La présidente du Conseil Giorgia Meloni en a fait l’un des symboles de la nouvelle politique migratoire de Rome : ces camps de rétention de migrants construits de l’autre côté de la mer Adriatique, en Albanie… Ces camps sont pilotés par les autorités italiennes elles-mêmes en territoire étranger. Il est prévu qu’ils accueillent un maximum de 3 000 personnes secourues en mer, le temps que leur demande d’asile soit étudiée. En cas de refus, il est aussi prévu que ces personnes seraient renvoyées dans leur pays d’origine. Cette « externalisation » des demandes d’asile dans un pays qui n’est pas membre de l’Union européenne est une première sur le Vieux Continent. Et elle a reçu le soutien du Premier ministre albanais, qui met en avant la relation « historique » de son pays avec l’Italie. Pourtant sur place, ce projet est contesté.
Au sommet du château d’eau de Vukovar, sur le Danube, à la frontière avec la Serbie @ LS
RTS – Tout un Monde – 18.06.2024 – Audio – 5 min
Suite aux élections législatives du 17 avril dernier, le Premier ministre croate s’est vu contraint de former une alliance avec le Mouvement patriotique (Domovinski pokret, DP) d’extrême droite. Pour la première fois depuis son indépendance, un parti ouvertement xénophobe et anti-serbe arrive ainsi au pouvoir en Croatie. Droits des femmes, des migrants, liberté de la presse, relations avec la Serbie… sur plusieurs dossiers, la politique de Zagreb risque de se durcir encore un peu plus. Depuis 10 ans, le chef du DP, Ivan Penava, est maire de la symbolique ville multiculturelle de Vukovar, où il a mené une politique de divisions, en utilisant les traumatismes de la guerre et en attaquant les droits de la minorité serbe.
Fort des résultats obtenus à la tête de sa mairie, cet écologiste à la fibre sociale veut porter la voix de la Slovénie verte à Bruxelles. Et tenter d’y faire valoir ses recettes : décentralisation, transparence, priorité donnée à la lutte contre le changement climatique.
Comment brandir le drapeau de l’écologie politique dans un pays qui se considère souvent comme l’un des plus verts de la planète ? Les succès de la Slovénie en matière de développement durable, avec ses transports publics bas carbone, sa gestion des déchets vertueuse et ses immenses forêts remplies d’ours ne suffisent pas à Vladimir Prebilic, 50 ans. Le candidat des verts aux européennes tient à secouer la fameuse «conscience environnementale slovène». «C’est le plus difficile : les gens se disent que nous faisons déjà un super boulot et qu’il n’y a pas besoin de changer. Mais les inondations ont montré que nous n’étions pas préparés aux effets du changement climatique !»
Début août, des crues torrentielles ont dévasté le petit pays alpin. Elles ont fait six morts et causé près de 10 milliards d’euros de dégâts : la plus grosse catastrophe naturelle de l’histoire de la Slovénie et ses 2 millions d’habitants. «Ça a été un déclencheur. Nous, Slovènes, nous sommes dit que nous ne faisions peut-être pas les choses comme il faudrait. Et, pour moi, c’était un bon point de départ pour toucher les gens.»
Avec ses 10 % obtenus comme candidat indépendant à la présidentielle de 2022, Vladimir Prebilic aurait sans doute pu récupérer un portefeuille dans l’actuel gouvernement dirigé par Robert Golob, un autoproclamé écologiste libéral. Mais le quadra aux costumes décontractés a quelques soucis avec ce concept politique. «“Libéralisme vert”, c’est un paradoxe en soi. L’approche libérale de la transition verte va creuser le fossé entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien. Pour nous, la transition doit au contraire combler ce fossé.» La coalition de centre gauche au pouvoir ne trouve pas vraiment grâce aux yeux de cet ancien des Sociaux-démocrates, qui en a claqué la porte il y a quinze ans. «Manque de transparence», «corruption», «beaucoup de discours, pas de résultats concrets», balaye-t-il.
Réussites municipales et ambitions européennes
Des résultats, le chantre de la décentralisation en a obtenu dans son fief de Kocevje, 15 000 habitants. Depuis son élection à la mairie il y a quatorze ans, Vladimir Prebilic a transformé cette ville oubliée du sud du pays en une municipalité prospère. Ses forêts préservées ont été mises en valeur et un tourisme vert florissant stimule l’économie locale. «Le taux de chômage était à 20 %, il est quasiment à zéro aujourd’hui ; le budget de la ville est trois fois plus élevé… La recette du succès, cela a été d’abord d’évacuer les idéologies et les logiques de camps de la municipalité pour rassembler les compétences. Ensuite, de miser sur la transparence, avec d’innombrables rencontres avec les habitants pour leur expliquer nos projets.» Une politique récompensée par de nombreux prix, trois réélections, et qui réussit, pour l’instant, l’exploit de contenter les chasseurs comme les défenseurs de la nature.
Bien parti pour remporter l’un des neuf sièges dévolus à la Slovénie, l’édile a hâte de faire son entrée dans l’arène de Bruxelles. Les débats s’annoncent déjà animés avec ses camarades des Verts allemands, revenus de leurs positions pacifistes. «Je suis tellement choqué quand je les entends dire “armons-nous”, se désole celui qui est aussi professeur associé sur les questions de défense à l’université de Ljubljana. L’un des effets de la militarisation de l’Europe, ce sera moins de budget alloué à la lutte contre le changement climatique, ce qui amènera plus de problèmes. Et cela ne fera qu’augmenter les risques de conflits.»
Dans un pays vieillissant, une influenceuse se veut la porte-parole d’une jeunesse oubliée par la classe politique. Sa liste indépendante détonne dans un paysage politique dominé par les discours de repli nationaliste.
Faire entendre la voix des jeunes dans une société qui vieillit à vitesse grand V. C’est le défi que s’est lancé Nina Skočak, l’une des influenceuses les plus populaires de Croatie, 3,8 millions d’habitants. A 26 ans, cette tiktokeuse aux costumes colorés, suivie par plus de 200 000 personnes, en avait assez d’entendre les éternels reproches faits à la jeunesse. «Notre liste Génération Z est née d’une frustration face à une situation absurde, explique la pétillante Zagréboise. Les responsables politiques se plaignent constamment que les jeunes ne s’engagent pas en politique, mais ils ne s’intéressent jamais à nos problèmes et ils n’intègrent pas de jeunes sur leurs listes. Après, ils regrettent que la jeunesse émigre.» Une fuite des cerveaux massive : le pays de l’Adriatique a perdu près de 10 % de sa population en dix ans.
Un programme résolument «progressiste»
Jusqu’à ce printemps 2024, Nina Skočak était surtout connue pour ses vidéos sur les réseaux sociaux décrivant son quotidien d’étudiante à Bruxelles, ses voyages et son amour de la mode durable. Mais face à la suffisance de ses aînés et à la dure réalité statistique, la double diplômée, en journalisme et en relations européennes, a décidé de porter les doléances de la génération Z dans l’arène politique. «A peine 1 % des députés du Parlement européen ont moins de 30 ans, se désole-t-elle. Pour ces élections, le HDZ [le parti conservateur qui domine la vie politique croate depuis des décennies, ndlr], ne présente même plus de candidat de moins de 30 ans… Avec les 11 candidats de notre liste, nous sommes les porte-voix des changements voulus par les jeunes.»
Vote dès 16 ans, quotas de jeunes sur les listes électorales, numérisation, transition verte, défense des droits humains… Sans financement et sans structure véritable, la liste Gen Z brandit un programme résolument «progressiste» et proeuropéen. Avec le problème du logement en tête, alors que les loyers à Zagreb ont atteint «75 % des revenus, inabordables pour les jeunes». Nina Skočak fait évidemment campagne sur les réseaux avec ses courtes vidéos émaillées de sourires et de tenues élégantes.
Bousculer le système clientéliste
Ambitieuse, l’influenceuse ne se fixe pas d’objectifs inatteignables, comme l’un des douze sièges dédiés aux eurodéputés croates. Les 8 500 signatures récoltées pour déposer la liste sont «déjà un miracle», qui bouscule quelque peu le système clientéliste de la politique croate. «Deux personnes qui voulaient être candidates sur notre liste ont été menacées de licenciement par leur employeur. Cette animosité politique explique pourquoi beaucoup de jeunes ont souvent une meilleure opinion des criminels que des politiques…»
Alors que les Croates sont appelés trois fois aux urnes en 2024, la liste Gen Z aimerait être un grain de sable contre l’extrême droitisation en cours. Le Mouvement de la patrie, une formation ouvertement xénophobe, vient de rentrer au gouvernement avec le HDZ, déjà très à droite. «Ils sont une vraie menace pour les droits des femmes et des migrants, ils veulent nous ramener dans le passé, s’inquiète Nina Skočak, fille d’un père croate et d’une mère bosniaque. J’ai grandi entre deux religions et je n’ai jamais compris les gens qui discriminent et divisent. Avec l’extrême droite, il n’y a tout simplement pas d’avenir.»
Peinture murale célébrant les héros albanais dans le centre de Skopje @ LS
Tribune de Genève – 08.05.2024 – Article
Favorite des législatives et de la présidentielle de ce mercredi, la droite nationaliste macédonienne devra s’allier avec les partis albanais pour former une majorité parlementaire. La minorité albanaise est souvent accusée de rêver d’union avec le Kosovo voisin.
Une gigantesque statue d’Alexandre le Grand trône sur la place Macedonia, la place centrale de Skopje. Mais de l’autre côté du pont de pierre, le drapeau macédonien, avec son soleil doré sur un ciel rouge, disparaît rapidement des boutiques du vieux bazar. Il est remplacé par un aigle noir sur fond rouge: le drapeau albanais. «Mon drapeau, c’est le rouge et noir, l’albanais bien sûr!», s’exclame Shérif, un Skopiote de 57 ans, devant un monument en bronze à la gloire de Skanderbeg, le héros médiéval albanais. «Mais la Macédoine, c’est aussi l’État des Albanais. Il faut que les Macédoniens acceptent l’idée qu’ils partagent cet État avec les autres qui sont nés ici. Nous les Albanais, on est nombreux.»
Plus petite que la Belgique, la Macédoine du Nord est un État multi-ethnique de deux millions d’habitants. Chrétiens orthodoxes pour la plupart, les Slaves macédoniens y sont majoritaires, mais ils vivent aux côtés d’autres minorités: des Turcs, des Roms, des Aroumains, et surtout des Albanais, quasiment tous musulmans. Les Albanais de Macédoine du Nord représentent environ 30% de la population, selon le recensement contesté de 2021. Ils se sont longtemps sentis méprisés par l’État macédonien. «Il y a encore quelques années, il y avait beaucoup de discriminations, surtout pour obtenir un emploi dans la fonction publique», se rappelle Muhamet, un étudiant de l’université albanophone du vieux bazar. «Aujourd’hui, la situation est bien meilleure: certains Albanais occupent même des postes de direction dans l’administration.»
En 2001, dans la foulée de la guerre au Kosovo voisin, l’Armée de libération nationale (UCK), composée de combattants albanais, s’est soulevée contre le gouvernement macédonien. Après plusieurs mois de conflit, les accords d’Ohrid ont garanti aux Albanais une amélioration de leurs conditions en tant que minorité: ils ont obtenu des droits linguistiques, plus d’autonomie dans les régions du nord-ouest où ils sont majoritaires, ainsi qu’un système de quotas représentatifs dans l’administration. Depuis, le principal parti albanais, l’Union démocratique pour l’intégration (BDI), joue le rôle de faiseur de roi, en s’alliant tour à tour avec les sociaux-démocrates ou les conservateurs macédoniens.
Dans un pays rongé par la corruption, le système clientéliste qui s’est développé à la suite de ces accords suscite des frustrations. Et également un certaine animosité chez de nombreux Macédoniens. «Aujourd’hui les Albanais ont trop de pouvoir! Ils peuvent bloquer tout le pays juste pour leurs intérêts», accuse ainsi Dimitri, un étudiant macédonien de l’Université européenne. «Dans l’administration, ils obtiennent des emplois juste parce qu’ils sont albanais et membres du parti, mais ils n’ont souvent aucune compétence!»
«Grande Albanie»
Beaucoup de Macédoniens accusent surtout les Albanais de mettre en péril l’intégrité du pays en rêvant d’union avec le Kosovo voisin. Ils en veulent pour preuve la visite informelle l’été dernier à Tetovo du Premier ministre kosovar, accusé de promouvoir la «grande Albanie». Pour ces élections 2024, Albin Kurti a également lancé une filiale de son parti Vetëvendosje (Autodétermination). Les dirigeants macédoniens, mais aussi serbes, dénoncent régulièrement les visées irrédentistes du dirigeant kosovar. «Dans les Balkans, Dodik en Bosnie, ou Vulin et Vucic en Serbie font constamment la propagande du « monde serbe »», réplique Bekim Qoku, tête de liste de Vetevendosje pour ces élections macédoniennes. «En comparaison, nous, les hommes politiques albanais, nous ne faisons pas la propagande de la « grande Albanie ». Jamais le Kosovo n’a eu de prétentions territoriales sur la Macédoine. Et pour nous, les Albanais de Macédoine, nos objectifs sont de trouver notre place, de viser l’égalité et de diriger cet État de manière égalitaire.»
Si le système représentatif maintient un fragile équilibre entre les communautés du pays, la société macédonienne reste profondément divisée. Les enfants macédoniens et albanais ne fréquentent pas les mêmes écoles, et les préjugés restent forts. Des violences interethniques éclatent régulièrement dans certains quartiers, dans les stades de foot ou même au sein du parlement. «Les autorités n’ont pas de stratégie, et l’absence de sensibilisation des plus jeunes à la diversité culturelle et au vivre-ensemble conduit à des conflits», déplore Natasha Petkovska du Comité d’Helsinki pour les droits humains. «Des incidents interethniques entre jeunes surviennent souvent sur le chemin de l’école, dans les bus ou les gares routières.»
Malgré ces tensions, le parlement macédonien a récemment nommé pour la première fois de son histoire un Albanais chef du gouvernement par intérim. Un symbole d’apaisement alors que le pays espère avancer sur la voie de son intégration européenne.
Le parti de droite nationaliste devrait revenir au pouvoir en Macédoine du Nord. Depuis plus de 20 ans, ce pays enclavé des Balkans attend à la porte de l’Union européenne. Si l’UE ne la fait plus rêver, la jeunesse macédonienne garde toujours espoir dans une adhésion future.
Dans le centre de Skopje, le drapeau avec le soleil macédonien et celui aux étoiles de l’Union européenne s’affichent ensemble sur la maison de l’Europe. Le slogan « l’UE pour toi » intrigue Emilija sans trop la convaincre. « Dans l’ensemble, je pense que j’ai plutôt une image positive de l’UE », réfléchit cette étudiante en médecine, venue se renseigner pour la suite de ses études. « Une adhésion ouvrirait beaucoup d’opportunités. Ce serait par exemple plus facile pour aller étudier ailleurs sur le continent. »
Pays enclavé de 2 millions d’habitants, la Macédoine du Nord a déposé sa candidature à l’UE il y a maintenant plus de vingt ans. Les années passent, mais la jeunesse de Skopje continue de croire aux vertus de l’intégration. Dans un pays où le salaire moyen tourne autour de 640 euros, beaucoup espèrent que l’adhésion aura un impact sur l’économie locale. « Ça permettrait surtout d’élever notre niveau de vie », veut croire Agon, un jeune informaticien. « Si on arrive à remplir les conditions posées pour intégrer l’UE, ça va élever nos standards : les salaires, mais aussi les conditions de travail… »
En 2020, la Macédoine du Nord a finalisé son adhésion à l’Otan, mais son processus d’intégration à l’UE s’est transformé en un parcours d’obstacles marqué par les querelles historiques avec ses voisins balkaniques. En 2018, ce bon élève des réformes exigées par Bruxelles avait ainsi accepté de changer officiellement son nom (en ajoutant « du nord », NDLR) afin de mettre fin à la dispute qui l’opposait à la Grèce autour de l’héritage de la Macédoine antique. Mais les promesses d’adhésion ne se sont pas concrétisées. Après un veto d’Emmanuel Macron fin 2019, « une lourde erreur historique » selon Jean-Claude Juncker alors président de la Commission européenne, c’est la Bulgarie qui veut aujourd’hui imposer un changement constitutionnel pour garantir les droits de la minorité bulgare.
« L’identité même des gens »
Ces controverses et les promesses non tenues des diplomates européens ont terni l’image de l’UE. « On a changé le nom de notre pays, alors que c’est l’identité même des gens, et rien ne s’est passé… », lâche, désabusé, Dimitri qui étudie à l’Université européenne. « Les gens se sentent trahis, on a le sentiment que les Grecs et les Bulgares ont été malhonnêtes à propos de notre future adhésion… »
Ce ressentiment envers l’Europe monte dans la société, mais il reste minoritaire. Pour beaucoup de Macédoniens, et notamment les jeunes, l’UE reste synonyme d’État de droit et de lutte contre le fonctionnement clientéliste qui gangrène la fonction publique. « Il ne suffit pas de changer le nom du pays. Si on veut vraiment devenir européen, il faut d’abord qu’on change nous-mêmes », assure Berkaj, 22 ans. « Notre mentalité n’est pas encore européenne : ici, si vous connaissez quelqu’un en politique, les lois ne vous concernent pas… »
L’adhésion à l’UE, l’un des sujets principaux des élections
Annoncé gagnant de la double élection du 8 mai, législative et présidentielle, le parti de droite nationaliste VMRO-DPMNE surfe sur les frustrations liées au processus d’intégration. Son retour au pouvoir devrait marquer une détérioration des relations avec Athènes et surtout Sofia. Mais les conservateurs adoptent aujourd’hui un positionnement proeuropéen, à l’image de la société macédonienne. « Quinze ans après avoir obtenu le statut de candidat, nous avons ouvert les négociations d’adhésion, mais nous n’avons toujours pas entamé le moindre chapitre à cause des disputes bilatérales », explique Simonida Kacarska, directrice de l’Institut de politique européenne à Skopje. « C’est en fait un miracle que nous ayons réussi à maintenir un soutien de 65 à 70 % en faveur de l’adhésion. En ce sens, je dirais que nous sommes une société très pro-européenne. »
Comme presque à chaque élection depuis son indépendance en 1991, l’Europe a été l’un des principaux sujets de la campagne. Mais ce scrutin 2024 ne passionne pas la jeunesse. Plutôt que d’attendre une intégration toujours lointaine, les jeunes Macédoniens préfèrent émigrer au sein de l’UE. Entre 2012 et 2022, le pays a ainsi perdu 11 % de sa population, selon Eurostat.
Un restaurant et des ressortissants népalais dans le centre de Zagreb @ LS
RTS – Tout un Monde – 17.04.2024 – Audio – 5 min
Il y a un peu plus de trois ans, la Croatie décidait de supprimer son régime de quotas pour les travailleurs étrangers. Face à l’exode de la jeunesse locale, ces nouveaux arrivés sont devenus indispensables à l’économie de ce pays de moins de 4 millions d’habitants. Depuis leur nombre a considérablement augmenté, et notamment le nombre de Népalais. Les ressortissants du pays himalayen sont en passe de devenir la première communauté étrangère de Croatie. Ces nouvelles tendances représentent un bouleversement dans cette société vieillissante et plutôt conservatrice, où l’immigration est un phénomène nouveau…
Les ruines du Ministère de la défense, bombardé par l’Otan en 1999, centre de Belgrade @ LS
RFI – Grand reportage – 26.03.2024 – Audio – 20 min
Le 24 mars 1999, l’Otan débutait ses bombardements sur la Yougoslavie dirigée par Slobodan Milosevic. Le dirigeant nationaliste serbe était accusé de préparer une nouvelle campagne de nettoyages ethniques contre les Albanais du Kosovo. Pendant 78 jours, l’Alliance bombarde principalement des cibles militaires, mais les frappes feront aussi des centaines de morts civiles. 25 ans après, le souvenir de ces bombardements est toujours aussi présent dans la société serbe. Dans une Serbie, peuplée en majorité de Slaves orthodoxes, le conflit en Ukraine a ravivé le sentiment anti-occidental…
Ancienne ouvrière, Kristina Ampeva a lancé l’initiative Glasen Tekstilec pour lutter contre les violations du droit du travail dans les ateliers @ LS
Equal Times – 18.03.2024 – Article
Avec sa position géographique très privilégiée et ses bas salaires, la Macédoine du Nord est particulièrement attractive pour les entreprises. Mais ce n’est pas sans dommage pour les ouvrières du textile. Confrontées à l’inaction des syndicats, elles se battent pour faire valoir leurs droits.
Bien visibles dans le centre comme à l’entrée de Shtip, des peintures murales interpellent le regard des passants. Du fil, des aiguilles, et surtout des mains se détachent au milieu des habituels tags et slogans footballistiques. Ces mains expertes sont celles des couturières de l’est de la Macédoine du Nord. Leurs représentations artistiques n’apportent pas seulement de la couleur aux murs gris de Shtip.
« Les femmes qui travaillent dans les usines textile sont l’identité même de la région », explique Kristina Ampeva, la fondatrice de l’organisation Glasen Tekstilec qui est à l’origine de ces fresques militantes. « Il fallait leur rendre hommage, leur rendre leur fierté. »
Depuis 70 ans, la ville de Shtip fait figure de place-forte de l’industrie du textile en Macédoine du Nord. Le secteur est en perte de vitesse, mais il emploie encore près de 30.000 personnes, un chiffre considérable dans ce pays de 2 millions d’habitants.
Chaque matin, des milliers d’ouvrières sont amenées en bus dans les nombreuses usines des banlieues nord-macédoniennes. Kristina Ampeva y a elle-même travaillé neuf ans comme couturière. Cette trentenaire déterminée en garde un souvenir amer, mais il a nourri son engagement. « Il n’y avait personne pour vous expliquer vos droits et vos conditions de travail. Quel doit-être le montant de votre salaire, combien d’heures vous devez travailler et combien sont payées les heures supplémentaires, etc. Qui est censé vous aider si vos droits sont bafoués ? Rien n’était expliqué. C’est pour ça qu’on a lancé Glasen Tekstilec : pour se battre pour les droits des travailleuses du textile. »
En Macédoine du Nord, des centaines d’usines confectionnent vêtements et chaussures pour des grandes marques européennes. La difficulté des conditions de travail dans ces ateliers n’est un secret pour personne, pourtant les violations généralisées du code du travail ont longtemps été passées sous silence.
Depuis son lancement en 2017, Glasen Tekstilec recueille quotidiennement des témoignages édifiants. « Les conditions dans l’usine étaient désastreuses », résume Dimitrinka dans le bureau de l’organisation. Cette ancienne ouvrière d’une soixantaine d’années a travaillé pendant plus de 20 ans dans l’un des principaux ateliers de Shtip.
« Il faisait froid parce qu’il n’y avait même pas de chauffage. On devait amener notre propre matériel de couture. C’était sale, les toilettes étaient toujours fermées. On était payées en dessous du salaire minimum ! »
En 2021, alors que leur entreprise connaît des difficultés, Dimitrinka et ses collègues sont privées de salaires pendant plus de trois mois. « Alors on a cherché de l’aide auprès de Kristina. Pour qu’elle fasse la médiatrice entre nos employeurs et nous. » Grâce à ses passages réguliers sur les chaînes de télévision, Kristina est devenue en quelques mois l’incarnation de la lutte des femmes du textile. Et le porte-voix de leurs doléances : son téléphone sonne en continu.
Décoré d’immenses affiches qui représentent les couturières en superhéroïnes, armées d’aiguilles et de fil à coudre, le local de son organisation accueille chaque jour des ouvrières démunies face à leurs employeurs peu scrupuleux. Elles y obtiennent gratuitement des conseils, mais aussi une aide légale concrète pour faire valoir leurs droits. Horaires de travail non respectés, salaires versés avec des mois de retard, heures supplémentaires non payées, congés maternité non accordés, etc. Les membres de l’organisation se chargent de rédiger leurs plaintes et de les transmettre aux institutions concernées, et notamment à l’inspection du travail.
La classe ouvrière face au moins-disant social
S’il est en déclin continu depuis de nombreuses années, le secteur du textile représente encore plus de 10 % du PIB nord-macédonien. La quasi-totalité de la production est destinée à l’export, et les usines de la région de Shtip travaillent essentiellement pour des marques allemandes, belges ou italiennes.
Avoir un atelier dans le Sud-Est européen est particulièrement avantageux pour ces grandes entreprises. « Vous avez une main-d’œuvre pas chère comme au Bangladesh ou comme en Chine, mais vous êtes dans les Balkans occidentaux », explique Kristina Ampeva. « En une journée, vous pouvez acheminer votre production n’importe où en Allemagne par exemple. C’est ce qui attire ces compagnies qui ont des usines en Albanie, en Serbie, au Monténégro et en Macédoine du Nord. »
Candidate à l’Union européenne depuis 2005, la Macédoine du Nord dispose sur le papier d’un code du travail plutôt protecteur, mais il est rarement respecté loi dans les ateliers. Les institutions du petit pays restent fragiles, et les employeurs influents ont peu de mal à faire valoir leurs intérêts auprès des décideurs. Selon les spécialistes, les mécanismes de contrôle étatique ne fonctionnent pas.
Le syndicat de l’industrie du textile, du cuir et de la chaussure de Macédoine (Синдикат на работниците од текстилната, кожарската и чевларската индустрија – STKC), affirme tenter d’agir. « Pour chaque violation des droits du travail, nous réagissons, par l’intermédiaire de l’inspection du travail, du médiateur public ou d’une action en justice », explique son président Ljupco Radovski, à Equal Times.
Mais ce n’est pas toujours efficace, puisque « les plaintes déposées par les employés sont la plupart du temps ignorées par l’inspection du travail et le pouvoir judiciaire », constate Branimir Jovanovic, économiste auprès de l’Institut de Vienne des études économiques internationales (WIIW) et ancien conseiller du gouvernement social-démocrate macédonien (2017-2019).
« Dans les rares cas où des mesures sont prises, les sanctions imposées aux entreprises sont minimes et les travailleurs concernés reçoivent rarement une compensation. Cela décourage les travailleurs de signaler les violations dont ils sont victimes et, dans le même temps, les entreprises sont encouragées à enfreindre les lois, car elles savent qu’elles ne subiront aucune répercussion. »
Ce fonctionnement clientéliste, qui favorise l’employeur, est l’une des plaies de nombreuses sociétés d’Europe de l’Est, embarquées depuis trois décennies dans une interminable « transition économique ». Les dérégulations et les privatisations ont accompagné la sortie du socialisme, et la classe ouvrière a été confrontée aux affres du moins-disant social, imposé par le néolibéralisme triomphant. L’économie nord-macédonienne souffre encore de la désindustrialisation post-yougoslave et les responsables politiques déroulent le tapis rouge aux investisseurs étrangers.
« La Macédoine du Nord se trouve géographiquement en Europe, mais c’est un pays typique de la périphérie capitaliste, notamment en ce qui concerne les normes de travail », contextualise Zdravko Saveski, sociologue à l’Institut des sciences sociales et humanités de Skopje (ISSHS). « Si une entreprise occidentale a par exemple besoin de conditions de travail plus flexibles, ce qui implique souvent de violer le droit du travail existant, le gouvernement peut l’aider à y parvenir… quitte à modifier la législation. On l’a encore vu récemment avec le projet de Bechtel-Enka. » Au printemps 2023, ce puissant consortium turco-américain aurait poussé le gouvernement social-démocrate à, entre autres, relever la durée légale hebdomadaire du travail à 60 heures.
En réponse, avec d’autres organisations de la société civile, Glasen Tekstilec, le STKC et la Fédération des syndicats de Macédoine (Сојуз на синдикатите на Македонија – SSM) se sont mobilisés et ont réussi à bloquer le projet de loi provisoirement. Une menace de plus pour les travailleurs, tandis que les scandales de corruption éclaboussent régulièrement la classe politique. Selon une étude du Centre macédonien pour la coopération internationale (CMCI), la corruption est ainsi la première préoccupation des citoyens.
10 % des travailleurs de Macédoine du Nord vivent dans la pauvreté
Forte de son expertise mise au service des ouvrières du textile, Glasen Tekstilec s’est imposée comme un interlocuteur dans le dialogue social. L’organisation a notamment contribué à certaines augmentations du salaire minimum, passé de 130 euros, il y a dix ans, à 320 euros aujourd’hui.
Kristina Ampeva et ses collègues conseillent également les rares employeurs de la région qui respectent le code du travail. C’est le cas de l’usine familiale de Hristian Velkov à Sveti Nikolé, une petite ville située à 30 kilomètres de Shtip. « Ici, on propose des conditions de travail bien différentes de celles des autres entreprises de la région », affirme ce styliste de 22 ans qui compte reprendre la direction de l’usine après son père. « Nos ouvrières travaillent 40 heures par semaine et les salaires varient de 25 000 à 34 000 dinars (400 à 560 €). Deux jours supplémentaires par mois sont payés au taux horaire majoré de 35 %. »
Glasen Tekstilec devrait prochainement se transformer en un véritable syndicat et le jeune patron ne s’oppose pas à son implantation dans son atelier. « Il faut proposer des bonnes conditions pour que les jeunes restent travailler dans notre pays. »
Alors que l’inflation galopante liée aux tensions internationales a exacerbé les inégalités et encore un peu plus précarisé les employés du secteur privé, la question de l’augmentation des salaires est au cœur des revendications ouvrières.
Selon beaucoup d’experts, la filière du textile pourrait ne pas survivre aux bouleversements actuels. « Près de 10 % des travailleurs de Macédoine du Nord vivent dans la pauvreté, l’un des taux les plus élevés d’Europe », s’inquiète l’économiste Branimir Jovanovic. « Dans le même temps, les 1 % les plus riches du pays gagnent 14 % du revenu national total, et ces disparités économiques sont les plus évidentes dans les usines textiles. Personne ne veut travailler dans cette filière quand les salaires sont si bas, le travail dur, les conditions mauvaises et que les ouvriers savent que les propriétaires empochent tous les profits. Si les choses ne changent pas rapidement, l’industrie textile s’éteindra lentement. »
Déjà durement éprouvée par la crise de 2008 et la pandémie de Covid-19, l’industrie textile nord-macédonienne vit-elle ses derniers jours ? Les conditions de travail dans le secteur rebutent la jeunesse qui préfère émigrer en Allemagne, et, faute de main-d’œuvre, de plus en plus d’entreprises européennes délocalisent leurs ateliers en Afrique du Nord.
« Le secteur s’effondre, car personne n’endosse la responsabilité pour toutes ces entreprises qui ne paient pas les salaires de leurs travailleurs », accuse Kristina Ampeva, infatigable. « C’est malheureusement un secteur économique criminel et nos politiques soutiennent ces pratiques criminelles. C’est à cause de ce système que nos jeunes et nos travailleurs en bonne santé quittent le pays. »
Albin Kurti, le Premier ministre du Kosovo, a entrepris de mettre fin à la tutelle de fait exercée par Belgrade sur la minorité serbe. Il a déjà réussi une partie de son pari, malgré les critiques répétées de ses partenaires occidentaux. Mais cette politique de fermeté est dénoncée par les Serbes locaux.