Albanie : les bunkers d’Enver Hoxha, nouveaux refuges des chauves-souris

Chauve-souris dans un bunker proche de Tirana @ LS
Chauve-souris dans un bunker proche de Tirana @ LS

Courrier des Balkans – 07.05.2017 – Article

À quoi peuvent bien servir les centaines de milliers de bunkers construits sous le régime d’Enver Hoxha ? Les Albanais ne cessent de se poser la question depuis un quart de siècle, mais les chauve-souris, elles, savent profiter des tunnels et de leurs galeries fraiches et sombres. Quelques passionnés des chiroptères s’engagent à leur suite. Reportage.

Passées les dernières résidences de luxe récemment sorties de terre, le goudron s’arrête. Encore quelques oliviers et le chemin caillouteux se poursuit vers les « collines du soleil ». En bas, Tirana et son béton paraissent poursuivre en temps réel leur inexorable extension, mais, au sommet, les troupeaux de chèvres défendent toujours leur territoire. C’est la fin d’après-midi et elles profitent du maquis en pleine floraison printanière. « Je ne suis pas sûr qu’ils soient toujours là, ça change à chaque fois ! » Dès qu’il a un peu de temps libre, Ervis Loçe aime partir « en expédition ». Armé d’une lampe frontale et d’un détecteur à ultrasons, il se glisse dans les tunnels et les bunkers hérités de la période communiste.

De 1944 à 1985, sous la dictature d’Enver Hoxha, des centaines de milliers de blockhaus ont recouvert les plages et montagnes du pays, fiers remparts du régime contre les menaces d’invasions pesant sur la patrie socialiste. Les ennemis tant attendus ne sont jamais venus, mais ces outils de défense sont devenus les abris prisés et très recherchés d’animaux bien méconnus. Proches de nous au quotidien, les chauves-souris — un millier d’espèces différentes — représentent 20 % des mammifères de la planète. « Les bunkers et les tunnels forment un habitat idéal pour elles », assure Ervis. « Ils sont utilisés tout au long de l’année, que ce soit au cours des migrations, pour la reproduction ou pour l’hibernation. La température y est relativement stable, et elles y sont peu dérangées. Enfin, normalement… » Face à l’explosion du secteur du bâtiment, les champignons de ciment d’Enver ne font pas le poids. « Pour récupérer l’acier, les gens les détruisent. En quelques années, des réseaux entiers de bunkers se sont volatilisés. » Bien que cela soit illégal, ces symboles de l’isolement du « pays des aigles » disparaissent peu à peu.

“Les tunnels, c’est beaucoup plus difficile à mettre en pièces que les bunkers ! Les chauves-souris y sont encore relativement tranquilles…”

« Les tunnels, ironise Ervis, c’est beaucoup plus difficile à mettre en pièces ! Les chauves-souris y sont encore relativement tranquilles… » Après quelques pas à l’intérieur, il faut faire appel aux lampes frontales pour se repérer dans l’obscurité. Ici, pas besoin de pressions d’entrepreneurs immobiliers, le tunnel s’effondre lentement sur lui-même. Au milieu des gravats, on peut déceler des traces de passages d’humains et d’animaux. Les salles s’accumulent presque à l’infini dans ce labyrinthe militaire. Tout à coup, plusieurs volatiles à l’envergure impressionnante frôlent les têtes à toute vitesse. Certains tournent un moment dans la pièce avant de s’accrocher tête en bas. « Les chauves-souris sont complètement inoffensives pour l’homme. Il y a beaucoup de légendes qui leur ont collé une mauvais réputation, mais c’est tout à fait infondé ! Dans un mouvement brusque, il est possible d’être heurté, mais elles n’attaquent pas. Elles cherchent juste un nouvel endroit pour se poser. »

Ervis dans le tunnel.
© Louis Seiller / CDB

Grâce à sa géographie riche et variée, l’Albanie est une région prisée des chiroptères, leur nom scientifique. Entre mer Méditerranée et montagnes alpines, grands lacs et zones lagunaires, présence de nombreuses grottes et survie de quelques vieilles forêts, la formidable diversité des milieux naturels du pays abrite au moins 32 des 45 espèces présentes sur le continent. « L’Albanie est dans le haut du panier européen ! Pour le nombre d’espèces, mais aussi l’importance de certaines colonies qui comptent parfois plus de 5 000 spécimens. » Philippe Théou est un chiroptérologue français qui travaille depuis six ans sur les spécimens de la région. Alors que seuls trois articles scientifiques avaient été rédigés avant 1990 sur la question en Albanie, il a permis un développement considérable des connaissances, mettant sur place un réseau « d’ambassadeurs des chauves-souris ». Grâce à leurs actions, ils ont ainsi pu protéger certains bunkers. « Plusieurs d’entre eux sont maintenant spécifiquement protégés pour leur importance vis-à-vis des chauves-souris. »

Un peu plus loin dans le tunnel, quelques chauves souris se laissent étonnamment observer de très près. Accrochées aux plafonds d’une salle de bain militaire en lambeaux, ces volatiles de l’obscurité tolèrent mieux la lumière rouge que les flashs. « Il y a plusieurs règles à respecter afin de ne pas les déranger », explique Ervis. « Le développement du tourisme dans les grottes pose de gros problèmes car certains groupes ne les respectent pas, il n’y a pas de prise en compte de la biodiversité spécifique à ces lieux. » Pour Philippe, si certains projets et prises de conscience récents sont positifs, les chauves-souris d’Albanie, bien qu’officiellement protégées, font encore face à de nombreuses menaces et notamment celles pesant sur leur habitat. « La gestion des forêts au cours des vingt dernières années, l’exploitation des carrières proche des grottes, leur oubli au cours des études d’impacts ainsi que l’utilisation de bunkers comme décharges, tout ceci a un lourd impact sur les chauves-souris. »

“La gestion des forêts au cours des vingt dernières années, l’exploitation des carrières, l’utilisation de bunkers comme décharges… Tout ceci a un lourd impact sur les chauves-souris.”

Pour identifier une espèce, il faut savoir où et quoi regarder. De multiples critères comme une excroissance sur le museau ou une forme particulière des oreilles permettent au spécialiste de se prononcer. Mais pas seulement. En haut d’un nouvel escalier qui descend dans l’obscurité, le silence semble total. Pourtant, Ervis l’assure, « elles sont en train de communiquer ». Il sort son détecteur à ultrasons et une multitude de bruits aigus se font entendre, telle une mystérieuse symphonie. Comme les techniques de vol, l’étude des ultrasons que les chauves-souris émettent permet une meilleure connaissance de ces animaux généralement peu aimés, qui habitent pourtant parfois dans les maisons des hommes.

« La communication avec le public, avec des manifestations comme la nuit de la chauve-souris, a permis de changer les mentalités de nombreuses personnes », s’enthousiasme Philippe. « Il y a désormais des gens formés, qui sont capables d’expliquer aux utilisateurs des parcs l’importance de ces espèces pour les écosystèmes et l’économie humaine. » À l’autre bout du tunnel, la lumière perce enfin l’obscurité. La nuit tombe sur la colline, c’est l’heure pour ces « pesticides naturels » de quitter les bunkers d’Enver et de partir survoler la ville. Chaque année, ce sont plusieurs milliers de tonnes d’insectes qui sont mangés par les chauves-souris.

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Albanie : les archives de la Sigurimi et l’impossible confrontation avec le passé

Un citoyen albanais vient déposer une demande d'accès aux archives de la Sigurimi @ LS
Un citoyen albanais vient déposer une demande d’accès aux archives de la Sigurimi @ LS

Courrier des Balkans – 20.04.2017 – Article

On reparle beaucoup de l’ouverture des archives de la Sigurimi, l’ancienne police politique du régime, qui a compté jusqu’à 10 000 agents, et à laquelle 20 % des Albanais ont collaboré. L’écrivain Ismail Kadare, entre autres, réclame son dossier. La loi d’ouverture des archives a pourtant été votée en avril 2015. Et surtout les faits sont bien connus, il n’y a plus de grandes révélations à attendre. Le point de vue d’un historien.

Historien, spécialiste des services secrets albanais, Kastriot Dervishi a été directeur des archives du ministère de l’Intérieur de 2007 à 2014.

Le Courrier des Balkans (C.d.B.) : Quels étaient le rôle et les missions de la Sigurimi ?

Kastriot Dervishi (K.D.) : La Sécurité d’État et ses unités étaient chargées de faire triompher la lutte des classes et de donner la chasse à ses adversaires. La Sigurimi, pilotée par le Parti du travail (PPSh), le parti communiste d’Albanie, était placée sous l’autorité du ministère de l’Intérieur. Enver Hoxha appelait les officiers de cette officine « les travailleurs spécialisés du parti ». D’un point de vue administratif, la Sigurimi était divisée en trois départements : le premier était chargé des activités intérieures, le second de la surveillance des hauts dirigeants, et le troisième avait pour mission d’interdire l’émigration. Les hommes de la Sigurimi menaient des enquêtes, surveillaient les échanges téléphoniques et postaux, ils gardaient un œil sur les anciennes classes dominantes (propriétaires terriens, commerçants, employés, politiciens, juges, militaires, etc.), les communistes exclus du parti, les forces armées, les cadres du régime, les étrangers qui visitaient l’Albanie (touristes, athlètes, etc.), les ambassades et les Albanais à l’étranger. La Sigurimi s’occupait également de la propagande, de l’espionnage et des tentatives de fuite vers l’étranger. Elle menait ce qui était appelé la « politique des coups » : ses agents surveillaient secrètement les « adversaires » du régime, ils préparaient leur arrestation et définissaient les sanctions à prendre. Ses services étaient également responsables des emprisonnements et des déportations. Les officiers s’appuyaient sur des informateurs volontaires ou sur des indicateurs recrutés de force. Ce réseau traversait l’ensemble de la société albanaise, mais les principaux officiers venaient d’un cercle très étroit.

C.d.B. : Des polices politiques étaient actives dans tous les pays du bloc de l’Est. Quelles étaient les spécificités de la Sigurimi ?

K.D. : Elle a d’abord été pensée sur le modèle yougoslave puis, après 1948, sur le modèle soviétique. La violence de la répression qu’elle a exercée ne peut être comparée qu’avec celle du KGB. Elle a profondément fracturé la société albanaise. Une personne pouvait être arrêtée par la Sigurimi et être ensuite obligée de dénoncer ses camarades de prison. La majeure partie de l’élite intellectuelle albanaise a collaboré avec les services, tout comme les membres du Bureau politique. Cela fait de l’Albanie un cas particulier.

C.d.B. : En avril 2015, le Parlement albanais a adopté une loi visant à « ouvrir les archives ». Deux ans plus tard, quels sont les résultats ?

K.D. : La réalité est bien différente des effets de manche qui entourent cette loi. Celle-ci est inutile et met à mal les archives. Elle aura de graves conséquences, car elle risque d’encourager la fragmentation des fonds et d’endommager les documents. En effet, il n’existe pas en Albanie « d’archives de la Sigurimi », mais uniquement des archives du ministère des Affaires intérieures. Les documents de la Sigurimi sont donc mélangés avec ceux de la police, des douanes, etc. Personne n’a étudié l’impact de cette mesure, on s’est contenté de copier-coller le droit allemand, mais les différences sont énormes entre le régime albanais et l’Allemagne de l’Est ! D’un simple point de vue formel, la Stasi était un ministère, alors que la Sigurimi était divisée en trois départements. Dès 1992, de nombreux documents ont été ouverts au public et des dossiers déclassifiés. Cette nouvelle loi vise principalement à donner aux étrangers l’impression que quelque chose d’extraordinaire est en train de se passer. L’Albanie a besoin d’investir pour organiser ses archives, qui sont dans un très mauvais état. Cette aventure ne va rien amener de positif.

C.d.B. : Tout récemment, Ismail Kadare a demandé à avoir accès aux dossiers le concernant. Il avait déjà déclaré que « l’ouverture des archives était essentielle, afin d’éradiquer le mal qui empoisonne toujours la société albanaise ». Que voulait-il dire par là ?

K.D. : Monsieur Kadare a toujours pris position pour une répression ferme des crimes du communisme. Je veux répondre d’un point de vue de professionnel à cette question. Cette loi ne va rien changer à l’avenir du pays. Le mal est profond, et ceux qui ont commis des crimes sous le régime communiste ont transmis cette fierté à leurs enfants. Dans un État où les noms des criminels de la Sigurimi sont affichés sur les murs des écoles et des rues, dans un État où les anciens services disposent toujours d’importants moyens de propagande, pensez-vous que les problèmes seront résolus avec un projet de ce type ? La loi de 1995, partiellement mis en œuvre jusqu’en 2001, puis celle de 2008, étaient censées exclure de la fonction publique les anciens agents des services, les juges, les procureurs qui ont travaillé avec eux. Pourtant, la loi de 2008 a été abrogée par la Cour constitutionnelle à la demande de l’actuelle majorité parlementaire, qui craignait d’être écartée du pouvoir.

C.d.B. : Cette loi vise à interdire l’accès à la fonction publique aux anciens membres de la Sigurimi. L’opposition accuse pourtant le tout nouveau ministre de l’Intérieur, Fatmir Xhafaj, d’avoir collaboré avec les services au début de sa carrière, à la fin des années 1980. Devons-nous en déduire que cette loi n’est pas efficace ?

K.D. : À l’exception de la période 1992-1997, les anciens officiers de la Sigurimi sont toujours restés à des positions importantes. Ils ont continué à occuper des postes dans la fonction publique, les services secrets, l’administration, les forces armées et la justice. Après 1997, les anciens dirigeants communistes sont revenus aux postes qu’ils occupaient avant 1992. Même ceux qui ont pris leur retraite touchent toujours une pension spéciale d’anciens « militaires ». Quant au nouveau ministre, que je ne connais pas, c’est son travail au sein de la police qui lui est reproché, pas son activité au sein des services secrets.

C.d.B. : Certains experts redoutent que la majorité des archives aient été falsifiées ou détruites. Quelle est votre opinion à ce sujet ?

K.D. : On estime qu’existent environ 25 000 fichiers de collaborateurs de la Sigurimi. À 99 %, ces personnes sont aujourd’hui décédées et la grande majorité des anciens informateurs des services n’avaient pas de dossiers. Il n’y a pas, à ma connaissance, de cas de falsification. Mais le problème reste la véracité de ces registres. En 1980, un agent qui voulait faire du chiffre pour « répondre au plan » pouvait tout à fait inscrire comme collaborateurs des « des agents » à leur insu… De plus, entre 1990 et 1992, près de 50 000 dossiers des organes de sécurité ont été détruits. L’absence de ces fichiers rend encore plus inutile l’adoption de cette loi.

C.d.B. : Les familles qui ont perdu un parent sous le régime sont censées pouvoir accéder aux fichiers de leurs proches. Les citoyens albanais effectuent-ils ces démarches ?

K.D. : Je veux vraiment combattre l’impression que ce qui se passe aujourd’hui serait extraordinaire. De nombreux dossiers ont été ouverts et sont accessibles depuis longtemps. La loi de 1991 a amnistié les crimes contre l’État, et la loi de 1999 sur les informations classifiées a levé nombre de secrets. Je ne pense pas que beaucoup de choses soient encore inconnues et qu’il y ait de grandes surprises à attendre des archives.

L’entretien original ici (abonnés).

Albanie : la réforme de la justice dans le viseur des anti-Soros

Le philanthrope George Soros

Courrier des Balkans – 21.03.2017 – Article

La fièvre anti-Soros a gagné l’Albanie depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, comme ailleurs dans les Balkans. Ces dernières semaines, la filiale albanaise de la fondation du milliardaire américain est sous le feu des critiques pour son soutien à la réforme de la justice. Entretien avec Andi Dobrushi, son directeur, qui dénonce « une nouvelle chasse aux sorcières » à l’approche des élections du 18 juin.

Courrier des Balkans (CdB) : Quelle est, en quelques mots, l’histoire d’Open Society en Albanie ?

Andi Dobrushi (A.D.) : L’Open Society s’est implantée en Albanie en 1992 afin de promouvoir la démocratie, les droits de l’Homme et la bonne gouvernance. La fondation a mené des actions essentielles, notamment lors des premières années de la transition, afin d’accompagner l’ouverture du pays. Nous apportons toujours un soutien financier à la société civile, à des projets éducatifs, à des actions en faveur des minorités et en faveur de l’accès aux soins. Depuis 1992, ces projets ont bénéficié à des milliers d’Albanais. Nous avons par exemple permis la construction de 270 écoles. Nous soutenons également la création de structures de santé publique. Depuis 1996, nous avons aidé au diagnostic des besoins concernant les maladies mentales, qui n’étaient pas reconnues jusque-là en Albanie. Dans le domaine de l’information, nous permettons à des dizaines de journalistes albanais de se former auprès de médias de référence comme la BBC ou la Deutsche Welle.

“Il y a beaucoup de paranoïa et de théories du complot. Cela ressemble à une chasse aux sorcières.”

CdB : Depuis l’arrivée de Donald Trump à la présidence des États-Unis, les attaques anti-Soros ont pris des proportions sans précédent dans les Balkans. Comment expliquez-vous cela ?

A.D. : La politique étrangère de Donald Trump reste globalement floue, mais certains dirigeants des Balkans ont interprété la rhétorique autoritaire du président américain comme une carte blanche pour attaquer les organisations qui les dérangent. La fondation Soros est l’une des premières cibles à atteindre pour malmener des acteurs critiques de la société civile. Or, les associations et ONG visées sont financées par de nombreuses institutions internationales. Notre propre soutien se limite au maximum à un tiers du budget d’une organisation. Dans cette rhétorique anti-Soros, il y a beaucoup de paranoïa et de théories du complot, tout cela ressemble à une chasse aux sorcières. Le problème n’est pas Soros, mais plutôt les dirigeants aux tendances autoritaires qui veulent contrôler ou éliminer les voix critiques.

CdB : Dans les autres pays, les anti-Soros utilisent souvent les termes de « traitres » ou d’« ennemis de la patrie » pour qualifier leurs adversaires. Cette rhétorique nationaliste est-elle aussi présente en Albanie ?

A.D. : Non, ici ce n’est pas le cas. En Albanie, leurs arguments tournent essentiellement autour de la réforme de la justice. Soros est une cible facile pour atteindre des personnes qui se battent contre la corruption et la liberté d’expression. Que vous ayez reçu ou non de l’argent de Soros, si vous n’êtes pas affiliés à l’un des principaux partis politiques, cela suffit à vous faire passer pour un « sorosien ». C’est une chasse aux sorcières organisée par des gens qui ont un immense intérêt à préserver le statu quo. La fondation Soros n’est pas leur principal souci, ils veulent simplement défendre leurs intérêts.

CdB : Le procureur Llalla a récemment accusé l’ambassadeur américain Donald Lu de « chantage typiquement sorosien ». Quelle définition donnez-vous à ce terme ?

A.D. : J’aimerais beaucoup pouvoir l’expliquer, mais je crois que c’est plutôt à Adriatik Llalla qu’il faudrait poser la question ! Bien sûr, en tant que procureur général, il est au cœur du système judiciaire actuel du pays. Il a donc un intérêt à empêcher sa remise en cause et une réforme qui pourrait le contraindre à quitter son poste. En utilisant cet argument, il cherche surtout à détourner l’attention.

CdB : Qui sont les personnes en Albanie qui usent de cette rhétorique anti-Soros ?

A.D. : Je ne veux pas citer de noms en particulier. Ceux qui s’opposent à la fin de l’impunité des juges et des hommes politiques corrompus ne peuvent être que ceux qui font que ce système est massivement désavoué par l’opinion publique. Les ennemis de cette réforme se trouvent dans la classe politique elle-même.

“Les politiciens essaient toujours d’utiliser un ennemi extérieur, ou autre chose, pour ne pas regarder en face les problèmes qu’ils ont eux-mêmes causés.”

CdB : Quel rapport la fondation Soros entretient-elle avec les évolutions du système judiciaire albanais ?

A.D. : Notre fondation a une longue histoire de soutien au secteur judiciaire. Nous nous sommes impliqués dès les débuts de la transition, et nous avons continué à soutenir les réformes des différents gouvernements. Dans le contexte général et la perspective de l’intégration européenne, cette réforme de la justice est apparue comme prioritaire. Il y a eu beaucoup de pressions occidentales afin que l’Albanie, en tant qu’État et pas au nom tel ou tel parti politique, se conforme à certains critères. Le système actuel ne répond pas à l’intérêt général, mais uniquement aux intérêts corporatistes et aux volontés politiques. Bien sûr, il y a de nombreux juges honnêtes et professionnels qui veulent voir le système nettoyé des éléments corrompus car ils souffrent de cette image négative. Je pense que personne ne s’oppose à l’idée qu’un système judiciaire fort, juste et non corrompu est l’une des garanties d’une vraie démocratie.

CdB : La fondation Soros est accusée d’être à l’origine de cette réforme. Qu’en est-il réellement ?

A.D. : Quand on nous a demandé de soutenir le processus de réforme, nous étions conscients de nos propres limites car les décisions sont prises par les élus, au Parlement. Mais toutes nos propositions ont été approuvées par le Parlement. La réforme a d’ailleurs été unanimement approuvée par les 140 députés. Nous sommes en faveur d’un processus non partisan. Les théories qui nous accusent d’avoir influencé la réforme ne sont que manipulations et s’apparentent à la chasse aux sorcières dont j’ai déjà parlé. Le fait que la réforme soit actuellement en stand-by prouve que ces accusations n’ont aucune valeur. Elle nécessite une volonté politique, une volonté de négocier et de faire des compromis. La justice est considérée comme l’un des secteurs les plus corrompus et aucun Albanais ne s’oppose au « nettoyage » du système actuel. Ce que nous voyons actuellement montre le manque de maturité politique de nos dirigeants.

CdB : Les critiques ont particulièrement visé l’actuel gouvernement et surtout certaines personnalités comme Edi Rama et Erjon Veliaj, pointant leurs liens supposés avec la fondation. Ces polémiques peuvent-elles être réduites à une simple confrontation entre socialistes et démocrates ?

A.D. : Elles sont avant tout des tactiques politiques afin de détourner le débat. Soros ne vote pas dans le pays. Le gouvernement est élu par les citoyens albanais. L’Albanie a la tradition de tenir ses élections dans un climat toujours particulièrement agité. À leur approche, les politiciens essayent toujours d’utiliser un ennemi extérieur ou autre chose pour ne pas regarder en face les problèmes qu’ils ont eux-mêmes causés. Cette fois c’est Soros.

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Albanie, la Vjosa, le « cœur bleu de l’Europe » se bat contre les centrales centrales électriques

La Vjosa vue de Tepelene @ LS
La Vjosa vue de Tepelene @ LS

Courrier des Balkans – 15.03.2017 – Article

La Vjosa est l’un des derniers cours d’eau sauvage d’Europe. Plutôt que de protéger cette exceptionnelle richesse naturelle, les autorités albanaises préfèrent exploiter son riche potentiel hydro-électrique. Mais les habitants et les militants écologistes continuent à se battre. Reportage.

« Ce serait comme donner le coup de grâce au village ! » Depuis la place centrale de Kutë, Ramiz Malaj montre les champs fertiles qui se nichent au fond de la vallée. Son regard triste suit les méandres des eaux claires de la Vjosa. Pendant près de trente ans, Ramiz s’est occupé de la coopérative agricole du canton, qui était « un centre régional bien vivant » à l’époque communiste. Depuis 1991, la population a été divisée par deux et le village compte désormais moins de 2000 âmes. À 66 ans, l’ancien maire complète sa maigre pension de retraite en vendant ses services de vétérinaire aux paysans du coin.

En mai 2016, le ministère de l’Énergie et de l’Industrie (MIE) albanais a officialisé l’attribution de la construction du projet Poçem à deux entreprises turques. Avec 50 mètres de haut et 295 millions de m³, la future centrale hydraulique donnerait naissance au plus imposant des 38 barrages actuellement envisagés sur la Vjosa. Il engloutirait aussi 23,5 km² de terres, dont de nombreuses habitations et les champs céréaliers de Kutë. « Ce sont des associations environnementales qui nous ont informés, sinon personne ne nous aurait rien dit ! », fulmine Ramiz. Comme lui, de nombreux villageois se sentent démunis et méprisés au regard de ce projet qui menace de transformer leur environnement à jamais. « Nous n’avons aucune information sur d’éventuelles compensations ni quoi que ce soit ! », s’agace par exemple Beaza, qui travaille au café de la place depuis un demi-siècle. « Les autorités locales elles-mêmes ne sont pas au courant ! ». Pour Beaza, « ce serait un grand malheur de toucher à la Vjosa ». Ici, on sait la richesse que représentent les eaux de la rivière.

Tout pour l’électricité, rien pour la protection de l’environnement

Manifestations, pétitions, poursuites judiciaires… Besjana et Olsi, de l’ONG EcoAlbania, sont en première ligne du combat contre les nombreuses menaces qui visent « l’une des dernières rivières sauvages d’Europe ». Les militants tentent d’unir leurs forces à celles des maires des différentes communes de la vallée de la Vjosa. En effet, de Permet à Selenicë, les élus locaux sont inquiets. Tous s’étranglent devant « l’arrogance du gouvernement », « le manque de transparence », « les conflits d’intérêts qui touchent les diverses concessions ». Avec l’arrivée au pouvoir des sociaux-démocrates en 2013, ils espéraient que serait abandonnée l’idée du « tout-hydroélectrique ».

« C’est pire que sous les démocrates ! », s’indigne pourtant Olsi. « Sous Berisha, le clientélisme et la corruption s’affichaient au grand jour, mais aujourd’hui les autorités ne sont pas transparentes et font même preuve d’arrogance. » La déception des opposants est d’autant plus grande qu’il n’y a encore pas si longtemps le Premier ministre s’affichait à leur côté. « Au printemps 2016, Edi Rama nous a assurés personnellement de son soutien et a publiquement défendu l’idée de faire de la Vjosa un Parc national », raconte Besjana. « Mais c’était peu de temps avant les élections régionales… » Quelques semaines plus tard, le gouvernement approuvait la construction de la centrale hydraulique de Poçem et confiait le chantier à Çinar San.

Au MIE, on explique ce revirement par la nécessité de répondre à la hausse de la demande en électricité dans une Albanie qui n’est plus autosuffisante depuis longtemps. Les dirigeants aimeraient surtout développer le secteur énergétique et profiter de l’exceptionnel potentiel de ses cours d’eau pour faire du pays un leader régional. Dénonçant un « chantage » économique, les opposants refusent que les joyaux naturels comme la Vjosa pâtissent de telles ambitions et pointent plutôt les pertes importantes du réseau actuel, estimées entre 30 et 50 %.

Comme pour la Valbona, ils restent abasourdis par la grossièreté des irrégularités et des manipulations constatées dans le projet Poçem. Au mois de décembre 2016, un groupe international de scientifiques indépendants estimait même que l’étude d’impact environnemental menée par l’entreprise turque chargée du chantier n’était rien d’autre « qu’une farce ». Dans leur courrier adressé aux dirigeants albanais, ces experts montrent par exemple que « 60% du texte n’est qu’un simple copier-coller, mot par mot, d’autres projets ».

« Le cœur bleu de l’Europe »

Après le retrait de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement d’un projet similaire en Macédoine, on reprend espoir dans le camp des opposants aux barrages de la Vjosa. Dans son dernier rapport sur l’élargissement de l’Union rendu public le 17 février, le Parlement européen a ainsi explicitement critiqué la politique hydro-électrique du gouvernement albanais. Reprenant les arguments des scientifiques, les projets de barrage sur la Vjosa et notamment celui de Poçem se trouvent au centre des critiques des eurodéputés. Or, « les dirigeants albanais font très attention à l’image qu’ils renvoient à l’étranger, particulièrement auprès des dirigeants de l’UE », note Besjana. Les militants écologistes l’ont bien compris et leur campagne Sauvez le cœur bleu de l’Europe peut s’enorgueillir d’une impressionnante couverture médiatique. Les eaux de la Vjosa interpellent bien au-delà des frontières albanaises.

Des montagnes du nord de la Grèce à la côte adriatique albanaise, les eaux de la Vjosa et de ses affluents se retrouvent comprimées dans d’étroits canyons, s’étalent sur presque deux kilomètres de large, forment des îles… Ses méandres abritent une biosphère riche et encore méconnue. Des arguments qui auraient séduits d’importants dirigeants européens. Paradoxalement, c’est au moment même où le chantier du barrage Poçem menace à tout moment de commencer que l’idée de créer un Parc national de la rivière sauvage trouve le plus d’écho. Ce statut protégé offrirait de nouvelles perspectives de développement, en misant sur un tourisme réellement respectueux de la nature et des habitants. À Kutë, on croit beaucoup à ce projet. De toute façon, comme l’assure Ramiz, « les habitants sont près à se battre jusqu’au bout ».

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Avec l’accord de la Turquie, l’Europe construit un gazoduc géant

Le chantier du Tap dans le sud-est de l'Albanie @ LS
Le chantier du Tap dans le sud-est de l’Albanie @ LS

Reporterre – 14.03.2017 – Article

Long de 3.500 kilomètres, le «Southern Gas Corridor» doit acheminer le gaz de l’Azerbaïdjan vers l’Union européenne. Soutenue massivement par les institutions européennes et des banques privées, la construction du dernier tronçon, le Trans Adriatic Pipeline (TAP), a commencé en Albanie, sous la responsabilité d’une filiale de Vinci. Brutalement et au mépris de l’environnement.

  • Tirana (Albanie), correspondance

«Sans mes oliviers ni mes vergers, comment vais-je m’en sortir?» L’huile d’olive et l’élevage sont les principales sources de revenus des habitants de la région de Berat, dans le centre de l’Albanie. Autour de cette cité classée au patrimoine de l’Unesco, les collines d’oliviers centenaires font la fierté des habitants. Pour Arjan, le coup est dur. Le Trans Adriatic Pipeline (TAP), il n’en a pas vraiment entendu parler. Il sait simplement que des tuyaux vont être posés dans ses champs, détruisant ses arbres. Près de la frontière grecque, à plus de cent kilomètres de là, Frederik voit lui aussi ses terres menacées. «Nous avons envoyé aux responsables du projet une pétition signée par 120 habitants. Nous voulons défendre nos droits, et ceux des communautés locales. Un projet comme celui-là doit se faire selon des règles et nous devons être respectés.»

Valentina Kabili travaille pour le Comité d’Helsinki albanais. L’été dernier, alors que les travaux débutaient, elle s’est rendue dans 35 villages situés sur le tracé du gazoduc. «La plupart des habitants n’étaient pas informés des différentes phases du chantier. Même les élus locaux ne pouvaient pas dire quand cela allait débuter.» L’association a relayé de nombreuses plaintes des habitants. Dans de nombreux cas, c’est même elle qui a dû les avertir qu’ils devaient abandonner leurs propriétés. Comme en Grèce voisine, certaines familles ont vu du jour au lendemain les tractopelles de Spiecapag, une filiale du groupe Vinci construction, débarquer sur leur terrain sans qu’ils en aient été informés. «Il y a des cas d’expropriations, certains ont vu leurs maisons endommagées par les travaux, explique Valentina. La faiblesse des compensations et la complexité de leur attribution sont également problématiques.» Des irrégularités qui interpellent, alors que les responsables du projet affichent leur souci de transparence et du respect des droits des populations locales.

«Il y a tellement d’incohérences et de contradictions, c’est très politique» 

À chaque vague de froid hivernal, faute de système de chauffage efficace, les écoles albanaises restent fermées. Les 215 kilomètres de tubes qui sont actuellement mis sous terre ne devraient pas permettre de remédier à la situation, car l’Albanie n’est, pour l’instant, qu’un pays de transit du gaz transporté. Le projet fait pourtant consensus auprès des élites politiques et économiques qui ne tiennent pas à ce que de fortes oppositions voient le jour, comme le mouvement italien No TAP, de l’autre côté de l’Adriatique. Le TAP est actuellement le plus gros projet de l’économie albanaise, ses investissements représentent 4% du PIB. Rare voix discordante dans le pays, le député Koço Kokëdhima résume d’un constat sombre ce projet controversé. «Pas 1m3 de gaz ne va profiter aux citoyens, les compagnies sont les seules qui vont tirer profit du TAP.»

Le TAP est le troisième et dernier tronçon d’un gigantesque complexe de gazoducs destiné à acheminer du gaz d’Azerbaïdjan en Europe. Long de plus de 3.500 kilomètres, le coût de ce «Southern Gas Corridor» est évalué à 45 milliards de dollars. Le soutien apporté par les institutions financières européennes est sans précédent. La Banque européenne d’investissement (BEI) comme la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd) devraient verser plus de trois milliards d’euros. Cela en ferait le plus important projet énergétique actuellement chapeauté par l’UE. De nombreuses banques privées sont également de la partie, comme la Société générale. Prenant la suite des 1.850 kilomètres du Tanap turc (Trans-Anatolian Natural Gas Pipeline), le TAP devrait traverser le nord de la Grèce, l’Albanie d’est en ouest, avant de passer sous la mer Adriatique et d’arriver dans la botte italienne. Le gaz y rejoindrait alors les réseaux actuels d’acheminement.

«Il y a tellement d’incohérences et de contradictions, c’est très politique.» Ido Liven travaille pour l’ONG Bankwatch qui analyse les investissements financiers des structures publiques européennes. «Ce projet remet totalement en question les engagements pris concernant la réduction des émissions de CO2, puisqu’il augmenterait la dépendance de l’UE au gaz, une énergie fossile fortement émettrice en méthane.» Ce choix énergétique semble en effet contredire les ambitions affichées en matière de climat et notamment l’objectif de porter la part des énergies renouvelables à 27% en 2030. «La stratégie énergétique de l’Union européenne pour 2050 montre que la demande en gaz naturel ne fera que baisser, poursuit Ido, et ce, dans tous les scénarios envisagés.» Selon des prévisions faites par l’UE elle-même, la chute de la demande devrait être significative dès 2020, année où le gazoduc est censé devenir opérationnel.

Soutien apporté par l’UE au régime autoritaire du président Ilham Aliyev et à la Turquie 

Alors, pourquoi ce soutien en contradiction avec les objectifs et les besoins de l’UE? Les ONG qui surveillent le projet accusent les poids lourds de l’énergie. Après des accords comme celui de la COP21, les géants du pétrole et du gaz s’inquièteraient de la montée des énergies renouvelables et de la perspective de voir fondre leurs profits. La British Petroleum (BP) est, par exemple, la principale entreprise détentrice des champs gaziers azerbaïdjanais de Shah Deniz, avec 28,8% des parts.

Alors que l’UE importe plus de la moitié de son énergie, elle avait initialement présenté ce projet comme un moyen de sécuriser ses sources d’approvisionnement en les diversifiant. L’ombre menaçante du «maître du Kremlin» planait sur les décisions. Ironiquement, malgré ce choix caucasien, la Russie est pourtant loin d’être hors-jeu. Fin janvier, la société gazière russe Gazprom a ainsi déclaré souhaiter utiliser le TAP pour acheminer du gaz russe via un autre gazoduc, le Turkish Stream. La compagnie russe Lukoil est également un acteur clé du projet, puisqu’elle est propriétaire à 10% du champ gazier azerbaïdjanais. Comme le résume Ido, «contrairement aux discours affichés, les participations russes ont toujours fait partie du projet et elles n’ont jamais semblé déplaire aux différents acteurs».

Certains dirigeants de l’UE avaient pointé les méthodes poutiniennes pour justifier un affranchissement du gaz russe. Avec ce choix azerbaïdjanais, les valeurs européennes ne semblent pourtant pas gagner au change. Violation des droits de l’homme et répression de la société civile sont des pratiques courantes dans ce pays classé 162e sur 180 pour la liberté de la presse par Reporters sans frontières. Plusieurs ONG internationales comme la FIDH ou Human Rights Watch se sont alarmées du soutien ainsi apporté par l’UE au régime autoritaire du président Ilham Aliyev. Au vu des récentes évolutions peu démocratiques d’Ankara, les milliards alloués au tronçon turc posent également question. Environnement et démocratie, les deux grands absents de ce projet gazier.

Le reportage original ici.

Albanie Muhamet Trepçi l’artisan qui saisit les émotions des oliviers

La boutique de bois d'olivier de M.Trepçi à Shkodër @ LS
La boutique de bois d’olivier de M.Trepçi à Shkodër @ LS

Courrier des Balkans – 13.03.2017 – Article

Depuis bientôt vingt ans, Muhamet Trepçi ne vit que pour les oliviers. Dans sa petite échoppe de Shkodër, il sculpte patiemment d’étonnants objets à partir de cette essence millénaire. Sa passion, ce sont les « émotions » que ressentent ces arbres et qui se fixent telles des photographies dans son bois. Portrait d’un artisan sensible devenu artiste malgré lui.

« C’était il y a presque vingt ans maintenant. Je regardais des coupes de bois d’olivier et tout d’un coup, il y en a une qui m’a sauté aux yeux. L’oiseau était là, comme saisi en vol, plein de vie et bien réel. » Dans la petite oliveraie de Bardhaj, au pied des montagnes qui entourent Shkodër, Muhamet Trepçi observe respectueusement ces arbres qui lui sont chers. « À ce moment là, je me suis rappelé des discussions que j’avais pu avoir avec des charpentiers : les arbres ressentent les émotions et peuvent parfois les retenir. » En présence de flashs lumineux intenses comme l’éclair, certains arbres immortaliseraient objets ou animaux qui les entourent, telle une photographie.

La situation de ses parents ne lui permettant pas de poursuivre des études, Muhamet intègre à 17 ans l’entreprise nationale de production de bois local. Pendant de nombreuses années, il va ainsi se former à la connaissance des différentes textures et qualités de bois. L’olivier, « un bois fort mais facile à travailler », a toujours occupé une place de choix dans son travail. Plus encore après sa découverte de « l’oiseau ».

“Le hasard et la vie…”

Dans sa petite boutique, non loin du vieux centre de Shkodër, les coupes accrochées aux murs parlent d’elles-mêmes, tels des tableaux naturels. Ici, la tête d’une oie, là, une chèvre endormie ; les images sont troublantes de réalisme. « Bien sûr, il y a des explications scientifiques à tout cela, mais je ne pense pas que les cercles annuels de l’arbre ne se créent sans une certaine réaction émotive à ce qui l’entoure. La vie d’un arbre est marquée par de multiples dynamiques, c’est seulement lors de la coupe que celles-ci s’arrêtent. » Ce surgissement d’un tracé lumineux sur le bois, tel une écriture par la lumière, Muhamet n’est pas le seul à en avoir été frappé.

Les contrastes et l’harmonie des formes que prennent certains tracés ont conduit l’intellectuel Umberto Eco à s’interroger sur « les différences existantes entre la création humaine d’une œuvre d’art et la découverte de ce qui peut s’apparenter à une œuvre d’art ». Une question d’interprétation que Muhamet résume par une formule simple : « Le hasard et la vie ». Un « hasard » qui lui apporte ses plus grandes joies lorsqu’il découvre de nouveaux motifs. Si parfois, il n’apporte aucune modification à ses pièces, il tente pour les autres d’accompagner « la symétrie et les formes pour rester fidèle aux émotions que la nature a inscrite dans le bois ». Un regard artistique qui lui a apporté la consécration en 2007, lorsque ses instantanés de bois ont été exposés au musée Il Vittoriano de Rome lors de la quadriennale d’art contemporain Leonard de Vinci. Une fierté que Muhamet relativise humblement : « Ce n’est pas mon travail qui est important, mais celui de la nature ».

« Il faut bien que les gens comprennent que je ne coupe jamais d’arbre ! Tout le bois que je récupère, ce sont des propriétaires de Shkodër ou d’Ulcinj qui me le donnent. » Source de vie, richesse des peuples méditerranéens, l’olivier peut vivre 2500 ans. Sa symbolique a pris au cours des siècles des formes multiples et l’histoire de l’Albanie peut se lire dans les cercles de ses troncs. « Les pays changent, les dirigeants passent, les enfants naissent et les générations se succèdent, l’olivier est témoin de tout cela », philosophe Muhamet.

“Même pas une dizaine à travers le monde.”

C’est en 1999, alors que le pays est encore secoué par les instabilités que Muhamet voit dans le bois d’olivier une possibilité d’assurer l’avenir de ces trois filles en lançant Eda, son atelier de fabrication. Il prend sous son aile ses deux neveux, Nead et Mirëban, et les forme au travail manuel. Nead est particulièrement fier de travailler le bois d’olivier, symbole de paix. « Des croyants des différentes religions d’Albanie nous commandent des objets. Des chapelets pour des musulmans ou des croix pour les chrétiens, c’est un sentiment très particulier de travailler le bois dans cette optique là », reconnaît-il.

Les coupes artistiques ont la préférence de Muhamet, mais c’est le travail artisanal de bijoux et objets usuels qui fait vivre la petite entreprise familiale. 90% des ventes d’Eda, sont assurées par les voyageurs de passage à Shkodër. L’olivier est l’un des arbres les plus répandus dans tout le pourtour méditerranéen et pourtant, ils ne sont pas nombreux comme Muhamet et ses neveux à travailler son bois. Des productions similaires existent bien, mais elles sont de facture industrielle. Dans le monde artisanal, beaucoup lui préfèrent d’autres essences. Selon Muhamet, ils ne sont « même pas une dizaine à travers le monde. Alors qu’on peut imaginer toutes les belles images inscrites dans tous ces arbres… »

Le reportage original ici (abonnés).

Albanie : l’opposition continue le combat contre Edi Rama sous un chapiteau

Le châpiteau de l'opposition sous les fenêtres du Premier ministre à Tirana @ LS
Le châpiteau de l’opposition sous les fenêtres du Premier ministre à Tirana @ LS

Courrier des Balkans – 23.02.2017 – Article

Après le succès de sa grande manifestation du 18 février, le Parti démocratique fait tout pour maintenir la pression sur le gouvernement social-démocrate. Dans le chapiteau monté à la hâte devant les fenêtres d’Edi Rama, une agora « populaire » d’opposants se rassemble pour dénoncer les dérives de l’Albanie et préparer le terrain en vue des législatives de juin. Reportage.

Galvanisés par leur démonstration de force de samedi 18 février, les opposants au gouvernement d’Edi Rama entendent maintenant maintenir la pression en vue des élections législatives de juin prochain. Installé sur le boulevard des martyrs de la nation, l’artère principale de Tirana, le chapiteau monté dès la fin de la manifestation est devenu un lieu de débats où sont invités à se rencontrer tous les mécontents de la sociale-démocratie au pouvoir depuis 2013. Du matin au soir, ils sont plusieurs centaines à prendre le micro afin d’exprimer leur colère et leurs espoirs, juste sous les fenêtres d’Edi Rama. Les organisateurs prennent soin de cacher tout logo, affiche ou drapeau partisan, pour se présenter comme les tenants d’un mouvement populaire avant tout.

En 2010, les députés du Parti socialiste (PS) avaient fini par opter pour la grève de la faim afin de dénoncer les fraudes électorales qui avaient, selon eux, entachées les élections du printemps 2009, remportées d’une courte tête par le Parti démocratique (PD). À quatre mois des prochaines législatives, le PD fait aujourd’hui le pari d’une autre stratégie médiatique avec comme objectif la mise en place d’un « gouvernement technique ».

Assis sur les bancs de cette « assemblée populaire » très masculine, jeunes et moins jeunes, citoyens modestes et vieux loups du Parti démocratique se côtoient. Les députés de l’opposition ont en effet décidé de reprendre à leur compte les méthodes employées par le PS (qu’ils avaient pourtant vivement dénoncées) : ils boycottent le Parlement et « préfèrent mener la lutte sous le chapiteau ». Pour Taulant, 72 ans, « c’est tout simplement la continuité du combat démocratique ». Chez les plus âgés, on affiche sa fidélité à la formation de droite, en faisant le parallèle avec « la révolution démocratique » du début des années 1990. Pour la première fois depuis l’indépendance, ce n’est plus Sali Berisha qui est à la manœuvre, mais son successeur, Lulzim Basha.

« Dégager ce gouvernement corrompu »

« Rappelons-nous les bateaux surchargés d’Albanais qui partaient à destination de l’Italie », s’exclame Adil Kraja, le directeur de la fondation du Parti démocratique (PD). « Ils fuyaient la pauvreté, le manque d’espoir, la dictature ! Aujourd’hui, regardons les chiffres de nos demandeurs d’asile : 100 000 en Allemagne et en France, ils sont les premiers ! La natalité, elle, a chuté de 30% en un an ! » Le manque de perspectives, voilà ce qui pousse Petrit, la petite quarantaine, à venir sous le chapiteau. « J’ai trois filles et cela fait des mois que je ne trouve pas de travail », se désespère-t-il. Touchés par la misère et la pauvreté, beaucoup se retrouvent dans les slogans contre le gouvernement. « Pourquoi je suis là ? J’ai 31 ans, pas de travail, j’habite chez mes parents et je suis toujours à compter ce que je peux m’acheter », s’agace Ermal, qui arrive d’Elbasan. Le trentenaire espère bien que le mouvement arrivera « à dégager ce gouvernement corrompu ».

Assis tout près du grand écran qui retransmet les débats, Mark, 65 ans, fait le V de la victoire avec ses doigts, un signe qui est largement repris ces jours-ci. Il dit être venu spécialement des montagnes des Mirditë, dans le nord-est du pays, l’une des régions les plus pauvres d’Albanie. « Ma retraite augmente de 3% par an alors que les taxes ont bondi de 30% ! Comment voulez-vous que je m’en sorte ? Plus qu’un parti, c’est la justice qui doit gagner ! » Malgré la volonté affichée des personnes présentes sous le chapiteau, le mouvement ne ressemble pas tout à fait à une mobilisation citoyenne spontanée. « Ce mouvement n’aura pas beaucoup d’effet, sa politisation est trop marquée », assure-d’ailleurs Joyce, une jeune étudiante en journalisme à Tirana.

Ni confiance dans le PS ni confiance dans le PD

Un groupe des jeunesses du PD tente de remotiver les troupes en scandant « Rama dégage ! », mais cela n’a pas l’air de vraiment intéresser Arlind. Le jeune homme de 23 ans préfère plaisanter avec ses amis et écoute les interventions d’une oreille distraite. Comme lui, ils sont nombreux à venir « simplement entendre ce qui se dit, voir ce qu’il se passe » car ils n’ont « rien d’autre à faire ». Il faut dire que la plupart des jeunes, les plus touchés par le marasme socio-économique, ne font pas plus confiance au PD qu’à la coalition sociale-démocrate au pouvoir. Pour Reton, 28 ans, « il faut surtout protester contre ce gouvernement qui gouverne et contrôle les médias grâce à l’argent de la drogue ». Face aux récentes attaques sur la liberté de la presse, beaucoup « ne veulent plus s’informer par la propagande ». Bien conscients de l’enjeu de cette bataille médiatique, les débats du mouvement sont retransmis en direct sur internet.

Acclamés par ses partisans, Lulzim Basha est la vraie star du chapiteau. L’énergique chef du PD se délecte du bain de foule et se prête volontiers aux « échanges démocratiques de l’assemblée populaire ». Saluant « la plus grande manifestation depuis 26 ans », il critique l’Albanie d’Edi Rama, « transformée en un foyer de crimes, de drogues et pauvreté, où, à cause des pressions du gouvernement, justice, Parlement et médias ne fonctionnent pas ».

L’argent du cannabis fait peur

Tandis qu’une demi-tonne de cannabis en provenance d’Albanie était saisie mardi sur la côte italienne, Lulzim Basha s’inquiète : « Les groupes criminels spécialisés dans le trafic de drogues sont devenus plus puissants que l’armée et la police albanaises réunies ». Avant de lancer : « Que vont-ils faire avec l’argent de la drogue ? Ils vont corrompre plus de juges, de procureurs, de policiers et vont soutenir les politiciens qui leur garantiront le statu quo ». Pour lui, la seule solution, c’est « la formation d’un gouvernement technique ». Il se dit aussi « prêt à mener au côté du peuple albanais, une bataille électorale qui ne peut être garantie que par des élections libres et transparentes ».

Le seul constat qui paraît faire consensus dans la société albanaise, c’est le rôle de premier plan que l’argent du cannabis va jouer lors des législatives de juin. Les élus du PD rappellent volontiers les irrégularités relevées par l’OSCE lors des derniers scrutins – que leur parti a pourtant parfois remportés – et redoutent de « nouvelles fraudes massives ».

À son arrivée à Tirana pour une visite de trois jours, le rapporteur du Parlement européen pour l’Albanie, Knut Fleckenstein, a annoncé vouloir s’entretenir avec le chef de l’opposition. Mais « pas pour négocier ». L’élu du SPD allemand a en outre rappelé que le travail des députés devait « se faire dans l’enceinte du Parlement ». De son côté, le gouvernement d’Edi Rama relativise la portée de la mobilisation de l’opposition et se montre très confiant. Pour certains analystes, l’improbable gouvernement technique réclamé par le PD ne serait d’ailleurs qu’un aveu de faiblesse de sa part, comme si l’opposition anticipait déjà sa défaite à venir lors des élections législatives de juin.

Le reportage original ici (abonnés).

Turquie : avec Erdoğan, la scène musicale indépendante sous pression

Manifestation pour le parc de Gezi

Courrier des Balkans – 20.02.2017 – Article

Attentats, coup d’État, répression : en Turquie, la vie culturelle pâtit du climat de peur et de violence. Dans ce contexte, les artistes indépendants voient leur espace de création se réduire à peu de chagrin. Cet hiver, l’exigeant festival berlinois Club Transmediale, rendez-vous incontournable des musiques electroniques d’avant-garde avait convié trois artistes turcs pour témoigner. Reportage.

Depuis le début des années 2000, la Turquie a connu de profonds changements politiques, mais également culturels. Et cela a eu d’importantes répercussions pour les artistes indépendants. À Istanbul, les musiciens ont ainsi vu leur environnement, jusqu’alors ouvert et tolérant, totalement bouleversé. Face à la révolution conservatrice et autoritaire initiée par Recep Tayyip Erdoğan et son parti de la Justice et du développement (AKP), la création devient chaque jour plus compliquée pour les scènes musicales indépendantes.

Djette et productrice connue sous le nom de Queen of Eklektik BerlinIstan, Ipek Ipekçioğlu partage son temps entre Istanbul et Berlin. Avec ses projets très engagés, elle s’est forgée une solide réputation sur les scènes nocturnes du monde entier. Elle a initié de nombreuses collaborations artistiques turco-germaniques, mais aujourd’hui la situation politique en Turquie l’inquiète. « Il n’est plus possible d’envisager des projets à long terme, les partenaires et sponsors habituels se désengagent ou sont eux-même confrontés à toute une série de problèmes », explique-t-elle.« Le sentiment d’insécurité général est très fort. »

« Même les hipsters ne viennent plus ! »

Barış Bilenser est journaliste à Zero Istanbul, le magazine culturel le plus lu de la métropole turque. Ce trentenaire dynamique a aussi lancé en 2009 l’agence Istanbul, qui s’est rapidement imposée comme l’un des fers de lance de la culture underground stambouliote en investissant des friches et en programmant les artistes d’avant-garde. « Un festival comme le CTM de Berlin dispose de nombreux financements publics malgré sa dimension très expérimentale. En Turquie, une telle initiative est inenvisageable : nous n’avons aucun soutien de l’État ! Avant, beaucoup d’évènements se finançaient grâce au sponsoring de marques d’alcools. Leur interdiction a porté un coup très dur à la vie nocturne. La moitié du budget de mon magazine était payée par ces publicités… »

Attentats, coup d’État, pressions, la situation tendue en Turquie ne favorise pas vraiment les pratiques artistiques. « La peur a gagné le public », constate Barış Bilenser. « Les gens se sentent plus rassurés dans des lieux, forcément plus commerciaux, qui font appel à des services de sécurité professionnels. » « Les hipsters ne viennent plus ! », résume ironiquement le DJ Barış K. Ce vétéran de la scène électronique d’Istanbul s’est spécialisé dans les édits et remixes de rock psyché et de disco turcs des années 1960-70-80. Depuis 1996, il s’occupe du Godet, l’un des clubs les plus réputés de la ville. Si la disparition des touristes n’aide pas, les organisateurs d’événements musicaux font également face à d’autres difficultés.

« Les problèmes pour obtenir les visas d’artistes sont nombreux. Les procédures sont devenues très compliquées avec toujours de nouveaux documents à fournir », s’agace Ipek. « À cause de ce qu’il se passe en ce moment, certains Djs étrangers ont même préféré annuler leur venue tandis que certains sponsors se sont retirés », renchérit Barış K. Cette fermeture progressive de la Turquie redessine peu à peu les contours de la scène musicale d’Istanbul. « On se dirige vers une ’monoculture ottomane’ », se désole Ipek. « Les théâtres les plus progressifs ont par exemple été fermés. »

La scène locale tente de résister

Dans ce contexte difficile, de nombreux artistes turcs cherchent à partir à l’étranger. « J’ai beaucoup d’amis artistes qui quittent Istanbul, surtout ceux liés au mouvement LGBT », raconte Ipek. « Berlin est une destination prisée, mais c’est compliqué d’obtenir le visa. Une fois sur place, ce n’est pas facile non plus. Certains sont obligés d’intégrer des mélodies turques à leurs créations pour obtenir des dates alors que ce n’est pas la musique qu’ils font… »

À l’inverse, pour Barış Bilenser, la répression des autorités islamo-conservatrices a paradoxalement eu un effet positif : celui de faire émerger de nouvelles énergies créatives à Istanbul. « Les gens se concentrent sur la scène locale. Les artistes turcs obtiennent plus d’attention. Beaucoup de nouveaux labels et de compositeurs contemporains très intéressants ont ainsi émergé. » Cela n’empêche pas non plus de multiplier les échanges internationaux. « Avec Zero, nous réfléchissons par exemple à établir des équipes dans des villes étrangères comme Berlin. »

Ce recentrage de la scène musicale ne concerne pas que les artistes. La place Taksim, trop souvent cible des attaques ces dernières années, voit un à un ces clubs quitter le quartier et s’implanter un peu partout dans la ville. Barış K y voit là aussi « un effet positif, avec une relocalisation des lieux culturels dans les quartiers des différents acteurs. Cette évolution en pousse également beaucoup à se lancer dans de nouveaux projets ». Néanmoins, réussir à tenir à flot un lieu culturel exigeant et original semble de plus en plus une gageure faute de moyens. « Mon club est au bord de la faillite mais cela ne nous empêchera pas de continuer ! », plaisante le Dj.

Les « murs de Berlin » de la Turquie d’aujourd’hui

« La politique a toujours occupé une place importante dans les discussions quotidiennes en Turquie et nous avons vécu tant de coups d’États qu’ils font partie de la vie du pays », ironise Ipek. La liberté d’expression n’a jamais réellement existé en Turquie, les propos trop critiques ont toujours été sévèrement réprimés. » Pour Barış K, la situation actuelle en Turquie serait liée aux « cent ans de colonialisme » vécus par le pays au XXème siècle.

« Les Occidentaux ont imposé un modèle jacobin qui n’était soutenu que par une petite élite stambouliote. Ce qui se passe en ce moment, c’est comme un grand retour de bâton », assure-t-il. Le Dj déplore les « murs de Berlin » qui fissurent la Turquie et ses différentes communautés. Les profondes fractures de la société turque l’inquiète. « Ma mère qui était pourtant très à gauche s’est fait tatouer Atatürk dans le cou… Alors qu’elle m’a toujours reproché les miens ! », ajoute Ipek. « Pour moi, cela montre bien les divisions actuelles du pays. »

Le reportage original ici (abonnés).

Albanie : ces éditeurs indépendants qui se battent pour la diffusion du livre et de la littérature

Les éditeurs Ataol Kaso et Arlind Novi, fondateurs de Pika pa Siperfaqe @ LS
Les éditeurs Ataol Kaso et Arlind Novi, fondateurs de Pika pa Siperfaqe @ LS

Courrier des Balkans – 12.02.2017 – Article

Quelle place pour les livres et la littérature dans l’Albanie contemporaine ? Après des décennies d’isolement et les terribles années de la transition, deux jeunes éditeurs indépendants de Tirana se battent pour enrichir la langue albanaise de chef-d’œuvres encore méconnus dans le pays. Rencontre avec Ataol Kaso et Arlind Novi.

Le Courrier des Balkans (C.d.B.) : Pouvez-vous nous raconter un peu les débuts de la maison d’édition Pika pa Sipërfaqe ? Et nous expliquer ce nom si mystérieux (littéralement « Le point sans surface ») ?

Ataol Kaso (A.K.) : Nous avons fait connaissance en 2008. Je venais alors acheter des livres au café-librairie E pershtatshme, où Arlind travaillait. Quand la boutique a fait faillite, en 2008, nous l’avons reprise. Cette même année, j’avais traduit Abattoir 5 de Kurt Vonnegut et Arlind avait fait les corrections. Nous avions beaucoup de difficultés à publier le livre, nous n’obtenions que des réponses évasives. Nous avons donc décidé de le publier nous mêmes et cela a donné naissance à Pika pa Sipërfaqe. Nous n’avions à l’époque aucune idée précise de ce que le projet pouvait devenir, nous voulions simplement éditer deux ou trois livres. Le nom de la maison vient d’un ouvrage sur la création de l’univers que lisait à l’époque un ami. Certains cosmologues expliquent ainsi, qu’avant le big-bang, toute la matière de l’univers était concentré en un seul point, si petit qu’il n’avait pas de surface.

C.d.B. : Vous publiez essentiellement des auteurs occidentaux et notamment beaucoup de francophones…

Arlind Novi (A.N.) : Il y a une longue tradition de la francophonie en Albanie, surtout héritée du communisme. Durant cette période, beaucoup d’écrivains français ont été traduits, Balzac, Hugo, Stendhal, etc. Il y a beaucoup d’auteurs français de qualité. Mais l’origine des écrivains n’est pas un critère de sélection. Nos choix de traductions sont surtout le résultat de nos lectures. Nos discussions et échanges avec les lecteurs ou les universitaires nous guident également. Au début, nous nous concentrions sur la littérature, mais nous nous sommes aperçus que que le plupart des philosophes n’avaient pas été traduits en albanais. Un livre a particulièrement compté pour nous : Les testaments trahis de Milan Kundera. C’est un recueil dans lequel il mentionne beaucoup d’écrivains, de philosophes et de musiciens.

A.K. : Kundera a été une vraie porte d’entrée car beaucoup des auteurs dont il parle étaient totalement inconnus en Albanie ! Nous avons publié beaucoup d’auteurs occidentaux car, au début, nous nous intéressions aux écrivains que nous connaissions et nous avions des collaborateurs en France et en Angleterre. C’est donc en raison de la langue que nous n’avons pas publié beaucoup de livres d’autres régions. La vieille relation albanaise avec l’Orient s’est malheureusement perdue. Nous lisons les auteurs turcs en anglais.

“Il y avait des gens très différents parmi tous ces éditeurs.”

C.d.B. : L’isolement de la période communiste a fermé le pays à nombres d’auteurs et de courants de pensées. Comment regardez-vous l’histoire de l’édition en Albanie ?

A.N. : Avant le communisme, il y avait peu de maisons d’édition, à peine 5 000 livres avaient été publiés. Avec l’instauration du monopole d’État, la censure a frappé tout ce que le régime considérait comme décadent, bourgeois et contraire à la ligne du marxisme-léninisme. Les œuvres étrangères étaient massivement interdites. Très peu de classiques modernes ont été traduits. Certains l’avaient été mais n’ont pas été publiés, comme Dostoïevski ou Camus. Malgré la censure, certains livres circulaient secrètement grâce à des éditions kosovares et les gens avaient connaissance de quelques noms. Après l’effondrement du régime et la disparition des éditions d’État, le nombre d’éditeurs privés a explosé. Beaucoup voulaient combler ce manque.

C.d.B. : Malgré la grande instabilité politique de l’époque, le public était donc demandeur de littérature ?

A.K. : Bien sûr, il faut savoir que, sous le régime, les gens lisaient beaucoup. Durant la décennie 1990, les gens avaient soif de littérature étrangère. Imaginez, Kafka n’a été publié qu’en 1992 en Albanie !

A.N. : Dans les années 1990, les programmes scolaires et universitaires albanais se sont adaptés et beaucoup d’auteurs majeurs de la littérature y ont pris leur place. Cela ne concernait pas seulement la littérature mais toutes les filières ! Il y a encore beaucoup à faire, mais nous avons déjà beaucoup progressé.

A.K. : Nous aurions eu besoin de mettre en place des traductions systématiques, ce qui n’a pas été fait. Les publications se sont faites comme chez nous, au hasard des lectures et des rencontres. Il faut se représenter quarante ou cinquante éditeurs qui se lancent dans le métier à peu près en même temps !

A.N. : Il y avait d’ailleurs des gens très différents. Certains avaient travaillé dans les éditions d’État, notamment des traducteurs qui ont ouvert leurs maisons d’édition. Il y avait ceux qui voyaient les livres comme un moyen de se faire de l’argent. Puis il y avait les hommes politiques, parce que, dans l’Albanie des années 1990, les maisons d’édition étaient perçus comme d’importants vecteurs d’influence.

C.d.B. : Le pays a beaucoup changé depuis cette époque. Quel regard portez-vous sur vos confrères aujourd’hui ? Qu’est-ce qui vous différencie d’eux ?

A.K. : La différence principale, c’est que nous lisons ! Et de façon constante. Ce sont nos lectures qui nous ont amenés au métier. Notre approche est différente car, dès le début, nous avons choisi des ouvrages fondamentaux. En accord avec notre traducteur, nous avons ainsi édité L’Éthique de Spinoza. Beaucoup de ceux qui travaillaient pour l’État ont simplement réédité des traductions qui existaient déjà. Rapidement, ils se sont mis à publier des navets car ils n’ont pas de véritable vision éditoriale.

A.N. : Beaucoup d’éditeurs n’existent que pour promouvoir les intérêts de leur propriétaire. Leurs connaissances littéraires sont limitées. Nous, nous aimons partager nos lectures et en discuter. Il n’y a que deux ou trois maisons d’édition qui ont cette approche, et elles traduisent Jacques Rancière ou Alain Badiou, des auteurs que les autres ne connaissent pas.

“Quand une librairie a des bons livres dans ses rayons, c’est souvent une simple coïncidence !”

C.d.B. : Vous considérez les années 2000 comme un tournant pour l’édition en Albanie. Pourtant, lors du dernier Salon du Livre, en novembre, une foule compacte se pressait aux stands. Les gens semblent encore avoir un intérêt profond pour la littérature.

A.K. : Les chiffres officiels ne sont pas très précis. Mais au cours des dix dernières années, le nombre de publications a explosé et l’offre stimule la demande. Mais seule une minorités de ces publications sont ce que nous appelons des œuvres fondamentales. L’essentiel des livres présentés au salon sont commerciaux.

C.d.B. : Mais les lecteurs albanais sont-ils demandeurs de ces ouvrages « fondamentaux » ?

A.K. : La curiosité intellectuelle est une chose qui se construit. Le public est là, mais la progression du savoir prend du temps. Un lecteur qui découvre Kundera va vouloir lire les auteurs dont il parle, et ainsi de suite.

C.d.B. : Vous vous intéressez beaucoup aux auteurs classiques. La littérature contemporaine vous intéresse-t-elle moins ?

A.N. : Non, nous nous y intéressons aussi beaucoup. Mais nous nous concentrons sur quelques ouvrages importants. Par exemple, quelques titres de Roberto Bolaño étaient déjà traduits en albanais. Nous avons donc décidé de publier 2666, qui nous semble son ouvrage le plus important.

C.d.B. : Et les auteurs albanais ?

A.K. : Nous en avons peu publiés car depuis la chute du communisme, il y a eu une telle multitude de publications que le marché a très vite été saturé. Il est très facile de publier un livre en Albanie, beaucoup d’auteurs payent l’édition de leur poche et certains éditeurs se sont enrichis comme ça… La sélection des auteurs albanais doit être particulièrement stricte.

A.N. : Nous avons publié trois poètes et trois romanciers mais également beaucoup d’ouvrages d’universitaires, de philosophie, d’histoire, de sociologie ou d’anthropologie. Tous ces auteurs ont des approches originales et enrichissent les débats essentiels qui agitent la société albanaise. Par exemple, le travail d’Enris Sulstarova sur l’orientalisme et le nationalisme albanais. Il est nécessaire de porter un nouveau regard sur l’histoire du peuple albanais, qui a été fabriquée par le régime communiste.

C.d.B. : Un peu partout, l’édition est en difficulté. Y-a-t-il des problèmes spécifiques pour diriger une maison indépendante en Albanie ?

A.K. : Nos difficultés sont globalement les même que celles des éditeurs européens mais nous avons effectivement quelques problèmes particuliers. Notre marché est très réduit. La distribution ne fonctionne pas bien, elle est encore basée sur un système obsolète. Les distributeurs ne sont que de simples points de rencontres entre éditeurs et vendeurs et ces derniers peuvent refuser les livres que nous leur proposons.

A.N. : À la chute du communisme, toutes les librairies d’État ont fermé. Certaines personnes, qui vendaient par exemple des livres scolaires, se sont mis à ouvrir des librairies mais ne savaient pas comment les gérer. Le nouveau système ne fonctionnait pas. Encore aujourd’hui, quand une librairie a de bons livres dans ses rayons, c’est souvent une simple coïncidence. C’est peut-être que le propriétaire était un bon lecteur. Le système favorise de toute façon les grands éditeurs et l’aide de l’État au livre est quasi-inexistante.

C.d.B. : L’arrivée de l’actuel gouvernement, connu pour ses affinités avec le monde de la culture, a-t-elle améliorée la situation du livre ?

A.K. : Très peu. Il est vrai que l’actuel gouvernement porte plus d’attention à la culture en général. La ministre de la Culture vient du monde des lettres, le Premier ministre est plasticien. Mais dans les faits, rien n’a réellement changé, ils utilisent la culture a des fins politiques.

C.d.B. : Comment envisagez-vous votre avenir ?

A.K. : On a du mal à être très optimistes. On a eu pas mal de problèmes avec notre ancien café-librairie, ce qui arrive souvent dans les Balkans où tout reste imprévisible. Nous pensons quand même à rouvrir une petite librairie. C’est au prix de grands sacrifices que nous arrivons à tenir. Notre indépendance nous coûte beaucoup. Il faut être déterminé et ne pas commencer à rentrer dans des calculs financiers, car il n’y aurait aucune raison de faire ce travail. Mais la dernière chose que nous voulons serait de passer pour des romantiques ou des idéalistes.

A.N. : Nous ne nous plaignons pas, il y a tant de problèmes en Albanie, nos difficultés n’ont rien d’exceptionnelles.

L’entretien original ici (abonnés).

Albanie : Edi Rama étouffe lentement le journalisme indépendant

"Les journalistes ne sont pas des charlatans", manifestation à Tirana @ LS
« Les journalistes ne sont pas des charlatans », manifestation à Tirana @ LS

Courrier des Balkans – 20.01.2017 – Article

Journalistes licenciés, émissions interdites, tentatives de limitation du droit à l’information. En Albanie, la liberté de la presse est de plus en plus remise en cause par le gouvernement social-démocrate. Mardi, les journalistes albanais manifestaient pour dénoncer les pressions politiques et économiques sur les médias. En cause : la collusion du pouvoir avec les principaux affairistes du pays. Reportage.

« Démocratie en danger », « Les médias ne sont pas des officines », « AMA [Autorité des médias audiovisuels – NdA] dégage ! »… Massée devant la mairie de Tirana, une centaine de personnes essaient de faire entendre leur voix et leur colère. Il y a quelques jours, des journalistes en vue du journal Mapo et de la chaîne de télévision ABC, réputée proche de l’opposition, ont annoncé qu’ils ne renouvelaient pas leurs contrats. Signe de l’affaiblissement du pluralisme médiatique, ces départs ne sont pas des faits isolés. Ils s’inscrivent dans la continuité d’événements inquiétants : à quelques mois des élections législatives, un vent mauvais souffle sur la presse albanaise.

Carton rouge en main, Nertila Marku est l’une des organisatrices du rassemblement. Celle qui se présente comme une activiste fustige les médias qui « n’invitent dans leurs émissions que des pseudo-analystes qui ne cessent de vanter les succès du gouvernement car ils travaillent avec ces mêmes politiciens ! Il n’accueillent jamais de véritables experts qui pourraient expliquer les enjeux politiques ou sociaux du pays. Nous avons besoin de vérité et ne voulons plus de ces mensonges maintes fois répétés. »

« Edi Rama et Erion Veliaj sont les véritables directeurs de l’information »

En Albanie, les chaînes d’info en continu sont nombreuses et se sont imposées ces dernières années comme des instruments essentiels de la vie politique. Dans les cafés, les restaurants, les commerces, elles sont omniprésentes et très regardées. Mais dans ce flot incessant d’images et de sujets, difficile de trouver des voix objectives et non partisanes. La grande majorité des médias privés sont en effet la propriété d’affairistes influents. Et ces derniers temps, beaucoup s’inquiètent de la proximité nouvelle de ces « oligarques » avec les dirigeants actuels. Nerita, qui militait déjà contre le précédent gouvernement, en est certaine : « C’est pire qu’à l’époque de Berisha. Ce qui n’était qu’une bactérie et devenu un véritable virus. Nous devons nous y opposer ! »

Le pouvoir socialiste aurait-il des raisons de se méfier du travail des journalistes ? Depuis la fin de l’année 2015, force est de constater qu’il a lancé un véritable assaut législatif pour « mieux encadrer » la liberté d’expression et d’information : criminalisation des propos diffamatoires envers les fonctionnaires, lourdes sanctions pour l’auteur comme pour l’hébergeur de certains commentaires en ligne, sanctions pour les journalistes d’investigation pour « influence indue », sites d’infos soumis à une autorisation obligatoire, etc. Toutes ces mesures n’ont jamais vraiment abouti à cause des critiques qu’elles soulevaient. Face à ce relatif échec législatif, le gouvernement social-démocrate se tourne désormais vers d’autres moyens en usant de son influence auprès des différents propriétaires de chaînes.

Engagé de longue date auprès des mouvements sociaux albanais, Sazan Guri explique : « Le Premier ministre et le maire de Tirana interviennent régulièrement dans le fonctionnement des médias. Dernièrement, ils ont clairement fait pression sur l’AMA afin que des journalistes perdent leur postes. Ils influent directement sur le contenu et l’organisation des émissions ». Non loin de là, devant les portes de l’AMA, Aulon Kalaja mobilise la foule. Journaliste pour une chaîne de télévision privée, il est particulièrement remonté. « Depuis 2013, une vingtaine d’émissions et plusieurs chaînes ont été supprimées, et de nombreux journalistes, reconnus et respectés pour leur professionnalisme, ont perdu leur emploi. Nous ne voulons pas que d’autres connaissent bientôt le même sort. » Pour Aulon, la démocratie albanaise est en danger car « deux des principaux directeurs de l’information dans le pays se nomment en fait Edi Rama et Erion Veliaj », respectivement Premier ministre albanais et maire de Tirana.

« L’information libre n’est plus qu’une illusion »

ici

Plus que la censure elle-même, c’est la montée de l’autocensure qui inquiète. Alors que les principaux médias fonctionnaient jusque-là selon une division claire entre « une petite élite de journalistes vedettes et une majorité de journalistes corvéables à merci », beaucoup se muent désormais « en serviteurs des serviteurs ». Mettant de côté leur éthique professionnelle, ils sont obligés de se mettre au diapason des intérêts des dirigeants et propriétaires des chaînes de télévision. « La liberté d’expression est en train de mourir en Albanie », constate amèrement Sazan Guri.

Victimes de cette autocensure galopante et de leur mise en concurrence, nombre de journalistes se sentent aujourd’hui démunis. Sur la dizaine de procès que certains ont intenté pour licenciement abusif, très peu ont abouti. Face à des ténors du barreau et au manque de preuves disponibles, ils ne font pas le poids. Il existe bien des associations de journalistes, mais les manifestants estiment qu’elles ont perdu toute crédibilité. Plus corporatistes que réellement protectrices des libertés d’information et d’expression, elles ne feraient que défendre les emplois de quelques-uns. Aulon Kalaja dénonce même « des conflits d’intérêts évidents » dans le fonctionnement de la principale association où « le frère de la directrice est l’un des responsables de la police nationale ». Depuis quatre ans, cette association ne s’est exprimée sur aucun problème de censure.

Les organisateurs de la manifestation réfléchissent à de nouveaux moyens de préserver le pluralisme et la liberté des journalistes. Une association contre la censure devrait voir le jour. Sera-t-elle en mesure de s’opposer aux pressions politiques des oligarques albanais ? À juger du fossé qui les séparent aujourd’hui des manifestants, il semble bien loin le temps où Edi Rama et Erion Veiaj militaient, à l’unisson avec la société civile, pour une société plus transparente et démocratique.

Le reportage original ici (abonnés).