On vote ce dimanche en Serbie à l’occasion d’une triple élection (présidentielle, législatives et municipales partielles). Si la guerre en Ukraine a là-aussi bouleversé la campagne électorale, la coalition de gauche écologiste, Moramo, « nous devons », misent sur les fortes contestations environnementales qui secouent le pays et le régime du président Vucic pour créer la surprise.
Le petit pays des Balkans s’est lancé en 2016 dans une refonte complète de son système judiciaire, gangrené par la corruption. Un processus toujours en cours qui déstabilise le fonctionnement de l’institution.
«Quelle justice ? Ici, celui qui a de l’argent, ou qui connaît les bonnes personnes, peut sortir de prison. Les autres, ils restent à l’intérieur. C’est invivable…» Adossé à une barrière à l’entrée du petit tribunal pénal de Tirana, Behar attend la sortie de l’un de ses proches. Pour ce vendeur de légumes de 23 ans, «justice» rime avec corruption et clientélisme. Une défiance, largement partagée dans la société albanaise, que le système judiciaire local cherche pourtant à contrer. Depuis plus de cinq ans, l’institution tente de redorer son image auprès des 2,8 millions d’Albanais.
Dans une salle du palais des congrès, trois juges d’une commission spéciale détaillent les finances d’un de leurs collègues, magistrat de Tirana. Appartement à New York, crédit bancaire, travaux de rénovation… Les dépenses et les revenus du juge depuis ses débuts en 1999 sont méthodiquement décortiqués. Ces vérifications, souvent intrusives, sont au cœur de la vaste réforme qui bouleverse la justice locale. Outil clé de la lutte contre la corruption, le «vetting» passe en revue le patrimoine, les compétences mais aussi l’intégrité des quelque 800 juges et procureurs en fonction jusqu’en 2016. Un processus qui a décimé la magistrature albanaise.
Nouveaux visages
«Les résultats sont assez flagrants car sur les 505 magistrats qui ont été réévalués en première instance jusqu’à aujourd’hui, plus de 60 % ont été démis de leur fonction ou ont démissionné, explique Luigi Soreca, l’ambassadeur de l’Union européenne à Tirana. Ces chiffres démontrent le besoin absolu de la réforme.» Une réforme inédite, pour laquelle les diplomates des Etats-Unis et de l’Union européenne n’ont ménagé ni leurs efforts ni leurs menaces pour la faire adopter par les députés albanais en juillet 2016. Sept articles de la Constitution ont été modifiés afin de «refonder l’Etat de droit» et mettre l’ancien pays communiste, candidat depuis 2014, «sur la voie de l’intégration à l’UE». En parallèle de la réévaluation des magistrats, de nouvelles structures ont vu le jour, avec notamment la création d’une structure spéciale dédiée à la lutte contre la corruption et le crime organisé, le Spak.
Gel aux cheveux et col de chemise ouvert, Rudi Laze veut incarner l’un de ces nouveaux visages de la justice albanaise. A 35 ans, cet ambitieux avocat est en troisième année à l’École de la magistrature. «Les Albanais doivent pouvoir obtenir des décisions justes et exemptes d’influences extérieures, affirme le jeune homme qui espère enfiler sa robe de magistrat en septembre prochain. Dans le passé la corruption du système était endémique, aujourd’hui, c’est à nous, les nouveaux et futurs magistrats de rester des personnes “propres”.» Le futur magistrat se réjouit de la hausse des salaires de 550 à 1 500 euros, «une chose importante pour que les magistrats restent justes et incorruptibles».
«Le remplacement des juges prendra du temps»
Mais cinq ans après le lancement de la réforme, celle-ci a perdu de sa popularité. Le complexe vetting s’éternise, et, faute de juges, de nombreux tribunaux fonctionnent au ralenti, suscitant un profond mécontentement parmi la population. «Mieux vaut un processus lent mais qui fonctionne plutôt qu’un processus rapide et injuste», plaide Rudi Laze.
Une opinion plutôt partagée par Besar Likmeta, le rédacteur en chef de Reporter.al, dont les journalistes assistent à chaque séance de réévaluation des juges. «Le processus a eu un coût élevé notamment en ce qui concerne les délais d’attente car le vetting a entraîné d’importantes vacances [des fonctions] et le remplacement des juges prendra du temps. Mais il faut aussi reconnaître qu’il a eu des conséquences positives puisqu’une grande partie des magistrats avaient bel et bien des revenus inexpliqués ou des liens avec le crime organisé…»
Du côté de l’UE, on vante la mise en place des nouvelles structures judiciaires et surtout les récents développements visant des personnalités de premier plan, comme un ancien ministre de l’Intérieur, mêlé à une affaire de trafic international de drogues. «On commence à voir les premiers résultats tangibles, avec la condamnation définitive d’un ancien procureur général et l’arrestation de deux ex-ministres, se félicite ainsi l’ambassadeur Soreca. C’est important de montrer que, reconstruit, le système commence à donner des résultats.» Derrière ces décisions médiatisées, le grand nettoyage du système judiciaire n’est pas allé sans heurts dans une société albanaise fortement polarisée, et où l’administration reste très politisée.
«Pouvoir autocratique»
Alors que le Parti socialiste du Premier ministre, Edi Rama, règne sans partage depuis les législatives de 2017, de nombreux anciens magistrats crient au règlement de comptes politique et s’indignent du vide judiciaire engendré par la réforme. Ancien juge chargé de la lutte contre la corruption révoqué par le vetting, Gentian Trenova estime que la réforme a échoué dans son principal objectif. «L’un de ses buts était de lutter contre la corruption, mais le gouvernement, avec lequel les internationaux ont étroitement collaboré, est l’une des institutions les plus corrompues, dénonce-t-il. Avec des magistrats sous pression et un système judiciaire affaiblit, le gouvernement a renforcé son pouvoir autocratique sans être inquiété pour ses décisions arbitraires ni ses abus de fonds publics.» Et le magistrat déchu d’énumérer les différents scandales qui ont éclaboussé la majorité socialiste, alors que la Cour constitutionnelle et la Cour suprême étaient mises à l’arrêt par la réforme.
Paradoxe, alors que le Spak se lance dans ses premières enquêtes d’envergure, les Albanais semblent toujours plus sceptiques quant à leurs institutions. Il faut dire que la seule réforme de la justice n’a pas eu d’effet miracle : «la corruption demeure un sujet de préoccupation sérieuse», selon le dernier rapport de la Commission européenne, et le département d’Etat américain s’inquiète du manque de progrès dans la lutte contre le blanchiment d’argent. «C’est l’une des leçons de ce processus : dans un pays où il n’y a ni médias indépendants ni parlement fonctionnel, une réforme ne suffit pas pour lutter contre la corruption, résume ainsi le journaliste Besar Likmeta. Aujourd’hui, l’emprise sur les institutions a atteint un niveau tel que les jeunes et les diplômés émigrent massivement. Ils ne voient pas d’avenir dans un pays où le seul mérite des gens qui dirigent est d’être corrompus et d’avoir des liens avec des criminels.»
Manifestation de soutien à l’Ukraine à Sarajevo @ CC
Libération – 26.02.2022 – Article
Trente ans après le début de la guerre et du siège de leur capitale, les habitants craignent que les Ukrainiens soient eux aussi abandonnés et que le conflit aggrave les tensions dans les Balkans.
«Tout de suite, ça a fait remonter en moi certaines images. Mon cœur s’est serré et ça m’a fendu l’âme…» Comme de nombreux Sarajéviens, Nermina reste sous le choc des nouvelles sur la guerre russe en Ukraine. La brutalité de l’invasion russe remue des souvenirs douloureux chez cette ancienne réceptionniste de 54 ans. «C’est vraiment dur parce que je sais ce que les gens doivent endurer là-bas, souffle-t-elle près des vieux ponts en pierre qui enjambent la rivière Miljacka. Les souffrances et les peurs quand l’on doit se cacher dans les abris avec des enfants en bas âge… Tout ça, c’est très dur.» Une souffrance que semblent revivre ces jours-ci les habitants de la capitale bosnienne, toujours traumatisés par le plus long siège de l’histoire moderne, enduré d’avril 1992 à février 1996.
Les souffrances des Ukrainiens après l’assaut mûrement planifié par les stratèges du Kremlin suscitent une forte compassion dans les rues de Sarajevo. Beaucoup esquissent un parallèle avec les évènements du printemps 1992 qui ont sonné le glas du multiculturalisme à la bosnienne et conduit au retour de la guerre en Europe.
Génocide de Srebrenica
Romancière, Alma Zornic avait 16 ans quand les forces serbes de Ratko Mladić se sont emparées des collines et ont commencé à pilonner la ville, sans relâche. «Nous aussi, nous étions entourés de tous les côtés, se souvient-elle avec émotion. Et pendant quatre ans Sarajevo est devenu un enfer. J’ai perdu ma mère et beaucoup de mes proches, alors bien sûr j’ai beaucoup d’empathie pour les civils ukrainiens et tous ces innocents.»
Face à ce qui leur paraît être une répétition tragique de l’histoire, de nombreux Bosniens sont surtout écœurés de voir les Ukrainiens seuls et livrés aux chars russes. Trente ans après, ils se rappellent les errements et l’inaction de la communauté internationale alors que des milliers de civils mouraient dans les rues de Sarajevo. «L’Occident a exactement la même réaction que pour la Bosnie-Herzégovine à l’époque, poursuit Alma, dépitée. Ils observent avec effarement ce que la Russie va faire de l’Ukraine tout comme ils regardaient ce que l’agresseur serbe faisait à la Bosnie.» Malgré les appels à l’aide maintes fois répétés des forces bosniaques, l’Otan n’a mis fin au conflit en Bosnie qu’à la fin de l’été 95, après le génocide de Srebrenica.
Faute de mieux, Sarajevo a rapidement affiché son soutien avec Kiev. Symbole de la ville, l’ancienne bibliothèque qui avait été incendiée par les obus des nationalistes serbes s’est drapée des couleurs ukrainiennes dès le premier jour de la guerre. Du jaune et du bleu, comme les couleurs du drapeau bosnien qu’accroche Edis devant l’édifice municipal, rouvert en 2014. «Pendant la guerre, on sait que des Ukrainiens sont venus aider l’armée serbe et ont tiré sur la ville, raconte le jeune homme de 26 ans. Mais, malgré ça, jeudi, le drapeau ukrainien a été projeté sur l’hôtel de ville car Sarajevo pardonne, et Sarajevo sympathise avec toutes les victimes et le peuple d’Ukraine. Nous ne souhaitons la guerre nulle part.»
Crainte d’une reprise des violences
Alors que la capitale bosnienne s’apprête à fêter les trente ans de l’indépendance du pays, la guerre menée par Vladimir Poutine fait craindre de dangereuses répliques dans la région. L’an dernier, la Russie avait mis en garde contre une éventuelle adhésion à l’Otan de la Bosnie-Herzégovine. Dans une situation «plus préoccupante que jamais», selon les récents mots de Josep Borrell, le chef de la diplomatie européenne, l’Etat fédéral est miné par les dérives sécessionnistes.
A Sarajevo, on scrute les signaux en provenance de Belgrade. A la fois pro-russe et pro-UE, le président serbe, Aleksandar Vucic a rechigné à prendre officiellement position sur le conflit ukrainien. «Pour l’instant, la Serbie attend de voir quelle sera la réaction du monde et ce que la Russie réalisera en Ukraine, assure Edis qui pense que Moscou a également un agenda pour les Balkans. Mais, c’est déjà en première page des médias serbes pro-régimes : après l’Ukraine, la Russie va aider la Serbie à annexer la Republika Srpska.»
Malgré les sanctions, le dirigeant ultranationaliste de la République serbe de Bosnie, Milorad Dodik n’a pas renoncé à vouloir faire imploser l’Etat bosnien. Une possible sécession qui fait craindre une reprise des violences intercommunautaires, notamment dans l’est du pays, où les populations musulmanes sont minoritaires et enclavées. Face au «risque de détérioration de la sécurité internationale», l’Otan et l’UE ont annoncé jeudi l’envoi de 500 hommes supplémentaires dans le cadre de la mission de paix européenne en Bosnie-Herzégovine, portant le nombre à 1 100 soldats.
Une étudiante montre la région d’Allemagne où elle compte travailler comme infirmière @ Ferdi Limani
Tribune de Genève – 17.02.2022 – Article
Quatorze ans après son indépendance, le Kosovo fait face à l’exode de sa jeunesse qui part travailler en Allemagne, notamment dans le secteur médical. Les demandes de visa explosent.
«Moi aussi, j’ai déposé une demande de visa de travail pour l’Allemagne, comme presque tout le monde.» Dans son petit cabinet d’assurance situé près de la frontière avec l’Albanie, Ardianit souffle de lassitude. Malgré un emploi garanti et un revenu mensuel de 400 euros proche du salaire moyen, ce quadragénaire au visage rond dresse un constat lapidaire sur la situation de son pays. «Ici, les choses n’avancent pas, ou trop lentement. Le Kosovo est encore loin de fonctionner comme un État européen.»
Un an après la victoire triomphale du parti de gauche souverainiste, Vetevendosje, aux élections législatives, et quatorze ans après son indépendance, l’enthousiasme semble être retombé dans le pays le plus jeune d’Europe. Les 9% de croissance économique mis en avant par le nouveau gouvernement ne compensent pas les effets de la crise et une inflation galopante qui touche durement les plus fragiles. Les timides réformes lancées ces derniers mois contre la corruption n’ont pas étanché l’immense soif de changements d’une jeunesse impatiente.
Alors que la libéralisation du visa Schengen promise par les dirigeants de l’Union européenne se fait toujours attendre, beaucoup se sentent à l’écart dans ce pays grand comme un quart de la Suisse. À 17 ans, Read entonne déjà le refrain d’un avenir loin de Pristina. «Ma vie n’est pas mauvaise ici: avec les 300 € que je gagne, je peux subvenir à mes besoins et à ceux de mon père», explique le jeune homme qui travaille comme serveur dans un fast-food de la capitale. «Mais, j’ai de la famille en Allemagne, et là-bas, je peux gagner entre 5000 et 7000 € dans le secteur du bâtiment. Le Kosovo, j’y retournerai pour les vacances, deux ou trois semaines par an.»
Ces dernières années, l’Allemagne s’est imposée comme l’eldorado de la jeunesse balkanique et notamment kosovare. Affiches pour des cours de langue et autres annonces pour des aides à l’obtention du visa, les couleurs du drapeau allemand s’affichent un peu partout dans les rues du Kosovo. Du côté de l’ambassade, on croule sous les demandes: rien qu’en décembre et en janvier, plus de 105’000 personnes ont déposé une demande de visa de travail. Un précieux sésame dont seule une minorité profitera.
Pour se rapprocher de ce «rêve allemand», les jeunes Kosovars se tournent de plus en plus vers les professions médicales, à même de leur ouvrir les portes du marché de l’emploi germanique et ses salaires attractifs. Dans un bâtiment flambant neuf situé sur l’un des principaux axes routiers de Pristina, Valerina Maloku suit ainsi simultanément des cours d’allemand et une formation d’infirmière auprès du Collège Heimerer, une université privée germano-kosovare.
«80 % de ma famille vit en Suisse et je n’écarte pas la possibilité d’y travailler un jour, mais grâce à cette université, il y a plus de possibilités en Allemagne», raconte la jeune femme de 21 ans en retirant sa blouse blanche après une démonstration avec un mannequin de soins. «J’aime le style de vie allemand, la façon dont l’État fonctionne et comment les hôpitaux y sont gérés.» Malgré leurs frais d’inscription élevés, ces établissements privés qui forment aux professions de santé selon les standards allemands sont aujourd’hui très populaires au Kosovo.
Une popularité encore renforcée après la visite de l’établissement par le ministre de la Santé allemand en juillet 2019. Les autorités allemandes soutiennent activement la migration des jeunes Kosovars afin de faire face au vieillissement de leur population. «Il y a une demande permanente en personnel de santé, pas seulement de l’Allemagne mais aussi de l’Autriche ou de la Suisse», explique Naime Brajshori, rectrice du collège Heimerer.
«Nous travaillons de façon étroite avec des cliniques en Allemagne. Ces pays germanophones n’ont pas seulement des besoins en infirmerie mais également dans toutes les professions médicales.» La moitié des 200 infirmières formées chaque année par cette université privée font ainsi le choix de s’expatrier après leurs études à Pristina.
Ces départs suscitent d’importants débats au sein de la société kosovare. Président du syndicat des personnels de santé du Kosovo (FSSHK), Blerim Syla dénonce l’absence d’accord entre les gouvernements des deux pays et accuse l’Allemagne de mener une «politique expansionniste» dans le sud-est de l’Europe.
«Les pays puissants comme l’Allemagne essaient autant que possible de recruter du personnel de santé dans les Balkans», affirme-t-il. «Dans les trois dernières années, 2000 infirmières et presque 600 médecins âgés de 30 ans en moyenne ont quitté le Kosovo. L’an dernier nous avons perdu une génération de médecins puisque 140 sont partis: c’est exactement le nombre de médecins que le Kosovo forme chaque année. Nous assistons bien à un exode des cerveaux du personnel médical.»
Une tendance qui fait craindre le pire pour l’avenir du système de santé local. Face à la pénurie de médecins, de nombreux Kosovars sont déjà contraints de se rendre à l’étranger pour se faire soigner.
L’Albanie est un endroit idéal pour produire de l’huile d’olive de haute qualité avec son climat méditerranéen. Mais comme l’Albanie manque d’expérience sur les marchés internationaux, son huile est à peine connue à l’étranger, à l’ombre de ses imposantes voisines grecques et italiennes. Petit à petit, des producteurs cherchent à monter en gamme. Mais pour réussir leur pari, il leur faut faire face à la forte parcellisation des cultures et à des coûts de production importants.
Dans une région à l’économie sinistrée, les projets sécessionnistes des dirigeants ultranationalistes de la République serbe de Bosnie inquiètent les Bosniaques revenus sur leurs terres après le génocide de 1995.
Il avait arrêté le tabac depuis deux ans et demi. Mais les tourments sont revenus avec ces nouveaux discours de séparation à l’allure de déjà-vu. Comme si sa chère Bosnie était prise dans un nouvel engrenage absurde et mortifère. Alors Muhizin Omerovic, dit «Djile», s’est remis à fumer. Trente ans tout juste après l’effroyable guerre au cours de laquelle la région de Srebrenica s’est couverte de charniers. Posté près des ruines d’un ancien restaurant qui surplombe le centre-ville désert, ce rescapé du génocide de 47 ans enchaîne les cigarettes. «Avec mes collègues serbes de la mairie, on a commencé à chuchoter pour parler des tensions actuelles et ça, c’est dangereux : c’est la même atmosphère qu’en 1992, assure cet ancien réfugié en Suisse, les yeux cernés. La situation est tellement mauvaise que ça peut évoluer dans n’importe quel sens. Eux comme moi, on a tous peur d’une nouvelle guerre.»
Dans les rues verglacées de Srebrenica, comme un peu partout sur les collines de la région, les bâtiments en ruines rappellent les traumatismes d’un passé qui semble étouffer le présent. Si les mosquées ont été reconstruites, ni les immeubles rénovés ni le lamentable monument pour la paix inauguré par le maire serbe ne sont arrivés à panser les plaies de la ville martyre. Le nom de Srebrenica reste associé à la plus importante tuerie de masse survenue sur le sol européen depuis la seconde guerre mondiale : 8 000 hommes et adolescents musulmans, assassinés en juillet 1995 par les forces serbes du «boucher des Balkans», le général Ratko Mladic.
Aujourd’hui, Djile frissonne quand il fait face au silence glacial qui monte de la vallée. Peut-être plus qu’ailleurs en Bosnie, les rires des enfants se font rares à Srebrenica. Les habitants quittent la région et ses fantômes, et vont chercher ailleurs un avenir meilleur. L’année dernière, 170 000 personnes ont quitté la Bosnie. Un exode qui n’épargne pas la municipalité dont la population est passée de 35 000 habitants en 1991 à moins de 10 000 aujourd’hui. «Avant la guerre, la ville a connu une vraie prospérité. Aujourd’hui, ça me fait peur quand je vois qu’il n’y a personne qui marche dans les rues, lâche-t-il dépité. La ville est comme morte. C’est comme Tchernobyl, comme si des loups tchernobyliens pouvaient surgir à tout moment. C’est affreux.»
En juillet 1995, alors que les casques bleus de l’ONU et la communauté internationale laissent la zone protégée de Srebrenica tomber aux mains de l’armée des Serbes de Bosnie, Djile fait partie de la colonne de milliers d’hommes qui s’enfuient dans les forêts pour échapper au massacre. Ils tentent de rejoindre Tuzla et la zone bosniaque, à 100 km de Srebrenica. Alors âgé de 21 ans, Djile, pourchassé par les chiens des soldats serbes, passera deux mois à survivre dans des bois en partie minés et frappés par l’artillerie.
Parades et chants nationalistes
Les cauchemars qui l’ont hanté pendant des années, ce grand barbu au regard juvénile a voulu les affronter en décidant de revenir sur sa terre natale. En 2005, il fait partie des premiers réfugiés bosniaques à reconstruire la maison familiale, celle où son père a été tué en mars 1993. Malgré l’hostilité affichée de beaucoup de ses voisins serbes et les discriminations quotidiennes que subissent ses enfants dans les écoles, Djile ne ménage pas ses efforts pour raviver une coexistence locale que beaucoup pensaient anéantie à jamais. Mais son travail pour la mairie et l’organisation des Marches pour la paix n’auront pas suffi.
La sécession enclenchée mi-décembre par les dirigeants serbes de Bosnie a douché ses espoirs. Les bruits de bottes entendus le 9 janvier lors de la célébration des 30 ans de la République serbe de Bosnie (RS) résonnent encore dans sa tête, comme un signal d’alarme. «Pendant la parade des Serbes à Banja Luka, même la police a chanté des chants nationalistes, se désole-t-il. Je ne peux pas avoir confiance dans la police de la RS pour qu’elle me protège. Pour moi, cette situation est très difficile. Psychiquement, c’est insupportable.»
Dès le lendemain du défilé, Djile a emmené sa femme et leurs enfants chez sa mère, en Fédération croato-musulmane, l’autre entité de Bosnie-Herzégovine. Il vit aujourd’hui seul dans son village de Pobudje, perché sur des collines boisées, à 30 km de Srebrenica. «Certains amis de Sarajevo se moquent de moi mais, eux, ils ne sont pas dans la même situation. Pour moi qui suis Bosniaque, il n’y a pas de sécurité en RS. Les dirigeants serbes de Banja Luka ne respectent pas les décisions de la Cour constitutionnelle, et ils sont en train de quitter toutes les institutions qui sont importantes pour le pays, comme l’armée ou la justice. En fait, ils sont en train de se séparer de l’Etat fédéral ! Je ne peux pas vivre ici avec ma famille dans ces conditions.»
La «fête nationale» orchestrée par l’ultranationaliste serbe Milorad Dodik a été marquée par la célébration des criminels de guerre et des actes antimusulmans en plusieurs endroits de Bosnie orientale, ainsi qu’en Serbie voisine. L’ONU a mis en garde quelques jours plus tard contre la montée de ces discours haineux.
A Srebrenica cependant, aucun incident n’a émaillé cette journée du 9 janvier. Ni les suivantes. Malgré les récupérations politiciennes des souffrances du passé, les impératifs du quotidien ont pris lentement le pas sur les rancœurs. La cohabitation s’est reconstruite, année après année, chacun étant forcé de s’habituer à nouveau à son voisin. Contrairement à d’autres villes de Bosnie comme Sarajevo et surtout Mostar, Srebrenica ne connaît pas de séparations ethniques. Au supermarché, dans les usines ou dans les cafés enfumés de la ville, Serbes et Bosniaques se croisent, se parlent et travaillent ensemble. Tout en évitant les sujets qui fâchent.
Pied de nez
Devant leur maison aux étages sans fenêtre située sur la route principale, Radenko et sa mère ne font aucune différence entre les propriétaires des voitures qu’ils lavent pour quelques pièces. Les histoires de tensions communautaires font rire jaune ce célibataire de 35 ans au visage rougi par le froid. «Il n’y a pas longtemps, j’ai passé la frontière croato-bosniaque avec un ami serbe et un ami bosniaque, raconte-t-il en rangeant son Kärcher pour voiture. Quand le policier a regardé nos passeports, il nous a dit : “Des Serbes et un Bosniaque de Srebrenica qui voyagent ensemble ? Ce n’est pas possible, je pensais que vous n’arrêtiez pas de vous battre.” Mais, non ! Evidemment qu’on vit ensemble. On se fréquente, c’est normal.»
Comme un pied de nez aux partis ethnonationalistes qui veulent garder la main sur «leur peuple», plusieurs mariages mixtes ont été célébrés ces dernières années dans la région. Il y a quatre ans, Hariz, bosniaque, et sa femme, Radomirka, serbe, ont repris l’un des rares cafés-restaurants du centre, à quelques pas de la mairie. Les jeunes parents au sourire facile essayent de se montrer optimistes pour l’avenir, mais ils savent que la ligne de crête n’est pas facile à tenir. Chaque jour, les tabloïds font leurs gros titres avec la possibilité d’un retour du conflit. En secret, tout le monde s’interroge sur ce qui pourrait arriver en cas d’incident. Comment réagiront les employés de l’administration qui ont obtenu leur travail grâce aux partis nationalistes ? Et ce voisin au passé trouble ?
«La situation de la ville n’est vraiment pas bonne, mais je ne dirai pas non plus qu’elle est catastrophique, veut croire le jeune barman en sirotant un café. Ça fait des années qu’on nous parle d’un retour de la guerre, mais on en a déjà connu une qui a été catastrophique pour tout le monde. En fait, on n’a que deux alternatives : soit devenir une Suisse des Balkans soit refaire la guerre.»
Une dernière option que Dragan balaie d’un revers de main, avec une moue agacée. Cet ouvrier d’une cinquantaine d’années sort du monastère orthodoxe et descend l’escalier en ciment qui serpente près de la mosquée du centre. Comme beaucoup de Bosniens, il n’écoute plus que d’une oreille distraite les empoignades de la classe politique qui confisque le pouvoir depuis vingt-six ans. «Cette sécession, ce n’est que de la gesticulation, assure ce père de quatre enfants. Les gens en ont assez de ces discours qui veulent nous diviser entre Serbes et Bosniaques : l’époque n’est pas la même qu’il y a trente ans. Aujourd’hui, les gens veulent vivre ensemble.» Lourdement endettée et figée dans un inquiétant marasme économique, la RS de Milorad Dodik semble s’enfoncer dans le clientélisme et la misère. Comme Dragan, ils sont nombreux à devoir multiplier les petits boulots pour faire face à l’envolée des prix et échapper à la pauvreté.
«Crime contre les deux communautés»
En sortie de Srebrenica, la route est bordée par les milliers de stèles blanches du mémorial de Potocari. Pour la deuxième fois de sa vie, Rahima est descendue de son village pour s’y recueillir dans les allées enneigées. Cette Bosniaque de 84 ans aux yeux clairs a perdu ses frères et des cousins dans le massacre. Une mémoire toujours à vif en RS. «Autour de nous, il y a plusieurs villages serbes, et on se salue tous les jours. Mais personne n’a jamais parlé de ce qui s’est passé», explique-t-elle d’une voix brisée.
Élu en 2016, le jeune maire serbe de Srebrenica réfute la qualification de «génocide» employée par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie à propos du massacre de juillet 1995, préférant parler de «crimes commis contre les deux communautés». Une lecture de l’histoire chère à son mentor, Milorad Dodik, que partagent en silence beaucoup de Serbes. Et qui alimente les craintes d’une reprise du conflit. «Nous n’avons pas correctement fait face à notre passé. Beaucoup de gens ne croient pas à mon histoire : que j’ai survécu au génocide et que j’ai dû me cacher deux mois dans la forêt, déplore Djile, qui est devenu soldat à 17 ans pour défendre son village en 1992. La plupart des gens ne veulent pas d’une nouvelle guerre, mais il suffit de 20% de fous pour que le reste de la population soit obligé de les suivre. A cause des émotions et de la propagande. Tout le monde le sait ici, et on en souffre tous.»
Des groupes de rock rassemblent la jeunesse de Mostar @ LS
RTS – Tout un Monde – 20.01.2022 – Audio – 7 min
Toujours divisée, Mostar est devenue la ville emblématique des séparations communautaires de la Bosnie-Herzégovine d’après-guerre. Alors que les tensions politiques actuelles font à nouveau craindre pour la survie de l’État fédéral, beaucoup de Mostariens n’écoutent plus les discours de repli nationalistes. C’est notamment le cas des élèves de la Mostar Rock School. Cette école de musique fait fi des divisions communautaires héritées de la guerre en rassemble la jeunesse dans des groupes de rock.
A Belgrade, de nombreuses fresques murales célèbrent la star du tennis @ DR
Tribune de Genève – 18.01.2022 – Article
L’expulsion de la star du tennis par le gouvernement australien soude les Serbes autour de leur idole. Le joueur assume lui-même un patriotisme décomplexé.
C’est une histoire comme on les aime en Serbie. Celle d’un combattant qui lutte pour sa liberté et ses opinions, seul contre le monde entier. Peu importe que cet Open 2022 se solde par un revers cuisant pour Novak Djokovic, avec son expulsion et une possible interdiction pour trois ans du territoire australien. À son atterrissage à Belgrade ce lundi, c’est en vainqueur que Nole (son surnom en Serbie) revient au pays natal.
«Ce n’est pas Novak qui est humilié, mais ce sont les autorités australiennes qui se sont humiliées elles-mêmes», a ainsi déclaré dimanche le président serbe, Aleksandar Vucic. «Novak Djokovic peut retourner dans son pays la tête haute et regarder tout le monde dans les yeux.»
Critiqué dans le monde entier, le No 1 mondial sait qu’il peut compter sur le soutien massif de ses compatriotes. «Torture», «chasse aux sorcières», «crucifixion»… La classe politique et les médias serbes ont rivalisé d’hyperboles, souvent religieuses, pour dénoncer le traitement réservé à l’enfant du pays.
Nationalisme ravivé
Car en Serbie, l’affaire est entendue: malgré ses positions antivaccins et ses déclarations contradictoires sur son infection au Covid-19 en décembre, Novak est la victime d’un acharnement politique, d’une «tentative d’attentat» même, avec «50 balles dans la poitrine», selon le père de la star, qui avait récemment comparé la destinée de son fils à celle de Spartacus et de Jésus-Christ.
Déjà considéré comme un demi-Dieu dans son pays natal pour ses exploits sportifs et ses engagements humanitaires, le sportif de 34 ans semble aujourd’hui inscrire son nom à la longue liste des martyrs de la mythologie serbe. Les fresques murales célébrant l’idole à la raquette se sont multipliées ces derniers jours à Belgrade, et le sort de Djokovic a ravivé les discours nationalistes, bien au-delà des frontières du pays.
Certains n’hésitent pas à crier au racisme anti-Serbe. «Pour nous, en Republika Srpska, il ne fait aucun doute que c’est une décision politique, et que beaucoup de choses honteuses se sont passées en Australie, parce que vous êtes Serbe», a ainsi écrit à Djokovic Milorad Dodik, l’homme fort de la Republika Srpska, l’entité serbe de Bosnie-Herzégovine, actuellement engagée dans une dangereuse dérive sécessionniste.
Djokovic patriote
Ces discours victimaires peuvent paraître outranciers, voire farfelus hors des Balkans, ils font souvent mouche dans la Serbie de 2022. De la bataille perdue de Kosovo Polje contre les Ottomans en 1389 aux bombardements de l’OTAN en 1999, le nationalisme serbe se nourrit des défaites et des événements tragiques de l’histoire pour glorifier l’identité et la terre nationale. Bien que résident à Monaco, Djokovic n’a jamais oublié ses racines et les conflits géopolitiques qui ont marqué la Serbie sous embargo de son enfance. Il a par exemple régulièrement affiché son patriotisme sur la question du Kosovo, où est né son père. «Nous sommes prêts à défendre ce qui est à nous de plein droit. Le Kosovo, c’est la Serbie, cela aurait toujours dû être ainsi», déclarait-il ainsi en février 2008 dans un message de soutien à un rassemblement patriotique organisé à Belgrade contre la déclaration d’indépendance de cette province de Serbie, majoritairement albanophone.
Ces dernières années, la star du tennis a régulièrement fait polémique dans la région. En janvier 2020, c’est par un chant nationaliste qu’il a célébré avec ses coéquipiers la victoire de l’équipe serbe à l’ATP Cup. Un an plus tard, il s’affichait aux côtés de l’ancien commandant d’une unité militaire ayant participé au génocide de Srebrenica.
Devenu l’emblème mondial des antivaccins avec cette affaire australienne, le «Novax» adepte des remèdes alternatifs embarrasse quelque peu le président Aleksandar Vucic. À l’approche des élections législatives et locales d’avril prochain, celui-ci joue un difficile jeu d’équilibriste en soutenant l’idole d’une nation très perméable aux discours conspirationnistes, tout en encourageant la vaccination.
Alors que la campagne locale avait démarré sur les chapeaux de roues, la Serbie affiche l’un des taux de vaccination les plus bas d’Europe (48% de la population). Parmi les responsables politiques, personne n’a osé critiquer les récents choix du Serbe le plus connu de la planète. Même défait en Australie, Nole reste intouchable en Serbie.
La Rock school est l’une des rares initiatives à réunir la jeunesse de Mostar @ LS
Libération – 31.12.2021 – Article
Dans la ville devenue emblématique des divisions et tensions ethniques qui gangrènent la Bosnie-Herzégovine, une école de musique rassemble les jeunes de tous horizons. Et bat en brèche le discours des politiciens.
«Quand je suis entrée ici pour la première fois, j’ai tout de suite eu le sentiment d’avoir enfin trouvé ma place. Je me suis vraiment sentie comme chez moi, parce que l’école fonctionne plus comme une grande famille qu’autre chose.» Cheveux en bataille et chaîne punk autour du cou, Sara Mihaela sourit quand elle se rappelle sa découverte de la Mostar Rock School il y a quatre ans. Le 179 de la rue du Maréchal Tito est rapidement devenu la deuxième adresse de cette jeune rockeuse aux yeux bleu clair.
«Ici, il n’y a pas de division, résume-t-elle de sa voix grave en sortant d’une répétition pour le concert de fin d’année. On est tous pareils et on vient ici pour les mêmes raisons : parce qu’on aime tous écouter et jouer de la musique. C’est grâce à la musique qu’on apprend à s’ouvrir à de nouvelles personnes.» Originaire d’une petite ville située près de la frontière croate, Sara fait ses gammes à l’école de musique et enchaîne les scènes, parfois seule avec sa guitare folk, parfois au micro d’un groupe de rock alternatif. En attendant de jouer un jour au festival Exit, en Serbie, l’un de ses rêves, elle profite d’une liberté qui reste rare à Mostar.
Dévastée par la guerre civile et le nettoyage ethnique dans les années 90, la municipalité du sud de la Bosnie-Herzégovine est devenue pour beaucoup l’archétype de la ville coupée en deux en ex-Yougoslavie. D’un côté et de l’autre de la rivière Neretva, les communautés croate et bosniaque vivent séparées, chacune avec ses lieux de culte… et chacune avec ses propres institutions : hôpitaux, postes, universités… La reconstruction du célèbre pont ottoman et l’augmentation de la manne touristique n’ont pas permis de chasser complètement les fantômes de la guerre ni de mettre fin à la schizophrénie ambiante : la réconciliation annoncée par la communauté internationale n’a pas eu lieu. Il faut dire qu’elle n’a jamais été au programme des partis ethno-nationalistes qui misent plutôt sur les rancœurs pour garder la main sur cette ville de 100 000 habitants.
«Eclectisme»
Des divisions que certains aimeraient encore renforcer, vingt-six ans après la signature des accords de Dayton qui ont mis fin à la guerre en Bosnie-Herzégovine. Les provocations des Bosno-Serbes comme des Bosno-Croates rythment l’actualité locale, et le fragile Etat bosnien semble au bord de l’implosion. Mais ces discours qui font l’apologie du repli communautaire ne trouvent aucun écho du côté de la Rock School. «Ce que je lis des actualités politiques ne correspond pas à ce que je vois autour de moi, se désole Nezir, un jeune chanteur et guitariste aux cheveux longs qui apprécie surtout l’éclectisme musical de l’école. Ici, comme au boulot, je travaille tous les jours avec des personnes d’horizons différents. Les discours politiques me paraissent vraiment absurdes : ils ne reflètent assurément pas le monde dans lequel je vis.»
Alors qu’une partie de la classe politique continue de vouloir enfermer les gens dans des cases en fonction de leur ethnie, la Mostar Rock School déroule un tout autre programme, tourné vers l’ouverture à l’autre et l’émancipation de tous. Pour suivre les cours, peu importe l’âge, le genre ou la nationalité de chacun, seule la musique compte. Venus de Mostar-Ouest comme de Mostar-Est, les 200 étudiants se découvrent à l’occasion de session bands qui font la part belle aux sonorités blues-rock. «On forme des groupes de cinq personnes qui changent tous les quarante jours, après un concert, explique Semin Merzic, 28 ans, prof de guitare et animateur de ces cours collectifs à l’allure de jam-sessions. Quand vous jouez avec cinq nouvelles personnes tous les quarante jours, vous êtes obligé de vous adapter. Parfois, un conflit survient quand il y a deux leaders dans le groupe, alors ils apprennent à composer avec. Ce programme leur apporte vraiment beaucoup.»
Ce vendredi soir, le studio B de l’école résonne d’un riff caverneux. La session de quarante jours touche à sa fin et la date du concert approche pour les cinq étudiants âgés de 17 à 30 ans. Nezir est passé au chant pour le morceau d’étude : When My Train Pulls in du Texan Gary Clark. Basse en main au milieu du studio, Semin surveille le tempo et monte le son des guitares pour les solos. Le jeune homme au regard bienveillant a lui-même été l’un des premiers apprentis guitaristes de la rock skola, avant d’intégrer l’équipe pédagogique quelques années plus tard.
80 personnes sur liste d’attente
Alors que pour certains Mostariens, il reste encore difficile de traverser l’ancienne ligne de front et de se rendre «chez l’autre», le jeune prof a vu la magie du rock opérer. «Certains étudiants ont été un peu surpris en découvrant notre fonctionnement, raconte Semin. Mais ils ne sont pas exclamés : “Waouh, c’est génial !” Non, ils se sont juste dit : “Mais pourquoi les gens parlent-ils tout le temps de ces divisions ? En fait, tout va bien.” Les jeunes n’ont pas autant de préjugés que leurs aînés, ils raisonnent de manière complètement différente. Ils savent qu’il y a eu cette guerre, mais aussi qu’elle est finie depuis trente ans.»
Au fil des années, l’atmosphère cool de la Rock School a attiré toujours plus de musiciens en herbe. Soutenue par l’ONG hollandaise Musiciens sans frontières et des ambassades scandinaves, l’école compte aujourd’hui plus de 200 élèves et il faut même plancher sur une lettre de motivation pour pouvoir y apprendre un instrument : 80 personnes sont sur la liste d’attente.
Ce succès, unique en son genre à Mostar, doit beaucoup à la personnalité du «gourou», comme certains de la MRS le surnomment en rigolant. Moustache de biker et cheveux attachés, Orhan Maslo s’est toujours battu contre les divisions de sa ville, avec la musique comme seul étendard. Ce rockeur de 2 mètres de haut a tourné pendant six ans avec le groupe Dubioza Kolektiv (une sorte d’Asian Dub Foundation bosnien très populaire dans les Balkans) avant de poser ses percussions et de fonder l’école au début des années 2010. «Certains ont voulu faire croire qu’il était impossible que les jeunes puissent se retrouver ensemble, regrette-t-il en se roulant une cigarette. Surtout les jeunes que les politiciens considèrent comme “leur peuple”. On leur dit : “Avec ce nom de famille, tu appartiens à tel peuple parce que c’est ce qui a été décidé dans les années 90.” Mais personne ne s’intéresse à ce que ces jeunes sont individuellement.»
Orphelin, Orhan s’est forgé son identité grâce à la musique. Lorsque sa ville a plongé dans l’enfer en 1992, il a assisté, adolescent, à l’agonie sanglante de la fraternité slave à la mode titiste. La montée des passions communautaires qui ont réduit à néant le Mostar cosmopolite de son enfance lui est restée incompréhensible. «Précisément parce que je n’ai pas grandi dans un contexte familial et que c’est la rue qui m’a élevé, ces questions d’ethnies m’ont complètement échappé, sourit-il avec un verre de vlahovac à la main, une liqueur aux herbes. Mes priorités étaient de savoir comment j’allais survivre, comment j’allais manger, mais aussi nourrir mon esprit. Et déjà à l’époque, j’avais envie de transmettre aux autres le peu de choses que je connaissais en musique. J’ai toujours été plus intéressé par ce qui rassemble que par ce qui divise. C’est comme ça qu’ensuite, je suis allé chercher des jeunes de Mostar-Ouest pour qu’ils jouent de la musique de l’autre côté.»
Dans le chaos du Mostar d’après-guerre où les bandes de hooligans font la loi, Orhan ouvre l’un des premiers lieux multiculturels situés sur l’ancienne ligne de front. Il pose ainsi une première pierre du pont musical que franchissent aujourd’hui sans état d’âme les amateurs de rock des deux rives, dans une ambiance bien plus festive. Ainsi, ce samedi soir, la salle de concerts enfumée du centre culturel OKC Abrasevic est en pleine effervescence, et la piva, la bière, comme le dzin tonik coulent à flots. Jeunes et moins jeunes, tous reprennent en chœur les refrains d’Azra, l’un des groupes phares de la nouvelle vague des années 80. Les hymnes contestataires de la scène rock yougoslave restent la bande-son de nombreux bars de la région, de Zagreb à Belgrade, en passant bien sûr par Sarajevo.
Alors que la société bosnienne est toujours figée dans un interminable après-guerre, l’esprit rock serait-il un antidote pour se préserver des tensions politiques ? «Notre école, c’est un microcosme, reconnaît Orhan, attablé au café de l’école. On a travaillé avec 1 200 personnes, mais 3 millions de personnes vivent en Bosnie-Herzégovine. Cependant, je pense qu’il y a aussi beaucoup de gens qui ont vécu les années 90 et qui savent qu’ils vivent mieux quand ils travaillent et dépendent les uns des autres. Donc je pense que les discours de séparation devraient être ignorés. Il faut juste qu’on aille de l’avant et qu’on travaille ensemble. On peut tous apprendre de la musique.»
Manifestation contre les pollutions à Belgrade @ LS
Reporterre – 02.12.2021 – Article
Une vague de manifestations contre des projets industriels polluants secoue les dirigeants serbes. L’écologie s’impose comme la principale force de résistance à l’effritement de la démocratie dans le pays.
Alors que plusieurs pays européens sont secoués par des manifestations liées aux conséquences de la pandémie de Covid-19, en Serbie, c’est l’écologie qui mobilise les foules. Ces derniers temps, le pays connaît des mobilisations quasi quotidiennes qui rassemblent régulièrement plusieurs milliers de personnes contre la politique autoritaire du président Aleksandar Vucic. Les manifestants l’accusent de favoriser les intérêts des grandes entreprises internationales, notamment minières, au détriment de l’environnement et de la démocratie. « Vucic, voleur ! » et « Pollueurs, le peuple est plus fort ! » entendait-on ainsi lors des rassemblements écologistes qui ont eu lieu le week-end dernier un peu partout dans le pays. Plusieurs axes de circulation ont été bloqués par les manifestants, notamment dans le centre de Belgrade, la capitale.
Projets miniers controversés, pollution de l’air, protection de l’environnement, scandales de corruption… Alors que la Serbie est déjà l’un des pays les plus pollués d’Europe, les motifs de mécontentement ne manquent pas du côté des militants écologistes. Ceux-ci sont particulièrement inquiets des récents amendements concernant la loi sur les expropriations ainsi que celle sur le référendum adoptés sans débat par le Parlement le 26 novembre dernier. Les associations environnementales estiment que ces nouveaux textes législatifs sont taillés sur mesure pour faciliter la venue d’entreprises étrangères aux activités industrielles particulièrement polluantes. Depuis plusieurs mois, la contestation grandit autour du projet de la multinationale anglo-australienne Rio Tinto qui compte prochainement construire l’une des plus importantes usines de production de lithium d’Europe dans l’ouest de la Serbie.
Alors que la transition énergétique entraîne une ruée vers les minerais, les écologistes serbes craignent de voir ce type de projets miniers se multiplier et, avec eux, de nouvelles pollutions. « Nous nous opposons à cette loi sur le référendum parce qu’elle ne requiert plus la participation de 50 % des électeurs pour la validité du résultat et qu’elle prévoit la possibilité d’un nouveau référendum, explique Miroslav Mijatovic de la coalition anticorruption Pakt qui se mobilise contre Rio Tinto. Cela veut dire que le gouvernement pourra utiliser le referendum jusqu’à ce qu’il obtienne le résultat qui lui convient. Quant à la loi sur les expropriations, elle introduit une procédure d’urgence qui permet d’exproprier les propriétaires sous trente jours. L’adoption de ces deux lois profite à Rio Tinto car l’expropriation est ainsi rendue possible pour des intérêts privés. »
À quatre mois des élections nationales, ces fortes mobilisations ont placé l’écologie au centre des débats politiques et mis sous pression le gouvernement du président Vucic. Cet ancien ministre de l’Information de Slobodan Milosevic (inculpé pour génocide et crime contre l’humanité par le tribunal international) est aujourd’hui obligé de revoir son agenda néolibéral. La coalition d’associations écologistes à l’origine des principales manifestations appelle au retrait des nouvelles lois controversées et a annoncé son intention de bloquer à nouveau les axes routiers du pays samedi prochain.