Albanie : la Vjosa en kayak, à la découverte de la « dernière rivière sauvage d’Europe »

Expédition en canoë sur la Vjosa @ LS
Expédition en canoë sur la Vjosa @ LS

Courrier des Balkans – 20.05.2017 – Article

Le 3 mai, la justice albanaise ordonnait la suspension de la construction des 32 barrages hydro-électriques prévus sur le « cœur bleu de l’Europe ». Une victoire pour les habitants, les élus locaux, les scientifiques… et les kayakistes ! Le long de ses 192 kilomètres en Albanie, la Vjosa est une perle rare pour les amateurs de nature sauvage. Reportage pagaies en main.

Après un début de printemps à la douceur pré-estivale, de fortes averses arrosent notre arrivée dans les confins montagneux du Sud-Est albanais. Il faut profiter des courtes trêves qu’accorde un vent glacial venu de l’autre côté du pays pour installer le campement. Les kayaks passent leur première nuit au plus proche de la confluence du Sarantoporos et de l’Aos, tout juste rebaptisée Vjosa après son entrée au pays des aigles. À quelques centaines de mètres de là, le drapeau de l’UE flotte au-dessus du poste-frontière grec des Trois ponts, minuscule et bien solitaire au milieu de cette vallée sauvage, presque étouffée par les imposants monts Gramoz. Malgré une route en bon état, les véhicules se font rares dans ces terres loin de tout.

Des paysages époustouflants

Au petit matin, l’adage se vérifie : « les trois jours de la vieille », ce retour brutal du froid hivernal avant le passage à la saison chaude, ont bel et bien commencé. Si les rafales qui ont soufflé toute la nuit ont chassé les nuages, les tentes givrées annoncent que le début de la descente sera frais. Aux Trois ponts, les eaux claires de la Vjosa incorporent celles du Santoporos et se chargent de ses sédiments. Ses reflets se font désormais vermeils et gris. Des dizaines d’hirondelles sont venues encourager les kayaks à se lancer à l’assaut des 190 km qui mènent à la mer. Jusqu’à Përmet, les rencontres sont rares, seules quelques chèvres s’arrêtent pour regarder les embarcations se faire remuer par les premiers rapides. Certains demandent de l’attention car, en cette fin d’avril, le courant file et quelques parois rocheuses semblent toutes prêtes à « brosser » les navigateurs.

Au sortir des premières gorges, le gros rocher de Përmet annonce une pause bienvenue. Les truites grillées et les salades de chicorée sauvage de la « cité des roses » récompensent des efforts contre le vent. Malgré les rigueurs matinales, il ne faut pas tarder à se mettre à l’eau, car le vent se lève chaque début d’après-midi et, bien sûr, il vient de face. Le ventre rempli, le retour aux bateaux se fait au son des radios des pêcheurs. Première véritable ville au bord de la rivière, Përmet rappelle qu’urbanisation rime trop souvent avec pollution : sur plusieurs centaines de mètres, des sacs plastiques sont accrochés aux platanes orientaux de la Vjosa. Il faut dire que [les autorités albanaises se préoccupent bien peu de la question du retraitement des déchets. Des images désolantes alors que, de l’eau, les vues sur les neiges des monts Dhëmbel s’enchaînent, époustouflantes.

Ni digues, ni barrages

Plus la Vjosa se dirige vers la mer, plus les habitations se rapprochent de l’eau et les rencontres sur les plages de galets se multiplient. Chaque pêcheur a son rocher de prédilection et sa technique favorite pour taquiner la truite. Passée sous les ruines du vieux Këlcyrë, la rivière se rétrécit et s’engouffre dans de belles gorges à la végétation fleurissante. Les sources et les cascades des monts Trebeshinë sont à portée de bateau. Sur les parois glissantes, le ravitaillement en eau fraîche est quelque peu aventureux, mais tombe à point alors que le soleil commence à chauffer. Grâce à la force du courant, les kilomètres défilent. Si la navigation se fait sans heurt, les vagues de certains rapides ne manquent pas de pimenter le parcours, remplissant régulièrement les embarcations. Bientôt le paysage se transforme, les montagnes s’écartent et laissent déjà entrevoir au loin les murs de la citadelle d’Ali Pacha de Janina. Venues de la vallée de Gjirokastër, les eaux bleutées et transparentes du Drino viennent gonfler le lit de la Vjosa. C’est face à un vent plus fort que jamais que le bivouac du jour s’impose dans la belle forêt alluviale en bas de Tepelenë.

À mi-parcours, le printemps reprend ses droits et les nuits se réchauffent enfin. La voie rapide qui mène de l’Albanie à la Grèce est toute proche, mais de l’autre côté de la rive, les collines paraissent encore bien sauvages. De ce bord-ci de la rivière, pas de goudron, il faut scruter la végétation pour apercevoir des fermes qui paraissent isolées de tout. Venus faire boire leurs troupeaux, seuls quelques bergers saluent, allongés sur les galets. Memaliaj et ses immeubles communistes sont loin derrière, c’est ici que la Vjosa revêt son caractère véritablement singulier et justifie son statut de « dernière rivière sauvage d’Europe ». Tout au long de ses 270 kilomètres, depuis ses sources en Grèce, le parcours est paradisiaque pour les kayaks : ni digues ni barrages, elle coule librement et modifie à son gré les paysages, comme vers Sevaster où son lit se déplace en fonction des saisons, sur une largeur impressionnante. Ces endroits devenus si rares en Europe ont attiré ces jours-ci de bien curieux visiteurs dans le paisible village de Kutë.

Un milieu naturel unique en Europe

« C’est une zone dynamique exceptionnelle, très intéressante. » À l’appel de trois associations, une trentaine de scientifiques de différents pays débutent une expédition militante. Car, au fond de la vallée, les terrassements de Kalivaç rappellent les menaces qui pèsent sur la Vjosa. Le chantier de ce barrage, à l’arrêt depuis plus de dix ans, n’est que l’un des 32 prévus sur le « cœur bleu de l’Europe ». Les experts partent à l’assaut des dunes et des méandres, attrapent insectes, poissons, pierres, analysent les formes des bancs de sable. Ils espèrent contribuer à la sauvegarde de la rivière. Barbe blanche et petites lunettes, un botaniste viennois se désole de « cet argent qui détruit tout ». Comme ensorcelé par cet environnement « unique en Europe », il se perd dans les arbustes de l’île avant d’être rapatrié en kayak, réquisitionné pour l’occasion. À Kutë, la cohabitation albano-autrichienne apporte son lot de moments mémorables dans ce village figé dans le temps. Autour de bières et de rakis, la barrière linguistique s’efface avec un rassembleur « Jo diga në Poçem ! » (« Pas de barrage à Poçem ! »). Quelques jours plus tard, le tribunal de Tirana a demandé la suspension des travaux sur la Vjosa.

Avant de se remettre à flots, le retour aux kayaks s’effectue à travers les champs fleuris en bas du village. À dos d’âne et en survêtement bleu, Fatmir, « le meilleur pêcheur des environs » est fier d’exposer ses prises du jour. Mais il est amer : « les poissons étaient plus gros sous le communisme ». Il faut un bain frais revigorant pour se remettre à pagayer. Les dernières gorges s’effacent et les sommets enneigés disparaissent au loin. La Vjosa traverse maintenant les grandes plaines agricoles et le courant s’amenuise rapidement. Entre les saules et les peupliers, les pêcheurs se font de plus en plus nombreux à taquiner le mulet ou le bar. Les distances divergent selon les avis, mais tous l’assurent, « Adriatik ? Drejt ! » (« L’Adriatique ? Tout droit ! »). Alors que les embruns se font sentir, la rivière enchaîne d’interminables lacets avant de se poursuivre dans de rudes lignes droites. Le vent du sud-ouest qui souffle de face et un courant défavorable rendent les derniers kilomètres éprouvants. La lutte contre les vagues se fait de plus en plus intense, mais bientôt on aperçoit les sommets de l’île de Sazan. Le dernier campement se monte sous la pinède de l’embouchure où Kristos range son carrelet. C’est lui qui offre généreusement le menu de cette ultime soirée sur la Vjosa, en partageant sa prise du jour et son raki maison.

Le reportage original ici (abonnés).

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