Réfugiés : l’asile, en Albanie

Le cimetière des martyrs à Tirana @ LS
Le cimetière des martyrs à Tirana @ LS

RFI – Accents d’Europe – 15.10.2018 – 4’45 min – Audio

La route des Balkans, suivie par les migrants pour rejoindre l’Europe, suit un détour inattendu. Alors que les contrôles en Macédoine et en Serbie sont de plus en plus sévères, les demandeurs d’asile optent pour l’Albanie. Un pays qui est pourtant aussi une terre d’émigration. Pourquoi ce choix, et comment les autorités albanaises gèrent-elles ces arrivées.

Écouter :

Le reportage original ici (à 8′).

Albanie : «Avec cette hydrocentrale, je perdrais tout»

Barrage à l'arrêt de Kalivaç sur la Vjosa en Albanie @ LS
Barrage à l’arrêt de Kalivaç sur la Vjosa en Albanie @ LS

Libération – 27.09.2018 – Article

Le petit État des Balkans est l’un des rares pays européens à conserver ses cours d’eau intacts, telle la rivière Vjosa. Une manne convoitée par les compagnies d’hydroélectricité qui veulent y implanter des barrages, mais entre les agriculteurs refusant l’engloutissement de leurs terrains et les habitants souhaitant retrouver un travail, le projet divise.

Rusia Zota n’attend même pas la question. Les salutations faites, cette paysanne endurcie du sud de l’Albanie lève le doigt vers le ciel. «L’hydrocentrale, elle ne se fera pas.» Derrière elle, entre les branches de figuiers bien mûrs, la Vjosa déroule ses méandres bleu turquoise aux pieds d’imposantes montagnes. Ces vues époustouflantes accompagnent Rusia depuis son mariage à Anvjosë, village de 500 habitants à flanc de colline, en 1958. Pour combien de temps encore ? Une digue de 50 mètres de hauteur pourrait bientôt engloutir ses champs fertiles. «S’ils font le barrage, où est-ce qu’on va aller ? demande-t-elle. Notre vie est ici.»

Prenant sa source dans le nord de la Grèce et se jetant 270 kilomètres plus loin dans la mer Adriatique, la Vjosa est l’une des principales rivières d’Albanie. Dans un pays encore majoritairement rural, ces eaux sauvages participent au quotidien de milliers de personnes. C’est le cas d’Idayet, qui remonte des champs par un petit chemin caillouteux : «A Anvjosë, tout le monde est contre ce projet. La Vjosa, c’est un vrai miracle, elle nous apporte l’air que nous respirons, nous mangeons ses poissons, elle nourrit nos terres… Avec cette hydrocentrale, ma maison, mes champs seraient engloutis ! Je perdrais tout.»

Corruption

A quelques centaines de mètres en aval, le chantier de Kalivaç rappelle l’imminence des menaces qui pèsent sur la Vjosa. Voilà cinq ans, des soupçons de corruption ont entraîné le retrait de la Deutsche Bank du projet d’hydrocentrale. Depuis, au café du village, les hommes ruminent l’espoir d’une reprise des travaux. «Il n’y a rien ici, zéro perspective, s’énerve Spartak Derivishi, l’un des anciens ouvriers du chantier. Tous les jeunes sont obligés d’émigrer. Avec l’hydrocentrale, c’est 2 000 emplois !» Dans une région où les sources de revenus sont rares, les habitants sont sensibles aux promesses de développement économique.

«Il n’y a même pas de pont pour nous relier à la route principale. Ce sera fait avec le barrage et, en plus, on aura un meilleur système d’irrigation pour nos champs.» Sur l’autre berge de la Vjosa, Islam Islamaj, le maire de Shkozë, montre la petite barque qui permet de traverser. A 58 ans, il se réjouit de la possible reprise des travaux de Kalivaç. Mais il s’oppose fermement à l’autre grande digue en projet, celle de Poçem, prévue quelques kilomètres plus bas. Là, ce sont ses champs à lui, ses dizaines d’oliviers, mais aussi les maisons de ses voisins qui disparaîtraient.

Une issue inenvisageable pour Olsi Nika. Casquette «All dams are dirty» («tous les barrages sont sales») vissée sur la tête, le directeur de l’ONG environnementale EcoAlbania ne cesse d’alerter les habitants, souvent peu informés des projets qui les touchent : «La question des barrages sur la Vjosa n’a rien à voir avec l’économie, l’énergie ou le développement durable. On parle de blanchiment d’argent, de corruption et de privatisation du bien public.» Le militant écologiste en veut pour preuve la décision du tribunal administratif relative à l’attribution de la concession du barrage de Poçem à des investisseurs turcs. En mai 2017, les magistrats de Tirana ont jugé la procédure illégale. Le ministère de l’Energie a fait appel.

«Tsunami de barrages»

Recouverte à 70 % de montagnes, l’Albanie abrite le deuxième potentiel hydroélectrique d’Europe. Autrefois autosuffisant, le pays est désormais régulièrement contraint d’importer son électricité, à grands frais. Pour les autorités, les barrages en projet répondent à ces nouveaux besoins. «Aucune étude n’a été effectuée en ce sens, s’insurge Olsi Nika. Les gens sont victimes de la propagande des autorités. Si nous voulons produire plus d’électricité, il faut d’abord moderniser notre réseau et diversifier nos sources d’énergie.» Malgré des sécheresses de plus en plus fréquentes, l’Etat continue de miser sur ses rivières. Au total, EcoAlbania recense près de 540 barrages dans le pays. Mais l’Albanie n’est pas un cas isolé.

«Les Balkans sont le dernier grand « marché » pour l’hydroélectrique», explique le fondateur de l’ONG autrichienne RiverWatch, l’écologiste Ulrich Eichelmann, qui dénonce les 3 000 projets en cours dans le Sud-Est européen : «Nulle part ailleurs en Europe vous n’avez autant de rivières intactes et sauvages. C’est intéressant pour le lobby de l’hydro, le plus vieux lobby de l’énergie au monde, il dispose de relations étroites avec le secteur du BTP, les banques, etc. Le simple processus de concession aux investisseurs est parfait pour faire de l’argent.»

Depuis jeudi et ce pour trois jours, Sarajevo (Bosnie-Herzégovine) accueille le premier Sommet européen des rivières. «Sarajevo est au cœur des Balkans et de notre campagne « le Cœur bleu de l’Europe », explique Ulrich Eichelmann. C’est la capitale d’un pays où il y a un nombre incroyable de projets de barrages très étranges. Mais aussi avec de très fortes oppositions des populations locales.» Avec cette première rencontre inédite, les défenseurs des rivières espèrent endiguer ce «tsunami de barrages».

Au village de Kutë, les champs et plusieurs maisons sont menacés de disparition par les projets de barrages. Photo Andrea Mantovani

A l’heure des engagements climatiques et du développement durable, le sommet veut également faire éclater la «dam truth» (la «vérité sur les barrages») et mettre à mal l’image «verte» de l’énergie hydraulique. «Les barrages détruisent nos rivières, tuent les espèces et appauvrissent les populations locales», constate froidement Ulrich Eichelmann. Et de pointer les 23 000 barrages déjà construits sur les cours d’eau européens. «Les rivières des Balkans forment une oasis culturelle et naturelle, un patrimoine continental, poursuit-il. Si nous vivons dans une Europe unie, ne devrait-on pas empêcher leur destruction ?»

Contradictions de l’UE

L’Europe, il en est doublement question dans ces multiples projets de barrages. «Au moins 37, soutenus par les banques multilatérales de développement européennes, concernent des zones protégées ou des zones de diversité biologique élevée», précise Pippa Gallop, de l’ONG Bankwatch, qui pointe les contradictions de l’UE dans son travail de surveillance des financements européens concernant les Balkans. «Au lieu de faire la promotion de nouvelles hydrocentrales, l’UE devrait jouer un rôle plus important dans la diversification des sources d’énergies renouvelables et la réduction des pertes énergétiques.»

Entièrement épargné par les constructions humaines, l’écosystème très dynamique de la Vjosa est unique sur le continent européen. Pourtant, cette exceptionnelle richesse naturelle recèle encore bien des mystères. Près de Kalivaç, le jeune biologiste viennois Paul Meulenbroek est comme perdu dans l’immensité d’une plaine de galets. «La majorité des fleuves du continent ont été construits ou dégradés. Mais ici, nous pouvons observer un système fluvial qui, depuis sa source jusqu’à son arrivée en mer, coule librement.» Avec ses collègues albanais et autrichiens, il identifie minutieusement chaque poisson pêché.

Au sortir des montagnes, la plupart des rivières d’Europe ont été généralement domestiquées par les barrages et les digues. A mi-parcours, la Vjosa, elle, n’en fait qu’à sa tête, s’élargissant sur plusieurs kilomètres. «Aujourd’hui, on cherche à rendre leur caractère naturel aux fleuves et à revenir sur ces aménagements du passé, explique Paul Meulenbroek. Des fleuves références, comme la Vjosa, sont très importants pour comprendre comment ces systèmes naturels fonctionnent.» Selon les analyses des scientifiques, de nombreuses espèces endémiques pourraient ainsi disparaître, menacées par le ciment des barrages dans les Balkans. Parmi elles, une espèce européenne de poisson sur dix. Le pêcheur Fatmir Bektashi est content de la prise du jour. Il remonte sur son âne. Selon ce natif, il faut bien sûr protéger au plus vite la Vjosa : «Pour nous, c’est bien plus qu’un fleuve.»

Le reportage original ici.

Dans les Balkans, la folie des nouveaux barrages menace le patrimoine naturel

Manifestation contre les centrales hydroélectriques sur la Valbona devant le chantier @ LS
Manifestation contre les centrales hydroélectriques sur la Valbona devant le chantier @ LS

Equal Times – 25.07.2018 – Article

Leurs mouvements se distinguent à peine. Sur les berges de la rivière Cemi, les moutons qui s’y abreuvent se confondent avec les galets. Dans le paysage grandiose des Alpes albanaises, ces images paraissent immuables. Pourtant, à quelques centaines de mètres, d’imposants tuyaux rappellent l’imminence des menaces qui pèsent sur le mode de vie ancestral des bergers du nord de l’Albanie.

« Tout le monde est contre cette construction de centrale hydroélectrique, mais personne ne réagit !  », lance amèrement Hana [prénom modifié à sa demande], qui a investi dans l’élevage de truites, près du petit village de Tamara. Cette mère de famille a bien du mal à cacher son désespoir. Si la plupart des habitants ont eu vent des projets concernant leur rivière, ils sont bien peu nombreux à vouloir s’exprimer. En Albanie, un petit pays traumatisé par son passé totalitaire, et où le clientélisme a la vie dure, la parole ne se libère pas facilement.

La toute nouvelle route, terminée il y a deux ans, suscite bien des espoirs dans les montagnes du Kelmend. Longtemps abandonnée à sa pauvreté et à son isolement, la population locale entrevoit de possibles sources de revenus et un ancrage vers une économie du tourisme en plein essor. La petite artère piétonnière de Tamara a été rénovée et les cafés aux façades flambant neuves s’impatientent d’accueillir les visiteurs estivaux.

Le nombre de ces derniers devrait d’ailleurs battre un nouveau record cette année. La mauvaise image médiatique de l’Albanie ne les rebute plus et les décideurs économiques rêvent de faire du pays une nouvelle Croatie. Mais ceux-ci semblent faire peu de cas des trésors naturels vantés par les agences touristiques.

« Le cadre idéal pour un tsunami de barrages  »

Comme des centaines de rivières dans les Balkans, les eaux claires du Cemi qui éblouissent les visiteurs ne sont pas épargnées par une véritable course à l’or bleu. « Nous avons mis en évidence près de 3.000 projets de centrales hydroélectriques entre la Slovénie et la Grèce » , affirme Ulrich Eichelmann fondateur de l’ONG RiverWatch. Forte de nombreux relais locaux, l’organisation viennoise lutte contre cette invasion de ciment dans le sud-est européen.

L’explosion du nombre de ces projets s’explique d’abord par les nouvelles réalités économiques. « Dans les années qui ont suivi les guerres de Yougoslavie la situation politique locale était jugée trop instable par les investisseurs », explique Ulrich Eichelmann. « Cela a changé et l’hydroélectricité a été portée par les récents débats sur le changement climatique avec la nécessité de développer les énergies dites « renouvelables. » »

Le militant écologiste pointe également les failles des sociétés balkaniques d’aujourd’hui. « Ajoutez à la corruption, une société civile plutôt inexpérimentée et un État de droit souvent faible, vous obtenez le cadre idéal pour un tsunami de barrages. » Ces projets, généralement peu transparents, concernent même les zones les plus protégées de la région.

À quelques kilomètres à vol d’aigle de Tamara, le parc national de Valbona se voit ainsi défiguré par la construction de plusieurs ouvrages. Depuis de longs mois, ses habitants multiplient les formes de mobilisation afin de sauver leur vallée. Ils défendent une forme de tourisme locale et respectueuse de la nature qui a permis à beaucoup d’améliorer leur quotidien.

Début juin 2018, la situation y est devenue critique, comme le déplore Dardan Metaliaj, jeune guide touristique, rencontré par Equal Times. « Les explosions liées aux travaux ont entraîné des chutes de pierres sur nos terrains et tout près de nos maisons, les gens qui travaillent dans les champs sont traumatisés. » Pour protester, les habitants ont occupé la route principale, avant d’être rejoints et soutenus par des touristes de passage.

Dans un pays encore majoritairement paysan, les eaux sauvages des rivières participent au quotidien des milliers de personnes qui habitent en leur long. Ce lien des habitants avec leur environnement naturel est-il en phase d’être rompu ?

« Nous n’avons plus accès à l’eau pour nos parcelles agricoles et même pour l’eau potable cela pose problème car les chantiers pompent sans discontinuer, raconte Dardan. Malgré les menaces, nous allons continuer de manifester, car c’est de nos vies qu’il s’agit !  » Revenu dans le village après quatre années passées en France, Dardan ne veut pas être contraint d’émigrer à nouveau, comme le font actuellement tant de jeunes des Balkans.

Le parc national de Valbona est loin d’être la seule zone protégée de la région menacée par la course à l’électricité. Points chauds de la biodiversité mondiale, les Balkans abritent l’un des plus riches écosystèmes du continent, notamment grâce à un dense réseau de rivières préservées. Et pourtant, pas de quoi réfréner les appétits financiers du secteur énergétique.

Une mobilisation qui porte ses fruits

L’ONG Bankwatch-CEE note ainsi que « l’actuel système de zones protégées ne dissuade pas les investisseurs ou les financeurs. » Les lieux sous le label patrimonial européen Zones Natura 2000 ou celui des parcs nationaux se retrouvent également menacés par les chantiers. Et cela, souvent avec le soutien financier du contribuable européen. Dans un rapport publié en mars 2018, l’ONG a relevé que les grandes banques publiques de développement européennes ont apporté un soutien financier à 37 centrales hydroélectriques situées dans ces milieux fragiles.

Dans ce contexte, et malgré les sécheresses de ces dernières années, les petites centrales de faibles capacités se multiplient. Ne nécessitant généralement aucune étude d’impact environnemental, elles pourraient avoir des conséquences catastrophiques.

C’est en tout cas le cri d’alarme lancé par des scientifiques de l’Université de Graz face à cette constellation de barrages. Leurs analyses démontrent que de nombreuses espèces endémiques pourraient ainsi disparaître. Parmi elles, une espèce européenne de poisson sur dix.

À l’heure des engagements climatiques et de la poussée des énergies renouvelables, les défenseurs des rivières des Balkans veulent faire éclater « la vérité sur les barrages ».

« Soutenir que l’hydroélectricité est une énergie verte, simplement parce qu’elle n’émet pas de CO² est ridicule, » s’exclame Ulrich Eichelmann. « L’hydroélectricité est la pire source d’énergie en ce qui concerne l’impact sur la nature. Elle ruine complètement nos lignes de vie.  »

Si les chantiers avancent, les opposants aux barrages ont des raisons d’être optimistes. Les efforts déployés par les habitants et les militants écologistes pour protéger le « cœur bleu de l’Europe », portent leurs fruits.

Dans le parc national de Mavrovo en Macédoine, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) s’est retirée d’un important projet suite à la forte mobilisation des acteurs associatifs. Plus au nord, en Bosnie les femmes du village de Kruščica occupent le chantier d’un barrage, jour et nuit. Mi-juin, le Tribunal de Tirana donnait raison aux militants, en ordonnant la suspension des travaux dans le parc de Valbona.

Le reportage original ici.

Le lynx des Balkans, plus grand félin d’Europe, a besoin de protection

Un lynx des Balkans, prisonnier d'un restaurant du nord de l'Albanie @ LS
Un lynx des Balkans, prisonnier d’un restaurant du nord de l’Albanie @ LS

Reporterre – 17.07.2018 – Article

Surnommé «fantôme de la forêt», «symbole de la nature» ou encore «tigre des Balkans», le lynx de cette région d’Europe court le danger d’extinction. Il y est pourtant le témoin d’une nature magnifique mais de plus en plus mise à mal.

  • Montagnes de Munella (Albanie), reportage

«Ici, avant que le jour se lève, il reste tapi dans les hautes herbes et repère sa proie parmi les groupes de chevreuils ou de chamois qui se nourrissent dans la prairie.» L’œil averti, Ilir Shyti connaît bien les reliefs des montagnes de Munella. Enfant de cette région isolée du nord-est de l’Albanie, il est fier de travailler sur l’un de ses emblèmes pourtant méconnus : le lynx des Balkans. «Nous savons qu’il habite non loin de nos maisons, c’est une grande motivation d’œuvrer à sa protection.»

De protection, ce cousin du lynx des forêts de l’est de la France en a bien besoin. Porté disparu, le lynx des Balkans a été redécouvert à l’orée des années 2000. Depuis, chaque témoignage de sa présence est guetté et accueilli avec soulagement par la communauté scientifique. Comptant à peine une quarantaine d’individus, le Lynx lynx balcanicus est l’un des mammifères les plus menacés au monde. En 2015, l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN) l’a classé «en danger critique», une étape précédant la catégorie «éteinte à l’état sauvage».

Mystérieux et indépendant, le «tigre des Balkans» aura-t-il le temps de livrer tous ses secrets? Ce félin nocturne décrit pour la première fois en 1941, ne se sociabilise que quelques jours pour la reproduction et quitte sa mère dès l’âge de dix mois. «Comme l’ours, il se sert des chemins aménagés par l’homme pour se déplacer, cela lui demande moins d’efforts», raconte Ilir. Sur un parterre de feuilles d’automne ou une neige immaculée, le plus discret des prédateurs européens justifie son aura. Avec ses incroyables oreilles pointues, il donne l’impression d’entendre le moindre bruit et, grâce à ses yeux en amande, de tout voir.

«Dans ces montagnes, la biodiversité est très préservée, c’est pour ça que le lynx s’y trouve»

Ces belles images, on les doit à la mise en place du Balkan Lynx Recovery Program, lancé en 2006. «C’est un programme de conservation transnational, explique son responsable à l’ONG PPNEA (Protection and Preservation of Natural Environment in Albania), Bledi Hoxha. Son but est l’existence sur le long terme d’une population viable de lynx des Balkans au sein de son aire de distribution historique, en harmonie et avec le soutien des communautés locales.» Depuis son lancement, les découvertes ne cessent de s’enchaîner. «En mars 2011, nous avons apporté la première preuve de la présence du lynx des Balkans en Albanie. Et en 2015, celle d’un deuxième lieu de reproduction, dans les montagnes de Munella.»

Enthousiasmée par cette dernière information, capitale pour la survie du lynx, l’association PPNEA a investi le massif de Munella et multiplié les pièges photographiques. «Dans ces montagnes, nous avons mis en évidence une forte population d’animaux, raconte Ilir. Tous les grands mammifères de l’espace méditerranéen y sont représentés, les ours, les loups, les caprins, et bien d’autres espèces. La biodiversité y est très préservée, c’est pour ça que le lynx s’y trouve.»

Dans les Balkans, la géopolitique contemporaine a souvent séparé les hommes. Mais, pour les animaux sauvages, les anciens no man’s land ultramilitarisés ont servi de refuges. Le programme de conservation réunit des associations de plusieurs pays et des populations meurtries par des conflits aux accents nationalistes il y a tout juste vingt ans. Le lynx des Balkans a ainsi survécu dans les montagnes les plus difficiles d’accès, se jouant des frontières qui séparent aujourd’hui Macédoine, Kosovo, Albanie et Monténégro.

Le «fantôme de la forêt» hante l’imaginaire balkanique depuis toujours 

À quelques kilomètres à vol d’aigle des montagnes de Munella, c’est dans le parc de Mavrovo, en Macédoine, que se trouve le principal lieu de reproduction du lynx des Balkans. Grâce au programme, de précieuses informations ont été collectées. Récemment et pour la première fois depuis près de dix ans, un bébé lynx a ainsi pu être filmé par sa mère, elle-même équipée d’un collier. Ces preuves de reproduction, bien qu’extrêmement fragiles, nourrissent de grands espoirs pour un renouvellement de l’espèce.

Dans la région, l’imaginaire des grands mammifères s’invite au quotidien. Le lynx est l’un des emblèmes nationaux de la Macédoine et figure sur les pièces de monnaie locale. Pourtant, bien peu ont pu l’observer de près. Comme le dit un forestier albanais, «c’est le plus sauvage des animaux. Il est très intelligent et rusé : il peut éviter les humains».

Le «fantôme de la forêt», comme on le surnomme parfois, hante l’imaginaire balkanique depuis toujours. «Nous l’appelons “symbole de la nature”, explique Bledi Hoxha, de PPNEA. Cette espèce charismatique, très rare et unique, identifie la région des Balkans.» Présent dans les chansons épiques médiévales où les héros se parent de sa fourrure tachetée tout comme dans les poèmes des écoliers d’aujourd’hui, le félin donne son nom à tel sommet slovène, tel village bulgare ou encore telle vallée serbe.

Malgré les efforts des différents acteurs dans la région, les chances de survie du plus grand félin d’Europe semblent minces. «De nombreux dangers le menacent, explique Ilir Shyti. L’extrême faiblesse de sa population, la disparition de son habitat, le braconnage… La chasse illégale a également un effet indirect catastrophique : si ses proies disparaissent, le lynx se retrouve dans l’incapacité de se nourrir.» Après les violents troubles de la fin des années 1990, des quantités d’armes se sont dispersées dans la région. Aujourd’hui, les lièvres, les chamois et les chevreuils, principales proies du lynx en font les frais.

«L’urgence d’accorder un statut de protection à cette zone» 

Près d’un sentier, Ilir se penche sur une trace d’ours laissée dans une flaque. «Le lynx, lui, ne s’approche pas aussi près de l’eau.» Derrière Ilir, le paysage majestueux des sommets de Munella est comme endeuillé, bien peu de vieux arbres sont encore debout. «Depuis de nombreuses années, dans toute l’Albanie mais surtout dans cette zone, les coupes sauvages se poursuivent, malgré l’interdiction.»

«Capturé en 2009 dans les Alpes albanaises.» Dans un restaurant de bord de route du nord de l’Albanie, un lynx des Balkans végète dans le fond de sa cage, à côté de ses voisins, ours ou hiboux. Il n’a aucune chance de parcourir à nouveau les sommets des montagnes. Selon l’IUCN, certains animaux seraient encore tués puis empaillés pour servir de décoration dans les restaurants du sud de l’Europe.

Comme si tout cela ne suffisait pas, une nouvelle menace vient planer sur la survie des lynx de Munella. En cette belle journée de juin, Ilir scrute les sommets quand des bruits de moteurs se font entendre. Bientôt, plus de 150 véhicules tout-terrain déboulent sur les sentiers du massif. C’est le «rallye international Albania», synonyme de l’«ouverture» du pays à la mondialisation et une menace de plus pour le fragile équilibre local. «Le passage de cette course va provoquer de fortes perturbations pour la faune, se désole Ilir. Cela montre l’urgence d’accorder un statut de protection à cette zone, possible deuxième aire de reproduction du lynx des Balkans.»

L’ONG PNNEA a récemment déposé un dossier mêlant protection de la biodiversité et tourisme rural afin de protéger les montagnes de Munella. Ici, comme dans le parc national du Mavrovo, les défenseurs de la nature s’appuient sur le mode de vie traditionnel des populations pour sauver le Lynx des Balkans. Et avec lui, une partie du patrimoine naturel européen.

Le reportage original ici.

La Vjosa, dernier fleuve sauvage d’Europe : paradis des scientifiques

Des scientifiques sur la Vjosa @ LS
Des scientifiques sur la Vjosa @ LS

RFI – Accents d’Europe – 28.06.2018 – 5 min – Audio

Y a-t-il encore des fleuves sauvages sur le continent européen ? Barrages et centrales les ont domptés avec des conséquences écologiques catastrophiques. Alors qu’on commence à revenir sur ce choix énergétique, dans les Balkans, on envisage encore de construire 3 000 centrales hydro-électriques. En Albanie, de nouveaux barrages pourraient être érigés sur la Vjosa, l’un des derniers grands fleuves sauvages.

Écouter :

Le reportage original ici (à 10’25).

Albanie : dans le Kelmend, la route qui change tout

La route qui mène au Kelmend, achevée en 2017 @ LS
La route qui mène au Kelmend, achevée en 2017 @ LS

Courrier des Balkans – 15.06.2018 – Article

Depuis deux ans, une langue d’asphalte recouvre le Kelmend, à la frontière monténégrine. Jusque là, cette terre de bergers était l’une des régions les plus isolées d’Albanie. Avec cette route, beaucoup de choses ont changé, à commencer par l’arrivée des touristes. Mais aujourd’hui, une ombre plane et les habitants s’inquiètent.

C’est l’une des routes les plus saisissantes d’Albanie. Les reflets du lac de Shkodër déjà loin derrière, passées les effluves de sauge de Rapsh, on se retrouve soudain comme perché sur un nid d’aigle. On se mesure aux rudes parois montagneuses, on suit du regard, tout en bas, les eaux cristallines de la rivière. À un jet de pierre, c’est déjà le Monténégro. Les portes des Malësi e Madhe (les Grandes montagnes du nord) s’ouvrent par de vertigineux virages en épingle. Voilà deux ans maintenant que la route asphaltée est achevée. Elle conduit jusqu’à Vermosh, pointe nord de l’Albanie. Longtemps isolée, la vallée coincée entre deux frontières est désormais parfaitement accessible. Et pour le Kelmend, cette nouvelle route est synonyme de bouleversements.

Les espoirs du tourisme vert

Seule véritable agglomération de la région, la petite ville de Tamara a fait peau neuve. C’est le printemps, son artère piétonnière semble impatiente de voir les visiteurs arriver. Sous l’impulsion de la coopération italienne, les cafés et les restaurants ont boisé leurs toits et travaillé leurs murs en pierre. Avec ses étalages à moitié remplis, une échoppe fait la part belle aux produits de la région : raki de fruits sauvages et herbes médicinales. Un petit escalier mène au plus près du poumon de la région, la rivière Cemi qui s’écoule bruyamment.

Dans son restaurant flambant neuf, Elton [1] présente fièrement ses plats. À tout juste 25 ans, cet enfant du pays a fait le choix de revenir s’installer aux pieds des roches abruptes du grand nord albanais. Pour enrichir sa cuisine locale, il mise sur l’actuel développement touristique de la zone. Il n’est pas le seul : le tourisme vert porte les espoirs de beaucoup dans cette région traditionnellement pauvre.

Une autre activité économique est aussi en plein essor juste à la sortie du village : la pisciculture. Si les truites autochtones se sont raréfiées dans le Cemi, les eaux du Kelmend conviennent parfaitement à une lointaine cousine africaine désormais bien acclimatée à ses bassins albanais. Pour quatre euros le kilo, elles se retrouvent dans les assiettes des restaurants de Shkodër ou de Tirana. Ici aussi, les propriétaires s’affairent pour accueillir les potentiels touristes. Une question les taraude néanmoins : les chambres de leur future auberge auront-elles encore vue sur la rivière ?

“On est tous contre ce projet mais personne ne réagit. Ce n’est pas dans les habitudes des gens d’ici de contester.”

En effet, une ombre plane déjà sur le Kelmend. Tout le monde ici a eu vent d’un projet concernant la rivière, mais personne n’a plus d’information. Ce projet, c’est celui d’une centrale hydro-électrique, l’un des 500 projets recensés par l’ONG sur les 28 748 km² de territoire albanais. Malgré son isolement, le Cemi n’est donc pas épargné par la folle course à l’or bleu qui frappe les cours d’eau sauvages des Balkans.

À quelques dizaines de mètres des bassins où nagent les truites, d’énormes tuyaux surplombent les eaux tumultueuses. La berge a déjà été attaquée par les pelleteuses et les bulldozers, mais c’est toute la vallée qui semble gémir de cette entaille. « On est tous contre ce projet mais personne ne réagit. Ce n’est pas dans les habitudes des gens d’ici de contester », remarque Arjana. Dans une région, où les habitants ont enduré depuis des générations une succession de répressions, les douleurs du passé sont encore présentes dans les mémoires et personne ne souhaite se rendre la vie plus difficile qu’elle n’est déjà.

La route continue remontant la rivière. Au moment où le Cemi s’engage dans un étroit canyon, on se retrouve bloqué par des dizaines de voitures. Dans ce bastion catholique, les fidèles n’ont pas déserté les églises et ce samedi matin, on fête une communion. Peu à peu, de denses forêts de feuillus, si rares dans le reste de l’Albanie, encerclent le goudron. L’air se rafraîchit, on devine les sommets du mont Jezerca (Maja e Jezercës).

Au hameau de Lepushë, « la perle des Alpes albanaises » comme on le surnomme ici, Fatmir et son fils sont au travail. Ils agrandissent leur auberge en vue de la saison estivale. Avec la nouvelle route, les touristes en quête de grand air se font de plus en plus nombreux. Un potentiel économique dont la famille compte bien profiter. Pas encore devenu torrent, le Cemi passe tout près du jardin. Fatmir a lui aussi entendu parler des projets de centrale. « C’est une région sauvage, c’est ça qui attire les visiteurs. Faire disparaître la rivière dans des tuyaux détruira toute la beauté du lieu », regrette-t-il.

Sauvages, les forêts de Lepushë le sont assurément. Sur le petit chemin en terre qui mène aux prairies, Burime remet sa coiffe. Il est bientôt neuf heures et cette paysanne endurcie ne veut pas être en retard pour le sermon dominical du jeune prêtre. Le soir, elle devra remonter, chercher ses vaches qui se plaisent parfois un peu trop à l’ombre des feuillus. « En cette saison, les loups ne sont pas loin et mes vaches ne redescendent pas forcément toutes seules », souffle-t-elle.

« S’il n’y a plus d’eau, il n’y a plus de vie. » Tombée sous le charme des habitants du Kelmend, Martine Wolff arpente depuis de nombreuses années ses pâturages. Cette ethnologue française ne cesse d’apprendre des bergers du coin, les « derniers Illyriens », comme elle les appelle affectueusement. « C’est toute une manière de penser et d’agir. Je n’invente rien, relisez l’Iliade et l’Odyssée ou encore Edith Durham, ces gens ont maintenu leurs traditions malgré la répression », jure-t-elle. « Le Kelmend, ce n’est pas qu’une histoire de vendetta, mais un équilibre entre les gens et la nature qui façonne un ordre social et qui donne des réponses à bien des problèmes de ce monde. »

Désespérés par l’avancée des travaux, Martine et les responsables de l’association de défense du Kelmend tentent d’alerter sur les risques pour la région. « Ce qu’ils cassent avec cette construction, c’est toute l’identité culturelle du Kelmend. Tout le potentiel touristique de la région sera détruit, la faune et la flore endémique vont disparaître. » Malgré le silence médiatique, la chercheuse compte bien faire entendre la voix de ce peuple de bergers. « Le coup a été bien préparé : on a rendu la vie impossible aux gens des villages. Les services publics sont dans un état lamentable, les infirmières ne sont pas remplacées, les écoles n’ont pas de moyens. » Elle redoute de voir la région, déjà ravagée par l’émigration, perdre le peu qu’elle avait. « Après qu’est-ce qu’il restera aux gens ? Les problèmes de drogue et de violence… Pour eux, c’est ça l’Albanie ?! »

Le reportage original ici (abonnés).

Albanie : le Théâtre national de Tirana entre en résistance contre la privatisation

Le théâtre national de Tirana menacé de destruction @ LS
Le théâtre national de Tirana menacé de destruction @ LS

Courrier des Balkans – 25.05.2018 – Article

C’est une obsession chez Edi Rama. Le Premier ministre veut détruire le vieux Théâtre national pour en construire un nouveau, moderne, fonctionnel et dans le cadre d’un partenariat public privé. Les milieux culturels sont entrés en résistance, non seulement pour défendre un symbole de l’identité de Tirana, mais aussi contre le bradage d’un des derniers lieux publics de la capitale.

Samedi soir. Les derniers rayons du soleil de la journée quittent lentement la façade du Théâtre national. Dans les allées du centre historique, l’heure est au gjiro, la promenade vespérale, et les discussions vont bon train à la terrasse des cafés. « Pour la protection du patrimoine culturel de Tirana ! » Depuis leur petit stand installé près du théâtre, de jeunes volontaires interpellent les passants, souvent peu au fait de la situation, et leur proposent de signer une pétition. Depuis quelques semaines, les salles de spectacle historiques de la capitale sont à nouveau en sursis.

Début février, le Premier ministre Edi Rama annonçait la destruction prochaine du bâtiment historique du théâtre et la construction d’un théâtre moderne par un « prestigieux » cabinet d’architecte danois. « Il a un œil sur le lieu depuis plus de vingt ans, il veut cet endroit, je pense que c’est personnel chez lui ! » Cigarette en main et t-shirt en V, Neritan Liçaj est de cette génération qui a débuté sur les planches peu de temps après la chute de la dictature. L’acteur de la troupe nationale évoque les incessants « combats pour le respect de la loi » qu’il a fallu mener, rappelant les précédentes tentatives d’Edi Rama pour faire main basse sur le théâtre, d’abord en sa qualité de ministre de la Culture (1998-2000) puis de maire de Tirana (2000-2011).

“Moi aussi, je veux un théâtre moderne, mais je ne veux pas le donner au privé !”

Annoncé sans consultation préalable avec les principaux acteurs de la vie culturelle, le projet suscite la polémique. L’ambition ancienne du Premier ministre de doter Tirana d’un lieu artistique moderne et attrayant s’accompagne de soupçons de corruption, renforcés par la présentation d’un nouveau partenariat public privé (PPP). « Edi Rama veut renvoyer l’ascenseur à un homme d’affaires qui l’a soutenu lors de sa dernière campagne électorale », tonne Neritan Liçaj. En plein débat sur les nouvelles tours en construction dans la capitale, la destruction possible de l’un des derniers lieux publics du centre inquiète. « Moi aussi, je veux un théâtre moderne, mais je ne veux pas le donner au privé ! », s’emporte Neritan.

Bâtiment « hors de tous les standards (…) qui menace de s’effondrer », selon le Premier ministre, le Théâtre national, construit sous l’occupation italienne, peut compter sur ses défenseurs. Depuis près de trois mois, une Alliance pour la protection du théâtre organise des réunions hebdomadaires pour plaider la cause du vieil édifice. Un groupe qu’anime avec détermination Alida Karakushi, militante infatigable de la société civile. « C’est le schéma classique de la corruption, comme quand les démocrates voulaient détruire la Pyramide. Ils prétendent que le théâtre est en mauvais état, mais en fait, ils l’ont laissé se dégrader », se désole-t-elle.

“Le patrimoine et les espaces publics de la ville disparaissent les uns après les autres. Le théâtre est l’un des derniers témoins de l’histoire de la capitale.”

« Ce n’est pas seulement le manque de transparence autour de ce projet qui nous inquiète, mais la perte de l’identité de Tirana », poursuit-elle. « Le patrimoine et les espaces publics de la ville disparaissent les uns après les autres. Le théâtre est l’un des derniers témoins de l’histoire de la capitale, il a connu le fascisme, le communisme, des intellectuels ont été tués devant ses portes à la libération… » Après la démolition du stade ou la rénovation complète de la place Skanderbeg, nombre de citoyens se sentent de plus en plus perdus face aux transformations en cours de leur ville. « Dans le centre, les seuls bâtiments qui ont survécu sont ceux du gouvernement et la banque ! Tout le reste a été cédé aux oligarques », s’indigne Alida.

Les opposants n’ont pas digéré que le Théâtre national ait été discrètement retiré de la liste des monuments protégés. Pour faire respecter la loi, les animateurs de l’Alliance cherchent les soutiens de ceux qui l’écrivent. En ce lundi soir de mai, la salle Molière du théâtre expérimental se remplit de députés venus écouter les doléances des artistes et des citoyens engagés. Pourtant invités, les élus de la majorité socialiste brillent par leur absence. Figure charismatique de la scène albanaise, Robert Ndrenika lance un appel à protéger la « Jérusalem » de Tirana, qui a vu naître et s’affirmer la scène théâtrale du pays. Il est accueilli par une ovation.

La politique s’est toujours invitée sur les planches albanaises. Metteur en scène victime de la violence raciste des néo-nazis d’Aube doré, Laert Vasili a trouvé refuge au sein de la troupe du Théâtre national. Rare artiste à s’être exprimé en faveur d’un nouveau théâtre, il dénonce les inévitables intérêts politiciens qui entourent la contestation. « Vous voyez ce bâtiment ? Il a été construit quand les démocrates étaient au pouvoir, et il a heurté sévèrement les fondations du théâtre. Les mêmes personnes qui protestent aujourd’hui n’ont rien dit à l’époque… »

L’homme de théâtre albano-grec, élevé au biberon de la scène hellène, ne veut pas comparer la situation du sixième art en Grèce et en Albanie – pour lui, c’est « le jour et la nuit ». Mais les choses doivent changer. « Je ne suis pas pour un projet en particulier mais je veux un nouveau théâtre ! Dans une ville d’un million d’habitants comme Tirana, il en faudrait au moins une dizaine ! » Alors que très peu d’acteurs osent s’exprimer publiquement sur le sujet, il n’est pas dupe de la situation actuelle. « Tout est politique en Albanie, c’est un petit pays où tout le monde se connaît. Beaucoup doivent leur poste à leurs relations avec la classe politique. »

Budget de la Culture : 0,000000 %

« Dans leur cœur, ils sont avec nous, mais ils ont peur », confirme Neritan Liçaj. Contraints de renouveler leurs contrats tous les six ou douze mois, les comédiens seraient victimes des pressions de la direction. La création de l’Alliance visait d’abord à soutenir les artistes, mais ce fut également l’occasion d’élargir les revendications au-delà de la seule question du théâtre et d’invoquer par exemple le budget de la culture, l’un des plus faibles du continent. « Nous plaisantons en disant qu’il est de 0,000 %… Et le plus ironique dans l’histoire, c’est que nous avons au gouvernement des francophiles qui apprécient l’exception culturelle française. Mais ils ne semblent pas avoir compris en quoi elle consistait », tacle Neritan Liçaj.

Sûr de lui, l’acteur n’hésite pas à afficher son optimisme sur l’avenir du théâtre. « À la fin, nous allons gagner », assure-t-il. Après avoir été dévoilé en grande pompe, le « projet » de nouveau théâtre construit en PPP n’est plus évoqué que comme une « idée ». C’est déjà un succès pour l’Alliance qui espère toujours obtenir une restauration du Théâtre actuel. Alida voudrait y voir un exemple pour les autres luttes en cours, comme celles pour la défense des rivières du pays. « Des icônes du théâtre albanais se mobilisent, ce qui permet la médiatisation du combat. Défendre le bien public est important car, moins il y a de liens qui nous unissent, qui nous relient ensemble, moins il y aura de raisons d’agir. »

Le reportage original ici (abonnés).

La jeunesse albanaise privée d’horizon et d’Europe

Manifestation étudiante à Tirana @ LS
Manifestation étudiante à Tirana @ LS

Libération – 15.05.2018 – Article

Le Premier ministre albanais, Edi Rama, s’entretient ce mardi avec Emmanuel Macron, en vue d’obtenir l’ouverture de négociations d’adhésion à l’Union européenne. Premiers demandeurs d’asile en France, les Albanais sont sous la pression des gouvernements européens.

Coupe de footballeur et regard sombre, Valentino sait qu’il est loin d’être le seul à faire ce constat. «J’aime ce pays, mais on ne peut pas y vivre», dit-il attablé dans l’un des cafés du Block, ce quartier branché de Tirana, autrefois réservé à l’élite du régime communiste. Après six années passées en France à enchaîner stages et petits boulots, le jeune homme a été renvoyé en Albanie en juillet, après un contrôle de la Police aux frontières (PAF). A 23 ans, il ne croit plus au changement. «C’est comme avant mon départ, toujours les mêmes salaires à 15 000 lekë [115 euros, ndlr]. Tu ne peux rien faire avec ça», se désole-t-il dans un français parfait.

Comme lui, ils sont nombreux à avoir voulu fuir la misère et démarrer, ailleurs, «une nouvelle vie». Entre 2011 et 2017, près de 330 000 Albanais ont quitté le pays, soit près de 12% de la population. Beaucoup ont espéré obtenir l’asile au sein de l’Union européenne (UE). Et c’est en France qu’ils étaient les plus nombreux, devant les ressortissants de pays en guerre comme les Syriens ou les Afghans. Le taux d’acceptation des Albanais n’a pourtant pas dépassé le cap des 6% l’an dernier. «Ma demande a été rejetée. Tout comme celle de ma mère et de ma sœur qui veulent fuir les violences de mon père. Au total, j’ai reçu six obligations de quitter le territoire français (OQTF), une pour chaque année», ironise Valentino.

Eldorado

L’Albanie, qui n’est pas en guerre, est en effet considérée comme un «pays sûr». Ces derniers mois, les dirigeants allemands, néerlandais ou français ont fait pression sur Tirana afin de réduire le flux de l’immigration irrégulière. Après la venue de Gérard Collomb en Albanie en décembre, le secrétaire d’Etat belge à l’Asile et à la Migration, Theo Francken, est allé jusqu’à affirmer mi-avril, devant des autorités albanaises visiblement mal à l’aise, que «la Belgique n’est pas l’Eldorado, elle n’est pas le pays où ruisselle le lait et le miel». Soucieux de convaincre les Etats membres de l’UE de démarrer les négociations d’adhésion, le gouvernement albanais a fini par prendre des mesures peu populaires.

«Nous avons renforcé la responsabilité administrative et pénale des parents qui voyagent avec leurs enfants, explique le ministre de l’Intérieur albanais, Fatmir Xhafaj. Notamment dans les cas où les mineurs ne rentrent pas au pays.» Cinquante procédures pénales ont ainsi été lancées contre des parents ou des associations reconnus coupables de favoriser l’émigration illégale, tandis que trois agences de voyages ont été fermées. Aux frontières, il faut désormais pouvoir présenter des documents notariés, comme avant la levée des visas dans l’espace Schengen fin 2010. Un désenchantement certain pour la société albanaise, l’une des plus europhiles du continent. Surtout qu’à ces contrôles, stricts, suivent parfois de lourdes interdictions de quitter le territoire. «J’ai essayé de repartir, mais j’ai trois ans d’interdiction de sortir», raconte Valentino.

Prison

Mais, si les portes de l’Albanie se ferment, les raisons de partir sont toujours là. L’alternance politique qu’a connue le pays en 2013 n’a pas répondu aux espoirs de changement de la jeunesse, qui ne croit plus en une classe politique régulièrement secouée par les scandales. «Au lieu de réclamer des mesures contre l’émigration, les dirigeants européens devraient se demander pourquoi, vingt-sept années après la chute du communisme, les Albanais continuent de fuir le pays dans une telle ampleur», affirme Fatos Lubonja, intellectuel et écrivain albanais. Malgré les bons chiffres de la croissance, un tiers de la population vit en effet sous le seuil de pauvreté, selon les dernières données de la Banque mondiale. Lubonja esquisse alors un parallèle entre l’Albanie d’aujourd’hui et la «prison à ciel ouvert» du dictateur Enver Hoxha, qui a dirigé d’une main de fer le pays entre 1944 et 1985. «La comparaison est exagérée si l’on se réfère aux instruments d’oppression et d’exploitation de ce temps, mais le sentiment de manque de dignité et de ne pas être le maître de notre destin est probablement aussi fort parmi les gens actuellement», précise Fatos Lubonja. Et c’est peut-être pour cela que le gouvernement semble avoir du mal à retenir ses jeunes. Pour 2 000 ou 3 000 euros, malgré les interdictions de séjour reçues en France ou ailleurs, ils n’hésitent pas à se cacher dans les poids lourds qui s’embarquent pour l’Italie. «Tous mes amis qui ont été renvoyés ici, comme moi, ils sont déjà repartis», assure Valentino. Et entre deux boulots, lui-même se demande s’il ne va pas, bientôt, retenter sa chance.

Écrit avec Giovanni Vale.

Le reportage original ici.

Musique : Cevdet Erek d’Istanbul, ou le son et l’espace autour du davul

Le davul

Courrier des Balkans – 13.05.20 – Article

Aussi appelé daouli en grec, tupan en bulgare ou Iodra dans les régions albanaises, le davul est un tambour traditionnel, largement répandu des Balkans au monde perse. Artiste touche à tout, amateur d’expérimentations sonores, le stambouliote Cevdet Erek ne finit pas d’en explorer les possibilités. Rencontre à Berlin à l’occasion de l’aventureux festival Club Transmediale.

Le Courrier des Balkans (C.d.B.) : J’ai lu que vous aviez été initié au davul par un musicien rom. Est-ce que vous pourriez en dire plus sur votre rencontre avec ce tambour, instrument incontournable de la musique traditionnelle des Balkans et du Moyen-Orient ?

Cevdet Erek (C.E.) : En fait, je n’ai pas exactement été initié au davul par un musicien rom, c’est simplement par lui que j’ai obtenu l’instrument. J’ai toujours eu l’habitude d’écouter beaucoup de musiques où le davul était présent – toutes les musiques traditionnelles d’Anatolie et des Balkans mais aussi de l’Anadolo Pop des années 1970, avec des groupes comme Moğollar, etc. Le véritable déclic avec le davul a eu lieu lorsque j’ai commencé à jouer des percussions avec l’accordéoniste et compositeur Muammer Ketencoğlu, notamment sur l’album Ayde Mori. Le groupe jouait des musiques de tous les Balkans et mélangeait la plupart des langues de la région. J’y jouais surtout la darbuka et le bendir, mais pour certaines chansons le davul était nécessaire. C’est à cette occasion que Muammer Abi m’a fait rencontrer ce musicien rom et c’est lui qui m’a donné ce tambour, le seul et unique tambour avec lequel j’ai joué lors des enregistrements et des concerts qui ont suivi. C’était en 1999 ou 2000 et c’est toujours avec le même tambour que je joue aujourd’hui, je n’ai même jamais changé la peau.

C.d.B. : Le davul est un instrument utilisé lors des cérémonies et des danses traditionnelles. Quelles images et représentations vous faisiez-vous de l’instrument avant d’en jouer vous même ?

C.E. : J’étais toujours très intrigué par cet instrument, surtout parce que c’est un tambour mobile : vous pouvez marcher et escalader des montagnes tout en le jouant ! En Turquie, il est aussi utilisé pour réveiller les gens tôt le matin pendant le ramadan. Il a ainsi un rôle très intéressant, qui n’est pas simplement musical, plutôt celui de donner le signal ou d’annoncer un évènement : une sorte d’ancêtre de nos radio-réveils… Cette tradition perdure de nos jours. https://www.youtube.com/embed/GeCPSKbEV60

C.d.B. : Vous avez développé une technique particulière, très personnelle de jouer le davul. Comment décririez-vous votre façon de jouer ?

C.E. : Je ne dirais pas que ma façon de jouer le davul se définit par une technique mais peut-être plutôt par une écoute et une esthétique particulières. C’est vrai que j’utilise des baguettes différentes mais ma façon de jouer reste basée sur les façons courantes d’utiliser cet instrument. Bien sûr, mes expériences passées, mes écoutes et ma pratique de styles de musique très variés – du noise aux formes contemporaines de musiques folkloriques – influent sur mon travail de l’instrument.

C.d.B. : Avez-vous eu des retours et des réactions de la part de joueurs traditionnel de davul ?

C.E. : Directement pas tellement, parce que j’ai beaucoup voyagé ces derniers temps et que j’ai passé le reste du temps dans mon environnement quotidien à Istanbul. En plus, je ne connais que peu de percussionnistes traditionnels.

C.d.B. : Vous avez enregistré votre album Davul à Berlin. Pourquoi pas à Istanbul ?

C.E. : Après avoir enregistré le single Frenzy avec le label berlinois Subtext records, nous avons décidé de faire un album. Au début, nous pensions qu’il s’inscrirait dans la continuité du single : des éléments électro-acoustiques et rythmiques. Mais, après avoir passé plus de temps à jouer le davul, j’étais à peu près certain de vouloir m’atteler à un album solo, le résultat de plusieurs années d’imagination et d’expérimentations. J’ai eu la chance que James de Subtext, mais aussi le super duo électronique Emptyset aient supporté cette idée et m’aient invité dans les studios de Berlin. À ce moment là, j’étais en route pour la biennale de Venise, pour préparer mon installation pour le pavillon de la Turquie. J’ai simplement mis mon tambour sur mon dos et me suis envolé de Venise à Berlin pour enregistrer cet album.

C.d.B. : Votre musique est très captivante, hypnotique. Comme cela a été le cas lors de votre concert à Berlin, elle fait entrer dans un état de transe. Est-ce une sorte de thérapie pour vous ? Portez-vous un intérêt particulier aux rituels chamaniques ?

C.E. : Oui, c’est en quelque sorte une thérapie pour moi mais aussi pour certaines personnes dans le public, d’après ce qu’on m’a rapporté. Bien que ma musique soit surtout répétitive et continue, je ne cherche pas à atteindre cet état de transe puisque j’introduis régulièrement des coupures et intermèdes pour être sûr que nous sommes bien « là ». En tant que percussionniste qui joue pour ou avec des gens, bien sûr les rituels chamaniques m’intéressent, mais de loin. Je ne suis pas un expert sur le sujet. Cela tient plutôt d’un sentiment, d’un ressenti très fort. https://www.youtube.com/embed/j1L7Y6-VbIk

C.d.B. : Quelle place pour l’improvisation dans votre jeu ?

C.E. : Qu’il soit court ou dure toute la nuit, je ne répète jamais avant un concert, simplement un petit échauffement ou une balance. C’est l’improvisation totale. Mais il y a certaines choses sur lesquelles je travaille depuis l’album, donc les thèmes fondamentaux reviennent lors de la plupart de mes performances. Dans le même temps, de nouveaux motifs et idées apparaissent à chaque fois. Dernièrement, j’ai beaucoup expérimenté sur scène, en jouant avec les microphones et le système de sonorisation mais, également avec le lieu où se déroule le concert. Celui-ci influe sur mon jeu.

C.d.B. : En tant qu’ancien batteur du groupe de rock expérimental Nekropsi, vous avez développé un goût certain pour l’expérimentation. Quels liens faites-vous avec votre travail d’aujourd’hui autour du davul ?

C.E. : Un groupe, qui est généralement composé et totalement collaboratif, est différent d’une personne seule avec un tambour qui improvise. Mais, à la fin, on en vient toujours à organiser le temps via le son, par le moyen d’un enregistrement ou au sein d’un certain espace à destination d’un public. C’est donc en quelque sorte la même chose. Imaginer, construire et faire circuler.

C.d.B. : Avez-vous joué Davul en dehors de Turquie ? Dans les Balkans ?

C.E. : J’ai joué à Athènes fin mars et il y a de bonnes chances que cela se poursuive ailleurs.

L’entretien original ici (abonnés).

Une jeunesse albanaise sur les routes de l’exil

Manifestation étudiante à Tirana @ LS
Manifestation étudiante à Tirana @ LS

RFI – Accents d’Europe – 01.05.2018 – 6’30 min – Audio

Les Albanais constituent aujourd’hui le plus gros contingent de demandeurs d’asile dans l’hexagone, bien que leur pays ne soit pas en guerre. C’est la pauvreté et le manque de perspectives d’avenir qui poussent surtout les jeunes sur la route de l’exil. On estime qu’un tiers de la population de ce petit pays de trois millions d’habitants a déjà tenté d’aller s’installer en Europe. Une fuite qui se solde presque toujours par un échec. Car l’immense majorité n’obtient pas le statut de réfugié.

Écouter :

Le reportage original ici.