Albanie : les « eaux miraculeuses » des thermes d’Elbasan

La station thermale près d'Elbasan @ LS
La station thermale près d’Elbasan @ LS

Courrier des Balkans – 15.10.2017 – Article

Connus depuis les Romains, les thermes d’Elbasan sont de nouveau à la mode. Leurs vertus thérapeutiques attirent les curistes de tout le monde albanais. Chaque automne, la vallée de Tregan s’anime quelques semaines durant autour de ces eaux miraculeuses. Reportage.

Une fois passée l’agitation du bazar d’Elbasan, la route fraîchement rénovée traverse le Shkumbin et longe les belles montagnes de Shpat. Quelques kilomètres plus loin, le petit panneau « Llixhat » signale qu’il faut tourner à gauche. Mais l’on pourrait tout aussi bien se fier à son odorat. Avec ses émanations de soufre, le ruisseau aux eaux troubles qui coule en parallèle de la route plonge déjà les visiteurs dans le bain. En ce début d’automne, c’est la haute saison touristique dans la petite vallée boisée de Tregan. Sur la principale artère du village des sources, les autocars en provenance du Kosovo, de Pristina ou Prizren, défilent sans discontinuer.

À leur sortie, les passagers ont à peine le temps de se dégourdir les jambes qu’ils sont déjà assaillis par les rabatteurs : « Hôtel ! Hôtel ! ». Il faut dire que la saison des cures est courte, ceinturée par les journées chaudes de l’été et les nuits froides de l’hiver. Le temps est donc compté et les habitants emmènent presque de force les visiteurs quelque peu déboussolés par leur empressement. Ces dernières années, les sources d’Elbasan connaissent un succès grandissant. Elles sont même devenues l’une des offres de choix des agences de voyages kosovares. « Au Kosovo, il n’y a plus de sources naturelles comme celles-ci », explique Agim, qui vient ici pour la deuxième fois. « Et les cures coûtent bien plus cher ! »

Des thermes salvateurs

S’il y a bien quelques exceptions, la grande majorité des curistes d’Elbasan sont des Albanais. Qu’ils viennent de Macédoine, du Kosovo ou d’Albanie, tous ont entendu parler des miracles thérapeutiques de ces sources. « Les infrastructures sont encore trop sommaires pour un public occidental », confie avec modestie Agron, manager du Park Nosi. Première bâtisse en vue à l’entrée du village, cet hôtel défend jalousement son authenticité et son accès direct à l’une des sources les plus préservées de la zone. Construit sur les plans d’un architecte autrichien, l’établissement a ouvert en 1932. Après presque un demi-siècle de gestion étatique, la famille Nosi en a récupéré la propriété après la chute du régime communiste.

Les sources qui attirent les foules jaillissent à une douzaine de kilomètres sous terre. Au temps des Romains, on venait déjà profiter des bienfaits de cette eau chaude naturelle de près de 60°C. « Calcium, magnésium, chlore, hydrogène, oxygène, nos sources contiennent une grande diversité d’éléments chimiques qui permettent d’avoir un corps en pleine santé et de combattre toutes sortes de maladies. » Agron vante les mérites des eaux du Park Nosi, sous le contrôle de son personnel médical. Cet ancien militaire est intarissable quand il s’agit d’évoquer l’histoire et les mérites des thermes d’Elbasan.

En pleine saison, c’est la cohue autour des bains. Tous les matins, 200 personnes attendent leur tour, plus ou moins patiemment. Un succès qui donne parfois au personnel du Park Nosi des sueurs froides, surtout quand d’un coup l’eau ne remplit plus les baignoires…

Complet veston impeccable et grosses lunettes de soleil, Erjon profite des douceurs automnales sur l’un des rares bancs solides du parc. « Je viens ici chaque année pour soigner mes rhumatismes et me préparer à l’hiver », raconte l’octogénaire, qui habite Tepelenë. Comme en témoignent ses bancs, le Park Nosi semble figé dans le temps. Dans la file d’attente qui s’allonge devant les salles d’eau, on regarde avec nostalgie les canalisations usées et la façade latérale décrépie. Certains se souviennent du prestige passé de l’établissement, au temps où il accueillait dirigeants et célébrités d’Albanie.

« Nous sommes là seulement pour deux semaines. Après, on rentre à Fier. Pour nous aussi, c’est une sorte de cure ! », plaisante Alma devant son stand de vêtements traditionnels tricotés à la main. Comme elle, des gens de toute la région viennent vendre leurs produits – serviettes de bain, fruits et légumes, etc. – dans le petit bazar qui anime le village pendant la saison des cures. La population de Tregan est alors multipliée par douze : de 400 âmes le reste de l’année, elle passe à 5000.

Près du petit canal où coule l’eau soufrée, Arber gère ses patients, Ray Ban sur le nez. « Le bain de pied, c’est 100 leks. Le sauna, c’est là-bas, dans la cabane ! » Pour alimenter sa petite station thermale artisanale, le jeune homme montre l’un des tuyaux qui se perd parmi une dizaine d’autres. L’endroit a des allures de cour des miracles. « Il y a des gens âgés et malades qui viennent de loin et qui sont prêts à dormir à même le sol », raconte Arber. Les prix relativement bas des établissements de Tregan permettent aux plus modestes d’avoir accès aux cures. Superstitions ou prescriptions médicales, le caractère miraculeux des eaux thermales ne semble pas faire de doute, ici. Comme l’annoncent certains établissements, elles permettent de « combattre les méfaits de l’âge et notamment la baisse de l’activité sexuelle ». Une promesse qui attire de nombreux couples.

Face à l’affluence, aujourd’hui chaque maison du village ou presque propose ses propres séjours thérapeutiques. En l’absence de réel encadrement médical et de normes hygiéniques contraignantes, ce développement touristique assez chaotique vire parfois au cauchemar. « Il y a de vrais têtes de mules qui ne respectent pas du tout les consignes », se désole l’un des médecins du village. « Ils plongent parfois directement leur tête dans l’eau ou ne mentionnent pas leurs problèmes de santé. » Des comportements qui peuvent les mener directement aux urgences d’Elbasan.

L’eau des sources arrivant d’un jet puissant dans les baignoires, des surprises sont parfois au rendez-vous. Certains patients se retrouvent ainsi avec de beaux diamants dans leurs bains. Des anecdotes qui animent les conversations de l’un des lieux les plus courus des sources, chez « le Français ».

Depuis deux ans, Jean-Pierre et sa femme Nora, s’affairent autour de leur hôtel-restaurant, la Table gourmande. Curistes ou non, les gens s’assoient avec plaisir dans leur petit coin de forêt aménagé. C’est dans ce lieu unique en Albanie, que le couple s’est lancé le défi d’amener les Albanais à la cuisine française. « Nous n’avons pas le temps d’aller au bains, mais depuis qu’on est là, nos douleurs au dos sont beaucoup moins présentes », lance Jean-Pierre avant d’enfiler son tablier. Sur la promenade en contrebas, ce ne sont pas les dizaines de curistes tout juste sortis de leur bain quotidien qui diront le contraire.

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Skanderbeg est-il toujours le symbole de l’unité albanaise ?

Peinture murale dans le quartier albanais de Skopje @ LS
Peinture murale dans le quartier albanais de Skopje @ LS

Courrier des Balkans – 04.10.2017 – Article

Ces dernières semaines, une vive polémique a agité l’Albanie autour de la figure de Gjergj Kastrioti Skanderbeg, héros national, symbole de la lutte contre les Ottomans. Musulmans et chrétiens, intellectuels et simples citoyens, tout le pays s’est écharpé, multipliant les approximations et les relectures historiques. La virulence du débat témoigne des divisions qui traversent l’Albanie.

Le 1er septembre, des milliers de musulmans se sont rassemblés dans le centre de Tirana afin de célébrer Kurban Bajram (Aïd el-Kebir), la fête du sacrifice, qui marque la fin du hajj. Pour la première fois depuis des années, les fidèles ont pu pratiquer la prière de la plus importante des célébrations musulmanes dans un espace non restreint, la Communauté islamique d’Albanie ayant obtenu l’autorisation de la municipalité de communier sur la toute nouvelle place Skanderbeg.

Mais la fête a rapidement tourné à la polémique sur les réseaux sociaux et dans les médias albanais. En cause, des images – prises d’un angle précis de la place -, qui laissaient entendre que les écrans géants cachaient la statue du héros national, Gjergj Kastrioti Skanderbeg (1405-1468). S’emparant instantanément de ces clichés accusateurs, de nombreux commentateurs se sont déchaînés. Jugeant cela « honteux » et même « antipatriotique », ils appelaient à des sanctions.

D’autres images de la cérémonie, facilement disponibles, montraient bien que la statue n’avait nullement été dissimulée. Le grand mufti de Tirana s’empressait d’ailleurs de rassurer « ses frères catholiques et orthodoxes » : « Les musulmans n’ont nullement l’intention d’offenser Skanderbeg [qui est] le héros national des Albanais ».

Mais qui était donc vraiment Skanderbeg ?

Le mal était pourtant fait et le débat autour de la principale figure de l’identité albanaise, mise en avant par les intellectuels de la Rilindja Kombëtare, la « Renaissance Nationale » pro-indépendance (1870-1912), encouragée par les occupants austro-hongrois et italiens puis forgée et constitutionnalisée sous le communisme, a agité tout le pays. Historiens, éditorialistes ou représentants religieux, chacun y est allé de sa version historique et de ses explications sur l’héritage de ce seigneur du XVe siècle, devenu le symbole de la résistance albanaise à l’Empire ottoman. Faite d’approximations historiques et de propos vindicatifs, cette controverse témoigne aussi des oppositions au sein de la communauté musulmane albanaise au sujet de Skanderbeg.

Les propos tranchants d’Armand Aliu, l’imam de l’une des principales mosquées de Tirana, n’ont pas manqué de jeter de l’huile sur le feu. Qualifiant Skanderbeg de « mercenaire » et « d’hérétique qui a lutté pour l’or », il a expliqué que ce « héros sectaire » des chrétiens, « ennemi des musulmans » ne pouvait être « un symbole du mythe de la tolérance et de l’harmonie religieuse » dont se targue l’Albanie contemporaine. Avant d’accuser « des anti-nationalistes du loby greco-catholique », d’être à l’origine de la polémique.

Dénonçant d’opportunistes relectures historiques, l’académicien et ancien diplomate Pellumb Xhufi a laborieusement tenté d’expliquer que Skanderbeg était un personnage complexe, qui avait changé de foi à plusieurs reprises au cours de son existence. « Skanderbeg n’était pas un chevalier du christianisme. Il n’était pas non plus un bourreau des musulmans lorsqu’il est venu pour déclencher le soulèvement, car à l’époque, il n’y avait pas de musulmans en Albanie. La population était majoritairement chrétienne. »

La revanche des catholiques ?

Pour l’historien Olsi Jazexhi, c’est l’utilisation post-communiste de la figure de Skanderbeg qui pose problème. Elle s’apparente, selon lui, à une revanche des catholiques sur la répression du régime d’Enver Hoxha contre les pratiques religieuses. « Pour beaucoup de musulmans albanais, Skanderbeg, le héros national imaginé par Naïm et Sami [Frashëri], a été transformé en héros de la croix et du Pape. » Un « Skanderbeg anti-musulman […] avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête pour convertir à ’la religion des anciens’ selon la formule d’Ismail Kadaré et de ses amis ».

Afin de préserver la coexistence et la tolérance interreligieuse, dans une Albanie où la laïcité est inscrite dans la Constitution, Olsi Jazexhi, en appelle à une totale « sécularisation de la vie publique ». Cela doit passer par « la purification de notre histoire, de nos institutions et de notre politique des symboles des idoles religieuses, de Skanderbeg à Mère Teresa ».

Tout en critiquant une polémique « artificielle », l’écrivain Ismail Kadaré s’est dit « inquiet ». Se posant en vieux sage, l’ancien intellectuel du régime communiste devenu figure de la dissidence, pointe du doigt le « malentendu de jeunes historiens et scientifiques albanais ». Comme à son habitude, il a de nouveau défendu sa vision très occidentale de l’Albanie, qui « ne ne peut être qu’européenne ». Et selon lui, la figure de Skanderbeg aide Tirana « à regarder vers l’Ouest ».

2018, « l’année Skanderbeg »

Ces débats sur l’identité agitent la société albanaise contemporaine sur fond de lutte d’influences et de retour du religieux. En arrière-plan semble planer l’ombre de la plus grande mosquée des Balkans voulue et financée par le Président turc Recep Tayyip Erdoğan. Un projet qui avance et qui fait s’étrangler les tenants « d’un retour aux racines chrétiennes du pays ».

À de rares exceptions près, les dirigeants politiques se sont en tout cas bien gardés de prendre part à cette controverse explosive sur le héros national. Dans un message d’unité, le maire socialiste de Tirana, Erjon Veliaj, a néanmoins affirmé que « le message de Skanderbeg est de rester ensemble. L’harmonie religieuse n’étant pas acquise, c’est quelque chose que nous devons cultiver tous les jours ». Une vision que partage son mentor Edi Rama. Dans un tweet, le Premier ministre a fièrement annoncé la première décision de son nouveau gouvernement : 2018, année des 550 ans de sa mort, sera « l’ année de Skanderbeg ».

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Violences conjugales en Albanie : « le mariage n’est pas une peine de mort »

Courrier des Balkans – 22.09.2017 – Article

Fin août, Fildeze Hafizi, une juge de Shkodër, était assassinée par son ancien mari. Un meurtre qui a choqué l’opinion d’autant que la magistrate, se sentant menacée, avait demandé la protection de la police. Entre tabous et patriarcat, ce meurtre vient rappeler, une fois encore, l’insupportable persistance des violences faites aux femmes en Albanie

« Le droit à la vie n’est pas un luxe », « Pas d’amnistie pour les violences familiales », « Le mariage n’est pas une peine de mort ». Devant les portes du ministère de la Justice, des dizaines de manifestants brandissent leurs pancartes avec détermination et se font entendre. Sur leurs visages, majoritairement jeunes et féminins, se lit la colère plus que la tristesse. Des bombes de peinture rouge explosent sur la façade grise de l’institution. Rouge, comme le sang de Fildeze Hafizi, cette femme de 39 ans, assassinée fin août par son ancien mari.

Ces militant.e.s proches des associations LGBT ne sont pas les seul.e.s à avoir été choqué.e.s par le destin tragique de cette juge de Shkodër, un fait divers qui a remué l’opinion publique albanaise ces dernières semaines. Malgré ses tentatives répétées pour obtenir une protection policière, la magistrate a été abattue de deux balles dans la tête. Déjà condamné pour des faits de violence familiale, son ancien mari avait été libéré grâce à une amnistie gouvernementale. Les réactions indignées se sont multipliées contre ce meurtre, qui illustre de façon désolante la persistance des violences familiales en Albanie.

L’impossible évolution du patriarcat ?

Les crimes domestiques font régulièrement la une de la presse et des journaux télévisés. En 2016, la police faisait ainsi état de 17 femmes tuées par leurs maris soit 22,5 % du total des meurtres recensés dans le pays. Et la situation est loin de s’améliorer. Au seul tribunal de Tirana, les demandes de l’Ordre de la Défense des femmes occupent le plus grand nombre de cas enregistrés. Durant les sept premiers mois de 2017, 453 plaintes pour violences conjugales ont été déposées, plus qu’en 2016.

Une aggravation inquiétante que confirment les autorités judiciaires. Dans son dernier rapport annuel, le Procureur général note ainsi « une tendance croissante à l’infraction de violence domestique ». « Près de 75% des meurtres dans notre pays sont commis pour trois raisons : les motifs familiaux, les problèmes de propriété et les motifs mineurs », souligne l’ancien ministre de l’Intérieur, Saimir Tahiri. Sans grande surprise, selon ce même rapport, 90% des auteurs des violences familiales sont des hommes.

Le problème est pourtant loin d’être nouveau et des mesures ont d’ailleurs été prises ces dernières années. Les crimes conjugaux sont désormais considérés comme des « crimes graves » par la législation albanaise et les normes juridiques qui les encadrent sont exigeantes. Mais elles semblent avoir peu d’effet. Dans les faits, il apparaît bien difficile d’éloigner les conjoints violents ou de mettre en œuvre les procédures de surveillance. Pour certains analystes, l’inefficacité de ces mesures s’explique par leur aspect essentiellement répressif : elles ne prennent pas assez en compte les facteurs culturels et sociaux de ces violences.

Les pressions internationales

Malgré les changement sociaux, les mentalités patriarcales continuent de se maintenir. Pour beaucoup, une femme nouvellement mariée reste considérée comme la propriété de son mari et face au tabou du divorce, la loi du silence a encore la vie dure. Pourtant, en Albanie aussi les séparations sont en hausse. Toujours selon l’ancien ministre, Saimir Tahiri, sur les 3700 cas de violence familiale signalés à la police, une bonne partie de ces crimes restent tus. « Je pense que nous sommes encore dans la phase de découverte de la dimension réelle de ce problème dans notre société. Il existe de nombreux cas de violence domestique qui ne sont pas encore dénoncés. »

Le nouveau Président, Ilir Meta, a récemment annoncé quatre mesures pour prévenir la violence au sein de la famille estimant qu’il était « temps d’améliorer la collaboration et l’action de toutes les institutions dans le but d’une punition exemplaire de la violence au sein du cercle familial ». Ces mesures se focalisent contre les remises de peine et d’amnistie, très critiquées après l’assassinat de Fildeze Hafizi, mais elles laissent sceptiques bien des observateurs.

Le manque de volonté des autorités albanaises est sous le feu des critiques, notamment internationales, depuis longtemps. Dans leurs derniers rapports, la Commission européenne et les Nations unies s’inquiètent par exemple du peu d’action de Tirana. La plupart des projets sont dans leur grande majorité financés par des ONG ou des institutions étrangères. L’Onu note également le manque d’informations sur « la mise en œuvre globale » de ces projets. Des inquiétudes partagées par les acteurs locaux et renforcées par le récent démantèlement du ministère de la Protection sociale et de la Jeunesse. Le doute plane sur le futur des cinq plans d’action qu’il avait lancés avec le soutien de l’Union Européenne.

Réagissant à ce terrible fait divers le Premier ministre, Edi Rama, a appelé à respecter au plus vite les principes de l’État de droit pour parvenir à « une justice que nous voulons ». Reste à savoir si la promesse de transformation de cette institution, la plus décriée par les Albanais selon l’Institut pour la démocratie et la médiation (IDM), saura enfin établir la confiance avec ses citoyens.

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Albanie : l’homosexualité supposée d’Enver Hoxha déchaîne toujours les passions

Les ouvrages de Enver Hoxha en vente dans la rue à Tirana @ LS
Les ouvrages de Enver Hoxha en vente dans la rue à Tirana @ LS

Courrier des Balkans – 15.09.2017 – Article

Trente ans après, les révélations sur la présupposée homosexualité d’Enver Hoxha continuent d’agiter l’opinion publique albanaise. Une bataille des mémoires souvent grotesque autour de la personnalité du dictateur qui met en lumière la persistance d’un fort conservatisme moral dans l’Albanie d’aujourd’hui.

C’était il y a trente ans, en novembre 1987, deux ans seulement après la mort d’Enver Hoxha. D’abord publiées dans la presse grecque, les « révélations fracassantes » sur la personnalité du dictateur albanais vont être rapidement reprises par la plupart des journaux italiens, de la Stampa au Corriere della sera, en passant par la Republicca. Titrée « Homosexuel, maniaque et meurtrier », l’interview choc d’Ilir Bulka, ancien employé de l’Agence télégraphique albanaise (ATA), ne va pas seulement agiter les médias étrangers. En Albanie, ces déclarations inquiètent le régime communiste mourant et donneront par la suite naissance à l’un des principaux débats qui hantent toujours la société albanaise et son passé communiste.

Des amants choisis puis éliminés

Alors qu’il accompagne l’équipe de football du Vllazina dans l’un de ses déplacements à l’étranger, Ilir Bulka, traducteur et ancien secrétaire du despote albanais de 1973 à 1980, prend la fuite à l’aéroport d’Athènes et dépose une demande d’asile politique. Quelques semaines plus tard, il donne une interview à l’agence américaine United Press International (UPI) où il évoque la personnalité du dirigeant albanais et notamment son homosexualité « connue de ses proches, dont sa femme Nexhmije, ainsi que des plus hauts dirigeants du régime ».

À l’époque, peu de détails sur la vie personnelle d’Enver Hoxha sont accessibles, d’où l’écho important que rencontrent les propos d’Ilir Bulka. Selon lui, le dictateur, à la tête de l’Albanie pendant près de 41 ans, tenait « à se familiariser avec tous les écrivains, poètes et compositeurs albanais masculins [en les recevant] dans son appartement. Il voulait parler à tous les jeunes intellectuels albanais pour s’assurer qu’ils ne [constituaient pas une] menace pour son autorité, mais aussi parce qu’il cherchait des amants ». Ilir Bulka affirme encore que « sa paranoïa, développée avec l’âge, l’a amené à tuer beaucoup de ses amants après les avoir contraints à des rapports sexuels ». Après cet entretien retentissant, Ilir Bulka, comme d’autres témoins de cette époque, n’apporta aucune preuve et chercha à se fondre dans l’anonymat.

« C’est moi qui ai déniché ces texte dans les archives du Parti populaire, il y a plus de dix ans. » Kastriot Dervishi, archiviste, exhume régulièrement des documents du passé communiste comme ces photos ou ces télégrammes dont la presse fait ses choux gras. D’après lui, les témoignages d’Ilir Bulka sont plausibles étant donné que Nonda Bulka, écrivain du réalisme socialiste et père d’Ilir, « a bien connu la vie passée d’Enver Hoxha ». La publication des propos de Bulka aurait inquiété le ministère de l’Intérieur de l’époque, confronté aux luttes de succession et des difficultés sociales croissantes. Certains parlent même d’une possible influence de ce sujet sur le « suicide » du bras droit et Premier ministre d’Enver Hoxha, Mehmet Shehu, en 1981.

La jeunesse française, le péché originel

Depuis la publication de cette interview, le débat sur les orientations sexuelles présumées du dictateur revient régulièrement dans les médias albanais et déchaîne les passions. Secret de polichinelle symbolique d’une « déviation » pour certains, « sujet peu crédible » pour d’autres, comme l’historien Artan Puto qui y voient plutôt « une vieille histoire typique des journaux post-communistes albanais, toujours en chasse d’informations sensationnelles ». Elle est, selon lui, révélatrice de la façon dont la société albanaise « affronte son expérience communiste ». Récemment décédé, Dritëro Agolli, à la tête de l’Union des écrivains et artistes albanais de 1972 à 1992, qualifiait ainsi ces histoires d’« idioties » et de « calomnies ».

Pourtant, l’homosexualité du maître de l’Albanie socialiste semble pas être seulement une invention de la presse à scandale. Dans son journal La houle des Jours, le journaliste belge Michel Rosten, spécialiste des pays du bloc de l’Est, rapporte ces mots d’Ismail Kadaré prononcés lors de la Foire du livre de Bruxelles en 1992, alors que le régime communiste albanais est en pleine déliquescence. « Enver Hoxha n’était pas un homme cruel au départ », explique l’écrivain. « Mais, inquiet qu’on puisse révéler au grand jour ce qui, dans la mentalité balkanique, est une tare, il s’est immédiatement occupé de la liquidation des témoins gênants. Il a, en tout premier lieu, fait massacrer ses amants. Ainsi s’est enclenchée une spirale de la répression. »

Ismail Kadaré n’est pas le seul à avoir évoqué les « aventures de jeunesse » du dictateur. Pour donner du poids à leur argumentation, beaucoup de commentateurs ont avancé que « les tendances homosexuelles » d’Enver Hoxha trouvaient leur origine dans sa jeunesse française. Lors de ses études à Montpellier et plus encore à Paris, ses rencontres avec le milieu artistique parisien des années 1930 et « les intellectuels français du parti communiste » l’auraient amené à fréquenter des personnalités aux mœurs sexuelles « plus ouvertes et complexes ». Régulièrement, de nouveaux éléments abordant cette période qui précède sa prise de pouvoir paraissent dans la presse. Ainsi, les « relations intimes » qu’auraient eu Enver Hoxha avec un agent de « la mission américaine en Albanie » de 1943 à 1945, tirées du livre de l’historien Amit Kaba. Mais également une note de la CIA datée de 1951 pour laquelle, « Enver Hoxha est homosexuel ou, au moins, bisexuel ».

Des rumeurs agitées par la diaspora anti-communiste

Présentateur vedette de l’émission Opinion, Blendi Fevziu est l’auteur de la seule biographie personnelle sur le dictateur existant à ce jour. Au cours de ses recherches dans les archives privées de l’ancien chef d’État, le journaliste n’a trouvé la trace d’aucun fait à ce propos. Pour lui, ces histoires sur le mode de vie en Europe de l’Ouest d’Enver Hoxha seraient avant tout l’œuvre d’Albanais de la diaspora. Des rumeurs agitées notamment par les plus actifs intellectuels anti-communistes, comme l’écrivain Arshi Pipa. Originaire de Shkodër, ce dernier fut emprisonné dès 1946 par le nouveau régime et anima pendant des années la résistance de son exil américain, en tentant de diffuser certains textes et documents afin de déstabiliser le régime.

Comme pour d’autres lignes de fractures de l’Albanie contemporaine, difficile de démêler les faits des règlements de comptes personnels ou politiques dans cette guerre des mémoires où les témoignages historiques manquent cruellement. La « pédérastie » n’a été décriminalisée qu’en 1995 en Albanie. Dans le Code pénal de la République populaire socialiste, l’homosexualité, « l’un des restes les plus répugnants de la morale de la société féodale-bourgeoise », était passible de dix ans d’emprisonnement.

Pour les jeunes Albanais sensibles aux revendications du mouvement LGBT comme Ataol, si cette supposée homosexualité d’Enver Hoxha est encore âprement discutée, c’est que « l’Albanie de 2017 est toujours marquée par un fort conservatisme social où les présupposés homophobes sont largement répandus ». Lors de la dernière campagne pour les législatives de juin 2017, certains candidats parlait de l’homosexualité comme d’une « maladie » et associait le mariage entre personnes de même sexe à la « destruction des fondements de la société humaine ». Ainsi, parmi les demandeurs d’asile en Grande-Bretagne, en France ou en Allemagne, nombreux sont les jeunes Albanais, souvent mineurs, qui ont fui les représailles et les menaces de leurs proches à cause de leur orientation sexuelle.

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Albanie : qui veut interdire les chefs d’œuvre du cinéma communiste ?

Affiche du film Kapedani

Courrier des Balkans – 10.07.2017 – Article

Les Albanais se régalent toujours des films produits par le Kinostudio de Tirana à l’époque de la dictature d’Enver Hoxha, mais l’Institut des crimes du communisme voudrait interdire leur diffusion. Un projet qui suscite une vague d’indignation dans tout le pays, toujours très attaché à ces classiques salués par les professionnels pour leurs exceptionnelles qualités formelles.

« Partisans », « camarades », « antifascisme ». Sur les hauteurs de Dhërmi, l’un des premiers villages de la Riviera albanaise, ce sont des mots d’une autre époque qui résonnent dans le petit local de Sofia. Sur l’écran du vieux poste de télévision défilent les scènes en noir et blanc des films de « la nouvelle Albanie », réveillant des regards bienveillants. Pourtant, ici, on se souvient avec douleur du « temps d’Enver ». Pas le droit de s’exprimer en grec, interdiction d’aller à l’église, déplacements étroitement contrôlés, etc. Bien sûr, le Kinostudio de Tirana, c’était aussi « le régime », mais, dans le Dhërmi d’aujourd’hui, les vieux films communistes ne rappellent pas que cela. Pour Sofia, c’est aussi « l’histoire commune ».

Diffusés quotidiennement sur les chaînes du pays, qu’elles soient publiques ou privées, les films de l’époque communiste jouent un rôle important dans la propagation de la nostalgie du régime. C’est en tout cas l’avis de l’écrivain Agron Tufa, qui dirige l’Institut des crimes du communisme. « Ces films causent de grands dommages à la santé publique et constituent une catastrophe éthique et esthétique qui affecte les jeunes générations ! » Début mars, son institut a demandé qu’une loi interdise leur diffusion à la télévision afin de « décommuniser la société ».

Jonila Godole, la directrice de l’Institut pour la démocratie, les médias et la culture (IDMC), approuve cette initiative. « Ces films ne peuvent pas être présentés à la jeune génération sans explications et sans précisions sur le contexte dans lequel ils ont été tournés », estime-t-elle.« La diffusion de cette propagande est offensante et blessante pour plus d’un tiers de la population qui a souffert des crimes de la dictature. » Prenant en exemple l’interdiction de la propagande nazie en Allemagne, elle considère que « les Albanais doivent se séparer de leur passé ».

“Les films n’ont pas commis les crimes de l’époque Hoxha.”

« Les films n’ont pas commis les crimes de l’époque Hoxha », rétorque le réalisateur et critique Mark Cousins. Dans une tribune publiée par le magazine britannique Sight & Sound, il s’est fait le porte-voix international de la « résistance » à ce projet « de censure » qui a soulevé une vague d’indignation dans le monde culturel albanais. Mark Cousins condamne notamment les comparaisons avec les productions nazies. Selon lui, la majorité des films du kinostudio célébraient de nombreuses valeurs positives comme « la solidarité entre travailleurs, le féminisme ou l’antifascisme » à l’inverse des discours de haine des productions du IIIe Reich. Tout en respectant la mémoire des victimes, il appelle à ne pas « simplifier la complexité du passé », les films du communisme n’étant, selon lui, « ni meilleurs ni pires que leur époque. Ils sont leur temps : témoins de ce qui a été pensé et ressenti ».

Né dans les derniers mois du régime, Renato a grandi avec les souvenirs douloureux de la répression. Sa famille, originaire des Mirëditë, région catholique du nord du pays, a payé un lourd tribut, subissant les camps d’internement et la torture. Comme des dizaines de milliers d’autres, elle a fait partie des familles persécutées par le régime. Pourtant, Renato et ses proches apprécient les films du Kinostudio. « Mes parents et même mes grands-parents ne m’ont jamais interdit de voir ces films. Au contraire, on les regarde ensemble avec plaisir et cela ne nous rend pas nostalgiques pour autant. » Il y voit « un moyen pour les jeunes générations de connaître l’histoire de leurs parents » et ne comprend pas qu’on puisse vouloir les interdire. « Si ma grand-mère avait vent de ce projet, je suis sûr qu’elle irait manifester contre ! »

Les chefs d’œuvres intemporels du Kinostudio

Chez Renato, comme dans tant de foyers albanais, on s’installe ensemble devant la télévision pour revoir ces films qu’on adore, telle la comédie Përrallë nga e kaluara (Les contes du passé). Certaines répliques sont même devenues des expressions courantes et font toujours le bonheur des présentateurs des émissions populaires. Comme le fameux échange « – Allo Zana ?! – Allo Deda ?! » du très poétique Rrugë të bardha (Les chemins blancs). Dans ce film de 1974 signé Viktor Gjika, le pauvre Deda meurt gelé pendant la nuit du Nouvel an alors qu’il rétablit les liaisons téléphoniques des régions isolées du nord. C’est l’un des films préférés de Julian Bejko, aujourd’hui l’un des meilleurs connaisseurs du cinéma albanais, qui « [se] demande toujours comment ce film a pu passer la censure athéiste de l’époque ». Deda, le prolétaire moqué par tous, se retrouve, au nom de l’idéal communiste, sacrifié sur un poteau, « comme un Christ révolutionnaire ».

De 1953, de la fresque historique réalisée avec l’aide du grand frère soviétique d’alors, Skënderbeu – Lufëtari i madh i Shqipërise (L’indomptable Skanderbeg) et sa fameuse réplique « Je ne vous ai pas apporté la liberté, je l’ai trouvée parmi vous », jusqu’à 1991, le Kinostudio a produit plus de 200 long-métrages. Au-delà de la prévisibilité des histoires et des personnages stéréotypés, ces productions nationales albanaises s’appuyaient sur un jeu d’acteurs de haut niveau et une esthétique souvent inventive. Certains films surprennent même par leur profondeur poétique et philosophique. Ils témoignent de l’intelligence de scénaristes et réalisateurs qui arrivaient à passer entres les mailles du filet de la censure. Dans ses travaux universitaires, le critique Julian Bejko révèle les trésors cachés et décortique les thématiques insoupçonnées de ce cinéma isolé. Derrière les exagérations des scènes à la gloire de la lutte antifasciste se cachent en effet bien des histoires touchant à l’universalité de la nature humaine.

“Des fantasmes idéologiques qui n’ont rien à envier aux vieux dogmes communistes.”

La comédie aux accents freudiens Kapedani (Le patriarche) (F. Hoshafi & M. Fejzo, 1972) met ainsi à mal les conceptions misogynes de l’oncle Sulo, un héros de la Seconde Guerre mondiale. Alors qu’il s’oppose à la direction de la coopérative par une femme, il découvre avec stupeur l’émancipation féminine qui est en cours en venant dans la capitale. Les scénaristes de l’époque ont aussi mis en avant les enfants, qui incarnent l’avenir, appelés à devenir les « hommes nouveaux » de l’Albanie enveriste, héros déterminés et combatifs. Des dizaines de films pour enfants sont sortis du Kinostudio dont plusieurs primés dans des festivals internationaux. Dans le très beau Tomka dhe shokët e tij (Tomka et ses amis), de la réalisatrice Xhanfise Keko (1977), Artan Puto joue le rôle Celo, l’un de ses gamins qui redoublent d’inventivité et de courage dans les affres de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui historien, Artan Puto dénonce le projet d’interdiction lancé par l’Institut des crimes du communisme. Il dénonce « des manipulations, des fantasmes idéologiques qui n’ont rien à envier aux vieux dogmes communistes ».

Aujourd’hui, un peu plus d’un quart de siècle après la chute du communisme, l’emplacement du Kinostudio a été dépecé par les chaînes de télévision privées. Alors qu’elles étaient l’un des centres de la vie culturelle, les cinémas de province ont majoritairement fermé et, à Tirana, les rares salles se trouvent dans les centres commerciaux et les hôtels de luxe, avec une programmation qui se résume à diffuser quasi-exclusivement les superproductions américaines. Après un trou noir d’une décennie, le cinéma albanais a recommencé à produire des films au début des années 2000, mais à un rythme très faible : moins de deux par an, grâce à des fonds étrangers.

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Albanie : comment Edi Rama a trouvé sa Chambre introuvable

Meeting du Parti socialiste albanais à Tirana @ LS
Meeting du Parti socialiste albanais à Tirana @ LS

Courrier des Balkans – 29.06.2017 – Article

Le Parti socialiste (PS) d’Edi Rama va pouvoir se passer de partenaire de coalition et diriger seul le pays durant les quatre prochaines années. Face à lui, l’opposition est laminée par les divisions. Toutefois, ces législatives sont loin d’avoir mobilisé les électeurs et de lourdes irrégularités sont évoquées – sans que l’OSCE, l’UE ou les chancelleries occidentales ne semblent vouloir davantage enquêter.

48 heures après la fin du scrutin et le décompte des 5362 urnes, la vague violette a été confirmée, mardi soir, avec l’annonce des résultats définitifs. Le Premier ministre Edi Rama l’avait déjà pressentie dimanche, en envoyant un message de victoire à ses camarades socialistes. Avec 763 999 voix en sa faveur, soit 48,33 % des bulletins exprimés, le Parti socialiste (PS) obtient 74 députés et la majorité absolue au Parlement. Le Parti démocratique (PD, conservateurs) arrive loin derrière avec 28,8% des voix et 43 mandats tandis que le Mouvement Socialiste pour l’Intégration (LSI) obtient 14,28% et 19 élus.

Triomphant sur la place Skanderbeg, toute nouvellement refaite, le Premier ministre, reconduit pour quatre ans, a salué « une victoire de l’Albanie », de ceux qui veulent « un État, du travail et du bien-être », comme le proclamait le slogan de campagne de son parti. Les socialistes remportent 18 des 34 mandats de la circonscription de Tirana et réalisent des scores particulièrement élevés dans les circonscriptions du sud, Fier et Saranda en tête.

La déroute du Parti démocratique

Si la carte des résultats est sans appel, les bastions démocrates du nord résistent un peu mieux qu’annoncé dimanche soir. Comme à Kukës, le Parti démocratique (PD) conserve finalement une majorité dans la circonscription de Shkodër. Autre maigre consolation, le parti remporte la mairie de Kavaja dans une municipale partielle qui clôture un long feuilleton, conséquence de la mise en place de la loi dite de décriminalisation.

La débâcle électorale annonce pourtant des semaines particulièrement difficiles au sein du PD. La guerre pour la direction du parti est en effet déclarée et son chef actuel, Lulzim Basha, est sous le feu des critiques. Après la publication d’une lettre ouverte demandant son départ, signée par une centaine de cadres du parti, ce dernier a annoncé sa mise en retrait de la direction. Beaucoup lui imputent la responsabilité de la défaite et plusieurs envisagent déjà se porter candidat contre lui lors de la prochaine élection interne du PD le 22 juillet. Les cadres dénoncent sa stratégie électorale, notamment l’éviction de personnalités historiques du PD, ainsi que la signature de l’accord du 18 mai avec le PS.

Bien qu’il gagne trois sièges par rapport aux élections de 2013 et s’offre même le plaisir d’arriver devant le PD dans la circonscription de Berat, la LSI se voit privée de son rôle habituel de « faiseur de roi », sa principale raison d’être depuis sa création en 2004 par Ilir Meta, récemment élu Président de la République. Le nouveau dirigeant du parti, Petrit Vasili a dénoncé « les élections les plus laides depuis 20 ans, achetées par les bandes nationales-socialistes de la renaissance », référence au slogan de 2013 d’Edi Rama et a assuré que son parti formerait « une opposition forte pour dénoncer la stratégie de la terreur ». Tout au long de la journée de vote, la LSI a multiplié les accusations de fraude, certains y voyant une stratégie délibérée visant à provoquer des tensions.

Comment attendu, les petits partis n’ont pas su tirer leur épingle du jeu électoral. Après l’accord du 18 mai qui leur était défavorable, ils n’obtiennent que quatre sièges, trois pour le Parti pour la justice, l’intégration et l’unité (PDIU) et un pour le Parti social-démocrate (PSD). Les nouveaux partis « anti-système », tels Sfida ou le mouvement Libra du socialiste dissident Ben Blushi, n’obtiennent aucun siège.

« Doubles standards » des diplomates occidentaux ?

Selon les observateurs internationaux de l’OSCE, « les libertés fondamentales ont été respectées » et « les candidats ont pu mener campagne librement ». Ils notent toutefois dans leur rapport « une politisation persistante des administrations électorales et des institutions », ainsi que « des allégations récurrentes d’achats de voix et de pressions sur les électeurs ».

Les représentants de l’Union européenne (UE) et des États-Unis ont salué « le calme et la régularité du scrutin », estimant que ces cas d’achats de vote « n’avaient pas affecté son bon déroulement ». S’exprimant sur les suites des élections, la Haute représentante pour les affaires étrangères de l’UE, Frederica Mogherini, a indiqué que « la poursuite de la réforme de la justice et la lutte contre le trafic de drogue seraient particulièrement importantes » pour la suite du processus d’intégration du pays à l’UE. Le Président turc Recep Tayyip Erdoğan a quant à lui adressé ses félicitations à Edi Rama pour « sa victoire spectaculaire ».

Certains commentateurs locaux ont déploré les « doubles standards » des diplomates occidentaux dans leur analyse du scrutin. Fatos Lubonja, ne voit ainsi dans ces résultats que la victoire « de celui qui a le plus d’argent pour acheter des voix . On a ainsi rapporté, dimanche, dans plusieurs régions du pays, que des groupes armés au volant de voitures sans plaques, avaient été impliqués dans des tentatives d’achat de vote.

Avec les mains libres au Parlement, Edi Rama peut désormais s’attaquer aux importantes reformes, nécessaires pour mener l’Albanie vers l’UE, comme il l’a souvent proclamé. Il devra néanmoins veiller à répondre aux attentes d’électeurs qui ont, en grande partie boudé les urnes. Seuls 46,58% des inscrits ont voté dimanche, un des taux de participation les plus bas enregistrés depuis l’instauration du multipartisme.

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Albanie : le gazoduc TAP, une aubaine financière, mais pour qui ?

Le chantier du TAP en Albanie @ LS
Le chantier du TAP en Albanie @ LS

Courrier des Balkans – 16.06.2017 – Article

Les travaux du Trans Adriatic Pipeline (TAP) ont débuté il y a un an en Albanie. Soutenu par l’Union européenne, le projet est controversé : selon plusieurs ONG, il ne devrait pas bénéficier à l’intérêt général du pays.

Le chantier du Trans Adriatic Pipeline (TAP) a été momentanément interrompu : d’importants vestiges archéologiques ont été mis à jour près de Korçë, dans le sud-est du pays. Selon les estimations, les plus anciens objets découverts remonteraient à la première période de l’Âge du fer (X-IXe siècle avant J.C.). Neil Fairburn, conseiller pour le patrimoine culturel du projet l’assure : « Le sauvetage et la protection du patrimoine culturel sur tout le long du tracé du gazoduc [nous] sont très importants » et se font selon « la loi et les meilleurs savoir-faire industriels de l’Union européenne ». À quelques jours du premier anniversaire du lancement des travaux, les représentants de l’entreprise TAP AG soignent leur image. Basé dans le canton suisse de Zoug, à la très avantageuse fiscalité, le consortium d’entreprises tient également à rassurer ses financeurs : « Les délais seront tenus ».

Un projet faramineux aux nombreuses incohérences

Le TAP, c’est le troisième et dernier tronçon du « corridor sud », un gigantesque complexe de gazoducs destiné à acheminer du gaz d’Azerbaïdjan en Europe. Depuis le champ caucasien de Shah Deniz II jusqu’à la botte italienne, il est censé acheminer 10 puis 20 milliards de m³ de gaz naturel en Europe. Prenant la suite des 1850 kilomètres du Trans-Anatolian Natural Gas Pipeline (TANAP) turc, le TAP devrait traverser le nord de la Grèce, l’Albanie d’Est en Ouest, avant de passer sous la mer Adriatique et d’arriver dans les Pouilles. La Commission européenne l’ayant déclaré « projet d’intérêt commun », les institutions financières européennes devraient lui apporter un soutien sans précédant, de plusieurs milliards d’euros, ce qui fait du TAP le plus important projet énergétique de l’UE.

Et ce en dépit des nombreuses incohérences qui entourent ce projet faramineux. Par exemple, l’UE avait initialement présenté le TAP comme un moyen de sécuriser ses sources d’approvisionnement énergétique, pour moitié importées, en les diversifiant du gaz russe qui pèse près d’un tiers de sa consommation en Europe. Pourtant, les géants Lukoil et Gazprom se retrouvent, d’une manière directe ou indirecte, partie prenante du projet.

Les portes-paroles de l’ONG CEE-Bankwatch dénoncent également l’impact environnemental du projet : « Ce choix remet totalement en question les engagements pris par l’UE concernant la réduction des émissions de CO2 puisqu’il augmente sa dépendance au gaz, une énergie fossile fortement émettrice en méthane ». Le soutien financier apporté au gazoduc contredit les engagements de la COP21 et notamment l’objectif de porter la part des énergies renouvelables à 27 % en 2030. D’autant que, selon des prévisions réalisées par l’UE elle-même, la chute de la demande en gaz devrait être significative dès 2020, année où le TAP devrait être opérationnel. Alors que les majors pétrolières BP ou Lukoil sont de puissants acteurs du TAP, l’ONG y voit la réussite « du lobbying des géants du gaz pour affaiblir les énergies renouvelables ».

Une « mine d’or », pour qui ?

« Projet du siècle » pour le président albanais Bujar Nishani ou « moteur du développement économique et social du pays », selon les mots du Premier ministre Edi Rama, l’élite économique et politique albanaise le répète : le TAP est « une mine d’or » pour l’Albanie. Sous la houlette de Sali Berisha, le pays a été le premier à s’engager officiellement auprès du consortium TAP-AG, déclarant « d’importance nationale » le projet, alors encore à l’étude. L’ancien Premier ministre s’était appuyé sur les solides relations économiques nouées depuis 1992 avec la Suisse pour augmenter les chances albanaises auprès du consortium azéri, qui a finalement vu dans le TAP le tracé le plus économe. Pour les dirigeants albanais, le passage du gazoduc est perçu comme un précieux moyen de renforcer la légitimité internationale du pays et un nouveau pas vers son intégration à l’UE.

Le TAP est de loin le principal investissement étranger dans l’économie albanaise. En 2016, il en représentait déjà 40 % et, selon son directeur en Albanie, le montant investi en 2017 devrait s’établir autour de 400 millions d’euros. La Banque mondiale s’en est récemment félicitée, rehaussant à 3,5 % ses prévisions de croissance économique pour le pays. Au-delà « de sécuriser des revenus annuels stables et prévisibles », le TAP, selon ses représentants, apporte à l’Albanie « d’importants bénéfices stratégiques ». Ces derniers mettent l’accent sur les milliers d’emplois créés et n’oublient pas de médiatiser les investissements dans les infrastructures du pays, routes et écoles en tête de gondole. Pourtant, ces retombées ne font pas l’unanimité. À l’automne dernier, le Premier ministre Edi Rama se montrait mécontent que son « pays n’ait pas obtenu les mêmes conditions que son voisin grec ». Déterminé à renégocier les termes de l’accord « afin de maximiser les profits » pour l’Albanie, il a obtenu quelques semaines plus tard 80 millions d’euros supplémentaires.

L’arrivée du gaz caucasien fait rêver l’élite économique de Tirana. Beaucoup d’experts en sont persuadés, l’Albanie va « devenir un acteur majeur de la distribution de gaz dans la région ». Une nouvelle structure publique, Albagaz, travaille déjà à l’étude et au lobbying en faveur de deux autres gazoducs. Dans la continuité du TAP, le Ionian Adriatique Pipeline (IAP) et l’Albania Kosovo Gas Pipeline (ALKOGAP) iraient ainsi alimenter d’une part les voisins adriatiques de l’Albanie : le Monténégro, la Bosnie et la Croatie et, d’autre part, le Kosovo, dernier pays européen encore non relié au réseau gazier. Pourtant, rien n’a encore été officialisé et beaucoup d’observateurs admettent que le pays ne dispose pas des infrastructures nécessaires à une éventuelle consommation interne. Plus important, l’Albanie n’était envisagée par le projet que comme un « pays de transit ».

Les habitants pas informés

« L’État fait des concessions inimaginables [qui] violent gravement la souveraineté du pays ! » s’alarme l’ancien député socialiste, Koço Kokëdhima, l’une des rares personnalités albanaises à rompre le consensus national autour du TAP. Dans le journal qu’il possède, il a ainsi regretté que le pays « n’en bénéficie que le temps de sa construction » et accusé ses adversaires politiques d’être des « crétins corrompus qui ne pensent qu’à leurs poches ».

Comme lui, l’ONG italienne Re:Common redoute que les citoyens albanais ne supportent tous les coûts du projet sans en tirer de bénéfices. Elle a ainsi demandé aux institutions financières de l’UE de « mener une enquête rigoureuse sur les entreprises et les personnes impliquées dans le projet en Albanie afin de s’assurer que celui-ci soit porteur d’avantages pour l’ensemble du pays et pas simplement pour les magnats de l’énergie et les politiciens ». Dans son enquête, l’organisation s’interroge sur les manœuvres financières du consortium, mais également sur les soupçons de corruption qui entourent le projet. Le nom de Lira Berisha, la femme de l’ancien Premier ministre, apparaît ainsi à côté de celui de Rezart Taçi, un homme d’affaires controversé aujourd’hui incarcéré en Suisse.

Sur le terrain, les tractopelles de Spiecapag, une filiale du groupe français Vinci construction, sont à l’œuvre le long des 215 kilomètres du tracé albanais. En Grèce et surtout en Italie, le projet doit affronter de fortes oppositions. En Albanie, les habitants touchés par les travaux font face au silence médiatique. L’équipe du TAP assure les « avoir consultés depuis les premières phases de développement du projet » et s’être engagée « à traiter avec respect et rémunérer équitablement les propriétaires fonciers ». Pourtant, le Comité Helsinki albanais a relevé de nombreuses irrégularités, notamment concernant les certificats de propriété établis par le TAP. Devant des élus locaux eux-mêmes peu informés, certains habitants affirment n’avoir pas été prévenus de leur expropriation. Les fermiers albanais, fortement dépendants de leur production, se voient offrir des compensations parmi les plus basses au monde, autour d’un euros par hectare, bien loin de celles obtenues par leurs voisin grecs. Sur une colline près de Berat, Arjan regarde son champ d’oliviers centenaires, désormais mutilé par les 500 mètres de large du tracé du TAP. Et il se demande : « Sans mes arbres, comment vais-je faire pour m’en sortir ? »

Le reportage original ici (abonnés).

Football en Albanie : au KF Skënderbeu de Korçë, un « loup des neiges » venu du Mali

Bakary Nimaga devant le stade du Skenderbeu à Korçë @ LS
Bakary Nimaga devant le stade du Skenderbeu à Korçë @ LS

Courrier des Balkans – 12.06.2017 – Article

Bakary Nimaga est l’un des joueurs vedettes de la superliga albanaise. Voilà près de quatre ans que le jeune malien de 22 ans anime le jeu offensif des « loups des neiges » du KF Skënderbeu Korçë. Ce francophone souriant et ambitieux nous parle de son vécu dans le « petit Paris d’Albanie ».

Le Courrier des Balkans (C.d.B.) : Peux-tu nous présenter ton parcours, avant ton arrivée au KF Skënderbeu Korçë en 2013 ?

Bakary Nimaga (B.N.) : Grâce à mon oncle, j’ai débuté encore enfant au Stade malien de Bamako, le plus grand club du Mali. À quinze ans, j’ai joué pour les minimes de la sélection nationale. C’est à cette période que le directeur sportif allemand de l’équipe m’a repéré et a demandé à me voir. J’ai été ponctuel au rendez-vous, ce qui lui a beaucoup plu. Au Mali, habituellement, personne n’est à l’heure (rires) ! Il est devenu en quelque sorte mon manager et m’a envoyé dans un centre de formation en Afrique du Sud. Quelques mois plus tard, je suis parti pour le F.C.Twente au Pays-Bas, un de leur club partenaire. Mais je n’avais que 17 ans et ils m’ont dit qu’il fallait que je termine ma formation en Afrique. Comme mon manager avait des relations avec le président du KF Skënderbeu, on l’a convaincu que c’était plus intéressant pour moi de rester en Europe et de venir jouer dans la meilleure équipe d’Albanie.

C.d.B. : Avant ton arrivée ici, avais-tu entendu parler de l’Albanie ?

B.N. : Non, je ne connaissais rien de l’Albanie ! Je ne savais même pas que c’était en Europe ! Je pensais que c’était dans les pays arabes. Quand j’ai cherché des informations sur Korçë, j’ai surtout vu la neige et j’ai hurlé ! (rires).

“« Mes débuts ici ont été très difficiles, c’était la misère. »”

C.d.B. : Les hivers sont rudes à Korçë. Comment s’est passée ton installation ici ? As-tu été bien accueilli ?

B.N. : Heureusement, j’avais déjà vu la neige à Johannesburg. Mais quand je suis arrivé à Korçë, c’était en janvier, je n’avais jamais connu un froid pareil ! Je dormais avec quatre couvertures (rires) ! Mes débuts ici ont été très difficiles, c’était la misère. Et pas seulement à cause du climat. Comme je commençais, je devais faire mes preuves. Quatre mois après mon arrivée et à tout juste 18 ans, j’étais titulaire pour jouer des matchs très important, comme contre le F.C.Tchernomorets d’Odessa. La qualification pour la Ligue des champions était en jeu, il y avait beaucoup de pression car c’était une première pour une équipe albanaise.

Malheureusement j’ai raté le huitième tir au but. Tout le monde m’en a voulu à Korçë car la qualification représentait beaucoup d’argent pour le club. Le président, le staff, les gens dans la rue, tout le monde voulait me tuer ! À cause de ce tir au but, même si je donnais le meilleur de moi même à l’entraînement, j’ai très peu joué dans les mois qui ont suivi. En plus, à cette période mon père est décédé et j’ai également connu une blessure, c’était les moments les plus durs de ma vie.

C.d.B. : Quand est-ce-que le vent a-t-il tourné pour toi ?

B.N. : Les choses ont commencé à changer au bout de huit mois. J’ai enfin rejoué pour un match très important, la supercoupe d’Albanie contre le Flamurtari de Vlorë, une équipe avec laquelle Korçë a beaucoup de rivalités et de tensions. J’ai marqué le seul but de la partie et on m’a élu l’homme du match. À partir de là, tout a commencé à aller mieux. Nous avons gagné plusieurs championnats et nous avons joué en coupe d’Europe, à Moscou, à Lisbonne. Je suis devenu l’un des éléments importants de l’équipe.

C.d.B. : Comment cela se passe avec tes coéquipiers ?

B.N. : Mes coéquipiers albanais sont gentils, mais dès que l’entraînement est fini, chacun rentre chez soi. Je fréquente surtout les internationaux de l’équipe. C’est très différent de ce que j’ai connu en Hollande ou en Afrique du sud. Je pense que cette mentalité vient de la fermeture que le pays a connu par le passé. Mais les choses changent et l’esprit s’ouvre petit à petit.

“« Tout le monde me connaît ici. »”

C.d.B. : Et comment fais-tu avec la langue ? Tu as appris l’albanais ?

B.N. : L’entraîneur nous parle en albanais et un joueur traduit pour nous, les six internationaux de l’équipe. Mais maintenant, je comprend un peu et cela me suffit pour vivre.

C.d.B. : As-tu eu des surprises à ton arrivée ?

B.N. : Quand je suis arrivé, mon coéquipier nigérian m’a facilité les choses car il était déjà sur place depuis un an. Les habitants de Korçë étaient très gentils, mais les problèmes sont arrivés après ce fameux tir au but. Ensuite, tout c’est amélioré, les gens se sont mis à m’adorer. J’ai été invité à la télévision pour parler de mon parcours et du Mali. Tout le monde me connaît, je suis assez célèbre. Pour le quotidien, rien de particulier. Par exemple, pour la nourriture, c’est méditerranéen et c’est à peu près la même chose que ce que je connais du Mali. Les Albanais mangent beaucoup de « pilaf », les Maliens aussi mangent du riz tous les jours (rires) !

C.d.B. : Comment occupes-tu ton temps libre à Korçë ?

B.N. : Je ne sors pas beaucoup, il n’y a pas grand-chose à faire. Je m’entraîne, je vais un peu au restaurant. Avec mes coéquipiers, on joue à la Playstation et on regarde les matchs des grands championnats européens. De temps en temps, quand on est libre, on va se balader à Tirana, faire du shopping, on va au cinéma. Ça dépend aussi du temps que nous laissent les entraîneurs, chacun a une méthode différente.

C.d.B. : Tu sais que les Albanais surnomment Korçë « le petit Paris d’Albanie » ?

B.N. : Oui, ils l’appellent comme cela, car même si c’est petit, c’est l’une des villes les plus jolies d’Albanie et les gens sont plus gentils ici qu’ailleurs.

“Une étape vers le Real.”

C.d.B. : Et financièrement, c’est intéressant pour toi de jouer en Albanie ?

B.N. : On ne peut pas comparer ce que nous touchons ici aux salaires des joueurs en Angleterre ou en France. Mais c’est bien, ils payent un salaire normal. Je ne mets cependant pas d’argent de côté, car je dois en envoyer à ma famille au pays.

C.d.B. : Quels sont tes objectifs pour la suite ? Est-ce que jouer en Albanie permet de te faire connaitre en Europe ?

B.N. : Mon ambition, c’est de jouer à Arsenal et après au Real Madrid. Je pense avoir les qualités pour jouer à Arsenal. Le football albanais n’est pas vraiment suivi en Europe mais quand on joue les coupes continentales, les équipes étrangères nous voient. J’ai fait de très bons matchs les années passées, certaines m’ont remarqué. Je devais être transféré en décembre, mais c’est tombé à l’eau à cause d’une nouvelle blessure.

C.d.B. : Tu devais quitter Korçë il y a quelques mois ?

B.N. : Oui, je devais être transféré au FK Krasnodar en Russie. Il y avait aussi le plus grand club du Kazakhstan qui était intéressé. J’ai passé quatre ans ici à Korçë. Pour moi c’est presque fini. Je vais tout faire cette année pour aller dans une autre équipe, afin d’arriver un jour à Arsenal et au Real Madrid.

C.d.B. : Donc il y a peu de chance de te revoir sur la pelouse du Skënderbeu la saison prochaine ?

B.N. : Normalement, mon contrat devait finir en décembre dernier. Je ne voulais pas le renouveler, car je devais partir. J’avais des contacts avec des équipes en Norvège ou au Portugal, mais les gens du Skënderbeu m’ont poussé à signer jusqu’en 2019. Ils ne voulaient pas me laisser partir gratuitement. Sur la photo officielle, tout le monde peut voir que je n’étais pas content (rires) ! Mais je ne pense pas être ici la saison prochaine, car j’ai un bon manager maintenant.

L’entretien original ici (abonnés).

Nous avons descendu en canoë une des dernières rivières sauvages d’Europe

Descente de la Vjosa en canoë @ LS
Descente de la Vjosa en canoë @ LS

Reporterre – 12.06.2017 – Article

Épargnée, mais jusqu’à quand?, par les barrages et les digues, la rivière Vjosa prend sa source en Grèce et se jette en liberté, après une traversée de l’Albanie, dans l’Adriatique. Reporterre a suivi le cours tumultueux d’une des dernières rivières sauvages d’Europe, où s’épanouit une belle biodiversité.

  • Rivière Vjosa (Albanie), reportage

C’est au son des cloches du monastère de Molivdoskepastis que les canoës débarquent dans les confins albanais. Perchée sur les hauteurs touffues des monts Dhouskon Oros, la petite église byzantine domine une vallée des plus isolées. Longtemps quasi inaccessible sous le régime communiste d’Enver Hoxha (1944-1991), cette région frontalière a vu s’épanouir une nature sauvage. La route, peu empruntée, fait désormais office de porte d’entrée vers la Grèce et l’Union européenne. À 15 kilomètres de là, la rivière Aos prend sa source dans les massifs hellènes et devient Vjosa à son passage en territoire albanais. C’est ici, aux «trois ponts», que ses eaux bleues et limpides se gonflent des sédiments de l’un de ses affluents, le Sarandoporos. Elles en garderont des teintes grises et vermeilles jusqu’à la mer.

Au petit matin, les fortes averses tombées la veille laissent place à un beau soleil, mais également à un vent glacial. Les «saints de glace», localement appelées «les trois jours de la vieille», saluent à leur manière ce début de randonnée en canoë. Hirondelles de roches et rustiques se donnent rendez-vous sur la confluence et effectuent une haie d’honneur aux embarcations qui se lancent à l’assaut des 192 kilomètres de l’une des «dernières rivières sauvages d’Europe».

Les premiers coups de pagaies donnent lieu à peu de rencontres. Seules quelques chèvres se figent ici et là sur les berges rocheuses, étonnées de ces curieux attelages aquatiques. Dans les années 1990, une grande partie des habitants de la région a fui la misère et le chaos de la «transition démocratique», espérant faire fortune chez le voisin grec, alors en plein «miracle économique». Peu sont revenus vivre en Albanie. Depuis la rivière, les paysages sont grandioses. Les sommets des massifs enneigés et leur versant recouvert d’une végétation en pleine régénérescence offrent des panoramas magnifiques dont peu de rivières de montagnes européennes peuvent s’enorgueillir. Sur les berges, un merle bleu ou une sittelle des rochers se découvrent. Les méandres s’enchaînent, le courant est fort et il faut savoir anticiper les rapides qui contournent les plages de galets. Certains secouent comme il se doit les canoës.

Illyriens, Grecs, Romains, Vénitiens, Ottomans… tous y ont laissé leurs traces 

Annoncée par le «gros rocher» qui trône en son centre, Përmet est la première véritable ville qui flanque la Vjosa. L’occasion de se reposer du vent qui ne manque pas de souffler de face et surtout de goûter aux truites et salades de chicorée sauvage dans l’un des petits restaurants de «la cité des roses», comme la surnomment les Albanais. Le retour à l’eau est néanmoins gâché par les plastiques qui s’accrochent aux branches des platanes orientaux. Ils rappellent l’une des tristes réalités des sociétés balkaniques contemporaines, où le manque de volonté politique laisse à mère Nature le soin de s’occuper de déchets toujours plus nombreux.

Avec ce brusque retour des températures hivernales, les premières nuits au bord de l’eau sont fraîches et les tentes sont chaque matin couvertes de givre. Il ne faut pas tarder à se remettre à flot, le vent se lève invariablement en chaque début d’après-midi. Après être passée sous les ruines des églises médiévales de Këlcyrë, la Vjosa s’engage dans de magnifiques gorges à la végétation florissante. Les sources qui jaillissent en cascade le long des parois rocheuses tombent à pic pour un ravitaillement en eau fraîche, car le soleil commence à taper. Depuis une dizaine de kilomètres, les rencontres se font plus nombreuses et les pêcheurs n’hésitent pas à afficher fièrement leurs prises. Au filet sur les galets ou à la ligne sur les rochers, chacun a sa technique pour taquiner la truite, ressource précieuse dans cette région économiquement pauvre. Les vagues des derniers rapides remplissent encore les canoës, mais, bientôt, c’est l’adieu définitif à la montagne.

Les collines s’écartent et le paysage s’ouvre, les murs de la citadelle ottomane d’Ali Pasha de Tepelenë se dévoilent déjà à l’horizon. L’Albanie regorge de ces petits châteaux, généralement perchés, qui témoignent du passage des différentes civilisations méditerranéennes. Illyriens, Grecs, Romains, Vénitiens, Ottomans… tous y ont laissé leurs traces. Si, faute de moyens pour les entretenir, les murs sont rarement debout, les sites qu’ils occupent sont toujours époustouflants de beauté. La belle forêt alluviale qui se trouve au pied de Tepelenë est tout indiquée pour poser les embarcations et se protéger du mistral albanais qui rend son dernier souffle avant de laisser définitivement place aux beaux jours.

«L’argent, toujours l’argent!» 

C’est à mi-parcours que la Vjosa défend son titre de «cœur bleu de l’Europe». S’élargissant sur plusieurs kilomètres, la rivière n’en fait ici qu’à sa tête, son lit se déplace au fil des saisons, offrant des paysages devenus bien rares en Europe. Leur parcours montagneux derrière elles, la plupart des rivières se sont vu généralement domestiquées par les barrages et les digues. La Vjosa, elle, coule librement. Mais pour combien de temps encore? Au sortir d’une magnifique gorge où une colonie de faucons crécerelles est tout occupée à la nidification, le chantier à l’arrêt du barrage de Kalivaç rappelle les menaces qui pèsent sur cet environnement fragile. Comme dans d’autres pays des Balkans, les merveilles naturelles albanaises sont bradées par les dirigeants politiques au nom de la croissance économique. Plus de 32 barrages sont ainsi actuellement envisagés sur la seule Vjosa et les investisseurs étrangers sont nombreux à se ruer vers «l’or bleu».

«L’argent, toujours l’argent!» Sur l’une des immenses îles formées par la Vjosa, un botaniste viennois, ensorcelé par la diversité des fleurs présentes, se désole. «Des environnements dynamiques comme celui-ci sont une immense richesse et il y a encore tellement de merveilles à découvrir.» Comme lui, une trentaine de scientifiques ont répondu à l’appel des associations qui se battent depuis des années pour préserver les rivières sauvages de la région. À Kutë, village isolé et figé dans le temps, ils viennent soutenir à leur façon des habitants inquiets pour leur avenir. Une digue est prévue quelques kilomètres en aval de leur vallée fertile et les champs de céréales qui les font vivre. Avec cette «expédition militante», les chercheurs viennent explorer l’un des «points chauds de la biodiversité européenne» encore méconnu. Pendant plusieurs jours, ces spécialistes vont faire de leur mieux afin d’en savoir plus sur les insectes, plantes, pierres ou poissons… Avec cette «aide modeste», ils espèrent dénoncer les incohérences qui entourent ces constructions. «60% de l’étude d’impact environnemental réalisée par la compagnie n’est qu’un vulgaire copier-coller de projets qui n’ont rien à voir avec la Vjosa!» s’indignent les militants écologistes.

 «L’Adriatique? Tout droit!»

Dans le village, la cohabitation entre ces scientifiques, essentiellement autrichiens, et les habitants donnent lieu à des scènes mémorables. Après quelques généreuses rasades de raki maison, la barrière de la langue s’efface, certains évoquent les souvenirs de la glorieuse lutte antifasciste (1939-1944) du village, le «meilleur pêcheur de la région» assure que «les poissons étaient plus grands sous le communisme», d’autres évoquent le loup qui vient régulièrement effrayer les poulaillers… En quittant Kutë, il faut un bon bain frais dans la rivière pour retrouver l’énergie de pagayer. Les sommets enneigés s’éloignent peu à peu et la Vjosa est bientôt entourée des grandes plaines agricoles du pays. Différentes espèces de hérons s’envolent des premières zones de marais. Le courant s’amenuise lentement et les lacets qui s’enchaînent paraissent interminables. Des guêpiers d’Europe viennent rompre cette relative monotonie en tournoyant au-dessus des canoës. Ils sont nombreux ces jours-ci à remonter vers le nord, le long de l’Adriatique, troisième voie de migration d’Europe.

La mer se rapproche, les embruns se font sentir et, entre les saules et les peupliers, les pêcheurs sont désormais de plus en plus nombreux à taquiner le bar et le mulet. Tous le confirment : «L’Adriatique? Tout droit!» Alors que la principale voie rapide du pays ne passe qu’à quelques mètres de la rivière, certaines petites villes sur l’autre rive semblent encore bien isolées et témoignent des réalités albanaises. Pour quelques euros, Arind tire ici tous les jours sa «barque taxi» pour faire traverser ses «clients». La Vjosa est désormais plate et les pagayeurs doivent puiser dans leurs ressources pour affronter vagues et bourrasques venues du large. Ces derniers coups de pagaies éprouvants sont bientôt récompensés par la vue des sommets de Sazan, île méditerranéenne, ancienne base militaire. Après que l’on a posté les canoës à l’embouchure, l’ultime campement sur la Vjosa s’installe dans la grande pinède de Nartë. Intrigué par ces curieux navigateurs, Kristos assure ce dernier repas en partageant ses poissons du jour et son raki.

Le reportage original ici.

Albanie : la Vjosa en kayak, à la découverte de la « dernière rivière sauvage d’Europe »

Expédition en canoë sur la Vjosa @ LS
Expédition en canoë sur la Vjosa @ LS

Courrier des Balkans – 20.05.2017 – Article

Le 3 mai, la justice albanaise ordonnait la suspension de la construction des 32 barrages hydro-électriques prévus sur le « cœur bleu de l’Europe ». Une victoire pour les habitants, les élus locaux, les scientifiques… et les kayakistes ! Le long de ses 192 kilomètres en Albanie, la Vjosa est une perle rare pour les amateurs de nature sauvage. Reportage pagaies en main.

Après un début de printemps à la douceur pré-estivale, de fortes averses arrosent notre arrivée dans les confins montagneux du Sud-Est albanais. Il faut profiter des courtes trêves qu’accorde un vent glacial venu de l’autre côté du pays pour installer le campement. Les kayaks passent leur première nuit au plus proche de la confluence du Sarantoporos et de l’Aos, tout juste rebaptisée Vjosa après son entrée au pays des aigles. À quelques centaines de mètres de là, le drapeau de l’UE flotte au-dessus du poste-frontière grec des Trois ponts, minuscule et bien solitaire au milieu de cette vallée sauvage, presque étouffée par les imposants monts Gramoz. Malgré une route en bon état, les véhicules se font rares dans ces terres loin de tout.

Des paysages époustouflants

Au petit matin, l’adage se vérifie : « les trois jours de la vieille », ce retour brutal du froid hivernal avant le passage à la saison chaude, ont bel et bien commencé. Si les rafales qui ont soufflé toute la nuit ont chassé les nuages, les tentes givrées annoncent que le début de la descente sera frais. Aux Trois ponts, les eaux claires de la Vjosa incorporent celles du Santoporos et se chargent de ses sédiments. Ses reflets se font désormais vermeils et gris. Des dizaines d’hirondelles sont venues encourager les kayaks à se lancer à l’assaut des 190 km qui mènent à la mer. Jusqu’à Përmet, les rencontres sont rares, seules quelques chèvres s’arrêtent pour regarder les embarcations se faire remuer par les premiers rapides. Certains demandent de l’attention car, en cette fin d’avril, le courant file et quelques parois rocheuses semblent toutes prêtes à « brosser » les navigateurs.

Au sortir des premières gorges, le gros rocher de Përmet annonce une pause bienvenue. Les truites grillées et les salades de chicorée sauvage de la « cité des roses » récompensent des efforts contre le vent. Malgré les rigueurs matinales, il ne faut pas tarder à se mettre à l’eau, car le vent se lève chaque début d’après-midi et, bien sûr, il vient de face. Le ventre rempli, le retour aux bateaux se fait au son des radios des pêcheurs. Première véritable ville au bord de la rivière, Përmet rappelle qu’urbanisation rime trop souvent avec pollution : sur plusieurs centaines de mètres, des sacs plastiques sont accrochés aux platanes orientaux de la Vjosa. Il faut dire que [les autorités albanaises se préoccupent bien peu de la question du retraitement des déchets. Des images désolantes alors que, de l’eau, les vues sur les neiges des monts Dhëmbel s’enchaînent, époustouflantes.

Ni digues, ni barrages

Plus la Vjosa se dirige vers la mer, plus les habitations se rapprochent de l’eau et les rencontres sur les plages de galets se multiplient. Chaque pêcheur a son rocher de prédilection et sa technique favorite pour taquiner la truite. Passée sous les ruines du vieux Këlcyrë, la rivière se rétrécit et s’engouffre dans de belles gorges à la végétation fleurissante. Les sources et les cascades des monts Trebeshinë sont à portée de bateau. Sur les parois glissantes, le ravitaillement en eau fraîche est quelque peu aventureux, mais tombe à point alors que le soleil commence à chauffer. Grâce à la force du courant, les kilomètres défilent. Si la navigation se fait sans heurt, les vagues de certains rapides ne manquent pas de pimenter le parcours, remplissant régulièrement les embarcations. Bientôt le paysage se transforme, les montagnes s’écartent et laissent déjà entrevoir au loin les murs de la citadelle d’Ali Pacha de Janina. Venues de la vallée de Gjirokastër, les eaux bleutées et transparentes du Drino viennent gonfler le lit de la Vjosa. C’est face à un vent plus fort que jamais que le bivouac du jour s’impose dans la belle forêt alluviale en bas de Tepelenë.

À mi-parcours, le printemps reprend ses droits et les nuits se réchauffent enfin. La voie rapide qui mène de l’Albanie à la Grèce est toute proche, mais de l’autre côté de la rive, les collines paraissent encore bien sauvages. De ce bord-ci de la rivière, pas de goudron, il faut scruter la végétation pour apercevoir des fermes qui paraissent isolées de tout. Venus faire boire leurs troupeaux, seuls quelques bergers saluent, allongés sur les galets. Memaliaj et ses immeubles communistes sont loin derrière, c’est ici que la Vjosa revêt son caractère véritablement singulier et justifie son statut de « dernière rivière sauvage d’Europe ». Tout au long de ses 270 kilomètres, depuis ses sources en Grèce, le parcours est paradisiaque pour les kayaks : ni digues ni barrages, elle coule librement et modifie à son gré les paysages, comme vers Sevaster où son lit se déplace en fonction des saisons, sur une largeur impressionnante. Ces endroits devenus si rares en Europe ont attiré ces jours-ci de bien curieux visiteurs dans le paisible village de Kutë.

Un milieu naturel unique en Europe

« C’est une zone dynamique exceptionnelle, très intéressante. » À l’appel de trois associations, une trentaine de scientifiques de différents pays débutent une expédition militante. Car, au fond de la vallée, les terrassements de Kalivaç rappellent les menaces qui pèsent sur la Vjosa. Le chantier de ce barrage, à l’arrêt depuis plus de dix ans, n’est que l’un des 32 prévus sur le « cœur bleu de l’Europe ». Les experts partent à l’assaut des dunes et des méandres, attrapent insectes, poissons, pierres, analysent les formes des bancs de sable. Ils espèrent contribuer à la sauvegarde de la rivière. Barbe blanche et petites lunettes, un botaniste viennois se désole de « cet argent qui détruit tout ». Comme ensorcelé par cet environnement « unique en Europe », il se perd dans les arbustes de l’île avant d’être rapatrié en kayak, réquisitionné pour l’occasion. À Kutë, la cohabitation albano-autrichienne apporte son lot de moments mémorables dans ce village figé dans le temps. Autour de bières et de rakis, la barrière linguistique s’efface avec un rassembleur « Jo diga në Poçem ! » (« Pas de barrage à Poçem ! »). Quelques jours plus tard, le tribunal de Tirana a demandé la suspension des travaux sur la Vjosa.

Avant de se remettre à flots, le retour aux kayaks s’effectue à travers les champs fleuris en bas du village. À dos d’âne et en survêtement bleu, Fatmir, « le meilleur pêcheur des environs » est fier d’exposer ses prises du jour. Mais il est amer : « les poissons étaient plus gros sous le communisme ». Il faut un bain frais revigorant pour se remettre à pagayer. Les dernières gorges s’effacent et les sommets enneigés disparaissent au loin. La Vjosa traverse maintenant les grandes plaines agricoles et le courant s’amenuise rapidement. Entre les saules et les peupliers, les pêcheurs se font de plus en plus nombreux à taquiner le mulet ou le bar. Les distances divergent selon les avis, mais tous l’assurent, « Adriatik ? Drejt ! » (« L’Adriatique ? Tout droit ! »). Alors que les embruns se font sentir, la rivière enchaîne d’interminables lacets avant de se poursuivre dans de rudes lignes droites. Le vent du sud-ouest qui souffle de face et un courant défavorable rendent les derniers kilomètres éprouvants. La lutte contre les vagues se fait de plus en plus intense, mais bientôt on aperçoit les sommets de l’île de Sazan. Le dernier campement se monte sous la pinède de l’embouchure où Kristos range son carrelet. C’est lui qui offre généreusement le menu de cette ultime soirée sur la Vjosa, en partageant sa prise du jour et son raki maison.

Le reportage original ici (abonnés).