La jeunesse albanaise privée d’horizon et d’Europe

Manifestation étudiante à Tirana @ LS
Manifestation étudiante à Tirana @ LS

Libération – 15.05.2018 – Article

Le Premier ministre albanais, Edi Rama, s’entretient ce mardi avec Emmanuel Macron, en vue d’obtenir l’ouverture de négociations d’adhésion à l’Union européenne. Premiers demandeurs d’asile en France, les Albanais sont sous la pression des gouvernements européens.

Coupe de footballeur et regard sombre, Valentino sait qu’il est loin d’être le seul à faire ce constat. «J’aime ce pays, mais on ne peut pas y vivre», dit-il attablé dans l’un des cafés du Block, ce quartier branché de Tirana, autrefois réservé à l’élite du régime communiste. Après six années passées en France à enchaîner stages et petits boulots, le jeune homme a été renvoyé en Albanie en juillet, après un contrôle de la Police aux frontières (PAF). A 23 ans, il ne croit plus au changement. «C’est comme avant mon départ, toujours les mêmes salaires à 15 000 lekë [115 euros, ndlr]. Tu ne peux rien faire avec ça», se désole-t-il dans un français parfait.

Comme lui, ils sont nombreux à avoir voulu fuir la misère et démarrer, ailleurs, «une nouvelle vie». Entre 2011 et 2017, près de 330 000 Albanais ont quitté le pays, soit près de 12% de la population. Beaucoup ont espéré obtenir l’asile au sein de l’Union européenne (UE). Et c’est en France qu’ils étaient les plus nombreux, devant les ressortissants de pays en guerre comme les Syriens ou les Afghans. Le taux d’acceptation des Albanais n’a pourtant pas dépassé le cap des 6% l’an dernier. «Ma demande a été rejetée. Tout comme celle de ma mère et de ma sœur qui veulent fuir les violences de mon père. Au total, j’ai reçu six obligations de quitter le territoire français (OQTF), une pour chaque année», ironise Valentino.

Eldorado

L’Albanie, qui n’est pas en guerre, est en effet considérée comme un «pays sûr». Ces derniers mois, les dirigeants allemands, néerlandais ou français ont fait pression sur Tirana afin de réduire le flux de l’immigration irrégulière. Après la venue de Gérard Collomb en Albanie en décembre, le secrétaire d’Etat belge à l’Asile et à la Migration, Theo Francken, est allé jusqu’à affirmer mi-avril, devant des autorités albanaises visiblement mal à l’aise, que «la Belgique n’est pas l’Eldorado, elle n’est pas le pays où ruisselle le lait et le miel». Soucieux de convaincre les Etats membres de l’UE de démarrer les négociations d’adhésion, le gouvernement albanais a fini par prendre des mesures peu populaires.

«Nous avons renforcé la responsabilité administrative et pénale des parents qui voyagent avec leurs enfants, explique le ministre de l’Intérieur albanais, Fatmir Xhafaj. Notamment dans les cas où les mineurs ne rentrent pas au pays.» Cinquante procédures pénales ont ainsi été lancées contre des parents ou des associations reconnus coupables de favoriser l’émigration illégale, tandis que trois agences de voyages ont été fermées. Aux frontières, il faut désormais pouvoir présenter des documents notariés, comme avant la levée des visas dans l’espace Schengen fin 2010. Un désenchantement certain pour la société albanaise, l’une des plus europhiles du continent. Surtout qu’à ces contrôles, stricts, suivent parfois de lourdes interdictions de quitter le territoire. «J’ai essayé de repartir, mais j’ai trois ans d’interdiction de sortir», raconte Valentino.

Prison

Mais, si les portes de l’Albanie se ferment, les raisons de partir sont toujours là. L’alternance politique qu’a connue le pays en 2013 n’a pas répondu aux espoirs de changement de la jeunesse, qui ne croit plus en une classe politique régulièrement secouée par les scandales. «Au lieu de réclamer des mesures contre l’émigration, les dirigeants européens devraient se demander pourquoi, vingt-sept années après la chute du communisme, les Albanais continuent de fuir le pays dans une telle ampleur», affirme Fatos Lubonja, intellectuel et écrivain albanais. Malgré les bons chiffres de la croissance, un tiers de la population vit en effet sous le seuil de pauvreté, selon les dernières données de la Banque mondiale. Lubonja esquisse alors un parallèle entre l’Albanie d’aujourd’hui et la «prison à ciel ouvert» du dictateur Enver Hoxha, qui a dirigé d’une main de fer le pays entre 1944 et 1985. «La comparaison est exagérée si l’on se réfère aux instruments d’oppression et d’exploitation de ce temps, mais le sentiment de manque de dignité et de ne pas être le maître de notre destin est probablement aussi fort parmi les gens actuellement», précise Fatos Lubonja. Et c’est peut-être pour cela que le gouvernement semble avoir du mal à retenir ses jeunes. Pour 2 000 ou 3 000 euros, malgré les interdictions de séjour reçues en France ou ailleurs, ils n’hésitent pas à se cacher dans les poids lourds qui s’embarquent pour l’Italie. «Tous mes amis qui ont été renvoyés ici, comme moi, ils sont déjà repartis», assure Valentino. Et entre deux boulots, lui-même se demande s’il ne va pas, bientôt, retenter sa chance.

Écrit avec Giovanni Vale.

Le reportage original ici.

Musique : Cevdet Erek d’Istanbul, ou le son et l’espace autour du davul

Le davul

Courrier des Balkans – 13.05.20 – Article

Aussi appelé daouli en grec, tupan en bulgare ou Iodra dans les régions albanaises, le davul est un tambour traditionnel, largement répandu des Balkans au monde perse. Artiste touche à tout, amateur d’expérimentations sonores, le stambouliote Cevdet Erek ne finit pas d’en explorer les possibilités. Rencontre à Berlin à l’occasion de l’aventureux festival Club Transmediale.

Le Courrier des Balkans (C.d.B.) : J’ai lu que vous aviez été initié au davul par un musicien rom. Est-ce que vous pourriez en dire plus sur votre rencontre avec ce tambour, instrument incontournable de la musique traditionnelle des Balkans et du Moyen-Orient ?

Cevdet Erek (C.E.) : En fait, je n’ai pas exactement été initié au davul par un musicien rom, c’est simplement par lui que j’ai obtenu l’instrument. J’ai toujours eu l’habitude d’écouter beaucoup de musiques où le davul était présent – toutes les musiques traditionnelles d’Anatolie et des Balkans mais aussi de l’Anadolo Pop des années 1970, avec des groupes comme Moğollar, etc. Le véritable déclic avec le davul a eu lieu lorsque j’ai commencé à jouer des percussions avec l’accordéoniste et compositeur Muammer Ketencoğlu, notamment sur l’album Ayde Mori. Le groupe jouait des musiques de tous les Balkans et mélangeait la plupart des langues de la région. J’y jouais surtout la darbuka et le bendir, mais pour certaines chansons le davul était nécessaire. C’est à cette occasion que Muammer Abi m’a fait rencontrer ce musicien rom et c’est lui qui m’a donné ce tambour, le seul et unique tambour avec lequel j’ai joué lors des enregistrements et des concerts qui ont suivi. C’était en 1999 ou 2000 et c’est toujours avec le même tambour que je joue aujourd’hui, je n’ai même jamais changé la peau.

C.d.B. : Le davul est un instrument utilisé lors des cérémonies et des danses traditionnelles. Quelles images et représentations vous faisiez-vous de l’instrument avant d’en jouer vous même ?

C.E. : J’étais toujours très intrigué par cet instrument, surtout parce que c’est un tambour mobile : vous pouvez marcher et escalader des montagnes tout en le jouant ! En Turquie, il est aussi utilisé pour réveiller les gens tôt le matin pendant le ramadan. Il a ainsi un rôle très intéressant, qui n’est pas simplement musical, plutôt celui de donner le signal ou d’annoncer un évènement : une sorte d’ancêtre de nos radio-réveils… Cette tradition perdure de nos jours. https://www.youtube.com/embed/GeCPSKbEV60

C.d.B. : Vous avez développé une technique particulière, très personnelle de jouer le davul. Comment décririez-vous votre façon de jouer ?

C.E. : Je ne dirais pas que ma façon de jouer le davul se définit par une technique mais peut-être plutôt par une écoute et une esthétique particulières. C’est vrai que j’utilise des baguettes différentes mais ma façon de jouer reste basée sur les façons courantes d’utiliser cet instrument. Bien sûr, mes expériences passées, mes écoutes et ma pratique de styles de musique très variés – du noise aux formes contemporaines de musiques folkloriques – influent sur mon travail de l’instrument.

C.d.B. : Avez-vous eu des retours et des réactions de la part de joueurs traditionnel de davul ?

C.E. : Directement pas tellement, parce que j’ai beaucoup voyagé ces derniers temps et que j’ai passé le reste du temps dans mon environnement quotidien à Istanbul. En plus, je ne connais que peu de percussionnistes traditionnels.

C.d.B. : Vous avez enregistré votre album Davul à Berlin. Pourquoi pas à Istanbul ?

C.E. : Après avoir enregistré le single Frenzy avec le label berlinois Subtext records, nous avons décidé de faire un album. Au début, nous pensions qu’il s’inscrirait dans la continuité du single : des éléments électro-acoustiques et rythmiques. Mais, après avoir passé plus de temps à jouer le davul, j’étais à peu près certain de vouloir m’atteler à un album solo, le résultat de plusieurs années d’imagination et d’expérimentations. J’ai eu la chance que James de Subtext, mais aussi le super duo électronique Emptyset aient supporté cette idée et m’aient invité dans les studios de Berlin. À ce moment là, j’étais en route pour la biennale de Venise, pour préparer mon installation pour le pavillon de la Turquie. J’ai simplement mis mon tambour sur mon dos et me suis envolé de Venise à Berlin pour enregistrer cet album.

C.d.B. : Votre musique est très captivante, hypnotique. Comme cela a été le cas lors de votre concert à Berlin, elle fait entrer dans un état de transe. Est-ce une sorte de thérapie pour vous ? Portez-vous un intérêt particulier aux rituels chamaniques ?

C.E. : Oui, c’est en quelque sorte une thérapie pour moi mais aussi pour certaines personnes dans le public, d’après ce qu’on m’a rapporté. Bien que ma musique soit surtout répétitive et continue, je ne cherche pas à atteindre cet état de transe puisque j’introduis régulièrement des coupures et intermèdes pour être sûr que nous sommes bien « là ». En tant que percussionniste qui joue pour ou avec des gens, bien sûr les rituels chamaniques m’intéressent, mais de loin. Je ne suis pas un expert sur le sujet. Cela tient plutôt d’un sentiment, d’un ressenti très fort. https://www.youtube.com/embed/j1L7Y6-VbIk

C.d.B. : Quelle place pour l’improvisation dans votre jeu ?

C.E. : Qu’il soit court ou dure toute la nuit, je ne répète jamais avant un concert, simplement un petit échauffement ou une balance. C’est l’improvisation totale. Mais il y a certaines choses sur lesquelles je travaille depuis l’album, donc les thèmes fondamentaux reviennent lors de la plupart de mes performances. Dans le même temps, de nouveaux motifs et idées apparaissent à chaque fois. Dernièrement, j’ai beaucoup expérimenté sur scène, en jouant avec les microphones et le système de sonorisation mais, également avec le lieu où se déroule le concert. Celui-ci influe sur mon jeu.

C.d.B. : En tant qu’ancien batteur du groupe de rock expérimental Nekropsi, vous avez développé un goût certain pour l’expérimentation. Quels liens faites-vous avec votre travail d’aujourd’hui autour du davul ?

C.E. : Un groupe, qui est généralement composé et totalement collaboratif, est différent d’une personne seule avec un tambour qui improvise. Mais, à la fin, on en vient toujours à organiser le temps via le son, par le moyen d’un enregistrement ou au sein d’un certain espace à destination d’un public. C’est donc en quelque sorte la même chose. Imaginer, construire et faire circuler.

C.d.B. : Avez-vous joué Davul en dehors de Turquie ? Dans les Balkans ?

C.E. : J’ai joué à Athènes fin mars et il y a de bonnes chances que cela se poursuive ailleurs.

L’entretien original ici (abonnés).

Une jeunesse albanaise sur les routes de l’exil

Manifestation étudiante à Tirana @ LS
Manifestation étudiante à Tirana @ LS

RFI – Accents d’Europe – 01.05.2018 – 6’30 min – Audio

Les Albanais constituent aujourd’hui le plus gros contingent de demandeurs d’asile dans l’hexagone, bien que leur pays ne soit pas en guerre. C’est la pauvreté et le manque de perspectives d’avenir qui poussent surtout les jeunes sur la route de l’exil. On estime qu’un tiers de la population de ce petit pays de trois millions d’habitants a déjà tenté d’aller s’installer en Europe. Une fuite qui se solde presque toujours par un échec. Car l’immense majorité n’obtient pas le statut de réfugié.

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Albanie : l’arrogance du pouvoir, la violence de la rue et l’exode

Manifestation de l'opposition à Tirana @ LS
Manifestation de l’opposition à Tirana @ LS

Courrier des Balkans – 19.04.2018 – Article

Comment l’installation de portiques de péages sur l’Autoroute de la Nation peut-elle provoquer une explosion de violence comme celle du 30 mars ? À l’arrogance du pouvoir social-démocrate répond la colère des citoyens, qui ne voient plus d’alternative et ne songent qu’à quitter le pays. En 2016, 2% de la population totale de l’Albanie ont demandé l’asile dans un pays de l’UE. Les explications de l’éditorialiste Gjergj Erebara.

Journaliste, Gjergj Erebara est éditorialiste au Balkan Investigative Reporting Network (BIRN).

Le Courrier des Balkans (CdB) : Le 30 mars, une manifestation contre l’instauration de péages sur « l’Autoroute de la nation » a dégénéré en heurts avec les forces de police, tandis que les portiques fraichement installés étaient incendiés. Comment expliquer une telle éruption de violence ?

Gjergj Erebara (G.E.) : L’Albanie a connu plusieurs alternances entre la gauche et la droite ces 25 dernières années et ce qui s’est passé près de Kukës s’apparente à une explosion de colère contre la corruption. Il ne s’agit pas simplement de péages, la violence éclate quand les gens ne voient pas d’autres alternatives pour se faire entendre. Les pétitions ou les manifestations pacifiques laissent le pouvoir indifférent. La violence semble donc être le seul langage qu’il puisse comprendre. La région de Kukës n’a pourtant jamais été connue pour ses manifestations violentes. Ces derniers mois, des événements similaires se sont produits à Vlorë et à Fier et il y a eu également les protestations inédites des travailleurs de la raffinerie de Ballsh. Ce qui s’est passé à Kukës n’est pas un phénomène isolé.

CdB : La réponse du gouvernement a-t-elle été appropriée ?

G.E. : Quand vous incendiez quelque chose, vous pouvez vous attendre à aller en prison pour quelques jours, mais il ne s’agit pas simplement ça. Ce qui est inquiétant, c’est plutôt que le gouvernement pense toujours contenir la situation grâce à un peu de propagande, du chantage et des menaces. À Kukës, le gouvernement a choisi de répondre d’une manière quasiment militaire, en essayant d’identifier ses possibles adversaires et de les attaquer individuellement. Le Premier ministre s’en est même pris aux conseillers municipaux socialistes de Kukës et leur a lancé : « Vous êtes limogés ! » Il n’y a pas de vote, pas de débats internes, c’est le chef du parti qui décide. Des membres du PS s’étaient joints à la manifestation, un péché inacceptable pour Edi Rama. C’est la façon de réagir du Premier ministre sur la majorité des sujets : « Vous êtes avec nous ou contre nous ».

CdB : Beaucoup dénoncent cette façon très autoritaire de gouverner le pays. Est-ce que la situation est en train de s’aggraver ?

G.E. : La privatisation de l’État est en train de s’accélérer. Cela sautait aux yeux lors des dernières élections, quand des bureaucrates des institutions chargées de légaliser les constructions et les titres de propriété étaient candidats sur les listes du PS. Du simple fait de leur fonction, ces personnes ne devraient pas avoir d’engagement politique, mais chacun sait qu’il faut avoir de bons amis afin de voir sa propriété légalisée. Depuis la fin du communisme, nous ne sortons pas de ce problème. La propriété privée n’est pas garantie par la loi, mais par les partis politiques.

“Nous avions l’habitude de voir les partis politiques à l’origine de la violence. Là, c’est une violence qui vient de la rue.”

CdB : Les péages autoroutiers ne sont que l’une des nombreuses nouvelles taxes récemment entrées en vigueur. Comment sont-elles perçues par les citoyens albanais ?

G.E. : Ce mois-ci, à Tirana, les factures de consommation d’eau ont augmenté de 50%. Pourtant, je ne vois aucune raison à cela ! La compagnie de gestion de l’eau ne fournit pas de meilleur service, l’eau n’est même pas potable à Tirana ! Une enquête a été ouverte contre la mairie de Tirana et cette entreprise pour abus de monopole. Une taxe foncière a également été instaurée le 1er avril : dans de nombreux pays, il s’agit d’une taxe « normale », mais ici, en Albanie, on verra bientôt des retraités contraints de payer l’équivalent de la moitié de leur pension de retraite. C’est une taxe très lourde pour la majorité de la population.

CdB : Dans de nombreux secteurs de la société, de nouvelles tensions sont apparues ces derniers mois, parfois accompagnés d’une violence qui semblait avoir disparu du champ social.

G.E. : Nous avions l’habitude de voir les partis politiques à l’origine de la violence. Là, je ne pense pas que ces incidents aient été provoqués par les partis, c’est une violence qui vient de la rue. Quand vous avez une violence organisée par les partis, vous la résolvez en négociant avec les partis, mais comment faire avec une violence qui vient de la rue ?

CdB : L’actuelle opposition a sauté sur l’occasion pour essayer de tirer avantage des évènements de Kukës. Les citoyens albanais attendent-ils encore quelque chose des partis politiques ?

G.E. : Ces derniers mois, en Allemagne ou en France, les Albanais ont été plus nombreux que les Syriens à déposer des demandes d’asile. Les gens sont prêts à tout afin de quitter le pays. La plupart d’entre eux reviendront un jour et il faudra voir à ce moment là comment ils se comporteront politiquement car ils risquent fort de retrouver, à leur retour, la même classe politique… Pour l’instant, la solution que les Albanais ont trouvé est d’acheter un billet et de partir.

“La situation des années 1990 était relativement simple : beaucoup d’enfants, pas de travail, on part à l’étranger. Mais aujourd’hui, comment expliquer l’exode ?”

CdB : Certains comparent ce nouvel exode aux vagues de départs des années 1990. Qu’est-ce que ce phénomène révèle de la société albanaise actuelle ?

G.E. : En 2016, 60 à 70 000 citoyens albanais ont demandé l’asile dans des pays de l’Union européenne, ce qui représente 2% de la population totale du pays. 2% de la population qui s’en vont en un an, c’est à peine croyable ! En 2005, quand Sali Berisha a gagné les législatives avec le Parti démocratique, nous avions à peu près la même situation qu’aujourd’hui, mais on espérait encore que les élections pourraient amener un changement. En 2013 aussi, les gens espéraient un changement et ont voté pour Edi Rama, mais maintenant plus personne n’espère rien. Cette évolution démographique est très inquiétante. Dans les années 1990, le taux de naissance était de trois enfants par femme, aujourd’hui, il n’est plus que de 1,4. La situation des années 1990 était relativement simple : beaucoup d’enfants, pas de travail, on part à l’étranger. Mais aujourd’hui, comment expliquer l’exode ? Par le manque d’espoir, le manque de sécurité… Il n’y a pas que les plus pauvres qui partent. Les riches s’en vont aussi. Votre propriété peut être saisie à tout moment, vous êtes enseignant et, du jour au lendemain, vous pouvez être limogé afin que votre poste soit attribué à quelqu’un qui a un soutien politique…

CdB : Voilà maintenant cinq ans qu’Edi Rama est à la tête du pays. Quel crédit lui accordez-vous ? Quels progrès ont été réalisés ?

G.E. : Le pays fait à la fois des pas en avant et des pas en arrière. Tout n’est pas noir et blanc et cela ne dépend pas que du gouvernement. La réforme de la justice, la loi dite de décriminalisation sont des bonnes choses. On ne peut d’ailleurs pas mettre ces réformes au crédit d’Edi Rama ou de l’opposition, mais plutôt à celui des internationaux qui ont poussé avec force pour. D’immenses avancées ont été réalisées dans ces domaines, mais aurons-nous à l’avenir un procureur général, indépendant du pouvoir politique ? Il faut attendre, mais au moins, aujourd’hui, nous avons les outils.

L’entretien original ici (abonnés).

Du gaz azéri pour l’Europe

Construction du TAP près de Korçë en Albanie @ LS
Construction du TAP près de Korçë en Albanie @ LS

RFI – Accents d’Europe – 17.04.2018 – 5’45 min – Audio

L’indépendance énergétique de l’Europe. Tout un programme, et en ces temps de tension extrême avec Moscou, tout projet qui vise à réduire notre dépendance au gaz russe est plus que bienvenu. C’est le cas du Corridor gazier sud-européen, 3 500 km de tuyaux qui vont acheminer du gaz d’Azerbaïdjan jusqu’en Europe. Son dernier tronçon le Trans Adriatic Pipeline qui traverse la Grèce et l’Albanie devrait rejoindre l’Italie d’ici la fin de l’année. Les banques européennes appuient sans réserve ce gazoduc géant. Mais dans les campagnes, en Grèce, et en Albanie, des paysans se sentent lésés.

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Le reportage original ici.

L’Albanie : paradis des cafés

Les cafés de Tirana @ LS
Les cafés de Tirana @ LS

RFI – Accents d’Europe – 05.04.2018 – 5’45 min – Audio

Plus accoutumée aux dernières places des classements, l’Albanie trône en tête de celui du nombre de cafés par habitant. Avec un estaminet pour 152 personnes, le pays a ravi la première place à l’Espagne, malmenée par la récession économique. Il faut dire qu’en Albanie, le café est une institution.

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Le reportage original ici (à 05’55).

Pétrole en Albanie : l’interminable descente aux enfers de la raffinerie de Ballsh

La raffinerie de Ballsh @ LS
La raffinerie de Ballsh @ LS

Courrier des Balkans – 12.03.2018 – Article

C’était encore un fleuron de l’industrie pétrolière albanaise dans les années 2000. Construite avec l’aide de la Chine de Mao, la raffinerie de Ballsh, dans le sud de l’Albanie, est régulièrement placée en chômage technique depuis sa privatisation, il y a dix ans, et ressemble de plus en plus à un « cimetière », entraînant toute la région dans sa chute. Les magasins sont vides, il n’y a pas de travail et les gens se sentent trahis.

Un vent inhabituel souffle dans les oliviers des collines de Ballsh. Depuis plusieurs semaines, les rejets de la raffinerie n’alourdissent plus l’air de la ville. À l’image des cheminées qui ne fument pas, l’usine n’offre désormais qu’un horizon bien triste aux habitants. Sandri est un enfant du pays de Mallakastër. À son retour d’Italie, en 2010, il a débuté à la raffinerie. Mais l’objet de sa fierté n’est plus que l’ombre de lui-même. « C’est honteux ce qui se passe », accuse-t-il, perché sur les hauteurs de la ville. « Certaines personnes s’en sont mis plein les poches et n’ont rien investi dans l’usine »

« Plus de treize mois de salaire ne nous ont toujours pas été versé », explique-t-il. « Et depuis que l’usine s’est de nouveau arrêtée en novembre, on ne sait pas si l’on sera payé pour ces mois d’hiver sans travail. » En 2008, le gouvernement de Sali Berisha, pressé par le Fonds monétaire International (FMI) et l’Union européenne (UE), décide de privatiser l’usine. Depuis, le fleuron industriel du sud de l’Albanie, s’est enfoncé dans des problèmes toujours plus complexes. Sandri montre les villages des alentours. « Tous les gens du coin vivent grâce à leurs produits qu’ils vendent à Ballsh. Quand l’usine, s’arrête, toute la région est à la traîne. »

De 30 millions de chiffres d’affaires à 700 millions de dettes

Les cent hectares du Kombinat de Ballsh c’était, une fierté du régime communiste. Ce haut lieu de l’industrie albanaise, construit avec l’aide de la Chine maoïste, fait encore vivre une bonne partie du Sud du pays. « Toutes les villes de la région dépendent du travail de l’usine » poursuit Sandri. « Le pétrole était de bonne qualité et aux standards européens, il assurait des revenus très corrects aux habitants. » À présent, à l’image des routes défoncées du centre ou des murs délabrés de la clinique de la ville, il est bien difficile d’imaginer que Ballsh était, il n’y a pas si longtemps, une des villes les plus prospères d’Albanie.

Jusqu’à la fin des années 2000, la raffinerie de Ballsh générait un chiffre d’affaires de près de 30 millions d’euros par an et employait jusqu’à 2000 ouvriers. Dix ans après sa privatisation, une dette colossale d’environ 700 000 millions d’euros pèse en grande partie sur les contribuables albanais. Évaporation de millions d’euros, contournement des obligations fiscales, licenciement de centaines de travailleurs, non-respect des normes environnementales, etc. Les habitants de Ballsh subissent de plein fouet les magouilles financières qui ont entouré le raffinage de l’or noir. Selon des commentateurs, derrière l’actuel propriétaire azerbaïdjanais se cachent toujours des hommes d’affaires albanais, aujourd’hui proche de l’actuel gouvernement.

« Tout a été fait pour que la raffinerie cesse de fonctionner et se retrouve dans cet état », s’exclame Sandri devant les grilles de la raffinerie. Un vigile sort, méfiant. Ces derniers temps, la situation désespérée des ouvriers a donné lieu à des moments de tension. Fin décembre, à quelques jours du Nouvel An, ils ont décidé de se rendre à Tirana afin d’obtenir le versement de leur salaire de novembre. Ils se sont vus d’abord empêchés par la police de monter dans les cars mais n’ont rien lâché et ont finalement pu recevoir leurs payes, quelques heures avant le réveillon.

L’espoir de repreneurs « enfin sérieux »

Grèves, marches jusqu’à Tirana, manifestations, négociations avec les autorités… Les ouvriers d’ARMO, du nom du groupe propriétaire de la raffinerie, se sont habitués aux mobilisations, souvent à l’encontre des mots d’ordre de leurs représentants syndicaux. « Ils sont contrôlés par les dirigeants de l’entreprise et représentent plus leurs intérêts que les nôtres », estime Sandri. « Ils ne font rien pour nous défendre ! »

11 heures du matin et dans le centre de Ballsh, tous les cafés font le plein. Devant un écran de paris sportifs, Taulant a bien du mal à esquisser un sourire. « Ma femme ne travaille pas et nous avons deux filles », soupire-t-il. « Ça fait plusieurs mois que nous n’avons plus un sou. Je me suis endetté, mais le problème est que la situation ne s’améliore pas. » Technologue, Taulant a fait ses débuts à la raffinerie en 1993. Comme une trentaine de jeunes chaque année à cette époque, il a été formé à l’école spécialisée de la ville, aujourd’hui disparue.

« Depuis la revente par Rezart Taçi en 2013, ce ne sont pas seulement nos salaires qui ne nous ont pas été versés », se désole-t-il. « L’entreprise ne verse plus nos cotisations, mais nous, nous payons nos contributions. » En plus des difficultés financières, les ouvriers de l’usine affirment que l’entreprise bafoue le droit du travail. Il y a quelques mois, Taulant a été victime d’un accident sur le site mais l’entreprise ne l’a pas reconnu comme un accident du travail. Il a dû s’endetter, lourdement. Depuis peu, des rumeurs font état d’une possible reprise du site par un investisseur anglais, mais Taulant est sceptique. « Il faut surtout de la stabilité. On espère qu’il y ait enfin des repreneurs sérieux. Le temps presse, l’usine ressemble de plus en plus à un cimetière… »

“l’illustration parfaite de toutes les privatisations catastrophiques de la dernière décennie.”

Dans l’une des rues du centre, Ardita attend des clients qui ne viennent pas. Dans sa petite épicerie installée au rez-de-chaussée, seuls quelques paquets de chips se battent en duel sur des présentoirs vides. « La situation est très mauvaise. Il n’y a du travail pour personne, on se sent trahi par tout le monde. » Pour cette mère de famille, les problèmes de la raffinerie sont comme un coup de grâce pour l’économie de la ville. « Depuis que la voie rapide vers la Grèce passe au sud de Fier, il n’y a plus rien. » Comme pour Ardita, tous les commerces et fournisseurs des alentours se retrouvent pris dans une interminable chaîne de dettes et de pénuries.

Pour l’analyste politique Andi Bushati, la descente aux enfers du fleuron pétrolier de Ballsh est « l’illustration parfaite de toutes les privatisations catastrophiques de la dernière décennie ». S’il pointe l’indéniable responsabilité des dirigeants politiques, il ne voit en Sali Berisha et Edi Rama, que « des marionnettes aux poches pleines ». Pour lui, le problème est plus profond : le néolibéralisme. Alors que le gouvernement actuel ne jure que par son fameux plan 1 milliard d’euros et la multiplication des partenariats publics privés (PPP), Andi Bushati brandit la faillite de la raffinerie de Ballsh et sonne l’alarme. « En continuant d’appliquer ailleurs cette feuille de route, les hôpitaux, les lycées, les autoroutes et même nos villes ressembleront à leur tour aux ruines d’ARMO. » Face aux grilles closes, Sandri, si fier de son travail à la raffinerie, trouve le moyen d’être optimiste : « Si les conditions sont remplies, on reprend le travail demain ».

Le reportage original ici (abonnés).

En Albanie, des incinérateurs qui inquiètent

Manifestation contre les incinérateurs devant le parlement de Tirana @ LS
Manifestation contre les incinérateurs devant le parlement de Tirana @ LS

RFI – Accents d’Europe – 05.03.2018 – 5 min – Audio

A quelques encablures de la Botte italienne, l’Albanie a lancé de grands travaux pour construire des incinérateurs de déchets : quatre permis délivrés en 2017, d’autres pourraient suivre.  Outre que cette technique est très décriée par Bruxelles, qui dénonce son impact sur l’environnement, elle coûte également très cher. Sur place, les opposants redoutent aussi l’importation de déchets étrangers, et s’inquiètent de pratiques mafieuses.

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Le reportage original ici (à 02’40).

Déchets en Albanie : des incinérateurs qui échauffent les esprits

Un champ seulement séparera les habitants de Verri de l'incinérateur @ LS
Un champ seulement séparera les habitants de Verri de l’incinérateur @ LS

Courrier des Balkans – 26.02.2018 – Article

En 2017, le gouvernement d’Edi Rama a donné le feu vert à la construction de plusieurs incinérateurs et d’autres pourraient bientôt suivre. Pour les écologistes, ces installations polluantes et coûteuses auraient surtout pour mission, à terme, de retraiter des déchets importés. Reportage à Verri, près de Fier, où les habitants sont bien décidés à sauver leurs champs.

« L’incinérateur ? C’est là-bas, juste après ce champ. » Edmond Semini sort de chez lui et pointe du doigt des camions qui se croisent derrière un talus. « Ils ont commencé à construire la route et les premières infrastructures. » Ici, toutes les maisons sont entourées d’un potager. Quand le régime communiste a fait assécher les marais, la grande plaine côtière de la Myzeqe est devenue la « grange de l’Albanie ».

Depuis plus d’un an, la majorité des 500 habitants du petit village de Verri, à six kilomètres de Fier, s’opposent à la construction d’un incinérateur de déchets. Mis devant le fait accompli et inquiets du manque de transparence des autorités, ils craignent pour leur santé et multiplient les manifestations. « L’incinérateur sera construit à moins de 700 mètres de la première habitation », s’inquiète Edmond. « C’est beaucoup trop proche de nos maisons. Vous savez mieux que moi comment fonctionne un incinérateur. Nos terres seront rapidement contaminées et nous aussi. »

“Le seul investissement ici depuis la chute du communisme, c’est cet incinérateur.”

À Verri, peu de choses semblent avoir changé depuis la chute du régime communiste. Avoir l’eau potable à la maison est un luxe, et l’unique route du village, en piteux état, témoigne du peu d’action des autorités dans le secteur. « C’est une route électorale », plaisante amèrement Leonard Jaji. « Son goudron ne tient même pas trois jours ! » Comme Leonard, ils sont nombreux, ici, à être revenus d’Italie ou de Grèce pour investir dans l’agriculture. « C’est une terre de grande qualité, elle produit beaucoup. Mes légumes, par exemple, sont exportés en Grèce. Et j’y suis arrivé sans aucune aide publique ! Le seul investissement depuis la chute du communisme, c’est cet incinérateur », s’agace-t-il.

La « route électorale » du village de Verri @ LS

Comme dans d’innombrables endroits d’Albanie, les petits canaux d’irrigation sont ici jonchés de plastiques. « Rien n’est organisé pour le recyclage », déplore Edmond. « Pourtant, ici, nous produisons très peu d’ordures, car on utilise tous les déchets organiques pour notre travail agricole. De toute façon, comment pourrait-on en produire beaucoup quand on vit avec quatre euros par jour ? » D’après ses promoteurs, l’incinérateur de Fier devrait traiter autour de 70 000 tonnes de déchets par an. Une gigantesque capacité qui pose question.

« D’après les estimations des promoteurs du projet, un habitant de Fier produirait autant de déchet qu’un Suisse ou un Danois. Au regard du niveau de pauvreté de l’Albanie, c’est tout de même curieux. Comment des gens qui vivent avec 200 ou 300 euros par mois peuvent-ils produire autant de déchets ? », s’interroge Abdulla Diku, l’un des experts environnementaux d’Akip, une association qui se bat contre https://www.courrierdesbalkans.fr/environnement-l-albanie-dechetterie-de-l-europe »>l’importation des déchets. Pour lui, il n’y a aucun doute : les incinérateurs sont étroitement liés au projet de loi de 2016 qui prévoit l’importation de déchets en provenance de l’étranger. Ce texte controversé, largement rejeté par l’opinion, que le Premier ministre Edi Rama se refuse à abandonner.

“Les déchets, c’est surtout un marché juteux.”

« Quand les incinérateurs seront en service, on nous dira : ’Regardez, ils ne fonctionnent pas à leur pleine capacité, il faut autoriser l’importation des déchets’ », avance Abdulla Diku. Alors que les autorités albanaises peinent toujours à contrôler leurs frontières, le spectre des déchets à risques refait surface. « J’ai travaillé plusieurs années à Naples. Là-bas, j’ai vu comment la mafia s’occupait des ordures », raconte Leonard pendant que des ouvriers installent derrière lui les grilles autour du champ qui ceinturera l’incinérateur. « Avec les politiciens corrompus que nous avons, comment croire que l’incinérateur respectera les normes de contrôle ? La mafia fera ce qu’elle voudra… »

En 2017, le gouvernement d’Edi Rama a donné le feu vert à la construction de quatre incinérateurs. Une fois de plus, c’est le modèle des partenariats publics privés (PPP) qui a été retenu, malgré les soupçons de corruption. À Fier, une seule entreprise a répondu à l’appel d’offres pour construire l’incinérateur, Integrated Technology Service Sh.p.k, comme l’ont relevé plusieurs médias. Son très discret patron a également obtenu les concessions des incinérateurs de Tirana et d’Elbasan. Or, certains commentateurs mettent en doute son expérience dans le traitement des déchets.

Manifestation devant le parlement de Tirana contre les incinérateurs @ LS

« Les déchets, c’est un marché juteux », lâche Adbulla Diku. « Or les incinérateurs ne répondent ni au problème du traitement ni aux besoins des citoyens. » Comme le prévoit le PPP, ce sont les contribuables albanais qui vont financer progressivement l’incinérateur de Fier. Montant de la facture : 28 millions d’euros, ce qui suscite de nombreux débats. « L’incinération est le choix le plus coûteux dans le traitement des déchets, notamment à cause des filtres qui doivent empêcher la diffusion des gaz, dont beaucoup sont cancérigènes. »

“Le gouvernement ne nous laisse que deux options : mourir avec l’incinérateur ou émigrer à nouveau.”

Lors de l’inauguration de l’incinérateur d’Elbasan en avril 2017, le Premier ministre a fait l’éloge de l’installation et vanté « des technologies de pointe aux normes européennes ». Les écologistes affirment pourtant que le coût d’un seul filtre répondant à ces standards serait comparable à la totalité de la construction de Fier. Le choix de l’incinération contredit également le plan de gestion des déchets 2010-2025 approuvé par le gouvernement albanais. À Akip, on s’indigne de ces contradictions et on brandit l’expertise de spécialistes allemands du recyclage, qui soulignent que la Commission européenne recommande d’éviter au maximum l’incinération des déchets. « Il faut d’abord s’attaquer à la collecte et au tri des déchets », explique Abdulla Diku. « Bien sûr, les décharges sont un problème mais l’incinération a des conséquences terribles pour la santé et l’environnement. »

Fier est déjà l’une des villes les plus polluées d’Albanie. En colère, Leonard montre le champ retenu pour la construction, il est détrempé. « Si des déchets sont entreposés ici, c’est sûr que les eaux seront contaminées. Nos terres vont en mourir et ici, nous sommes tous fermiers ! Ils n’ont réalisé aucune étude pour cela. Qui voudra manger des légumes qui poussent à proximité d’un incinérateur ? »

Après les inondations de cet hiver, les rives des cours d’eau albanais offrent un bien triste spectacle. Sur les berges, les arbres sont couverts de plastique. « Même à Tirana, nous n’avons pas la capacité de mesurer la qualité de l’air dans une ville où vit un million d’habitants et on prétend appliquer des standards environnementaux européens à l’incinération, une technologie inconnue en Albanie », ironise Abdulla Diku. Dans son champ de Verri, Leonard est déterminé à se battre jusqu’au bout : « Nous n’avons rien à perdre, le gouvernement ne nous laisse que deux options : mourir avec l’incinérateur ou émigrer à nouveau ».

Le reportage original ici (abonnés).

Cinéma : « A Balkan Noir », clopes, vengeance et Monténégro

Affiche du film

Courrier des Balkans – 23.02.2018 – Article

Voilà cinq ans que Nina a perdu sa fille. Cette disparition, la jeune femme est bien décidée à la venger. Le réalisateur originaire de Bosnie-Herzégovine, Dražen Kuljanin, livre son deuxième long-métrage, haletant, entre la Suède et le Monténégro. Un thriller au féminin, sombre et enfumé. Entretien.

Le Courrier des Balkans (CdB) : C’est lors de vacances passées au Monténégro que Nina et son mari ont perdu leur fille. Pourquoi avoir choisi ce pays balkanique pour votre film ?

Dražen Kuljanin (D.K.) : J’ai passé de nombreux étés au Monténégro ces dix dernières années, il était temps pour moi de saisir ces inspirations balkaniques. C’était également intéressant financièrement de tourner dans ce petit endroit où nous avons une maison pour héberger toute l’équipe. En même temps, j’ai essayé de me tenir éloigné des sites touristiques et de l’incroyable nature pour me concentrer sur la vie quotidienne.

CdB : La vengeance de Nina est racontée dans une ambiance très enfumée. Vous utilisez notamment des publicités américaines des années 1950 pour les cigarettes. Pourquoi ce choix ? Les 20 cigarettes qui nous racontent l’histoire ont-elles quelque chose à voir avec les rapports sulfureux qu’a entretenus le Monténégro avec le trafic des années 1990 ?

D.K. : Je suis né dans les Balkans, j’ai déménagé en Suède quand j’étais ado. Chaque fois que je reviens dans la région, je m’étonne du nombre de personnes qui fument. Je pense qu’il y a des raisons à cela : les gens ont plus de soucis et le style de vie est différent, il y a plus d’anxiété. Ces publicités pour les cigarettes font écho à une sorte d’innocence, surréaliste et rêveuse. Elles provoquent la nostalgie de quelque chose qui a disparu il y a longtemps, à l’instar de la fille de Nina. Dans l’esprit de l’époque, ces réclames étaient d’ailleurs tout à fait normales… Alors qu’aujourd’hui, certaines choses qui vont de soi au Monténégro choquent les Scandinaves et inversement.

CdB : Cherchant coûte que coûte à se faire vengeance du « monstre » (incarné par l’acteur serbe Sergej Trifunović), Nina évolue dans un univers très masculin qu’elle met à mal. Cette vengeance féminine prend-elle une dimension particulière dans les Balkans, une région souvent qualifiée de patriarcale voire de machiste ?

D.K. : L’idée était de prendre une Suédoise et de la « déposer » au milieu des Balkans, de la faire passer brusquement d’un endroit parfaitement ordonné à un autre où rien ne fonctionne. Il est intéressant d’explorer des personnages hors de leur environnement naturel et de saisir ce contraste. Ainsi, une femme qui n’agit pas comme prévu dans une société très patriarcale. Nina, totalement dévouée à sa vengeance et dévastée par la perte de sa fille, est intimidée par ces hommes et ces derniers ne savent pas comment se comporter avec elle. Mais le film parle avant tout de l’histoire de quelqu’un passé par de longues années de désespoir.

CdB : A Balkan Noir est rythmé par l’utilisation répétée de reprises yougoslaves de tubes anglo-saxons. Quel rapport entretenez-vous avec ces chansons ?

D.K. : Toutes les musiques du films sont des reprises. Ce sont des chansons qui jouent avec nos souvenirs. Elles nous sont très familières, mais avec quelque chose de différent. Comme avec les publicités pour les cigarettes, leur écoute suscite un sentiment presque surréaliste. Comme le dit un personnage : « Vous pouvez vraiment écouter les paroles et accéder au véritable sens de ces chansons ». Elles nous font désirer des choses que l’on a perdues, comme Nina avec sa fille. C’est également mon cas avec mon départ pour la Suède. Même si le spectateur ne connaît pas les paroles en serbo-croate, son cerveau, lui, connaît ces chansons.

CdB : Dans votre film, vous alternez les scènes particulièrement violentes et un humour absurde, et même délirant. Les Balkans se prêtent-ils particulièrement à l’humour noir ?

D.K. : J’ai appris à manier l’humour dans les moments pénibles. Les gens l’utilisent de façon très commune dans des situations difficiles comme les périodes de guerre ou d’autres moments particulièrement durs. Cela permet de survivre plus facilement, c’est ce que font les protagonistes du film. Je crois que l’humour balkanique est vraiment unique. Il s’agit d’un humour très sombre, étrange. D’ailleurs, je remarque qu’il est beaucoup utilisé dans le cinéma d’ici.

CdB : Quels rapports personnels entretenez-vous avec les Balkans ? Est-ce une région qui vous inspire toujours dans votre travail artistique ?

D.K. : Je suis né en Bosnie en 1980 et j’ai fui en Suède pendant la guerre civile, donc quelque chose de la région sera toujours présent en moi. Avec ce film, je n’ai pas essayé de faire du cinéma complètement balkanique mais plutôt d’arriver à une sorte de fusion. J’ai fait de mon mieux afin d’éviter les clichés, mais le film se passe tout de même au Monténégro – Le Far West des Balkans, comme j’aime à le surnommer – et certaines choses seront toujours là, comme les machos qui fument. Pour parler du cinéma balkanique, j’aimerais voir plus d’histoire modernes, pas seulement des scénarios traitant de la guerre ou orienté humour noir. Comme les films récents CLIP ou Tilva Roš, qui parlent des jeunes d’aujourd’hui, de ceux de la génération d’après la guerre, prennent plus de place.

L’entretien original ici (abonnés).