En Serbie, «la violence a atteint des proportions incroyables»

L’ampleur du mouvement « La Serbie contre la violence » est du jamais vu depuis le début des années 2000 @LS

Libération – 30.05.2023 – Article

Toujours sous le choc des deux tueries de masse qui ont fait 18 morts début mai, le pays est traversé par un mouvement de contestation inédit. Les manifestants accusent le président Vucic et les médias de banaliser une culture de la violence dans la société.

Malgré la pluie battante sur Belgrade samedi soir, une foule dense se masse en face du Parlement et envahit progressivement le boulevard principal. Jeunes et moins jeunes, on vient en famille ou entre amis, et fleurs à la main. Plus de trois semaines après les deux tueries de masse qui ont fait 18 morts et profondément choqué la Serbie, l’émotion et le deuil se lisent toujours sur les visages, mais la colère pointe. «On marche pour nos enfants qui sont morts, lâche Adrijana, une sexagénaire au bord des larmes sous son parapluie. Maintenant, il faut qu’il s’en aille, on en a assez.» «Il» ? Le président Aleksandar Vucic au pouvoir depuis 2012, qui, depuis la tragédie, est au cœur d’un mouvement de contestation inédit depuis la chute du dictateur Slobodan Milosevic en octobre 2000.

Car pour les dizaines de milliers de personnes qui manifestent chaque semaine à l’appel du mouvement de contestation «La Serbie contre la violence», le lien entre le régime du président national-populiste et la violence meurtrière ne fait aucun doute. C’est l’ensemble d’un système politico-médiatique qui se retrouve sur le banc des accusés, dont les manifestants demandent la refonte en exigeant la démission de ministres et l’interdiction de certains programmes télé. «Depuis que ces gens sont au pouvoir, la violence a atteint des proportions incroyables, se désespère Tania, une enseignante de 33 ans, bras dessus bras dessous avec sa mère et sa sœur. Cette violence est partout : dans les médias, dans la rue, dans les institutions judiciaires…» Au lendemain des tueries qui ont ensanglanté notamment les écoles, les 7 millions de Serbes ont réalisé, effarés, que leur pays occupait la troisième place – ex aequo avec le Monténégro – d’un bien triste classement. Celui du nombre d’armes à feu en circulation : 39 pour 100 habitants, selon l’ONG suisse Small Arms Survey.

«L’opposition cherche à nous diviser»

Les armes à feu et les insultes des gros bras qui les accompagnent sont les clés du succès des chaînes de télévision les plus regardées du pays. Des émissions de télé-réalité et des talk-shows où les injures et les coups abondent, et où les invités sont souvent des figures de la scène criminelle ou des ultranationalistes des guerres yougoslaves, parfois condamnés par la justice internationale. Rien qu’en avril, Vojislav Seselj, l’ancien chef de milice, acteur des nettoyages ethniques en Bosnie et en Croatie en 1991 et 1992, s’est exprimé trois fois sur une chaîne nationale. Cet ancien mentor de l’actuel président serbe y est invité, tel un vieil oncle dont on aime écouter les envolées incendiaires et les plaidoyers guerriers pour la «Grande Serbie». D’autant plus que le clergé orthodoxe, défenseur influent d’un patriarcat décomplexé, n’y trouve rien à redire.

«Ce sont des gens qui agitent constamment les peurs et qui prêchent l’intolérance envers tout ce qui est différent d’eux-mêmes, explique Milica Saric, rédactrice en chef du Centre pour le journalisme d’investigation en Serbie. Ces gens veulent la guerre. Ils veulent que les gens descendent dans la rue et aillent se battre au Kosovo. Des extraits de ces émissions circulent ensuite sur les réseaux sociaux, et les enfants consomment des contenus très violents.» Il y a trois semaines, un article du New York Times exposait à un large public les liens étroits unissant le sommet de l’Etat serbe avec la pègre belgradoise, amatrice d’assassinats sordides. Des liens que dénoncent depuis des années les journalistes d’investigation locaux, sans réaction notable des partenaires internationaux de la Serbie. Aux côtés de certaines ONG, les journalistes indépendants sont devenus les pires ennemis des tabloïds pro-régime, qui les qualifient régulièrement de «mercenaires étrangers».

Ces qualificatifs et le discours d’une Serbie assiégée, les partisans d’Aleksandar Vucic les reprennent en chœur. Le président serbe, inquiet de l’ampleur de la contestation, a agité l’épouvantail d’une «révolution de couleur» et organisé vendredi 26 mai une démonstration de force, également devant le Parlement. Des centaines de bus ont ainsi été affrétées depuis toute la Serbie et même depuis les pays voisins, et les fonctionnaires ont été fortement incités à participer, comme au temps de la Yougoslavie. «Vucic ne travaille que pour notre bien-être, assure Jovana, une serveuse de 26 ans, membre du Parti progressiste serbe du Président. L’opposition cherche à nous diviser. Ils utilisent les derniers événements à des fins politiques. C’est vraiment moche et misérable.»

Deux Serbie qui se répondent

Au milieu d’une marée de drapeaux serbes et malgré l’orage qui gronde, on voue au Président un véritable culte. Et on balaie les critiques soulevées par le mouvement de contestation sur la banalisation de la violence. «Le pouvoir n’est pas lié aux criminels, rejette ainsi Olivera, qui arbore fièrement un tee-shirt à la gloire du maître du pays. Et de toute façon, donnez-moi un pays où le crime n’existe pas ? Grâce au plan du gouvernement, les gens ont rendu les armes détenues illégalement [50 000, selon les derniers chiffres du ministère serbe de l’Intérieur, ndlr]. La seule personne qui peut s’occuper de ça, c’est Aleksandar Vucic. Nous l’aimons et il nous aime !» Non loin de là, Dragoslav assure lui aussi son soutien sans faille à l’homme à poigne. «Après avoir soutenu Milosevic, je suis pour Vucic, lance cet ancien ouvrier qui se définit toujours comme socialiste. Les autres qui manifestent sont une minorité. Ils ne peuvent pas nous renverser, ce sont des conneries.»

Entre ces deux Serbie qui se répondent dans les rues de la capitale, le fossé n’a cessé de se creuser ces dernières années, approfondi notamment par un système médiatique verrouillé par le pouvoir. Selon l’ONG indépendante CRTA, deux tiers des citoyens serbes s’informent par les médias pro-gouvernementaux, peu regardants sur le code éthique de la profession et qui puisent dans les thèses complotistes, comme dans celles du Kremlin, pour fidéliser leur audimat. Les chaînes nationales offrent également une tribune de choix au Président : en 2022, celui-ci est apparu 505 fois en direct pour une moyenne de 45 minutes. Si certains dirigeants européens avaient voulu (veulent encore ?) croire à la mue «pro-européenne» et modérée de cet ancien ministre de l’Information de Slobodan Milosevic, ses discours sont sans équivoque. «Le Président est l’un des champions absolus dans la promotion du nationalisme serbe. Il le fait en conscience, au lieu de construire une société civile démocratique capable d’affronter le passé et d’évaluer le rôle de la Serbie dans les guerres des années 90», analyse Vukosava Crnjanski, fondatrice et directrice du CRTA.

L’ombre des années 90

Ces années 90 et leur lot de crimes commis au nom de la défense du peuple serbe hantent la mémoire collective. Mort en prison à La Haye en 2006, Milosevic n’a pas été condamné par la justice internationale et l’assassinat du Premier ministre Zoran Djindjic en 2003 reste un traumatisme pour les démocrates serbes. Dans la Serbie d’Aleksandar Vucic, le siège de Dubrovnik (Croatie), le génocide de Srebrenica ou le nettoyage ethnique au Kosovo sont passés sous silence, et cette amnésie volontaire s’accompagne de complaintes anti-occidentales qui se nourrissent de la perte douloureuse du Kosovo (ancienne province majoritairement albanophone, dont l’indépendance, déclarée en 2008, n’est toujours pas reconnue par Belgrade) et des bombardements de l’Otan. «Je ne comprends pas pourquoi tout le monde est contre nous, déplore ainsi Milan, un jeune Serbe du Kosovo venu soutenir Aleksandar Vucic. Nous n’avons attaqué et n’avons occupé le territoire de personne. Eux, ils ont occupé le Kosovo et maintenant vous pouvez voir le désastre que c’est.» Le jour même de la manifestation organisée par le pouvoir, des incidents éclataient dans le nord du Kosovo. L’occasion pour le Président de mettre, une énième fois, son armée en état d’alerte.

«Vucic réglera la question du Kosovo», veulent encore croire les négociateurs européens et américains. Notamment pour l’adhésion à l’Union européenne. Mais, ami de la Chine et allié de la Russie, Aleksandar Vucic est passé maître dans une stratégie d’équilibrisme qui résiste même aux conséquences de l’invasion russe en Ukraine. Sur la scène régionale, il joue à merveille la carte du stabilisateur en pointant vers les plaies mal cicatrisées des conflits yougoslaves… tout en sortant à l’occasion celle du défenseur d’un «monde serbe» aux relents poutiniens. «En attendant qu’il règle ces problèmes, la communauté internationale ferme les yeux sur ce qui se passe en Serbie, poursuit Vukosava Crnjanski. Dans les faits, en dix ans, les institutions se sont effondrées, les élections sont de plus en plus sous contrôle et les médias ne sont presque plus pluralistes. En ce sens, [par son silence], la communauté internationale contribue à la dérive autocratique du pouvoir.»

Une dérive à laquelle les dizaines de milliers de citoyens serbes pacifistes qui manifestent chaque semaine espèrent bien mettre fin. Massés autour du siège de la Radio-Télévision de Serbie, qu’ils accusent de désinformation, ces visages d’une «autre Serbie» veulent croire que leur rejet de la violence marquera un point de bascule pour la société. «Ici, personne n’a obligé ni payé ces gens pour venir protester, s’exclame le jeune militant Srdjan Markovic, un mégaphone à la main. Et ces gens disent : “Assez de lavages de cerveau ! Assez de votre propagande, assez d’injures !” Ils en ont assez de la violence et que les lois ne s’appliquent qu’à ceux qui ne sont pas d’accord avec le pouvoir.» Alors que le gouvernement appelle au dialogue, une nouvelle marche est prévue vendredi. Chez les organisateurs, une inquiétude : les possibles provocations de ces crânes rasés habitués des stades de la capitale, dont certains ont pu être aperçus au défilé de soutien au Président.

Le reportage sur le site de Libération.

Depuis la Bosnie-Herzégovine, le passage de la frontière croate

Tombes anonymes de migrants morts à la frontière de l’UE, cimetière de Bihac @ LS

RFI – Accents d’Europe – 25.05.2023 – Audio – 5 min

Depuis l’entrée de la Croatie dans la zone Schengen, le 1er janvier 2023, le passage de la frontière croate est devenu encore plus difficile pour les migrants, bloqués en Bosnie-Herzégovine. La police croate est régulièrement accusée de violences envers les personnes qui tentent d’entrer illégalement en Union européenne et, depuis quelque temps, elle s’appuie sur un nouvel accord bilatéral pour les renvoyer en Bosnie-Herzégovine. À Bihac, la grande ville bosnienne de la région, des ONG viennent en aide à ces personnes qui fuient leur pays.

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Le reportage sur le site de RFI.

La Serbie, pont avancé de Russia Today en Europe

Affiches pour le lancement de RT Balkan dans le centre de Belgrade @ LS

Libération – 26.04.2023 – Article

Bannie dans l’Union européenne, la chaîne Russia Today a ouvert un bureau à Belgrade. Elle espère surfer sur le fort ressentiment antioccidental qui se fait entendre dans la société serbe pour poursuivre sa guerre de l’information.

L’affiche se déroule sur toute la façade d’un immeuble du centre de Belgrade. On y voit un logo noir sur fond vert : «RT Balkan», avec un slogan écrit en russe : «Konachno», «bien sûr» en français. Si la plupart des passants ne connaissent pas Russia Today, ils ne s’opposent pas à l’arrivée du média russe en Serbie. «Je suis totalement contre tout type d’interdiction des médias, estime ainsi Zoran, 62 ans. Moi, je serais pour une ouverture complète : qu’on puisse regarder une chaîne française, une chaîne allemande, mais aussi une chaîne russe…»

Quelques jours après l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, Russia Today et Sputnik, autre média financé par le Kremlin, ont été bannis des 27 pays de l’Union européenne (UE), accusés de manipulation et de désinformation. Mais cet automne, la chaîne d’information continue russe a ouvert des bureaux à Belgrade, où Sputnik était installée depuis longtemps. Une capitale serbe plutôt accueillante : elle est la seule ville d’Europe où des manifestations ont lieu en soutien à l’armée russe et à Vladimir Poutine. «Ici, qui n’aime pas la Russie ? sourit Branislav, directeur d’une école primaire. Je vois comment les médias occidentaux traitent le conflit en Ukraine : c’est pas très différent de quand l’Otan nous a bombardés. On sait que beaucoup de choses sont manipulées. C’est normal que la Russie défende ses positions.» Le souvenir des bombardements de l’Otan du printemps 1999 et des années d’embargo est encore vif à Belgrade. Dans le contexte ukrainien, les slogans antiaméricains ont refait leur apparition le long des boulevards, et des tee-shirts floqués du «Z» de l’armée russe se vendent dans le centre historique.

Défense d’un Kosovo serbe

Ce ressentiment antioccidental et ces discours victimaires se diffusent depuis des années dans la Serbie du président Aleksandar Vucic. Alors qu’il contrôle la plupart des grands médias, cet ancien ministre de l’Information de Slobodan Milosevic a longtemps favorisé les discours prorusses. Grâce à son veto au Conseil de sécurité des Nations Unies, la Russie est en effet un soutien indispensable sur la question très sensible du Kosovo, dont Belgrade ne reconnaît toujours pas l’indépendance, proclamée en 2008. «Notre relation avec la Russie n’a pas seulement ses racines dans notre amitié vieille de 200 ans, assure Filip Rodic, un journaliste belgradois qui vante la «fraternité slave» qui unirait la Serbie et la Russie. Elle a aussi ses racines dans les événements de ces trente dernières années, et l’agression de l’Otan contre la Serbie. Aujourd’hui encore, c’est la Russie qui comprend le besoin des Serbes pour préserver le Kosovo dans le sein de notre Etat, alors que l’Ouest ne le comprend pas.»

La défense d’un Kosovo serbe, c’est le cheval de bataille des médias prorusses en Serbie. Encore plus depuis que les dirigeants européens font pression sur Belgrade et Pristina pour arracher un accord de normalisation et éviter que le conflit ukrainien ne rallume des mèches mal éteintes dans les Balkans. Lors du lancement de sa version en serbe mi-novembre, la directrice de Russia Today, Margarita Simonyan, avait annoncé la couleur dans un tweet : «Parce que le Kosovo, c’est la Serbie.» Depuis, le Kosovo est omniprésent sur RT Balkan et quantité d’articles dénoncent les crimes commis par l’Otan.

«Hypocrisie occidentale»

La chaîne russe a été qualifiée «d’instrument de propagande et de désinformation» par l’UE qui a pressé Belgrade, candidate à l’adhésion depuis 2012, de prendre ses distances avec Moscou. Si les journalistes de RT Balkan sont intarissables sur «l’hypocrisie occidentale», aucun ne peut s’exprimer au nom de la chaîne. «De votre point de vue, ça peut être une manipulation, de mon point de vue, non, réplique le journaliste Filip Rodic, soutien des médias d’Etat russes. Je n’ai pas vu de mensonges depuis que je suis le travail de RT ou de Sputnik : ils présentent les choses de leur point de vue, ce qui est légitime et légal. S’il y a des mensonges, alors dites-le, prouvez-le.»

Alors que le chef du Kremlin fait presque tous les jours la une des médias serbes, cette russophilie médiatique ne fait pas l’unanimité à Belgrade. Peu audibles dans les grands médias, certains experts locaux rappellent que la Serbie est avant tout tournée vers l’Ouest : l’essentiel de ses échanges économiques, mais aussi culturels se font avec les pays européens. Et si Belgrade n’a toujours pas rejoint les sanctions européennes contre la Russie, les dirigeants serbes ont plusieurs fois condamné l’agression russe en Ukraine. «Si vous demandez au rédacteur en chef de n’importe quel tabloïd, il vous dira que le journal se vend mieux avec Vladimir Poutine en première page, ironise Vuk Velebit, spécialiste des relations russo-serbes. Mais ce discours sur l’amitié russo-serbe est largement fantasmé : il n’y a pas d’examen critique de ce que sont réellement nos relations avec la Russie. En réalité, depuis le début du conflit en Ukraine, celles-ci sont froides, lointaines et mauvaises.» Selon Radio Free Europe, le média financé par le Congrès américain, la Commission européenne serait en train de réfléchir à une manière d’interdire Russia Today Balkan.

Le reportage sur le site de Libération.

Mine de lithium géante en Serbie : intimidations et pressions sur les opposants

Non à la mine, oui à la vie proclament de nombreuses banderoles dans la région de Loznica @ LS

RFI – Accents d’Europe – 19.04.2023 – Audio – 5 min

En Serbie, les militants écologistes sont devenus les principaux opposants au pouvoir en place. Au centre de mouvements de protestation d’une ampleur jamais vue dans les Balkans ces dernières années : le projet de mine de lithium de la multinationale Rio Tinto. La mobilisation a mis un coup d’arrêt temporaire au projet, mais au prix d’intimidations et de pressions sur les opposants et militants écologistes. 

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Le reportage sur le site de RFI.

La lutte pour le droit des femmes au Monténégro

La cathédrale de la Résurrection-du-Christ de Podgorica. Au Monténégro, l’église orthodoxe tient un discours particulièrement patriarcal @ LS

RFI – Accents d’Europe – 23/03/2023 – Audio – 5 min

Les femmes du Monténégro sont toujours victimes de nombreuses discriminations, à commencer par les avortements sélectifs. Une pratique courante pour favoriser les naissances de garçons. Les ONG et la jeune génération se battent pour faire évoluer les choses, et donner une plus grande visibilité et un meilleur accès à l’emploi aux femmes du pays.

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Le reportage sur le site de RFI.

Monténégro : fin de partie pour Djukanovic, le vétéran de la politique balkanique

Malgré son slogan « Milo, qui d’autre ? », le président sortant a été désavoué par les électeurs @ LS

Deuxième tour :

France Culture – 03.04.2023 – Journal 6h30 – Audio – 1.30 min

Le Monténégro change de président après un scrutin historique. Le pays a été dirigé pendant plus de 30 ans par Djukanovic, qui a été battu par un jeune économiste pro-européen, Jakov Milatovic.

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Premier tour :

Libération – Article – 19.03.2023

Le premier tour de l’élection présidentielle de dimanche dans ce petit pays des Balkans pourrait tourner une page de son histoire. Après plus de trente ans à la tête de l’État, Milo Djukanovic, candidat, risque d’être mis en difficulté par un nouveau candidat pro-européen. Portrait de ce dinosaure de la politique balkanique.

«Milo, qui d’autre ?» Comme le proclame son dernier slogan de campagne qui s’affiche sur tous les trottoirs, il se veut l’horizon indépassable du Monténégro. Tête légèrement relevée, regard quelque peu hautain, et sourire à l’envers, Milo Djukanovic pose en seigneur du petit pays montagneux de l’Adriatique et de ses 620 000 habitants. Il faut dire qu’en Europe, seul le dictateur bélarusse Alexandre Loukachenko peut rivaliser en matière de longévité au pouvoir. Près de trente-deux ans après son accession à la tête de l’État monténégrin, Djukanovic, 61 ans et actuellement président, domine toujours la vie politique de cette république parlementaire, du haut de son mètre 99. Même si la fonction de président est essentiellement cérémoniale.

Engagé très jeune dans les rangs de la Ligue des communistes sous la Yougoslavie socialiste, Milo Djukanovic a su se métamorphoser en fonction des bouleversements politiques qui ont agité les Balkans, notamment lors de l’implosion de la fédération et des guerres des années 90. Après avoir rompu avec la Serbie de Milosevic, il devient le «père» de la nouvelle nation monténégrine, indépendante, à la suite du référendum de 2006. «Son succès a été sa capacité d’adaptation, résume Florian Bieber, historien et spécialiste de l’Europe du sud-est. Il débute en tant que jeune fonctionnaire communiste, découvre le nationalisme serbe et soutient Slobodan Milosevic. Quand il se rend compte que cela n’augure pas d’un avenir brillant, il décide de soutenir l’indépendance du Monténégro et il a recherché une alliance étroite avec les Occidentaux et leur soutien. Depuis, il a pu former des coalitions changeantes et coopter des petits partis et leurs idées.» Un caméléonisme grâce auquel il peut aujourd’hui afficher un palmarès sans égal : six postes de Premier ministre et deux de président de la République.

Mystérieuse tentative de coup d’État

Ses tendances autoritaires ainsi que sa mainmise sur les institutions et l’économie du Monténégro lui auraient permis d’amasser une fortune considérable, qui le classerait parmi les dirigeants les plus riches au monde. Après que son pays a été associé à un imposant trafic de cigarettes en lien avec les mafias italiennes dans les années 90, le nom «Djukanovic» apparaît dans les Paradise papers ou les Pandora papers. En 2015, le réseau de journalistes d’investigation OCCRP désigne Djukanovic comme «personnalité de l’année dans le domaine du crime organisé», avec ces mots de récompense de la part du rédacteur en chef Drew Sullivan : «Personne en dehors du président russe Vladimir Poutine n’a dirigé un État qui repose autant sur la corruption, le crime organisé et la sale politique.»

Et pourtant, malgré ce parcours quelque peu sulfureux, l’homme fort du Monténégro n’a jamais été jugé infréquentable par les dirigeants occidentaux. Au contraire, sous sa houlette, le pays a obtenu le statut de candidat à l’Union européenne en 2010 avant d’intégrer l’Otan sept ans plus tard. Tout en faisant de son pays une destination touristique prisée d’une certaine jet-set, Djukanovic a toujours tiré à son avantage les conflits identitaires de la société monténégrine, et notamment les menaces associées au nationalisme serbe et aux ingérences du Kremlin. En 2016, une mystérieuse tentative de coup d’État attribuée aux services russes avait été déjouée le jour des élections législatives. «Il est le prototype de ce que beaucoup appellent un stabilocrate, explique Florian Bieber. Un dirigeant autoritaire qui utilise la promesse de stabilité pour obtenir le soutien de l’Occident. Pourtant, bon nombre des crises et des menaces à la stabilité sont fabriquées par ce même dirigeant.»

Djukanovic joue la carte du sauveur du Monténégro

Fortement contesté ces dernières années, le régime de Djukanovic a commencé à chanceler en 2019 avec d’importantes manifestations anticorruption, avant que la puissante Église orthodoxe serbe ne soulève les foules un an après contre un projet de loi. Dans la foulée, son Parti démocratique des socialistes perd les premières élections législatives de son histoire. Aujourd’hui, dans le contexte de la guerre en Ukraine et des craintes de déstabilisation russe dans les Balkans, Milo Djukanovic joue à nouveau la carte du sauveur du Monténégro. Dans ses meetings, il accable les partis de la coalition gouvernementale, responsables selon lui de la crise politique actuelle. «Malheureusement, le pays qui était jusqu’à hier qualifié par les partenaires internationaux d’oasis de stabilité, de modèle de société multiethnique et multireligieuse, est aujourd’hui qualifié de cancer des Balkans et de l’Europe.» Au deuxième tour de cette élection présidentielle, attendue dans deux semaines, il espère retrouver son «meilleur ennemi», l’homme d’affaires pro-russe Andrija Mandic du Front démocratique. Dans les derniers jours de campagne, tous deux semblent avoir uni leurs efforts pour contrer la montée de Jakov Milatović, du nouveau parti Europe maintenant, qui pourrait pourtant créer la surprise et aimerait insuffler un renouveau démocratique au Monténégro.

L’article sur le site de Libération.

De Sarajevo à l’Ukraine, l’enfance en temps de guerre

Le musée de l’enfance en temps de guerre de Sarajevo a récolté plus de 5 000 objets @ LS

RFI – Accents d’Europe – 21.03.2023 – Audio – 5 min

Premières victimes de la guerre, les enfants sont souvent les grands oubliés ensuite des récits de ces conflits. Depuis 6 ans, à Sarajevo, un musée unique en son genre donne la parole à des enfants qui ont vécu et vivent le quotidien et les tragédies de la guerre. En Bosnie, en Syrie, en Irak, mais aussi en Ukraine.

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Le reportage sur le site de RFI.

Historique : le dernier fleuve sauvage d’Europe devient intouchable

Plus de 400 km de rivières sont désormais protégés en tant que parc national @ LS

Reporterre – 21.03.2023 – Article

Après plus de dix ans de mobilisation écologiste, l’Albanie vient de déclarer l’ensemble du fleuve Vjosa «parc national». Un concept inédit en Europe, qui pourrait influencer les façons de protéger les rivières.

Les succès écologistes sont suffisamment rares pour ne pas les apprécier à leur juste valeur. C’est une grande victoire pour la conservation de la nature, et elle vient d’Albanie. Considérée comme le dernier grand fleuve sauvage d’Europe (hors Russie), la Vjosa (prononcer « viossa ») a été proclamée le 15 mars dernier « parc national » par le gouvernement albanais, à l’occasion de la signature d’un accord avec la marque de vêtements de sport « écoresponsable » Patagonia.

Un parc national sans équivalent en Europe : c’est l’ensemble du lit du fleuve sur son cours albanais et même certains de ses affluents, soit près de 13 000 hectares, qui sont désormais protégés au titre de la catégorie II de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), l’un des plus hauts degrés de protection possibles.

« Nous ne protégeons pas seulement un tronçon de rivière, mais l’ensemble d’un système fluvial, se réjouit Ulrich Eichelmann, le directeur de l’ONG Riverwatch, en première ligne pour la défense de la Vjosa. Le fleuve principal, mais aussi les affluents et même les affluents des affluents ! C’est un tout nouveau concept qui devrait devenir un modèle pour l’Europe. »

« Une victoire »

Sauvage, la Vjosa l’est avant tout par sa dynamique fluviale exceptionnelle. Coulant librement, sans obstacle ni modifications humaines majeures, sur 270 km depuis sa source dans le massif du Pinde en Grèce jusqu’à la mer Adriatique, ce fleuve indompté fait figure de rescapé sur le continent européen. Le bassin versant de la Vjosa offre des paysages et une biodiversité rares, fruits d’une dynamique sédimentaire intacte. De gorges étroites à d’immenses plaines de galets en passant par des bras en tresse, ses eaux forment une multitude d’habitats qui abritent plus de 1 100 espèces de plantes et 13 espèces animales menacées à l’échelle mondiale, comme le vautour percnoptère ou l’anguille d’Europe. Une quarantaine de projets de centrales hydroélectriques ont menacé le fleuve.

Pourtant, ce trésor du vivant qui passionne les scientifiques aurait bien pu disparaître. Plus d’une quarantaine de projets de centrales hydroélectriques ont longtemps menacé de défigurer le bassin versant de la Vjosa. Mais le fleuve gréco-albanais a pu bénéficier d’une forte mobilisation orchestrée par les ONG, mêlant communautés locales, scientifiques, avocats et médias internationaux. Ce cocktail détonnant a su convaincre les dirigeants albanais de l’intérêt de préserver ce fleuve majestueux plutôt que de l’exploiter pour produire de l’électricité.

« Ces dix ans de campagne n’ont pas toujours été faciles, et nous avons souvent dû repenser nos objectifs, raconte Besjana Guri de l’ONG EcoAlbania. Avec cette victoire et cette nouvelle stratégie de développement de la région, les habitants veulent investir dans un tourisme durable. »

La crainte d’un aéroport

Une option touristique pour contrer les projets industriels que soutient Patagonia depuis 2016. Ses films et surtout son soutien financier aux ONG auront été déterminants. Alors que plus de un million de barrages ont fragmenté les rivières européennes, la marque californienne espère que ce nouveau concept de protection et ce partenariat avec l’État albanais feront tache d’huile. Se défendant de tout greenwashing, Patagonia a annoncé une donation de plus de quatre millions d’euros à l’UICN et aux ONG afin de lancer des projets similaires autour des rivières des Balkans et établir ce premier « parc de la rivière sauvage » sur la Vjosa.

Tandis que des discussions sont en cours avec le gouvernement grec afin d’intégrer la partie hellène du fleuve (appelée Aoos, en grec) au sein du parc, de nombreux défis attendent ses concepteurs. Gravières, déforestation, pollutions et chasse illégale dégradent les écosystèmes. Surtout, une ombre plane sur ce « conte écologique ». Obnubilé par l’objectif d’attirer toujours plus de touristes, le gouvernement albanais fait actuellement construire un aéroport international dans le delta de la Vjosa, un point chaud de la biodiversité européenne, refuge de milliers d’oiseaux migrateurs.

L’article sur le site de Reporterre.

La nouvelle vie des exilés russes au Monténégro

Igor est le responsable d’une nouvelle école au Monténégro qui accueille essentiellement des enfants russes, ou ukrainiens @ LS

RFI – Accents d’Europe – 17.03.2023 – Audio – 5 min

Le Monténégro et ses 620 000 habitants sont profondément bouleversés par la guerre en Ukraine. Ces derniers mois, des dizaines de milliers d’Ukrainiens, mais aussi de Russes se sont installés sur la douce côte monténégrine. Plutôt bien accueillis par la population locale qui balance entre aspirations européennes et anciennes sympathies pro-russes.

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Le reportage sur le site de RFI.

Au Kosovo, 24 ans après la guerre, le combat des victimes de crimes sexuels n’est pas terminé

Le monument des « Heroïnes » est dédié aux femmes du Kosovo victimes de la guerre, à Pristina @ LS.JPG

RFI – Accents d’Europe – 02.03.2023 – Audio – 5 min

Depuis 1999, le Centre kosovar pour la réhabilitation des victimes de torture vient en aide aux personnes qui ont survécu. Alors que le sujet reste encore tabou, elle les aide notamment à obtenir réparation.

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Le reportage sur le site de RFI.