Le Parti socialiste espère remporter une 3ème majorité parlementaire @ LS
RFI + France Culture – Info + Web – 23.04.2021 + 25.04.2021 – Audio + Article
Les Albanais sont appelés aux urnes, dimanche 25 avril, pour des législatives sous tension. Accusé de dérive autoritaire, le Premier ministre socialiste, Edi Rama, espère remporter un historique troisième mandat, tandis que l’opposition tente de fédérer les mécontents. La campagne électorale, émaillée de violences, ne suscite pas l’enthousiasme de la population.
Dans les bureaux de vote à la mi-journée – RFI – Info :
Portrait du Premier ministre, Edi Rama – France Culture :
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Enjeux et contexte des législatives – RFI Web – Article
Trente ans après la fin de la dictature, c’est une démocratie albanaise à la peine qui s’apprête à tenir les dixièmes élections multipartites de son histoire. Violences, achats de vote et scandale autour des données personnelles ont électrisé les derniers jours d’une campagne entamée il y a de longues semaines. Le scrutin voit se rejouer le duel d’il y a quatre ans, entre les chefs des deux principales forces politiques du pays.
Si les slogans ont pris cette fois-ci une tournure patriotique, cette revanche n’a pas été l’occasion d’un débat de fond autour des programmes électoraux ni des réelles préoccupations des citoyens. Le scrutin peine à susciter l’enthousiasme des 3 600 000 inscrits. Les électeurs se montrent en effet méfiants à l’égard d’une classe politique qui ne s’est pas véritablement renouvelée et les doutes persistent quant au taux de participation de dimanche.
Le principal enjeu de ces élections sera de savoir si l’actuel Premier ministre socialiste, Edi Rama, remportera un troisième mandat, ce qui serait une première dans l’Albanie postcommuniste. Au pouvoir depuis huit ans, l’ancien maire de Tirana met en avant le renforcement des institutions ainsi que les investissements réalisés dans les infrastructures. Coiffé d’une casquette noire frappée du numéro douze lors de ses meetings, le chef du Parti socialiste (PS) réclame quatre ans supplémentaires afin de poursuivre le travail entamé et promet de faire du pays « un champion du tourisme ».
Néanmoins, ses promesses antérieures de création de 300 000 emplois, de lutte contre la corruption ou de réduction des inégalités n’ont pas été tenues. Réputé proche du président turc, Edi Rama, 56 ans, est critiqué pour sa pratique du pouvoir verticale et de plus en plus autoritaire, notamment depuis 2017 et l’obtention de la majorité absolue par le PS. Des scandales de corruption autour de l’attribution des chantiers publics ont rythmé son dernier mandat et l’opposition n’a cessé d’accuser le pouvoir socialiste de liens avec les trafiquants de drogue.
Un paysage politique immuable
Plusieurs fois ministre à la fin des années 2000, Lulzim Basha espère mettre fin à l’hégémonie socialiste. À 46 ans, ce juriste de formation dirige la principale force d’opposition depuis 2013, le Parti démocratique (PD), de centre droit. Il a axé sa campagne sur l’économie et promis de mettre fin à l’érosion de la démocratie en obtenant l’ouverture des négociations d’adhésion à l’UE, plusieurs fois reportées. Son parti a signé un accord de coalition avec le Mouvement socialiste pour l’intégration (LSI), troisième force politique du pays et ancien faiseur de rois lors de précédentes élections.
Dans ce paysage politique immuable, quelques candidatures marquent une relative diversification de l’offre démocratique en Albanie. Auréolé de son écrasante victoire lors des législatives de février, le parti kosovar Vetevendosje, gauche souverainiste, présente ainsi trois candidats. Ces candidatures sont perçues comme une tentative du Premier ministre kosovar, Albin Kurti, pour élargir son influence dans le monde albanophone. Un syndicaliste des mines de chrome se présente également à la députation. Ces candidats auront néanmoins du mal à remporter l’un des 140 sièges du Parlement, car la réforme électorale votée en octobre 2020 impose d’obtenir un minimum de 1% des voix dans chacune des 12 circonscriptions du pays.
Les élections de dimanche surviennent après une crise politique inédite qui a vu les députés du PD et du LSI démissionner de leurs mandats parlementaires, puis boycotter les élections municipales de 2019. Si les insultes et l’invective sont une constante de la jeune démocratie albanaise, la tension est montée d’un cran ces derniers jours. Un militant du PD a été blessé lundi dans la ville côtière de Kavajë, et un médecin, présenté comme un soutien du PS, a été tué mercredi à Elbasan, dans le centre du pays.
Quatre autres personnes ont également été blessées dans ce qui est présenté par les médias locaux comme une altercation entre militants, sur fond d’achats de votes dans des quartiers défavorisés. La pratique est un fléau de cette région où les gangs criminels sont particulièrement actifs. Quelques jours plus tôt, une polémique autour de l’utilisation des données personnelles par le pouvoir socialiste avait également suscité une vive émotion dans l’opinion publique.
En y exposant des objets datant de l’Empire ottoman ou de la période communiste, Arbër Cepani a fait du Komitéti, l’un des cafés les plus courus du pays.
Vjosa Osmani en meeting à Kline, février 2021 @ LS
Libération – 12.04.2021 – Article
Le plus jeune État d’Europe connaît un vent de changement avec l’arrivée de sa nouvelle présidente, Vjosa Osmani. «Libération» a rencontré cette figure de la lutte anticorruption.
C’est l’un des deux visages du Kosovo nouveau. Celui qui rentre peut-être enfin dans l’âge adulte, 20 ans après la guerre d’indépendance contre la Serbie voisine. Vjosa Osmani, 38 ans, a été élue le 4 avril présidente de la plus jeune République parlementaire d’Europe. Cheveux bouclés et yeux pétillants, cette experte en droit international formée aux États-Unis a osé, et réussi son pari. En disant non aux renoncements politiciens et en s’associant au tribun de l’autodétermination, Albin Kurti – le nouveau Premier ministre –, elle a recueilli sur son nom plus de 300 000 voix lors des législatives du 14 février dernier, un record depuis 2008 et l’indépendance encore contestée de ce pays de presque 1,8 million d’habitants.
Le Covid-19 et ses crises multiples ont servi de carburateur à une élection présentée comme un «référendum contre la mauvaise politique». Avec plus de 50% des voix, le mouvement anticorruption a renversé la table et rejeté les vieux partis loin dans l’opposition. Le charismatique duo formé par Kurti et Osmani dispose aujourd’hui de toutes les institutions pour lancer la transformation sociale réclamée par une jeunesse nombreuse et pressée. A Libération, la nouvelle présidente aux mains propres annonce la fin du clientélisme érigé au rang de système, demande des comptes à la Serbie, et affirme la naissance d’une nouvelle ère pour les jeunes et les femmes du Kosovo.
Avez-vous été surprise par l’ampleur de votre victoire du 14 février ?
Surprise, non, car cette victoire n’est pas seulement le résultat des bouleversements de ces deux dernières années. Elle est le fruit de deux décennies de respect de la volonté du peuple. Il y a eu une énorme crise morale, une crise de l’éthique et de la politique, mais nous avons prouvé que si vous faites preuve d’éthique, vous gagnez la confiance des citoyens.
Vous arrivez à la tête de l’Etat au beau milieu d’une nouvelle vague de Covid-19 particulièrement dramatique…
Quand nous avons pris la tête des institutions, nous étions le seul pays d’Europe sans vaccin. Le 23 mars, nous avons reçu le tout premier contingent par l’initiative Covax, de seulement 24 000 doses. Et bien que nous soyons un très petit pays, nous avons décidé de réaffirmer notre orientation stratégique pro-occidentale : nous ne nous tournons pas vers les vaccins russes ou chinois. Mais nous avons cruellement besoin de soutien de la part de nos partenaires.
Il y a une forte attente de justice au sein de la société. Quelles mesures concrètes allez-vous mettre en place pour renforcer l’Etat de droit ?
La toute première est le processus du vetting[«vérification», ndlr] dont la composante principale sera l’intégrité. Les juges et les procureurs ne seront pas seulement évalués sur leurs performances, mais également sur la base de leur intégrité. Il est très important que le pouvoir judiciaire et le parquet soient entièrement dépolitisés.
Est-ce seulement possible au Kosovo ?
Ça le sera. Notre pays prouvera qu’il peut se débrouiller seul quand notre système judiciaire fonctionnera. C’est notre priorité absolue. Nous devons aussi rétablir la justice dans tous les domaines de la vie : les écoles, les tribunaux, les institutions publiques… Je soutiens par exemple l’idée d’appliquer ce processus de vérification à l’université ainsi qu’aux forces de sécurité. Il faut ramener de la méritocratie dans les institutions pour redonner de l’espoir aux jeunes. Cela ne peut pas être fait du jour au lendemain, mais nous espérons achever une partie importante de cette réforme au cours des quatre prochaines années.
La jeunesse kosovare devra-t-elle attendre quatre ans pour voir les premiers résultats ?
Les premiers résultats seront visibles très prochainement, mais il s’agit aussi d’une question de démocratie. Avoir plus de démocratie et une bonne gouvernance est un combat continu qui ne finit jamais. Nous sommes très chanceux, car si la corruption était présente dans les institutions, elle ne l’a jamais été au sein de la population, comme le montre le résultat du «référendum» du 14 février.
«J’espère vraiment que mon élection est la preuve que les femmes peuvent réaliser tout ce qu’elles veulent, qu’elle montre que chaque jeune fille du Kosovo peut aussi devenir présidente.»— Vjosa Osmani, présidente du Kosovo
Comment allez-vous faire pour résoudre le problème du chômage et convaincre les jeunes qu’ils ne sont pas obligés d’émigrer ?
Le taux de chômage des jeunes est actuellement supérieur à 50%. Si nous n’orientons pas la totalité de nos investissements vers nos citoyens, nous ne serons pas en mesure de lutter contre le chômage. Nous devons arrêter ces projets de routes et d’autoroutes, dont la plupart sont inutiles. En termes d’emplois, nous allons supprimer les obstacles bureaucratiques et juridiques auxquels le secteur privé est confronté. Faire en sorte qu’il n’y ait plus de pression ni d’ingérence politique. Plus les entreprises locales réussiront, plus il y aura d’emplois créés, et cela permettra d’attirer les investisseurs étrangers.
Votre prédécesseur, Hashim Thaçi ainsi que d’autres membres de l’Armée de libération du Kosovo (UCK) sont actuellement incarcérés à La Haye. Quelle est votre opinion sur le travail du tribunal ?
Mon opinion, c’est que les politiciens ne devraient pas donner leur opinion sur ce procès. Je ne suis ni juge ni procureur. Mais le Kosovo a montré un excellent exemple de coopération dans le domaine de la justice internationale en acceptant la formation de ce tribunal. En revanche, il existe des preuves massives des crimes commis contre les Albanais du Kosovo pour lesquels la Serbie n’a jamais été jugée. N’oublions pas que l’un des ministres de Milosevic est aujourd’hui président de la Serbie et qu’il n’a jamais demandé pardon ni pris ses distances avec ces crimes. Chaque fois que nous nous assoirons pour discuter avec les dirigeants serbes, nous demanderons : «Où sont les 1 600 personnes toujours disparues ?»
Est-ce une condition non-négociable pour reprendre le dialogue avec la Serbie ?
C’est aussi une question humanitaire. Et une priorité absolue de mon mandat et de celui du gouvernement. Nous devons résoudre ce problème des disparus pour obtenir une paix durable. Évidemment, nous voulons discuter de la suppression des barrières commerciales que la Serbie impose à nos marchandises depuis douze ans, et d’autres problèmes. Mais il y a aussi des lignes rouges que nous ne franchirons pas. Nous ne discuterons jamais de l’intégrité territoriale du Kosovo ni d’un échange de territoires. Nous ne discuterons pas du statut ni de la fonctionnalité interne du Kosovo. Personne n’a besoin d’une autre Bosnie dans la région.
Vous avez grandi à Mitrovica, une ville divisée au nord du pays, symbole de ces tensions politiques. Est-ce que vous croyez à la réconciliation ?
Bien sûr. Mais la justice est une condition préalable à la réconciliation. Ce que je demande à mes homologues serbes, c’est de ne pas fuir cette justice. Ils doivent se repentir et demander pardon pour leurs crimes. S’ils ne veulent pas le faire pour nous, ils doivent le faire pour la jeunesse de Serbie, qui a également besoin d’un avenir meilleur. Il y a cette tendance au révisionnisme historique concernant ce qui s’est passé au Kosovo et en Bosnie. Certains essaient de créer une équivalence morale entre la politique génocidaire de la Serbie, et ce que quelques individus auraient fait après la guerre. Ce n’est pas acceptable : ce que la Serbie a fait étaient les actions d’un système d’État, pas des actions individuelles. C’était il y a seulement 20 ans et les habitants du Kosovo s’en souviennent.
Candidat, le Kosovo est encore très loin de rejoindre l’UE. Allez-vous travailler pour accélérer ce processus ?
D’après tous les sondages, le Kosovo reste le pays le plus pro-européen au monde ! Nous en faisons bien sûr une priorité. Mais en ce qui concerne la libéralisation des visas pour l’espace Schengen, nous avons satisfait tous les critères il y a trois ans déjà, et malheureusement l’UE ne tient pas sa promesse. Et par là, elle porte atteinte à sa propre crédibilité. Je lance donc un appel à la France, car c’est une question de droits de l’homme : nous sommes les seuls qui ne pouvons pas voyager librement sur le continent ! Une fois la pandémie derrière nous, les jeunes de toute l’Europe pourront voyager, mais les nôtres resteront dans leur ghetto.
Vos premiers mots après votre élection ont été pour les jeunes filles du Kosovo…
J’espère vraiment que mon élection est la preuve que les femmes peuvent réaliser tout ce qu’elles veulent, qu’elle montre que chaque jeune fille du Kosovo peut aussi devenir présidente. Nous avons la plus forte proportion de femmes parlementaires de la région et les femmes sont bien représentées au sein du gouvernement. L’image du Kosovo a longtemps été celle d’une société déchirée par la guerre et ses autres problèmes. Mais nous avons une jeunesse extraordinaire. Aujourd’hui, l’image du Kosovo doit être celle de cette jeunesse et de son potentiel exceptionnel d’innovation dans la culture, l’art et l’ingénierie. Ce grand potentiel peut non seulement faire avancer le Kosovo, mais aussi donner beaucoup à l’Europe.
Vjosa Osmani et Albin Kurti en meeting à Prizren, février 2021 @ LS
La Tribune de Genève – 06.04.2021 – Article
L’élection à la tête de l’État de la juriste marque un vrai tournant pour la jeune république.
C’est un visage qui incarne de grands espoirs de changements. Élue par le parlement kosovar dimanche soir, Vjosa Osmani est devenue, ce mardi, la deuxième femme à prendre les fonctions de présidente du jeune État balkanique, déclaré indépendant de la Serbie en 2008. Oser!, le nom de son mouvement politique, résume l’état d’esprit que veut insuffler cette juriste de 38 ans à une société qui a trop longtemps souffert des réflexes clientélistes et des discriminations. Combative, Vjosa Osmani fait de son parcours personnel un exemple pour les femmes du pays, afin de les pousser à déranger les mentalités patriarcales et à s’émanciper.
«Peu importent les quantités d’argent que l’on investit, la corruption ne peut pas être combattue par les corrompus.»Vjosa Osmani, nouvelle présidente du Kosovo
Après l’élection, les premiers mots de cette mère de deux jumelles sont d’ailleurs allés aux jeunes femmes du Kosovo. «Les filles ont le droit d’être là où elles le veulent», a-t-elle ainsi lancé dimanche soir, très émue, dans l’enceinte du parlement. «Tout est possible et n’importe lequel de vos rêves peut devenir réalité si vous vous battez pour cela.»
Elle qui n’a pas hésité à tenir tête aux vieux briscards de son ancien parti, la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), savoure sa victoire. Lors des élections législatives du 14 février, elle s’est associée au chef de gauche, Albin Kurti, pour renverser la vieille classe politique du pays, lors d’un scrutin qualifié de «raz-de-marée électoral» par la presse. La liste Vetevendosje, menée par ce duo charismatique, a remporté plus de 50% des voix et 58 des 120 sièges du parlement: de quoi engager une profonde transformation du pays.
Besoin de justice
Par ses précédentes fonctions de présidente du parlement ou son intérim à la présidence de la République, la nouvelle cheffe d’État a déjà marqué de son empreinte l’histoire récente du Kosovo. Lors des meetings menés au pas de course pendant la campagne de février, Vjosa Osmani a pu mesurer sa forte popularité, acclamée partout par la jeunesse, qui scandait son prénom. Son nom a rassemblé plus de 300’000 voix, un record depuis l’indépendance.
Son image de politicienne incorruptible, cette experte en droit international formée aux États-Unis l’a forgée par sa défense constante de l’État de droit. Vjosa Osmani s’est notamment opposée avec force à l’impunité des anciens commandants de guerre qui ont dirigé le pays ces vingt dernières années. «Peu importent les quantités d’argent que l’on investit, la corruption ne peut pas être combattue par les corrompus, le crime ne peut pas être combattu par ceux qui investissent aussi dans le crime», nous confiait-elle ainsi en 2019. «La première chose dont nous avons besoin est que ce pays soit représenté par des gens aux mains propres, par des gens crédibles. Nous avons besoin d’une nouvelle génération qui n’a pas seulement été éduquée dans les valeurs occidentales, mais qui ramène ces valeurs occidentales dans les institutions du Kosovo.»
Le fléau du chômage
Aujourd’hui au sommet de l’État, cette polyglotte qui veut rassembler le pays devra relever le plus gros défi de sa carrière en répondant rapidement aux immenses attentes de 1,8 million de Kosovars. La nouvelle majorité dirigée par le premier ministre, Albin Kurti, dispose aujourd’hui de toutes les institutions pour résoudre la crise sanitaire. La présidente et le chef du gouvernement devront surtout satisfaire les désirs de justice des citoyens et s’attaquer au fléau du chômage, qui pousse la jeunesse à émigrer, notamment vers la Suisse.
Déjà moquée par ses adversaires pour son supposé manque de vision politique, Vjosa Osmani s’est montrée ferme sur la question du dialogue avec Belgrade, qui ne reconnaît toujours pas l’indépendance de son ancienne province du sud. «La paix ne sera atteinte que lorsque nous observerons des remords et des excuses de la part de la Serbie, et que justice sera rendue pour ceux qui ont souffert de ces crimes», a déclaré la nouvelle présidente.
Championne de la vaccination, la Serbie offre des doses à ses voisins et propose des injections gratuites aux étrangers. Une générosité qui vise à redorer l’image du pouvoir serbe.
Le vaccin anti-Covid-19 est en train de s’imposer comme l’arme géopolitique de l’année 2021. Dans les pays d’ex-Yougoslavie, la stratégie de Belgrade rencontre un fort écho médiatique. Après le Royaume-Uni, la Serbie fait figure de championne de l’immunisation, notamment grâce à ses achats massifs de vaccins russes et chinois encore non homologués par les régulateurs européens. Près de deux millions et demi de Serbes – sur une population totale de sept millions – ont déjà reçu au moins une dose, et le pays expérimente le «tourisme vaccinal», une première en Europe.
Venus de Bosnie-Herzégovine, de Macédoine du Nord, du Monténégro ou même d’Albanie, des milliers de Balkaniques, lassés des lenteurs et des failles de leurs propres systèmes de santé, ont ainsi répondu à l’offre de vaccination gratuite émise par les autorités serbes ces derniers jours. Dans les files d’attente devant les centres de vaccination de Belgrade, on trouve même des ressortissants de toute l’Europe pressés de se faire immuniser.
«J’ai essayé de me faire vacciner en Suisse et aussi en Allemagne, mais je ne pouvais pas. Je peux comprendre la stratégie vaccinale de ces pays, mais cette vaccination gratuite [en Serbie] m’arrange», explique ainsi Daniel Bindernagel, un médecin suisse, au micro de France 24. Certains médias locaux ont expliqué que la Serbie était en possession de grandes quantités de vaccins AstraZeneca dont la date de péremption courait jusqu’à fin mars, une affirmation non confirmée par les autorités.
Dons aux pays voisins
AstraZeneca donc, mais aussi Spoutnik V, Pfizer/BioNTech et surtout Sinopharm: Belgrade s’est procuré dès janvier d’importants stocks de vaccins en négociant directement avec les fabricants et en faisant appel à Vladimir Poutine ou à Xi Jinping. Ces réserves ont permis au pouvoir serbe de se présenter sous un jour nouveau dans les Balkans.
Le très nationaliste président serbe, Aleksandar Vucic, a ainsi offert des milliers de doses aux pays voisins en se rendant personnellement à Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine, et à la frontière serbo-macédonienne. Ces dons, très relayés par les médias proches du pouvoir serbe, ont permis de lancer les campagnes de vaccination au Monténégro et en Macédoine du Nord.
«Pour un pays dont l’image a été surtout négative au cours des dernières décennies, et pour le gouvernement de Belgrade, considéré à juste titre comme autoritaire et souvent hostile envers ses voisins, la crise sanitaire a été utilisée avec succès comme une occasion d’inverser le discours et d’accroître le soft power serbe dans la région», analyse ainsi Luka Steric, du Centre de Belgrade pour les politiques de sécurité (BCSP).
Axe Belgrade-Pékin
Dans la compétition internationale pour l’obtention des vaccins, la diplomatie serbe a su jouer de son positionnement original pour remplir les congélateurs du pays. Alliée historique de la Russie, candidate à l’Union européenne depuis 2012, la Serbie a surtout renforcé ces derniers mois ses relations avec la Chine, dont elle a déjà obtenu plus de deux millions de doses.
«La caractéristique clé de la politique étrangère serbe est l’équilibre entre l’Orient et l’Occident, résume ainsi Luka Steric. En jouant ce double jeu, Belgrade tente de profiter économiquement et politiquement de la collaboration des deux côtés. Dans le cas des vaccins, une telle ambiguïté dans sa politique étrangère a complètement porté ses fruits, car la Serbie avait de multiples portes auxquelles frapper et a pu se tourner vers l’Est lorsque les expéditions européennes promises se sont avérées insuffisantes.»
Non sans railler l’échec des stratégies européennes, Aleksandar Vucic compte bien poursuivre sa diplomatie sanitaire. Le président serbe a annoncé vouloir faire de la Serbie un «hub régional» des vaccins avec la production prochaine du Spoutnik V et du Sinopharm sur le territoire serbe. Mais il n’est pas sûr que ce prestige acquis sur la scène régionale suffise pour résoudre la crise sanitaire: la Serbie connaît paradoxalement un nouveau pic de contaminations ces jours-ci et la campagne nationale de vaccination ralentit, freinée par une baisse d’intérêt de la population.
Les écologistes albanais font pression sur la classe politique locale, à l’approche des législatives du 25 avril, pour éviter la construction de barrages sur ce qui est considéré comme le dernier grand fleuve sauvage du continent et lui obtenir un statut inédit.
Certains n’y voient qu’un désert de pierres sans intérêt, et l’enseveliraient bien sous les millions de mètres cubes d’eau d’un réservoir. Pour d’autres, c’est un trésor naturel inestimable qu’il faut encore explorer, et surtout, préserver du «lobby de l’hydro» pour les générations futures. A l’image : des galets blancs à perte de vue, des îlots de sable parsemés de jeunes pousses de frênes, et ici ou là, toujours changeants, les chenaux à méandres de la Vjosa. C’est dans ces plaines de plusieurs kilomètres de large que ce fleuve gréco-albanais défend son titre de «reine des rivières européennes». Libre de ses mouvements latéraux, la Vjosa n’en fait ici qu’à sa tête avant de poursuivre son cours vers l’Adriatique.
«C’est un fleuve mythique»
Oubliée aux confins balkaniques, l’Aoös, de son nom grec, peut remercier les soubresauts de l’histoire moderne qui l’ont protégé des assauts de l’industrialisation. A l’exception d’un petit barrage près de sa source dans le massif du Pinde, la Vjosa coule jusqu’à la mer, sans obstacle ni contraintes majeures, le long de ses 272 kilomètres. Un cas unique en Europe, hors Russie. «C’est malheureusement l’une des dernières rescapées européennes qui nous rappelle tristement à quoi ressemblaient beaucoup de cours d’eau de piedmonts montagneux il y a plusieurs siècles, explique Gilles Pinay, directeur de recherche au CNRS. Cela avant que l’ingénierie hydraulique les corsète pour répondre aux usages énergétiques, de navigation ou de développement urbain et agricole.»
A qui sait prendre le temps de l’observation, le «désert» que forment les plaines de mi-parcours de la Vjosa devient un fabuleux spectacle du vivant. Une cigogne noire qui engloutit un crapaud, une anguille qui se faufile le long de la berge, des centaines d’insectes qui volettent au-dessus des roselières… «C’est un fleuve mythique, s’enthousiasme Gilles Pinay. Parce qu’il déroule le long de son cours une grande diversité de contextes géomorphologiques tels que des rapides, des canyons, des bras en tresse ou un cours sinueux. Cette diversité morphologique sans entraves est très dynamique et crée de nombreux habitats pour une grande diversité de poissons, d’insectes, batraciens, d’oiseaux et de plantes inféodées aux milieux aquatiques.» Depuis des années, les scientifiques se pressent sur les rives de la Vjosa et de ses affluents pour y étudier une dynamique fluviale encore entourée de mystères.
Découvertes de nouvelles espèces
Des mystères qui se dévoilent lentement grâce à la collaboration menée depuis 2015 entre les universités de Vienne (Autriche) et de Tirana (Albanie). «La Vjosa est un laboratoire scientifique de référence pour la diversité biologique des rivières sauvages d’Europe, résume Ferdinand Bego, biologiste à l’Université de Tirana. Grâce à de courtes études de terrain, de nouvelles espèces, dont certaines endémiques ont été découvertes, d’autres devraient suivre.» Quelques journées d’expédition en 2017 ont ainsi permis d’ajouter un petit poisson et un plécoptère au patrimoine naturel européen.
Mais c’est surtout le flux de sédiments que charrie la Vjosa qui passionne les scientifiques. Son étude à long terme pourrait servir de modèle aux chantiers de renaturation des cours d’eau d’Europe, et mieux appréhender les phénomènes d’érosion. Gilles Pinay voit en la Vjosa l’une des «sentinelles des changements liés aux impacts climatiques» qui permet de mieux quantifier les impacts anthropiques.
Cependant ces eaux indomptées n’attirent pas que les biologistes. Pour les investisseurs aussi, le débit des rivières sauvages balkaniques est un trésor, synonyme de rapides bénéfices. Alors qu’elles recensent près de 3 000 projets de centrales hydroélectriques dans le sud-est de l’Europe, des ONG environnementales se mobilisent pour sauver le bassin-versant de la Vjosa, actuellement menacé par une trentaine de projets de barrages.
«Réel effet politique»
Elles brandissent comme alternative un cadre de protection inédit qui profiterait au fleuve comme aux populations locales. «La désignation du premier parc national de rivière sauvage d’Europe [Wild River National Park, WRNP] attirerait un nombre considérable d’écotouristes, assure ainsi Ulrich Eichelmann directeur de l’ONG RiverWatch. Un parc national est un label en lequel les gens ont confiance. C’est la meilleure option pour créer des revenus pour les communautés locales.» Par des pétitions, manifestations et action judiciaire, les habitants de la vallée ont régulièrement exprimé leur opposition aux barrages, sans être entendus par leurs dirigeants politiques.
Dans l’espoir de peser sur les législatives de fin avril, les écologistes ont intensifié leur lobbying au-delà des frontières albanaises. Avec succès. Le Parlement européen a appelé début mars les autorités locales à «établir aussi vite que possible le parc national de la Vjosa, en l’étendant à toute la longueur du fleuve». Des stars de Hollywood comme Leonardo DiCaprio ou Edward Norton se sont également engagées pour la Vjosa. «Nous tenons à ce que la pression de l’opinion publique soit aussi forte que possible, explique Besjana Guri de l’ONG EcoAlbania. Ces élections coïncident avec une phase critique pour l’avenir de la Vjosa, et nous espérons en faire une question importante de la campagne électorale.»
Dépendante à 95 % de l’hydroélectricité, l’Albanie est hautement vulnérable aux périodes de sécheresse et commence tout juste à diversifier son mix énergétique vers le solaire. Assez pour préserver la Vjosa des barrages ? Les écologistes l’espèrent et appellent à ouvrir l’horizon des cours d’eau du continent. «Aux Etats-Unis, les rivières exceptionnelles sont protégées en vertu du Wild and Scenic River Act, détaille Ulrich Eichelmann. En Europe, il y a une volonté d’avoir un statut de protection spécifique similaire, parce que les catégories comme les sites Natura2000 ne fonctionnent pas vraiment pour les rivières. Ce premier WRNP européen aurait un réel effet politique.»
La zone humide de Vjosa-Narta est l’une des plus importantes de l’Adriatique @ LS
Reporterre – 26.03.2021 – Article
L’Albanie veut construire un aéroport international à destination des touristes dans une zone protégée. Une énorme brèche dans la protection de l’environnement, selon la coalition d’associations écologistes qui lutte contre le projet. Mais leur résistance est très peu audible face à l’attrait du développement économique.
Narta (Albanie), reportage
Les jumelles et les longues-vues sont de sortie. De part et d’autre de la longue piste blanche qui mène droit vers la mer Adriatique, le spectacle est au rendez-vous. D’un côté, tout juste revenues de leurs quartiers africains, des huppes fasciées survolent des salicornes. De l’autre, un grand groupe de gravelots plane au-dessus des eaux saumâtres ensoleillées, avant de se poser non loin des flamants roses, les stars locales. «Narta, c’est l’un des meilleurs endroits de la région pour observer les oiseaux, s’enthousiasme Mirjan Topi, fondateur de l’ONG Birds of Albania. Ici, vous avez la lagune qui est favorable aux hérons, aux canards ou aux flamants, et là, vous avez les marais salants qu’affectionnent plutôt les limicoles.»
Une lagune, des marais salants, des prairies inondables, une forêt de pins et des dunes de sable… Située au sud de l’embouchure de la Vjosa, considérée par la communauté scientifique comme le dernier grand fleuve sauvage d’Europe, la zone humide de Narta est une étape importante pour les centaines de milliers d’oiseaux migrateurs qui reviennent d’Afrique en survolant les côtes est de l’Adriatique. Ses quelque 20.000 hectares offrent une multitude d’habitats et on y dénombre plus de deux cents espèces d’oiseaux, dont trente-trois considérées comme menacées.
Les échasses blanches nichent en nombre à Vjosa-Narta.
Deuxièmes par leur importance en Albanie, les «paysages protégés de Vjosë-Nartë» s’inscrivent dans un ensemble de zones humides méditerranéennes très menacées. Le petit pays balkanique a ainsi perdu 60% de ses marais et lagunes entre 1944 et 1991 sous la dictature d’inspiration stalinienne, incarnée par Enver Hoxha, qui les a largement drainés. «Les lagunes représentent seulement 1,7% de notre territoire, mais elles rendent de nombreux services écologiques et elles servent les populations humaines, en assurant une protection contre les inondations ou avec la pêche, explique Zydjon Vorpsi, chef de projet au sein de l’ONG Protection et préservation de l’environnement naturel en Albanie (PPNEA) en montrant les petites barques bleues accostées sur la rive. Ces lagunes jouent surtout un rôle primordial pour les oiseaux : beaucoup d’espèces présentes ici à Narta sont protégées par les directives européennes, qu’en tant que pays candidat à l’UE, nous devons respecter.»
Marinas et terrains de golf
Considérée comme une zone clé pour la biodiversité par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), Vjosa-Narta fait partie de nombreux réseaux de protection internationaux. C’est pourtant au cœur de cet espace protégé que le gouvernement albanais a annoncé début mars la construction d’un aéroport international en désignant un consortium d’entreprises turco-suisse. Alors que le secteur aérien est actuellement sinistré par la crise liée à la pandémie de Covid-19, le Premier ministre socialiste, Edi Rama, présente ce projet comme un investissement majeur pour le sud du pays qui permettra la création de milliers d’emplois dans le secteur du tourisme. De nombreuses infrastructures sont associées au futur aéroport : hôtels, routes, marinas, terrains de golf, etc.
Dans une campagne albanaise marquée par le chômage, la pauvreté et l’émigration, ces promesses de développement économique suscitent certains espoirs de changements. «Tout ce qui se construit, c’est une bonne chose, dit Thanasi Berberi, qui tient une petite épicerie dans le village de Narta. Il faut construire, ça va ramener de la vie au pays. Comme ça des touristes vont venir de France, d’Allemagne. Ils vont dépenser leurs euros ici, et nous on pourra manger.» En pleine campagne électorale avant les législatives du 25 avril prochain, la protection de la biodiversité pèse peu face aux enjeux économiques et les questions environnementales sont absentes des débats. Les principaux partis politiques semblent avoir pris fait et cause pour les promoteurs.
«Nous, les habitants, on a besoin d’un aéroport»
L’actuel aéroport de Tirana n’est situé qu’à une heure et demie de route du lieu retenu pour ce nouveau projet, mais à Vlora, la grande ville de la région, on partage la position du gouvernement. «Nous, les habitants, on a besoin d’un aéroport, soutient Llazar Gonca, ingénieur forestier à la municipalité de Vlora. Pourquoi les touristes devraient-ils atterrir à Tirana? Voilà, l’aéroport sera là! Nous ne sommes pas à l’écart des évolutions mondiales : dans beaucoup de pays, il y a eu une coordination qui a permis de construire des aéroports dans des zones à haute valeur environnementale. L’idée est de faire en sorte que ce développement économique ait le moins d’impact possible sur l’environnement.»
Aleksander Trajce et Zydjon Vorpsi de l’ONG PPNEA veulent préserver la zone protégée de Vjosa-Narta.
Du côté des associations écologistes, on s’arrache les cheveux en imaginant déjà les possibles collisions entre les pélicans frisés et les Airbus remplis de touristes. En février, trente-sept ONG des Balkans ont adressé une lettre ouverte au gouvernement afin d’alerter sur les dommages irréversibles que causerait un aéroport à la biodiversité locale. Leur demande de reconsidérer l’emplacement de la construction est restée sans réponse. «C’est sûrement LA cause environnementale pour laquelle il faut lutter avec force en Albanie, affirme Aleksander Trajce, directeur exécutif de PPNEA. Si on laisse un aéroport se construire au sein d’une zone protégée, on perdra la notion même de zone protégée! Elles ont justement été mises en place pour préserver ces espaces de ce type de projet! Si on construit un aéroport à Narta, rien ne nous garantit que les autres zones protégées du pays ne seront pas elles aussi bientôt concernées par des investissements de type industriel. Ce serait un précédent très dangereux.» Espérant rallier les populations locales, les organisations environnementales dénoncent les lacunes de l’étude de faisabilité ainsi que le manque de transparence du projet.
À ces remarques, les autorités répondent qu’un aéroport militaire a déjà été en fonction à Akerni, le village où l’aéroport pourrait voir le jour. Recouvert de pâquerettes et de tamaris en fleurs, la piste de cailloux sur laquelle chantent des grenouilles fait sourire les biologistes. «Cet aérodrome n’est plus en fonction depuis trente ans et même avant, seuls quelques petits avions militaires s’entraînaient ici, dit Aleksander Trajce. En termes d’impact sur l’environnement, cela n’a rien de comparable avec un aéroport international!» Des questions se posent également sur la soutenabilité à long terme de l’infrastructure. Selon certaines projections indépendantes, le site convoité par les autorités pourrait être touché dès 2050 par l’élévation du niveau de la mer.
La piste d’atterrissage de l’ancien aérodrome militaire à Akerni.
En Albanie, comme dans beaucoup de régions du monde, le fameux monde d’après la pandémie ressemble fort au monde d’avant. Les dirigeants politiques et économiques s’impatientent de pouvoir profiter à nouveau de l’explosion de la fréquentation touristique que connaissait le pays avant le Covid-19. Le secteur pesait presque un quart du produit intérieur brut (PIB) en 2018. Une croissance touristique effrénée qui semble se faire au prix des charmes naturels. Et à grand renfort de béton : les criques sauvages et les forêts de pins du littoral disparaissent sous des «eco resorts» [«hôtels écologiques»] et les carrières éventrent toujours plus largement les montagnes. Pour beaucoup d’écologistes, ce projet d’aéroport international symbolise cette tendance. «Le tourisme soutenable qui respecte la nature et qui bénéficie avant tout aux populations locales est en train de laisser place à un tourisme intensif, qui ne profite qu’aux propriétaires de ces complexes gigantesques, dit Aleksandar Trajce. La construction de ces infrastructures a un impact considérable sur les ressources naturelles de notre pays.»
La crise n’empêche pas certains pays d’avoir de grands projets… L’Albanie s’apprête à construire un nouvel aéroport international. Le lieu retenu pour sa construction est une zone protégée, et les associations environnementales sont vent debout.
Mémorial pour les martyrs de l’UCK près de Rahovec, Kosovo @LS
Libération – 11.03.2021 – Article
Les anciens dirigeants de l’Armée de libération du Kosovo (UCK) sont actuellement incarcérés à La Haye. Les accusations de «crimes de guerre» émises par la justice internationale indignent les Albanais du Kosovo, notamment dans le bastion de l’UCK.
Un vent frais souffle sur Skenderaj. Pas de quoi refroidir les passants qui se saluent et discutent longuement sur la place piétonne de cette ville du nord du Kosovo. Sortant d’un café enfumé, Dritan Syla montre fièrement le slogan inscrit sur son pull : «La liberté a un nom : UCK.» «C’est un message de soutien à tous les membres de l’Armée de libération nationale du Kosovo (UCK), explique cet étudiant en sciences politiques. Il s’adresse aussi à tous ceux qui témoignent contre les soldats de l’UCK, pour leur dire clairement que l’UCK a été une armée de libérateurs. Elle n’a jamais été une organisation terroriste.»
Sur le pull de Dritan comme sur les immenses affiches du centre-ville, deux visages : ceux de Hashim Thaçi et de Kadri Veseli. L’été dernier, les anciens dirigeants de la guérilla indépendantiste albanaise ont été accusés de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité par le tribunal spécial pour le Kosovo. Dans une vallée de la Drenica encore profondément marquée par les expulsions et les massacres commis par les forces serbes de Milosevic et les paramilitaires début 1999, on réfute les accusations des chambres de La Haye. «Très franchement, je n’y crois pas du tout, rejette ainsi Dritan Syla. C’est un jeu politique que l’UE joue avec nous les Albanais du Kosovo, seulement pour montrer qu’elle nous traite de la même manière que l’envahisseur serbe.»
De plus en plus de frustration au sein la société kosovare
Le nom d’Hashim Thaçi est étroitement lié à l’histoire du jeune et encore contesté Etat kosovar dont il a déclaré l’indépendance en 2008. Héros de la guerre contre la Serbie, Thaçi a été tour à tour Premier ministre puis Président, un poste dont il a dû démissionner à la suite de son inculpation. Avec d’autres dirigeants de l’UCK, l’ancien commandant est accusé d’une centaine de crimes commis en 1998 et 1999 contre des Serbes, des Roms, mais aussi des opposants politiques albanais. A Skenderaj, l’actuel séjour des responsables de l’UCK dans les prisons hollandaises suscite l’indignation. La région est un bastion du Parti démocratique du Kosovo (PDK), le parti d’Hashim Thaçi. «Toutes ces accusations sont fabriquées depuis la Serbie et la Russie, contre-attaque ainsi Besart Sadiku, jeune membre du PDK. Hashim Thaçi, Kadri Veseli et les autres sont des libérateurs pour tous les citoyens du Kosovo et pour tous les Albanais! On demande leur libération immédiate et l’abandon de ces accusations mensongères.»
Rue de l’UCK, boulevard des Martyrs de la Nation… Au Kosovo, le nom des places et des rues évoque partout le conflit qui a fait plus de 13 000 morts, en grande majorité albanais. Même chez leurs adversaires politiques, on fait bloc derrière «la guerre juste» des dirigeants de l’UCK. «Si on leur faisait un procès pour des affaires de corruption, je soutiendrais le tribunal, assure Albuner Krasniqi, un ouvrier de Prizren qui vote pour le parti de gauche Vetvendosje ! Mais pourquoi les accuser de crimes qu’ils n’ont pas commis? Cela nous touche aussi nous, les citoyens du Kosovo.» Après l’échec de la diplomatie internationale à établir la justice et un Etat de droit dans le pays, le dernier-né des tribunaux pour les guerres de Yougoslavie suscite de plus en plus de frustration au sein de la société kosovare. «Les missions UNMIK et EULEX ont échoué à rendre justice aux victimes de guerre, rappelle Ehat Miftaraj, directeur de l’Institut du Kosovo pour la justice. Les gens du Kosovo sont déçus par ce manque de résultats. Ils perçoivent la création du tribunal spécial de LaHaye comme un mécanisme qui jugera essentiellement les crimes de guerre commis par des Albanais.» Treize ans après, Belgrade ne relâche pas ses efforts pour empêcher la reconnaissance de l’indépendance de son ancienne province du sud. Dans ce contexte, beaucoup d’Albanais du Kosovo estiment injuste que certains commandants serbes, soupçonnés d’être responsables de crimes lors du conflit, soient aujourd’hui en liberté.A lire aussi
Le procès ne se tiendra pas avant des mois, mais la crédibilité des chambres de La Haye est déjà écornée. En septembre dernier, une importante fuite de documents a jeté le doute sur la capacité du tribunal à assurer la protection des témoins. Dans un échange confidentiel, lui aussi étrangement relayé par la presse, la Présidente des cours spécialisées a récemment supplié les diplomates de l’UE de l’aider à lutter contre une campagne menée depuis Pristina qui viserait à saper le travail de son tribunal. Ces derniers mois, deux «témoins protégés» ont disparu dans des conditions suspectes.
Après le refus de leur demande d’asile en France, Ina et ses filles se sont résignées, mi-janvier, à retourner en Albanie avec le dispositif proposé par l’Office de l’immigration et de l’intégration. «Libération» les a suivies, depuis le premier jour de leurs démarches jusqu’à leur arrivée dans leur pays d’origine.
Écrit avec Gurvan Kristanadjaja
Pour les étrangers en situation irrégulière en France, le parcours vers un titre de séjour est souvent long et épuisant. Il faut courir les rendez-vous, appeler des numéros qui ne répondent pas, remplir d’innombrables dossiers dans lesquels il manque toujours un document, pour parfois se voir refuser l’accès à des papiers. Le tout dans une précarité certaine, tant il est difficile pour ces exilés de trouver un travail et un toit. Après quelques années de vie en France, certains finissent par solliciter un retour volontaire dans leur pays d’origine. L’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii) rend ces démarches possibles depuis 2005, et accorde en échange une petite somme d’argent (autour de 300 euros par personne, jusqu’à 1 850 euros). En 2020, plus de 4 000 étrangers ont fait cette demande, pour beaucoup des demandeurs d’asile déboutés et des «dublinés» (menacés d’expulsion car ils ont fait une demande d’asile dans un autre pays européen, ce qui est contraire au règlement de Dublin). Pour comprendre ce qui pousse ces personnes à vouloir rentrer dans leur pays, Libération a suivi une famille depuis le premier jour de ses démarches en France jusqu’à son retour au pays.
14 janvier 2021 : «C’est en France que je me sens chez moi»
Ina et ses quatre filles se sont présentées avec un peu de retard à leur rendez-vous à l’Ofii. Pour cette mère de famille albanaise sans travail, chaque déplacement requiert une organisation millimétrée. Elles sont hébergées depuis quatre ans par le 115 dans la commune de Châtillon-d’Azergues, dans le Rhône, à une trentaine de kilomètres des bureaux lyonnais de l’Ofii. C’est un beau cadre pour élever des enfants : un petit village du XIIe siècle, perdu dans les reliefs du Rhône. Mais dès qu’il faut se rendre à la grande ville, c’est l’expédition. Il faut marcher, prendre le bus, puis le train… et tout cela avec quatre filles âgées de 3 à 11 ans, dont une en poussette.
Ce trajet, la famille l’effectue peut-être pour la dernière fois ce jeudi. Ina vient déposer une demande de retour en Albanie, à Elbasan précisément, d’où elle est originaire. Pour la mère, qui a quitté son pays en 2013 parce qu’elle ne s’y sentait pas «en sécurité» («Un homme voulait profiter de moi», dit-elle pudiquement), c’est une décision difficile à prendre. Mais elle assure qu’elle n’a «pas le choix». «Je suis séparée du papa de mes enfants. Lui, il est retourné en Albanie, et il menace de prendre mes filles. Il faut que je rentre pour faire les démarches du divorce et régler la garde. Je ne peux pas faire ça en France, car je n’ai pas de papiers», explique la mère de 26 ans, cheveux bruns et yeux verts perçants, dans un bon français. Ses demandes d’asile en France et en Allemagne ont été rejetées. Depuis qu’elle a été définitivement déboutée en 2019, elle est en situation irrégulière, et donc sous la menace d’une expulsion.
Si ses deux cadettes nées en France sont encore trop jeunes pour comprendre ce qui se trame, les aînées, elles, sont lucides. «Je ne veux pas rentrer en Albanie. Je pensais que j’allais terminer mes études ici. Je suis habituée à la vie en France», regrette Zerina, la plus grande, 11 ans. Yasmina, 9 ans, yeux de sa mère et masque TikTok à la mode sur le nez, abonde : «Ben oui, maman, pourquoi on doit partir ?» La famille n’est pas retournée au pays depuis cinq ans. «Mes filles ne sont pas d’accord avec mon choix», glisse Ina. Qui assure les comprendre : ses enfants n’ont presque connu que la France, y ont noué des amitiés à l’école, et se sentent finalement plus françaises qu’albanaises. D’ailleurs, quand Ina leur parle dans sa langue maternelle, elles répondent en français. Elle-même le reconnaît, «l’Albanie n’est pas un bon pays pour grandir». Il y a cinq ans, elle a essayé de vivre en Allemagne, mais c’est la France qu’elle préfère, sans qu’elle sache pourquoi : «Une question de ressenti, c’est ici que je me sens chez moi.»
A l’Ofii, la famille est accueillie par une agente dans un petit box façon Pôle Emploi. Ina sort un épais classeur vert, qui contient tous les papiers qu’elle a accumulés en France. «Pour la réservation des billets, j’ai besoin des passeports», précise l’agente de l’Ofii. «Vous allez réserver les billets maintenant ?» s’inquiète la mère de famille. «Ça va prendre du temps tout ça, hein ? On ne va partir que dans trois ou quatre mois, j’espère…» demande-t-elle, finalement pas tout à fait certaine de vouloir vraiment y aller. «Pour le retour, vous aurez 300 euros par personne comme pécule. Ce sera un solde qu’on vous donnera dans votre pays», poursuit l’agente. La mère de famille albanaise semble découvrir que l’on touche de l’argent pour ces démarches. «Mais je pourrai vraiment retirer cet argent à l’aéroport en Albanie ?» interroge-t-elle. L’agente acquiesce. Elle lui montre l’écran d’ordinateur : «Vous allez avoir 1 500 euros pour vous toutes.»
Au moment de quitter les locaux de l’Ofii, Ina semble soulagée, ses filles résignées. Elle attend le dernier moment pour prévenir le foyer de son départ, de peur d’en être expulsée. Désormais, son avenir dépend d’un coup de téléphone lui annonçant un vol imminent pour Tirana, la capitale de son pays natal.
16 février : «Ça va et ça va pas»
Le téléphone a sonné il y a trois jours. «Vous prendrez le vol Pegasus numéro XXXX de 12h35.» En attendant, la famille a élu domicile dans un foyer d’hébergement temporaire de l’Ofii, dans le VIIIe arrondissement de Lyon, dernière étape avant l’Albanie. Les filles ont débarqué avec toutes leurs valises et quelques sanglots. La pièce est spacieuse et propre, mais au fond peu importe, car tout ça n’est que temporaire. Quand on lui demande comment elle se sent, à la veille du grand départ, Ina répond : «Ça va et ça va pas.» Sa version du «comme ci comme ça».Lundi, elle a dû annoncer aux maîtresses des enfants qu’elles rentraient en Albanie. «Elles étaient très tristes, les filles aussi… Elles m’ont dit : “Si t’as besoin de quelque chose, on peut t’aider.” Ça m’a fait plaisir.»
Elle règle les derniers détails avant son arrivée à Tirana : à l’aéroport, sa mère viendra la chercher. Ina est désormais convaincue que son retour au pays n’est que temporaire. «Je vais finir toutes mes démarches là-bas, demander le divorce. Et quand ça sera terminé, on retournera en France. En Albanie, ce n’est pas une vie pour moi, ni pour les enfants. L’école n’est pas bonne, il n’y a pas de travail», explique la jeune femme.
17 février : «Je suis prête»
Ce mercredi matin, les filles ont été reçues à l’aéroport de Lyon par l’Ofii, qui leur a souhaité «bon voyage». Juste avant de décoller, Ina nous envoie un message : «C’est bon, je suis prête.»
21 février : «On cherche tous ailleurs une vie meilleure»
Voilà quatre jours qu’Ina et ses filles sont arrivées en Albanie. Le voyage s’est bien passé, même si Zerina, l’aînée, avait «hâte de toucher terre». La famille est d’abord allée chez la mère d’Ina, à Durrës, le principal port et la deuxième ville d’Albanie. L’occasion pour les filles d’oublier un peu ce départ difficile de la région lyonnaise : le long du front de mer, elles sont allées à la fête foraine locale. Yasmina, 9 ans, se sent «si libérée ici», car le port du masque n’est pas aussi strict qu’en France.
Ce dimanche après-midi, les filles reviennent tout juste à Elbasan, la ville où Ina a grandi avec ses grands-parents, dans le centre du pays. La maison se trouve tout près du centre-ville, dans une ruelle tordue aux murs blancs. On y entre par une petite cour où chantent des chardonnerets en cage, et on s’assoit sur les canapés beiges dans le salon. Quatre générations sont présentes : Ina et ses filles, sa mère, ses grands-parents, son oncle et sa fille. Tout le monde rigole et écoute Arita, la petite dernière âgée de 3 ans, décrire dans de longues phrases en français sa copine de Châtillon, Elsa. Est-ce que quelque chose leur manque déjà de la France ? «Tout !» répondent les enfants en chœur.
Ina ne compte pas rester longtemps à Elbasan : «C’est juste pour les papiers du divorce, comme je suis inscrite à la mairie ici. Mais on va habiter chez mes parents à Durrës.» Les aînées commencent à raconter les différentes étapes de leur périple depuis leur dernier départ d’Albanie. Dans le fond de la pièce, la mère et les grands-parents écoutent attentivement. On dirait qu’ils comprennent le français, car ils hochent souvent la tête, l’air désolé. Depuis la chute de la dictature stalinienne en 1991, l’Albanie a connu plusieurs vagues d’émigration massive. Des départs poussés par la pauvreté, la corruption, le manque de confiance dans les institutions locales. Entre 2009 et 2019, plus de 196 000 Albanais ont déposé une demande d’asile au sein de l’Union européenne. Selon l’institut national des statistiques, plus d’1,5 million d’entre eux vivent aujourd’hui à l’étranger, contre un peu moins de trois millions au pays. «On cherche tous ailleurs une vie meilleure», résume Ina.
Tout d’un coup, on frappe au portail. Ina se lève et rapidement, on l’entend élever la voix et refermer brusquement la porte. Elle revient, et s’allume une cigarette slim Trokadero prise à son grand-père : «Et voilà, c’est mes soucis qui recommencent. On pense qu’on les oublie avec la cigarette…» La famille de son ex-mari habite le même quartier. Ina explique qu’ils cherchent à récupérer les quatre filles, car en Albanie, la tradition veut que ce soit la famille du père qui garde les enfants. C’est pour ça qu’Ina préfère ne pas rester à Elbasan, mais plutôt retourner dès le lendemain chez sa mère, à Durrës.
La conversation se fait à nouveau plus gaie grâce aux blagues des enfants. Assise sur une chaise au fond du salon, Adelina, la grand-mère, couve Ina d’un œil tendre. La jeune femme souffle : «C’est difficile de rentrer comme ça, dans ces conditions compliquées, où ce sont mes proches qui doivent m’aider. Là, c’est du stress pour ma famille aussi.» Elle n’a pas encore réfléchi à la scolarisation de ses filles en Albanie. Au fond, elle espère que les petites pourront bientôt retrouver les classes de Châtillon. Pas gagné : les bénéficiaires de l’aide au retour volontaire ne sont pas censés retenter leur chance en France. Quant à obtenir l’asile, il lui faudrait pour cela présenter de nouveaux éléments. En Albanie, les contrôles au départ se sont d’ailleurs renforcés depuis quatre ans, avec la présence à l’aéroport d’un policier français. Mais ce décalage entre la réalité de la situation migratoire et les attentes d’Ina ne semble pas décourager la jeune femme : «En albanais, on a un proverbe qui dit: “L’humain, là où tu le laisses, il s’habitue.” Moi, je me suis habituée à la France.»