés, comme Dostoïevski ou Camus. Malgré la censure, certains livres circulaient secrètement grâce à des éditions kosovares et les gens avaient connaissance de quelques noms. Après l’effondrement du régime et la disparition des éditions d’État, le nombre d’éditeurs privés a explosé. Beaucoup voulaient combler ce manque.

C.d.B. : Malgré la grande instabilité politique de l’époque, le public était donc demandeur de littérature ?

A.K. : Bien sûr, il faut savoir que, sous le régime, les gens lisaient beaucoup. Durant la décennie 1990, les gens avaient soif de littérature étrangère. Imaginez, Kafka n’a été publié qu’en 1992 en Albanie !

A.N. : Dans les années 1990, les programmes scolaires et universitaires albanais se sont adaptés et beaucoup d’auteurs majeurs de la littérature y ont pris leur place. Cela ne concernait pas seulement la littérature mais toutes les filières ! Il y a encore beaucoup à faire, mais nous avons déjà beaucoup progressé.

A.K. : Nous aurions eu besoin de mettre en place des traductions systématiques, ce qui n’a pas été fait. Les publications se sont faites comme chez nous, au hasard des lectures et des rencontres. Il faut se représenter quarante ou cinquante éditeurs qui se lancent dans le métier à peu près en même temps !

A.N. : Il y avait d’ailleurs des gens très différents. Certains avaient travaillé dans les éditions d’État, notamment des traducteurs qui ont ouvert leurs maisons d’édition. Il y avait ceux qui voyaient les livres comme un moyen de se faire de l’argent. Puis il y avait les hommes politiques, parce que, dans l’Albanie des années 1990, les maisons d’édition étaient perçus comme d’importants vecteurs d’influence.

C.d.B. : Le pays a beaucoup changé depuis cette époque. Quel regard portez-vous sur vos confrères aujourd’hui ? Qu’est-ce qui vous différencie d’eux ?

A.K. : La différence principale, c’est que nous lisons ! Et de façon constante. Ce sont nos lectures qui nous ont amenés au métier. Notre approche est différente car, dès le début, nous avons choisi des ouvrages fondamentaux. En accord avec notre traducteur, nous avons ainsi édité L’Éthique de Spinoza. Beaucoup de ceux qui travaillaient pour l’État ont simplement réédité des traductions qui existaient déjà. Rapidement, ils se sont mis à publier des navets car ils n’ont pas de véritable vision éditoriale.

A.N. : Beaucoup d’éditeurs n’existent que pour promouvoir les intérêts de leur propriétaire. Leurs connaissances littéraires sont limitées. Nous, nous aimons partager nos lectures et en discuter. Il n’y a que deux ou trois maisons d’édition qui ont cette approche, et elles traduisent Jacques Rancière ou Alain Badiou, des auteurs que les autres ne connaissent pas.

“Quand une librairie a des bons livres dans ses rayons, c’est souvent une simple coïncidence !”

C.d.B. : Vous considérez les années 2000 comme un tournant pour l’édition en Albanie. Pourtant, lors du dernier Salon du Livre, en novembre, une foule compacte se pressait aux stands. Les gens semblent encore avoir un intérêt profond pour la littérature.

A.K. : Les chiffres officiels ne sont pas très précis. Mais au cours des dix dernières années, le nombre de publications a explosé et l’offre stimule la demande. Mais seule une minorités de ces publications sont ce que nous appelons des œuvres fondamentales. L’essentiel des livres présentés au salon sont commerciaux.

C.d.B. : Mais les lecteurs albanais sont-ils demandeurs de ces ouvrages « fondamentaux » ?

A.K. : La curiosité intellectuelle est une chose qui se construit. Le public est là, mais la progression du savoir prend du temps. Un lecteur qui découvre Kundera va vouloir lire les auteurs dont il parle, et ainsi de suite.

C.d.B. : Vous vous intéressez beaucoup aux auteurs classiques. La littérature contemporaine vous intéresse-t-elle moins ?

A.N. : Non, nous nous y intéressons aussi beaucoup. Mais nous nous concentrons sur quelques ouvrages importants. Par exemple, quelques titres de Roberto Bolaño étaient déjà traduits en albanais. Nous avons donc décidé de publier 2666, qui nous semble son ouvrage le plus important.

C.d.B. : Et les auteurs albanais ?

A.K. : Nous en avons peu publiés car depuis la chute du communisme, il y a eu une telle multitude de publications que le marché a très vite été saturé. Il est très facile de publier un livre en Albanie, beaucoup d’auteurs payent l’édition de leur poche et certains éditeurs se sont enrichis comme ça… La sélection des auteurs albanais doit être particulièrement stricte.

A.N. : Nous avons publié trois poètes et trois romanciers mais également beaucoup d’ouvrages d’universitaires, de philosophie, d’histoire, de sociologie ou d’anthropologie. Tous ces auteurs ont des approches originales et enrichissent les débats essentiels qui agitent la société albanaise. Par exemple, le travail d’Enris Sulstarova sur l’orientalisme et le nationalisme albanais. Il est nécessaire de porter un nouveau regard sur l’histoire du peuple albanais, qui a été fabriquée par le régime communiste.

C.d.B. : Un peu partout, l’édition est en difficulté. Y-a-t-il des problèmes spécifiques pour diriger une maison indépendante en Albanie ?

A.K. : Nos difficultés sont globalement les même que celles des éditeurs européens mais nous avons effectivement quelques problèmes particuliers. Notre marché est très réduit. La distribution ne fonctionne pas bien, elle est encore basée sur un système obsolète. Les distributeurs ne sont que de simples points de rencontres entre éditeurs et vendeurs et ces derniers peuvent refuser les livres que nous leur proposons.

A.N. : À la chute du communisme, toutes les librairies d’État ont fermé. Certaines personnes, qui vendaient par exemple des livres scolaires, se sont mis à ouvrir des librairies mais ne savaient pas comment les gérer. Le nouveau système ne fonctionnait pas. Encore aujourd’hui, quand une librairie a de bons livres dans ses rayons, c’est souvent une simple coïncidence. C’est peut-être que le propriétaire était un bon lecteur. Le système favorise de toute façon les grands éditeurs et l’aide de l’État au livre est quasi-inexistante.

C.d.B. : L’arrivée de l’actuel gouvernement, connu pour ses affinités avec le monde de la culture, a-t-elle améliorée la situation du livre ?

A.K. : Très peu. Il est vrai que l’actuel gouvernement porte plus d’attention à la culture en général. La ministre de la Culture vient du monde des lettres, le Premier ministre est plasticien. Mais dans les faits, rien n’a réellement changé, ils utilisent la culture a des fins politiques.

C.d.B. : Comment envisagez-vous votre avenir ?

A.K. : On a du mal à être très optimistes. On a eu pas mal de problèmes avec notre ancien café-librairie, ce qui arrive souvent dans les Balkans où tout reste imprévisible. Nous pensons quand même à rouvrir une petite librairie. C’est au prix de grands sacrifices que nous arrivons à tenir. Notre indépendance nous coûte beaucoup. Il faut être déterminé et ne pas commencer à rentrer dans des calculs financiers, car il n’y aurait aucune raison de faire ce travail. Mais la dernière chose que nous voulons serait de passer pour des romantiques ou des idéalistes.

A.N. : Nous ne nous plaignons pas, il y a tant de problèmes en Albanie, nos difficultés n’ont rien d’exceptionnelles.

L’entretien original ici (abonnés).

Albanie : Edi Rama étouffe lentement le journalisme indépendant

"Les journalistes ne sont pas des charlatans", manifestation à Tirana @ LS
« Les journalistes ne sont pas des charlatans », manifestation à Tirana @ LS

Courrier des Balkans – 20.01.2017 – Article

Journalistes licenciés, émissions interdites, tentatives de limitation du droit à l’information. En Albanie, la liberté de la presse est de plus en plus remise en cause par le gouvernement social-démocrate. Mardi, les journalistes albanais manifestaient pour dénoncer les pressions politiques et économiques sur les médias. En cause : la collusion du pouvoir avec les principaux affairistes du pays. Reportage.

« Démocratie en danger », « Les médias ne sont pas des officines », « AMA [Autorité des médias audiovisuels – NdA] dégage ! »… Massée devant la mairie de Tirana, une centaine de personnes essaient de faire entendre leur voix et leur colère. Il y a quelques jours, des journalistes en vue du journal Mapo et de la chaîne de télévision ABC, réputée proche de l’opposition, ont annoncé qu’ils ne renouvelaient pas leurs contrats. Signe de l’affaiblissement du pluralisme médiatique, ces départs ne sont pas des faits isolés. Ils s’inscrivent dans la continuité d’événements inquiétants : à quelques mois des élections législatives, un vent mauvais souffle sur la presse albanaise.

Carton rouge en main, Nertila Marku est l’une des organisatrices du rassemblement. Celle qui se présente comme une activiste fustige les médias qui « n’invitent dans leurs émissions que des pseudo-analystes qui ne cessent de vanter les succès du gouvernement car ils travaillent avec ces mêmes politiciens ! Il n’accueillent jamais de véritables experts qui pourraient expliquer les enjeux politiques ou sociaux du pays. Nous avons besoin de vérité et ne voulons plus de ces mensonges maintes fois répétés. »

« Edi Rama et Erion Veliaj sont les véritables directeurs de l’information »

En Albanie, les chaînes d’info en continu sont nombreuses et se sont imposées ces dernières années comme des instruments essentiels de la vie politique. Dans les cafés, les restaurants, les commerces, elles sont omniprésentes et très regardées. Mais dans ce flot incessant d’images et de sujets, difficile de trouver des voix objectives et non partisanes. La grande majorité des médias privés sont en effet la propriété d’affairistes influents. Et ces derniers temps, beaucoup s’inquiètent de la proximité nouvelle de ces « oligarques » avec les dirigeants actuels. Nerita, qui militait déjà contre le précédent gouvernement, en est certaine : « C’est pire qu’à l’époque de Berisha. Ce qui n’était qu’une bactérie et devenu un véritable virus. Nous devons nous y opposer ! »

Le pouvoir socialiste aurait-il des raisons de se méfier du travail des journalistes ? Depuis la fin de l’année 2015, force est de constater qu’il a lancé un véritable assaut législatif pour « mieux encadrer » la liberté d’expression et d’information : criminalisation des propos diffamatoires envers les fonctionnaires, lourdes sanctions pour l’auteur comme pour l’hébergeur de certains commentaires en ligne, sanctions pour les journalistes d’investigation pour « influence indue », sites d’infos soumis à une autorisation obligatoire, etc. Toutes ces mesures n’ont jamais vraiment abouti à cause des critiques qu’elles soulevaient. Face à ce relatif échec législatif, le gouvernement social-démocrate se tourne désormais vers d’autres moyens en usant de son influence auprès des différents propriétaires de chaînes.

Engagé de longue date auprès des mouvements sociaux albanais, Sazan Guri explique : « Le Premier ministre et le maire de Tirana interviennent régulièrement dans le fonctionnement des médias. Dernièrement, ils ont clairement fait pression sur l’AMA afin que des journalistes perdent leur postes. Ils influent directement sur le contenu et l’organisation des émissions ». Non loin de là, devant les portes de l’AMA, Aulon Kalaja mobilise la foule. Journaliste pour une chaîne de télévision privée, il est particulièrement remonté. « Depuis 2013, une vingtaine d’émissions et plusieurs chaînes ont été supprimées, et de nombreux journalistes, reconnus et respectés pour leur professionnalisme, ont perdu leur emploi. Nous ne voulons pas que d’autres connaissent bientôt le même sort. » Pour Aulon, la démocratie albanaise est en danger car « deux des principaux directeurs de l’information dans le pays se nomment en fait Edi Rama et Erion Veliaj », respectivement Premier ministre albanais et maire de Tirana.

« L’information libre n’est plus qu’une illusion »

ici

Plus que la censure elle-même, c’est la montée de l’autocensure qui inquiète. Alors que les principaux médias fonctionnaient jusque-là selon une division claire entre « une petite élite de journalistes vedettes et une majorité de journalistes corvéables à merci », beaucoup se muent désormais « en serviteurs des serviteurs ». Mettant de côté leur éthique professionnelle, ils sont obligés de se mettre au diapason des intérêts des dirigeants et propriétaires des chaînes de télévision. « La liberté d’expression est en train de mourir en Albanie », constate amèrement Sazan Guri.

Victimes de cette autocensure galopante et de leur mise en concurrence, nombre de journalistes se sentent aujourd’hui démunis. Sur la dizaine de procès que certains ont intenté pour licenciement abusif, très peu ont abouti. Face à des ténors du barreau et au manque de preuves disponibles, ils ne font pas le poids. Il existe bien des associations de journalistes, mais les manifestants estiment qu’elles ont perdu toute crédibilité. Plus corporatistes que réellement protectrices des libertés d’information et d’expression, elles ne feraient que défendre les emplois de quelques-uns. Aulon Kalaja dénonce même « des conflits d’intérêts évidents » dans le fonctionnement de la principale association où « le frère de la directrice est l’un des responsables de la police nationale ». Depuis quatre ans, cette association ne s’est exprimée sur aucun problème de censure.

Les organisateurs de la manifestation réfléchissent à de nouveaux moyens de préserver le pluralisme et la liberté des journalistes. Une association contre la censure devrait voir le jour. Sera-t-elle en mesure de s’opposer aux pressions politiques des oligarques albanais ? À juger du fossé qui les séparent aujourd’hui des manifestants, il semble bien loin le temps où Edi Rama et Erion Veiaj militaient, à l’unisson avec la société civile, pour une société plus transparente et démocratique.

Le reportage original ici (abonnés).

Entre l’Albanie et la Grèce, la mémoire et l’oubli de la Çamëria

Monument commémorant les victimes de la répression grecque de 1944, près de Konispol @ LS
Monument commémorant les victimes de la répression grecque de 1944, près de Konispol @ LS

Courrier des Balkans – 04.01.2017 – Article

Comment peut-on être Çam ? Cette minorité albanaise d’Épire a été systématiquement chassée du nord de la Grèce après la Seconde Guerre mondiale, et le souvenir des massacres alors perpétrés reste un tabou. Aujourd’hui encore, affirmer l’identité çam demeure difficile et le sort de la région est une pomme de discorde entre Athènes et Tirana. Reportage.

Il n’est pas difficile d’entendre parler albanais dans les rues d’Asprokklisi, un petit village grec proche de la frontière. Pourtant, dans le cercle regroupé à l’entrée de l’épicerie, personne ne se présente comme Çam [Tcham], issu de cette communauté albanaise autochtone. Le mot semble même inquiéter. Les jeunes Albanais disent qu’ils ne sont pas d’ici, qu’ils sont seulement venus à la recherche d’un emploi dans la région. De fait, beaucoup travaillent dans les champs d’agrumes des alentours. Au bout de quelques minutes, toutefois, certains passants ou même des membres du groupe sont pointés du doigt, mais toute évocation directe de la Çamëria met rapidement fin aux discussions.

Mezan est l’un des seuls qui n’ait pas peur de parler. Comme tant d’autres, cet Albanais de 56 ans est parti au début des années 1990 vers Athènes dans l’espoir d’une vie meilleure. S’il a grandi en Albanie, il sait d’où il vient et pourquoi il fait régulièrement des centaines de kilomètres pour revenir ici. « Mes parents viennent de ce village, la maison où ils ont grandi se trouve ici. » En 1944, la plupart des maisons musulmanes de la communauté çam ont été données ou louées par l’État à des Grecs orthodoxes.

L’oubli de la Çamëria

Durant l’été de cette même année 1944, alors que la Grèce se libérait de l’occupant allemand, les troupes menées par le général grec Napoléon Zervas arrivèrent dans la région. Commencèrent alors des semaines de violence pour la communauté çam. Des villes comme Filat/Filiates, Parga ou Paramithi/Paramithia sont le théâtre de nombreuses horreurs : massacres, viols, tortures, incendies… Les soldats grecs se livrent aux exactions les plus cruelles. La population musulmane albanophone est collectivement accusée de collaboration avec les nazis. Selon diverses sources, entre 2 000 et 3 000 personnes sont massacrées en quelques semaines, tandis que des dizaines de milliers prennent la route de l’exil.

Fuyant l’horreur, les parents de Mezan partent à pied vers l’Albanie voisine. De nuit et à travers la forêt, leur périple se révèle particulièrement tragique. Nombreux sont les enfants, femmes ou vieillards qui meurent d’épuisement. Pour les survivants, les souffrances ne s’arrêtent pas, une fois la frontière franchie. Le régime communiste qui se met en place ne leur accorde que peu de compassion et les conditions de vie ne sont pas faciles. Les Çams trop fortunés sont aussi regardés avec méfiance comme des « bourgeois » et l’accusation de collaboration avec les nazis leur colle à la peau. « Peu de temps après leur passage en Grèce, mes parents ont tenté de revenir chez eux car la frontière était toujours ouverte mais, à leur arrivée au village, les autorités grecques ne leur ont laissé que quelques heures pour repartir. » Un départ cette fois définitif. Les parents de Mezan vécurent toute la période du régime communiste à Konispol, de l’autre côté de la frontière, dans la partie albanaise de la Çamëria.

Ces événements n’ont trouvé aucun écho international. En Albanie, il a fallu attendre le début des années 2000 pour voir émerger des publications, des associations ou de nouvelles forces politiques défendant les droits de la minorité çam, comme le Parti pour la justice, l’intégration et l’unité (PDIU). Aujourd’hui encore, beaucoup d’Albanais avouent ne pas bien connaître cette sombre page de leur histoire. La période communiste n’y a pas aidé. Dans un pays où la lutte antifasciste était glorifiée, les Çams, associés à la collaboration avec l’occupant, étaient méprisés et discriminés.

Arbën Kondi est un écrivain çam, originaire de Konispol. Depuis plus de 25 ans, ses écrits se font l’écho des souffrances de sa communauté. « Arménie, Srebrenica, Kosovo, l’opinion internationale est aujourd’hui consciente de ces massacres, mais la Çameria reste oubliée… » Fin connaisseur de l’histoire de son peuple, il tient à souligner que 1944 n’est pas la seule date tragique. « Dès 1913 et le rattachement de la majeure partie de la Çameria à la Grèce, de nombreuses violences ont été commises sur les populations locales, et elles ont perduré pendant plusieurs années. » Dans l’entre-deux-guerres, des milliers de Çams ont été poussés à l’exil, notamment vers les États-Unis et la Turquie.

Une identité toujours niée

De nos jours, des Çams vivent encore dans quelques villages où la communauté était autrefois majoritaire, mais bien peu sont restés. Objets de nombreuses discriminations, tous se montrent discrets. « Beaucoup de Çams musulmans ont changé leur nom, car ils ne veulent pas être associés à leur identité çam, mais préfèrent être vus comme des citoyens grecs ordinaires. » Mezan, lui, est fier de montrer son passeport grec avec son nom inchangé.

Si les danses et les musiques de la Çamëria jouissent d’une belle réputation dans le folklore albanais, l’identité çam passe par un fort sentiment d’appartenance à la nation albanaise, mais également par la langue. Le parler çam est l’un des quatre dialectes albanais, parmi les plus anciens et les plus riches. Il reste très pratiqué du côté albanais de la frontière mais, côté grec, la situation est plus difficile : contrairement à la minorité grecque d’Albanie, la communauté çam de Grèce se voit refuser ses droits en matière linguistique et ne dispose pas de la même liberté pour les pratiquer.

Parmi les milliers de personnes originaires de la partie grecque de la Çamëria réfugiées en Albanie, beaucoup se voient toujours refuser l’accès au territoire grec. Si des lieux de naissance comme Filat, Igoumenitsa, ou Paramithi figurent sur le passeport, les gardes frontières les renvoient directement. « Comment un pays membre de l’UE, censé adhérer à ses valeurs, peut-il refuser l’entrée à des personnes qui veulent simplement revoir les lieux de leur enfance ou déposer des fleurs sur les tombes de leurs parents ?! », s’indigne Arbën Kondi.

« Ma mère n’a jamais pu revenir », explique Mezan avec émotion. « Mon père n’est revenu qu’une seule fois au village, à la fin des années 1990. Quand il est arrivé près de la maison familiale, il a pleuré en silence. » Même si lui-même n’a pas toujours eu la vie facile en Grèce, Mezan n’éprouve ni haine ni rancune. Marié à une Çam orthodoxe de Sarandë, il est fier que sa fille, qui a grandi à Athènes, ait épousé un Grec originaire du village. Il est pourtant l’un des rares membres de la communauté çam ayant engagé des procédures légales afin de récupérer la demeure familiale, habitée par des Grecs depuis 70 ans. « Ce sont des démarches pénibles, fatigantes, je comprends pourquoi les autres ne le font pas. Moi, je tiens à revenir sur la terre de mes ancêtres. »

Athènes refuse l’internationalisation de la question

Ces revendications, les autorités grecques les rejettent en bloc. Alors que d’autres sujets opposent les deux pays, la « question çam » reste un tabou dont elles ne veulent pas entendre parler. En évoquant fin septembre 2016 un « conflit non résolu », le Commissaire à l’Élargissement européen Johannes Hahn s’est attiré les foudres d’Athènes qui refuse une internationalisation de la question et menace régulièrement de bloquer les négociations d’adhésion européenne de son voisin.

Cette situation tendue a donné lieu à de nouvelles escarmouches diplomatiques. Interviewé par la télévision grecque, fin novembre, le Premier ministre albanais Edi Rama a rappelé que la Grèce n’avait jamais aboli l’état de guerre déclaré en 1940. Un statut qui permet notamment d’éviter tout retour des familles çams déportées. Le ministre grec de la Défense, Panos Kammenos, a répondu sur un ton belliqueux, rappelant à Tirana que son pays était « prêt à la guerre ».

Alors qu’ils venaient distribuer des manuels aux enfants de la communauté albanaise dans le pays, des représentants du ministère des Affaires étrangères albanais ont été arrêtés par la police grecque. En cause, les cartes de ces ouvrages qui indiquent la répartition de la population albanaise dans les Balkans et mentionnent la Çameria : le matériel a été présenté comme de la propagande irrédentiste. Les rêves de « Grande Albanie » semblent pourtant bien minoritaires, l’essentiel des demandes de la communauté çam concerne plutôt des réparations matérielles. Arben Kondi l’assure, « même en Grèce, de nombreux intellectuels abordent en toute objectivité le sujet et demandent une normalisation. » Mais, comme sur d’autres sujets le Premier ministre Alexis Tsipras ne semble pas s’inspirer des valeurs humanistes et pacifistes de sa formation politique, mais plutôt de la politique étrangère grecque traditionnelle.

Le message officiel reste le même : les Çams, collaborateurs de l’occupant nazi, sont « des ennemis de guerre ». Si les Albanais qui s’intéressent à la question reconnaissent des actes individuels de collaboration, tous s’indignent qu’ils puissent justifier encore aujourd’hui des exactions qui ont touché sans discernement hommes, femmes, vieillards et enfants. Mezan évoque les responsabilités allemandes, « leurs chefs ont divisé et utilisé les populations locales dans leurs intérêts. » Devant le monument commémoratif inauguré en 2013 par la communauté à Kllogjer, en Albanie, il ajoute : « On ne peut pas expliquer le racisme. Dans ce village, il y a des Roms, des Valaques, des Albanais de toutes les religions, et tout le monde se respecte. Personne ne cherche à imposer sa croyance à l’autre, c’est cela le plus important. »

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République de Korçë : cent ans après, que reste-t-il du « petit Paris » d’Albanie ?

Panorama de la ville du cimetière des martyrs @ LS
Panorama de la ville du cimetière des martyrs @ LS

Courrier des Balkans – 10.12.2016 – Article

Les Albanais sont fiers de leur « petit Paris », le surnom qu’ils ont donné à la ville de Korçë. Le 10 décembre 1916, en pleine Première Guerre mondiale, la France y a mis en place une République autonome en vue de la bataille décisive qui allait se jouer en Macédoine. Reportage un siècle plus tard, à la recherche de ce qui reste de la présence française dans ces confins montagneux.

L’histoire de Korçë est liée à l’Empire ottoman, qui a occupé la ville dès 1440. C’est à la fin du XVIIIe siècle, que Korçë supplanta sa fameuse voisine Voskopoja, et ses 24 églises. La ville possède une cathédrale orthodoxe et une grande mosquée du Xve siècle. Korçë fut l’un des centres de la renaissance albanaise.

La rue du 10 décembre fait référence à l’instauration de la République autonome de Korçë en 1916. Ce petit État éphémère, qui se voulait la continuité de l’État albanais déclaré un peu plus de quatre ans plus tôt, a disparu avec le départ des Français le 5 juin 1920. Cette présence française vaut à la ville de Korçë le surnom de « petit Paris ». Elle se distingue des autres villes albanaises par son organisation et ses rues pavées qui font la fierté des habitants.

Professeur de littérature albanaise à la retraite, Kristaq Jorgji, 84 ans, est l’un des gardiens de la mémoire de la ville. Il collectionne les souvenirs de la République de Korçë, sur laquelle il est intarissable. Son seul regret : ne jamais avoir réussi à trouver de photo du colonel Descoins, le militaire français qui a soutenu activement la fondation de la république autonome.

Le cimetière français, aménagé en 1938, est un lieu de mémoire incontournable de Korçë. Sur les poteaux qui encadrent la porte d’entrée figure l’inscription, en albanais et en français, « 640 soldats morts pour la patrie ». Les nombreux noms maghrébins, africains, indochinois qui ornent les croix témoignent de la présence des troupes coloniales engagées sur le Front d’Orient.

La statue de Themistokli Gërmenji a bonne place sur le boulevard de la République. Ce patriote albanais, né dans une famille orthodoxe de Korçë en 1871, instaura la République autonome avec le soutien de l’Armée d’Orient. Il fut exécuté le 7 novembre 1917 après un procès expéditif l’ayant reconnu coupable de haute trahison. L’ouverture des archives historiques en 2017 devrait permettre de mieux comprendre les circonstances de sa condamnation.

Kiço Xega est l’un des personnages essentiels de la francophonie à Korçë. Professeur de français à la retraite, il dirige la petite Alliance française. Il se souvient avec émotion du début des années 2000, quand « le français était la seule langue correctement enseignée dans le pays ». Depuis, l’anglais, l’italien et même l’allemand l’ont supplanté.

Communément appelé « le vieux Lycée », l’ancien lycée français est le symbole de la présence française à Korçë. Situé à deux pas de la cathédrale orthodoxe, il a formé toute l’élite intellectuelle albanaise de l’entre-deux-guerres. Enver Hoxha y fut élève puis enseignant. Aujourd’hui, le bâtiment accueille un lycée technique.

Sara le reconnaît, c’est « un peu par hasard » qu’elle a « commencé à apprendre le français ». Mais aujourd’hui, cette excellente élève de la classe bilingue albanais-français du lycée Raqi Qirinxhi envisage de poursuivre ses études dans une université en France.

Marcel prépare les fameux byreks de Korçë. Comme la majorité des Korçarë, il ne parle pas français et assure que « l’histoire du ’petit Paris’ appartient au passé ». La période française de la ville et les années qui ont suivi restent dans l’imaginaire des habitants comme la période la plus faste de la ville.

Arian tient une boutique de tissus dans le vieux marché, dont la rénovation a été financée par l’Union européenne. Après avoir arrêté l’école très jeune, il parti travailler en Grèce « pour gagner plus d’argent ». Il ne sait pas grand chose de l’histoire de la République de Korça. Selon lui, « le ’petit Paris’ et la langue française sont depuis toujours l’affaire des gens éduqués ».

La bâtisse de la rue piétonne principale où les drapeaux albanais et français ont été hissés ensemble le 10 décembre 1916 tombait en ruine. Elle a été récemment détruite. Elle devrait être reconstruite à l’identique, mais personne à Korçë ne semble en être vraiment sûr.

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