En Albanie, l’Otan s’installe à «Staline-ville»

Commandée par le colonel Kuli, la base de Kuce sera l’unique base de l’Otan dans les Balkans occidentaux @ LS

Libération – 04.03.2024 – Article

L’organisation de coopération inaugure ce lundi 4 mars une base d’opérations tactiques dans le pays. Symbole de la transformation de cette ancienne dictature stalinienne devenue un pilier de la stratégie occidentale dans le Sud-Est européen.

L’heure est aux derniers coups de pinceaux avant l’inauguration de la base de Kucova. Derrière le portail d’entrée gardé par des soldats albanais aux écussons de l’Otan, des vieux MiG soviétiques et chinois s’affichent comme des pièces de musée. «Cette conversion de la base est un investissement colossal de l’Otan et d’une grande importance pour l’Albanie, se félicite le colonel Kuli, commandant de cette base aérienne située à 85 km au sud de Tirana. Cela va permettre la mise en place d’une infrastructure moderne qui répond aux exigences et aux standards de l’Alliance pour ce type de base d’opérations tactiques. Dans le même temps, la présence d’une telle base montre l’attention, l’importance et l’engagement de l’Otan dans les Balkans occidentaux.»

À Kucova, tout le monde a entendu parler de l’arrivée des troupes de l’Alliance Atlantique et de la renaissance de la vieille base aérienne. Lors de la période communiste, cette petite ville du centre de l’Albanie était au cœur de la stratégie de défense du régime totalitaire d’Enver Hoxha. Les survols des MiG-19 y étaient fréquents afin de «défendre la patrie du socialisme» face aux «appétits impérialistes occidentaux» ou aux visées du «révisionnisme yougoslave». Le dictateur paranoïaque l’avait même renommée Staline-ville, à la gloire de son maître à penser. «À l’époque, l’aérodrome et l’usine d’aviation employaient des centaines de personnes, cela soutenait toute l’économie de la région», se souvient Dilavez Dilili qui a travaillé sur la base du temps de son âge d’or. «Maintenant, avec l’Otan, les gens tournent à nouveau leurs regards vers la base: pour y trouver du travail, mais aussi dans l’espoir que cela permette de réhabiliter les infrastructures de la ville.»

Comme tant de petites cités albanaises, Kucova ne s’est jamais remise de l’effondrement économique qui a suivi la fin du régime communiste en 1991. Les décennies passent et les jeunes continuent de partir chercher du travail à l’étranger. Pour beaucoup d’habitants, l’installation de l’Otan ouvre avant tout de nouvelles opportunités économiques. Mais certains retraités, encore imprégnés des discours anti-américains du régime communiste, ne voient pas d’un bon œil l’arrivée des avions de chasse de l’Alliance. «Que ce soient les Américains, les Russes ou les Chinois, ils pensent avant tout à leurs propres intérêts, ils s’en fichent du peuple albanais, lance ainsi Etem, un ancien ingénieur de 80 ans, nostalgique de la dictature. Moi, en tant que citoyen, l’arrivée de l’Otan ne me rend pas très enthousiaste. Ça a du bon mais aussi du mauvais… Parce que s’il y a une guerre, notre région sera l’une des premières bombardées. Et moi, ma maison est juste là…»

Depuis l’agression russe, les Albanais se montrent solidaires des Ukrainiens et seule une minorité redoute une possible extension du conflit. Le pays a adhéré à l’Otan déjà en 2009, et le parapluie américain rassure la société très largement pro-occidentale. Mère de famille, âgée de 30 ans, Eranda se félicite des 50 millions d’euros que l’Otan a investis pour ouvrir sa seule base dans les Balkans occidentaux. «C’est sûr qu’il y a toujours un risque de guerre, parce que l’Albanie est située dans une région stratégique. Mais bon, on n’a pas vraiment peur, au contraire, on se sent même mieux protégé (rires). Il y a plein de pays qui aimeraient faire partie de l’Otan. Et nous, en fait, on a de la chance d’être devenus membres.»

Alors que la Serbie ne cache pas ses amitiés avec Moscou ou Pékin et que les pics de tension sont récurrents au Kosovo voisin ou en Bosnie-Herzégovine, Tirana tient à s’affirmer comme un pilier de la stratégie occidentale dans les Balkans. Ces dernières semaines, Antony Blinken et Volodymyr Zelensky ont été les invités de marque des autorités. Mais dans un contexte de risque de conflit majeur, le but de la base de Kucova ne serait pas seulement d’assurer la sécurité de la région,. «L’augmentation de la présence des troupes de l’Otan dans un pays comme l’Albanie permet d’élever le niveau de vigilance face à des acteurs déstabilisateurs, comme l’est la Russie, juge ainsi l’expert en géostratégie, Redion Qirjazi. Mais je vois aussi cet investissement comme une partie de la stratégie des pays membres les plus puissants de l’Otan: construire une ligne de défense le plus loin possible de chez eux.»

Tandis que les avions de l’Otan s’installent dans le centre du pays, le Premier ministre albanais a également proposé à l’Alliance Atlantique d’utiliser deux bases navales sur la mer Méditerranée. Accusé de dérive autoritaire et de liens avec le crime organisé par ses opposants, Edi Rama multiplie les signes de bonne volonté à l’égard des Occidentaux.

Le reportage sur le site de Libération.

Une rivière détournée pour le tourisme : en Albanie, la colère monte

Des élus locaux, des habitants et des militants écologistes ont manifesté sur la rivière devant le site du chantier, à Kuc.

Reporterre – 26.02.2024 – Article

Moins d’un an après la création d’un parc national autour du fleuve Vjosa, le gouvernement albanais veut détourner l’eau de son principal affluent pour alimenter des stations balnéaires. Les habitants ont manifesté ce samedi.

Vallée de la Shushica (Albanie), reportage

Malgré la pluie, des dizaines de personnes se regroupent sur les bancs de galets blancs formés par les eaux cristallines de la Shushica. L’inquiétude est de mise dans cette vallée du sud de l’Albanie aux époustouflants paysages de sommets enneigés parsemés de gorges et reliefs escarpés. Car la belle rivière qui la traverse est en danger. Et elle lance même un SOS avec une longue banderole déployée au milieu de son lit. Depuis plusieurs mois, des tuyaux sont installés afin d’acheminer l’eau à 17 kilomètres de là, de l’autre côté de la montagne, vers les stations balnéaires en pleine extension de la côte albanaise.

Ces travaux sont dénoncés par les militants écologistes et les habitants de la vallée qui ont à nouveau manifesté ce samedi. La plupart vivent d’une agriculture paysanne et de l’élevage, et ils cultivent des liens étroits avec la rivière. « Cette eau, on en a besoin, c’est notre vie ! s’exclame Syri Lanaj, un éleveur de 58 ans, après avoir exprimé sa colère au mégaphone. Nous l’enlever, c’est ruiner notre futur… Sans eau, ce sera la fin pour le bétail, et pour tous les usages que nous offre la rivière. »

« Dans la vallée, il n’y a pas un habitant qui est d’accord »

Selon les associations environnementales, ce projet d’acheminement prévoit de prélever 140 litres d’eau par seconde directement à la source de la Shushica. De quoi laisser à sec cette rivière à régime méditerranéen durant les longs mois d’été [1]. Plus de 30 communes de la vallée seraient directement concernées par le manque d’eau à venir. « Tout est fait de façon cachée, affirme Astrit Balilaj, l’un des élus locaux organisateurs de la manifestation. Il n’y a pas de consultations publiques avec la communauté. Ici dans la vallée, il n’y a pas un habitant qui est d’accord pour dévier l’eau de notre rivière et l’acheminer à Himara sur la côte. »

La colère est d’autant plus grande parmi les habitants qu’il n’y a même pas un an la Shushica et ses 80 kilomètres de long obtenaient officiellement un statut de protection. En mars 2023, le gouvernement albanais et la marque de vêtements de sports Patagonia célébraient la création d’un parc national inédit visant à sanctuariser la Vjosa et plusieurs de ses affluents dont la Shushica. Cette catégorie de protection élevée devait mettre un terme aux différents projets industriels qui menaçaient ces rivières sauvages, et notamment les dizaines de projets de centrales hydro-électriques.

Aujourd’hui, les militants écologistes se désolent de voir l’écosystème du principal affluent de la Vjosa menacé par les travaux en cours, et avec lui, le concept même de zone protégée. « Si l’on proclame un parc national, cela suppose évidemment d’interdire certaines choses, et en premier lieu, le détournement de l’eau des rivières… se désole Besjana Guri de l’ONG EcoAlbania. Un tel projet a un impact sur la biodiversité et le climat de la zone, mais aussi sur la vie des habitants qui dépendent de la rivière. C’est normal que les municipalités de la côte s’approvisionnent en eau, mais le lieu retenu pour les alimenter n’est pas le bon. »

Alors qu’un aéroport est déjà en construction dans le delta de la Vjosa, ce projet de détournement de l’eau d’une rivière protégée ne surprend qu’à moitié les défenseurs de la nature. L’an dernier, la barre des dix millions de visiteurs a déjà été atteinte, et les autorités albanaises semblent tout miser sur le développement d’un tourisme de masse, sans grand souci des conséquences environnementales.

« En proclamant le parc national de la Vjosa, le gouvernement pensait peut-être qu’il aurait les mains libres pour développer ses autres projets liés au tourisme, résume Annette Spangenberg de l’ONG allemande EuroNatur qui soutient les associations environnementales albanaises. Mais, cette construction au sein d’un parc national est tout simplement illégale. Aussi car l’étude d’impact environnemental n’est pas fiable : elle n’a pas mesuré l’impact du détournement de l’eau sur la Shushica et sur le parc national de la Vjosa. » Les habitants et les écologistes exigent l’arrêt immédiat des travaux et une nouvelle étude d’impact environnemental.

Le reportage sur le site de Reporterre.

Kosovo, la fin des visas pour l’UE

Depuis le 1er janvier 2024, les Kosovars peuvent voyager sans visa vers l’espace Schengen, comme leurs voisins @ LS

RFI – Accents d’Europe – 12.01.2024 – Audio – 5 min

Après de longues années d’attente, les Kosovars peuvent voyager dans l’espace Schengen sans passer des heures à réaliser des démarches longues et coûteuses pour espérer obtenir un visa de quelques jours ou quelques semaines. Au Kosovo, pays plus petit que l’Île-de-France, où plus de la moitié de la population a moins de 30 ans, les jeunes se sentent à l’étroit, et ils se réjouissent de ce rapprochement avec le reste du continent.

Écouter :

Le reportage sur le site de RFI.

Extrême droite en Serbie : «Ces jeunes ont peur du monde, ils pensent que les ennemis sont partout»

Dernier meeting de campagne de la coalition ultranationaliste @ LS

Libération – 12.12.2023 – Article

Quasi assuré de remporter les élections législatives du 17 décembre, le parti du président Vucic est concurrencé par une coalition d’extrême droite, dont les diatribes identitaires séduisent une partie grandissante de la jeunesse, échaudée par un climat de vives tensions autour du Kosovo.

Un peu partout dans les rues de Zemun, des fresques nationalistes côtoient des slogans hostiles à l’Occident. Cheveux courts et droit comme un «i» dans ses bottes militaires, Uros sort du grand lycée de ce quartier situé à une dizaine de kilomètres au nord du centre de Belgrade. Son pull noir est constellé de différentes régions et pays des Balkans, tous recouverts du drapeau serbe. «Ce sont les territoires serbes perdus après les guerres des années 90, explique avec gravité le jeune homme de 18 ans, avec quelques approximations historiques et géographiques. La Republika Srpska, le Kosovo et la Metohija, heu… Le Kosovo et heu la Krajina, ah non, le Monténégro… Il faut absolument que les politiques défendent la préservation de l’identité nationale de notre pays.»

Culte des criminels de guerre

L’idéologie de la Grande Serbie était au cœur des guerres menées dans les années 90 par Slobodan Milosevic, lors de l’implosion de la Yougoslavie. Aujourd’hui, une grande partie de la jeunesse serbe voue un véritable culte aux anciens chefs de guerre. Les portraits de Ratko Mladic parsèment les rues de Belgrade. «Pour moi, c’est un héros serbe, affirme Uros, sans hésitation. Un homme qui a sauvé les Serbes en Bosnie-Herzégovine et en Croatie, et un grand combattant pour les droits de l’homme, pour les Serbes. Malheureusement, on l’a enfermé à La Haye et présenté comme un criminel de guerre. Mais tout ça, c’est de la propagande occidentale.» Surnommé à l’époque «le boucher des Balkans», le commandant de l’armée de la République serbe de Bosnie purge actuellement une peine de réclusion à perpétuité pour génocide et crimes contre l’humanité.

Depuis son arrivée au pouvoir en 2012, le président Aleksandar Vucic n’a cessé d’alimenter ce genre de discours anti-occidentaux. L’ancien ministre de l’Information de Milosevic exploite régulièrement les traumatismes de l’histoire récente, comme les bombardements de l’Otan du printemps 1999, pour se poser en défenseur d’un peuple serbe menacé de toutes parts. Ce discours victimaire structure aujourd’hui l’état d’esprit d’une grande partie de la jeunesse. «Malheureusement, cette nouvelle génération est majoritairement d’extrême droite, se désole l’historienne Dubravka Stojanovic. Leurs parents ont été les victimes de la propagande de Milosevic dans les années 90, et donc leurs enfants, nés en 2000, ont peur du monde. Ils pensent que les ennemis sont partout, et que nous sommes entourés par des criminels de guerre croates, albanais, etc. Le régime de Vucic produit et vit de cette peur.»

«Valeurs traditionnelles, famille et chrétienté»

Dans leur défense du «peuple serbe», le Président et son tout-puissant Parti progressiste (SNS) se trouvent concurrencés sur leur droite par le… «Rassemblement national». Cette coalition droitière tient un discours ultranationaliste et antisystème, qui séduit une partie de la jeunesse. Alors que la campagne pour les élections législatives anticipées, dimanche 17 décembre, est rythmée par des accusations d’achats de vote massifs et autres irrégularités, beaucoup aimeraient tourner la page du parti au pouvoir. «Le SNS est une plaie pour la Serbie, ils ne font absolument rien pour le peuple serbe, accuse Petar, un étudiant de 23 ans présent au meeting de clôture du Rassemblement national. Ils ont vendu le Kosovo, et laissent les Serbes se faire maltraiter par la police albanaise… On vit dans un pays où la criminalité et la corruption sont au sommet du pouvoir. Si vous n’êtes pas membre du SNS, vous ne trouverez jamais un emploi dans la fonction publique. La plupart des jeunes partent à l’étranger à cause de ça. En fait, c’est toute la Serbie qui est en train de mourir.»

Omniprésente, la question du Kosovo domine la campagne électorale. Ces derniers mois, les dirigeants européens ont intensifié leur pression sur le président serbe, afin qu’il accepte un plan «franco-allemand». Un accord qui pourrait amener à la reconnaissance de l’indépendance de cette ancienne province, très largement peuplée d’Albanais, et indépendante de fait depuis quinze ans. Mais ces pressions occidentales irritent une jeunesse qui se tourne de plus en plus vers l’Est. «Il vaudrait mieux s’allier à d’autres fortes sphères d’influence politique, comme la Fédération de Russie ou la Chine, juge ainsi Nikola, 27 ans, un drapeau serbe à la main. L’Union européenne devrait être reconstruite autour des valeurs traditionnelles, de la famille et de la chrétienté. Pour l’instant, nous ne devrions pas intégrer cette Union européenne là.» Alors que l’adhésion à l’UE reste officiellement l’objectif stratégique du gouvernement serbe, les dernières enquêtes d’opinion montrent qu’une majorité de jeunes Serbes s’y oppose.

Le reportage sur le site de Libération.

L’opposition démocratique serbe unie contre le régime de Vucic

« Le changement a commencé », affiche de campagne de l’opposition démocratique @ LS

RFI – Accents d’Europe – 15.12.2023 – Audio – 5 min

Constamment attaquée par les médias et les cadres du Parti Progressiste Serbe au pouvoir, la liste d’opposition « la Serbie contre la violence » espère faire vaciller le régime du président Aleksandar Vucic. Unis contre la dérive autoritaire de ce dernier, cette dizaine de partis d’opposition, de différentes tendances politiques, suscitent l’espoir d’une Serbie démocratique, tournée vers l’Europe. Leurs positions pro-européennes ont néanmoins été quasiment absentes des débats électoraux.

Écouter :

Le reportage sur le site de RFI.

La côte albanaise, menacée par les effets du changement climatique

En Albanie, l’érosion côtière est particulièrement rapide et agressive @ LS

RFI – Accents d’Europe – 8.12.2023 – Audio – 5 min

Plus de 9 millions de vacanciers sont allés profiter des plages de l’Albanie cet été… 2023 a été une année record pour le tourisme de ce pays des Balkans. Mais les effets du changement climatique menacent son expansion. Et les mesures de protection de l’environnement sont très insuffisantes.

Écouter :

Le reportage sur le site de RFI.

Skopje s’impose sur le circuit des nomades numériques

Les statues du centre de Skopje @ LS
Outre ses prix avantageux et son patrimoine culturel, Skopje est réputée pour sa vie
nocturne et sa population accueillante @ LS

Tribune de Genève – 27.11.2023 – Article

La capitale nord-macédonienne remporte la palme des villes les moins chères pour les jeunes européens, en quête de soleil et de prix abordables.

Autour de l’imposante statue d’Alexandre le Grand qui domine la place centrale ou dans des rues passantes un peu plus éloignées, on entend de plus en plus l’anglais à Skopje. Et pas seulement parmi les groupes de touristes. Certains cafés à la mode servent aujourd’hui de bureaux à de nouveaux venus… qui ont toujours leurs ordinateurs dans leur sac à dos.

«J’avais besoin de rester dans un endroit pas cher», raconte Jens, un néerlandais de 28 ans qui vient de s’installer dans la capitale macédonienne. «J’ai consulté un site dédié aux nomades numériques qui compare les prix des villes, et Skopje était bien classée pour économiser de l’argent. Et le même jour, il y avait un vol pas cher, donc c’est un peu par hasard que j’ai atterri ici.»

Après les confinements liés à la pandémie de Covid 19, l’entreprise de jeux en ligne de Jens a généralisé le télétravail. Depuis, le jeune hollandais déménage régulièrement, à la recherche d’une bonne connexion Wi-Fi et de mini prix. Direction Skopje pour cet automne 2023. Le très populaire magazine anglais Time Out a placé la capitale macédonienne en tête des villes les moins chères pour les nomades numériques.

«Aux Pays-Bas, la plupart de mes revenus seraient dépensés dans les factures, le loyer…», confirme Jens. «Je ne pourrais pas économiser grand-chose, alors qu’ici, je peux facilement mettre mille euros de côté. Ça fait une grande différence.» Le jeune homme s’amuse presque des quelques euros seulement que lui reviennent un taxi ou un bon repas dans une kafana, un restaurant traditionnel.

Au coeur des Balkans

Moins réputées que l’Espagne ou la Thaïlande, les capitales du sud-est de l’Europe se font petit à petit leur place sur la «to-do list» de ces nomades des temps modernes. Originaires pour la plupart de pays d’Europe de l’Ouest ou des États-Unis, ils seraient aujourd’hui plusieurs milliers à Sofia, Sarajevo ou Skopje. Développeurs, entrepreneurs ou webdesigners, tous profitent des trois mois où ils peuvent rester sans visa, avant de se «relocaliser».

Une bière locale devant lui, Maciek apprécie le soleil macédonien. «Avant d’arriver en Macédoine du Nord, je ne connaissais que le nom de la capitale», sourit cet informaticien polonais d’une quarantaine d’années. «C’est vraiment un pays agréable à vivre, les gens sont sympas, et il y a de belles choses à visiter. J’ai découvert la ville d’Ohrid (inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco) dont je n’avais jamais entendu parler, c’est magnifique.»

Au-delà de ses petits prix et de son patrimoine culturel, Skopje a d’autres atouts à faire valoir dans la compétition informelle qui l’oppose à ses voisines des Balkans. La vie nocturne est attrayante, et la jeunesse macédonienne, très accueillante, est parfaitement anglophone. La capitale de 500 000 habitants est aussi bien située au cœur des Balkans: son aéroport est relié à plus d’une quarantaine de destinations, essentiellement par des compagnies à bas coût. Alors que la presse locale évoque quelques centaines de nomades numériques résidant dans la capitale, de nouveaux espaces de «coworking» ouvrent régulièrement.

«Il y a un vrai boom des arrivées de ces nomades numériques», affirme Dian, une Skopiote de 43 ans, qui organise des soirées pour les expatriés. «Ils découvrent les Balkans. Parce que, avant, notre région était toujours associée aux guerres qu’on a connues… Le digital nomadisme est devenu très populaire après la pandémie de Covid 19. Ils se sont aperçus que les Balkans étaient vraiment un super endroit pour vivre, voyager et profiter. Et surtout bien plus abordable que les pays du nord de l’Europe où ils allaient avant.»

Différence de salaires

Le gouvernement macédonien a annoncé vouloir suivre l’exemple de l’Albanie et de la Croatie et instaurer un visa dédié aux nomades numériques afin de leur permettre de rester plus longtemps. Mais dans un pays où le salaire moyen dépasse à peine les 500 francs, l’arrivée de ces travailleurs fortunés est parfois mal perçue. «Certains trouvent qu’un loyer à CHF 600, ce n’est rien, alors que c’est ce que je gagne par mois!», se désole Diane.

Si les prix du marché de l’immobilier explosent à Belgrade, Tirana ou Zagreb, la hausse reste limitée à Skopje. Une aubaine pour les nomades numériques, mais qui s’explique par une triste réalité socio-économique. Selon les résultats du dernier recensement, la Macédoine du Nord a perdu 10% de sa population en vingt ans.

«Les prix augmentent peu car beaucoup de macédoniens sont partis travailler dans les pays occidentaux», analyse le sociologue Zdravko Saveski. «Et en même temps, on continue de construire de nouveaux logements. Résultat, la demande en logement est faible. Mais pour nous, le prix à payer pour bénéficier de logements abordables est lourd, car les Macédoniens qui émigrent ne contribuent pas au progrès économique du pays.» Pas sûr que la contribution toute relative des nomades numériques à l’économie locale ne permette d’inverser la tendance.

Le reportage sur le site de la Tribune de Genève.

Le Premier ministre Albin Kurti : «Au Kosovo, nous devons être vigilants, car la Serbie est dangereuse»

Albin Kurti lors de la campagne électorale de 2021 @ LS

Libération – Article – 12.10.2023

Près de deux semaines après les affrontements entre un commando de paramilitaires serbes et la police kosovare dans le nord du pays, le chef social-démocrate du gouvernement appelle les décideurs européens à changer de stratégie face à l’allié de la Russie.

Après les affrontements entre un commando de paramilitaires serbes et la police kosovare le 24 septembre, lors desquels un policier kosovar a été tué, la tension reste vive. Belgrade et Pristina s’accusent mutuellement d’être responsables de la situation. Sur le terrain, la population serbe est prise entre le marteau et l’enclume, ne sachant quelle partie croire. Le Premier ministre social-démocrate Albin Kurti, lui, appelle les décideurs européens à changer de stratégie face à la Serbie d’Aleksandar Vucic, accusée de vouloir déstabiliser la région avec son allié russe.

Après l’attaque du 24 septembre, vous avez accusé les autorités serbes et parlé d’un projet d’annexion de cette région.

Oui, bien sûr. Il s’agit d’un acte d’agression de la Serbie, qui a violé notre souveraineté et notre sécurité nationale. La valeur des armes et des équipements saisis atteint plus de 5 millions d’euros. Les terroristes disposaient de cartes et de plans pour attaquer en 37 points.

Donc vous ne croyez pas le politicien et homme d’affaires Milan Radoicic, qui a endossé la responsabilité de cette attaque ?

Bien sûr que non. Milan Radoicic était le chef du groupe terroriste qui a commis cet acte d’agression, mais il était équipé, financé, et il a reçu l’ordre du président Vucic. Lors de réunions à Belgrade, ils sont assis côte à côte. Radoicic est une figure du crime organisé dans le Nord. Il dirige également le groupe Protection civile et la Brigade du Nord, deux organisations que nous avons déclarées terroristes il y a trois mois, et qui ont des contacts avec Wagner et les Loups de la nuit.

Aleksandar Vucic vous a accusé de vouloir pousser l’Otan dans une guerre contre la Serbie.

Je ne veux pousser personne dans une guerre contre qui que ce soit. Je veux la paix et la démocratie. Nous sommes une démocratie orientée vers l’Occident, qui souhaite rejoindre l’Union européenne et l’Otan, et imposer des sanctions à la Fédération de Russie. Pourquoi voudrais-je que les Serbes entrent en guerre contre l’Otan ? Ils n’ont pas besoin de m’utiliser comme excuse pour ça. C’est absurde.

Mais avant le 24 septembre, vos partenaires occidentaux vous accusaient d’être responsable de la détérioration de la situation.

Dans le dialogue entre le Kosovo et la Serbie, je dois dire que nos partenaires en général, et en particulier le facilitateur de l’UE, Miroslav Lajcak, n’ont été ni neutres ni impartiaux.

Vous estimez que c’est injuste ?

Absolument injuste. Et c’est dû à la politique d’apaisement menée envers le président autocratique de la Serbie, Aleksandar Vucic. On m’a dit à Bruxelles qu’il fallait être prudent car une éruption de violence pourrait survenir dans le Nord. J’ai répondu que, dans le Nord, nous n’avons pas de volcan. On ne peut pas parler de cette manière impersonnelle et anonyme. Ce sont certaines structures qui provoquent la violence. Donc, si vous avez des informations, veuillez les transmettre à mes procureurs et à la police.

Y a-t-il une erreur de lecture de la politique menée par les autorités serbes dans la région ?

Il existe deux types de politiciens et de diplomates. Certains sont timides et effrayés. Ils perçoivent la Serbie comme le principal déstabilisateur potentiel de la région, et ils se disent : «Nous avons déjà la guerre en Ukraine, disons oui à la Serbie.» Les autres pensent qu’en utilisant le soft power, ils pourront la reprendre aux mains des Russes. Mais ça ne marche pas. Ils essaient cela depuis des années.

Demandez-vous toujours que des troupes de l’Otan soient déployées à la frontière ?

J’ai fait cette demande il y a deux ans déjà. L’ambassadeur de Russie à Belgrade avait alors inspecté les troupes serbes à la frontière entre le Kosovo et la Serbie avec le MiG-29 dans les airs. En Europe, la première capitale amie de Moscou, c’est Minsk, la deuxième, c’est Belgrade.

Beaucoup de Serbes partent ou veulent partir du Kosovo parce qu’ils disent craindre un nettoyage ethnique.

Il n’y aura pas de nettoyage ethnique de la part des autorités du Kosovo à l’égard des minorités. Jamais. Les Serbes disposent de 10 places réservées sur 120 dans notre Parlement. Et ils représentent 4% de la population. Nous ne nous sentons pas menacés par les Serbes. Mais nous devons être vigilants, car la Serbie est dangereuse. Pour nous, mais aussi pour la Bosnie-Herzégovine et le Monténégro.

Mais beaucoup de Serbes du Kosovo se sentent en danger.

J’ai un ministre serbe, Nenad Rasic, et son adjoint, Radimirovic. Mais ils ne sont pas avec Aleksandar Vucic. Si les Serbes du Kosovo craignent quelqu’un, c’est Vucic et ses tentacules. Pas moi. Rendez-vous compte : tous ces combats qui ont eu lieu dans ce village et pas un seul civil blessé ? Les civils [serbes] n’ont pas rejoint les terroristes.

Mais, en Serbie, on vous désigne comme l’agresseur ?

Poutine disait qu’il y avait un nettoyage ethnique dans le Donbass avant d’attaquer. L’agresseur porte des accusations de nettoyage ethnique dans le but de faire du nettoyage ethnique.

Comment sortir de l’impasse actuelle ?

Une reconnaissance de facto entre le Kosovo et la Serbie devrait être mise en œuvre. Mais avant cela, nous devons assurer la sécurité du Kosovo, en partenariat avec l’Otan. Et la Serbie devrait recevoir des sanctions et être condamnée. Sinon, elle répétera son acte agressif.

L’entretien sur le site de Libération.

Dans le nord du Kosovo, les divisions avec les Serbes exacerbées

Un graffiti à Mitrovica Nord qui revendique un « Kosovo serbe » et une « Crimée russe » @ LS

Libération – Article – 12.10.2023

Deux semaines après les affrontements meurtriers qui ont opposé un commando serbe à la police kosovare, l’atmosphère dans le nord du pays reste plombée. La communauté serbe y est majoritaire et ne sait plus qui croire. Beaucoup craignent la radicalisation en cours.

Des véhicules de police ou militaires. On ne croise presque plus qu’eux sur les principales routes du nord du Kosovo. Si les drapeaux serbes flottent toujours en masse au-dessus de l’asphalte, ce sont bien les unités spéciales de la police kosovare qui sont postées à intervalles réguliers le long de la rivière Ibar. Leur présence insupporte la plupart des 40 000 Serbes, majoritaires dans cette région boisée. «On est contrôlés presque tous les jours, et même la nuit, se désole cette femme qui habite à quelques centaines de mètres de la frontière avec la Serbie. Ils nous rendent la vie impossible.» Le regard inquiet de cette quinquagénaire aux cheveux teints se fige au passage d’une patrouille. Comme la plupart des Serbes au Kosovo, elle craint de s’exprimer ouvertement.

Quinze ans après la proclamation de l’indépendance du pays, toujours non reconnue par la Serbie, le nord du Kosovo est plus que jamais au cœur du bras de fer politique que mènent Belgrade et Pristina. Les affrontements meurtriers du 24 septembre ont semé le trouble dans cette région à la souveraineté disputée, et pourtant habituée aux pics de tensions. Rares sont les habitants qui condamnent l’attaque menée par la trentaine de Serbes. Un policier kosovar a été tué dans l’affrontement et trois assaillants sont morts. Pristina les a tout de suite qualifiés de «terroristes» et accusé Belgrade. Mais, dans le Nord, les assaillants sont plutôt perçus comme des résistants, voire des nouveaux «héros serbes». En mémoire de ces trois hommes du commando tués lors des combats, un jour de deuil national a été décrété en Serbie, trois dans le nord du Kosovo.

Village traumatisé

Dans la petite ville de Leposavic, quelques familles s’arrêtent sur les bancs ou dans les cafés pour discuter, en enchaînant les cigarettes. Car derrière la monotonie apparente, les tensions actuelles hantent les esprits. Deux des assaillants abattus étaient originaires du bourg. Parmi eux, un proche de Sanja. Cette infirmière de 47 ans évoque avec fierté ce père de famille dont les funérailles ont été suivies par une centaine de personnes. «C’était un patriote, affirme cette blonde, droite comme un i, mais légèrement tremblante. Ici, ce n’est plus possible. Tous ces policiers albanais passent leur temps à arrêter les jeunes hommes, et il faut bien qu’on se défende.» Derrière elle, des drapeaux serbes recouvrent les barbelés qui encerclent le petit hôtel de ville. Le maire albanais de Leposavic, élu en avril avec moins de 4 % des voix en raison du boycott des Serbes, y vit depuis trois mois, protégé par des soldats américains de la Kfor, la force de l’Otan dans le pays.

Une vingtaine de kilomètres plus au sud, le village de Banjska est encore marqué par la violence des combats. Les enfants sortent en rang de la petite école primaire, et passent à côté de la police judiciaire qui relève les débris de munitions encore présents près de la route. Des tractopelles dégagent les camions qu’aurait utilisés le commando pour se barricader, avant de se réfugier dans le monastère. «De 2 h 30 du matin à 16 heures, c’était une petite bataille, raconte Veton Elshani, directeur adjoint de la police pour le nord du Kosovo. Les terroristes étaient équipés d’armes de guerre. On s’attendait à ce type d’attaque, mais pas de cette ampleur. Mais si cela doit se reproduire, nous sommes préparés.» Côté policier, on justifie le déploiement des forces spéciales kosovares dans le Nord que dénoncent la plupart des Serbes : il faut mettre fin à l’impunité dont jouissent les criminels soutenus par Belgrade. Et on s’empresse de mettre en avant la présence de Serbes et d’autres membres de minorités dans leurs unités.

Autour du monastère du XIVe siècle, perché sur la colline, seuls la porte en métal défoncée et des impacts de balles sur des bâtiments adjacents évoquent les combats. Les lieux de culte orthodoxes, foyers du nationalisme serbe, sont régulièrement accusés de servir de cache pour les armes de contrebande. Dans le village traumatisé, on s’interroge sur les conséquences de cette attaque, sans savoir quelle version croire ni à qui se fier. L’ombre de Milan Radoicic plane au-dessus des verres de rakija, l’eau-de-vie de prune, que les hommes du village boivent pour oublier les soucis.

«Pablo Escobar de la région» ou encore «nouvel Arkan» : les surnoms ne manquent pas pour décrire cet «homme fort» des Serbes du Kosovo, placé sur leur liste noire par les Américains en 2021. Radoicic, vice-président du parti de Vucic au Kosovo, a endossé la semaine dernière l’entière responsabilité de l’attaque. Ces aveux, lâchés après une courte arrestation en Serbie, viseraient à dédouaner Belgrade, selon les autorités kosovares. Depuis 2021, celles-ci ont annoncé avoir démantelé neuf laboratoires de production de drogue dans le Nord, tous liés à Radoicic. Son nom est aussi associé au meurtre d’Oliver Ivanovic en 2018, une figure de l’opposition serbe locale. Ivanovic était l’un des rares Serbes du Kosovo à prôner le dialogue avec les Albanais.

«Il n’y a pas de futur pour nous ici»

Dragan, un agriculteur habitant un village tout proche du monastère de Banjska, en convient : pour les Serbes du Kosovo, les choses n’ont fait qu’empirer depuis cet assassinat. «Nous, on est contre toutes les mafias, qu’elles soient serbes ou albanaises, s’exclame ce robuste sexagénaire, avant de remonter sur son tracteur. Mais comment on peut vivre maintenant ? La frontière est fermée, et je ne peux plus vendre ma production en Serbie. De toute façon, le Kosovo n’a jamais été un Etat, et il ne le sera jamais.» Depuis l’attaque du 24 septembre, le principal poste-frontière de la région ne laisse plus entrer personne en provenance de Serbie. Une gageure pour de nombreux habitants qui dépendent économiquement de Raska, la grande ville de la région côté serbe.

Cette dégradation de leurs conditions de vie, les Serbes du nord l’imputent aujourd’hui largement au Premier ministre kosovar, Albin Kurti, élu en février 2021. Ses méthodes pour imposer l’État de droit et la souveraineté de Pristina sont de plus en plus perçues comme une volonté d’humiliation. D’autant plus que dans les médias contrôlés par le régime du président Vucic, on remue quotidiennement la plaie béante de la perte du Kosovo, considéré comme le berceau de l’identité nationale. Le dirigeant kosovar y est dépeint à longueur de journée comme l’orchestrateur d’une «terreur», voire de «pogroms» contre la population serbe.

Même si la plupart sont conscients d’être instrumentalisés par Belgrade, beaucoup de Serbes reprennent à leur compte les accusations de «nettoyage ethnique» portées par les dirigeants serbes contre Kurti. Car sur le terrain, une crise chassant l’autre, tout le monde a vu des proches quitter le Kosovo depuis 2008, et cette indépendance qu’ils rejettent. A Mitrovica Nord, Marija cherche elle aussi à partir en Serbie avec son mari. Il y a quelques années, cette trentenaire était pourtant fière de travailler pour les rares projets de réconciliation qui réunissent les jeunesses serbe et albanaise. «Dans les conditions actuelles, il n’y a pas de futur pour nous ici, lâche-t-elle désabusée. Ceux qui peuvent vont partir. Ces frontières fermées dans un seul sens, c’est déshumanisant. Ce n’est pas en harcelant les minorités qu’on fait respecter la loi.»

Économie sinistrée

Ferme face aux pressions internationales, le dirigeant kosovar refuse de lâcher du lest et s’oppose toujours à la création de l’Association des communes serbes, demandée depuis plus de dix ans par Belgrade. Albin Kurti redoute que celle-ci permette au président Vucic de s’ingérer dans les affaires internes du Kosovo. S’il peut s’enorgueillir d’un fort soutien populaire chez les Albanais, son inflexibilité a conduit à la rupture avec les acteurs de la société civile du Nord. «Il est en partie vrai que le nord du Kosovo est dirigé par des groupes criminels qui maintiennent la population sous un contrôle absolu, admet Milica Andric Rakic, chercheuse auprès de différentes ONG locales. Mais dans le même temps, les gens sont mécontents de Kurti, et ils sont de plus en plus nombreux à se radicaliser car ils ne voient pas d’autres perspectives.» Alors que l’économie du Nord est sinistrée et que le chômage y touche presque un jeune sur deux, les discours ultranationalistes et revanchards fleurissent. Aux côtés des «Z» en soutien à l’armée russe, d’autres graffitis ont fait leur apparition dans de nombreuses villes serbes : «Quand l’armée retournera au Kosovo.»

Dans le contexte de la guerre en Ukraine, l’attaque de Banjska et ces postures guerrières inquiètent côté albanais – 90 % de la population du Kosovo. L’alerte de la diplomatie américaine sur un important déploiement des troupes serbes à la frontière le 29 septembre a ravivé les craintes d’un nouvel embrasement. «Avec cette attaque, j’ai un peu paniqué parce que cela m’a fait remonter les traumatismes de la guerre, raconte Shpat, 29 ans, dont la famille est originaire du nord du Kosovo. Il faut que les internationaux comprennent que, comme les guerres des années 90, c’est la Serbie qui provoque ces tensions. Il faut la sanctionner.» Vingt-quatre ans après la fin du conflit (1998-1999), la société kosovare reste toujours en attente d’excuses pour les crimes perpétrés par la Serbie de Slobodan Milosevic. La défiance est totale envers Aleksandar Vucic qui fut son ministre de l’Information lors de la guerre.

Le reportage sur le site de Libération

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Soleil et petits prix, l’Albanie est le nouvel eldorado des Italiens

2023 est une année record pour le tourisme en Albanie @ LS

Tribune de Genève – 01.10.2023 – Article

Le pays des Balkans est désormais une destination prisée des vacanciers, retraités et jeunes travailleurs de la péninsule. Ils découvrent un pays qu’ils ont longtemps méprisé.

Des chaises longues à perte de vue recouvrent les 10 kilomètres de plage de la baie de Durrës. Ici ou là, les sonorités chantantes de l’italien résonnent sous les parasols inondés du soleil de mi-septembre. «On a entendu de belles choses sur le pays et on était curieux de découvrir cette région si proche, mais mal connue.» Elisabetta, la soixantaine, marche sur le sable chaud après un bain dans une eau à 24 degrés. Avec son mari, cette Véronaise
profite des douceurs de la principale station balnéaire d’Albanie. «Les gens sont vraiment accueillants, et les prix sont bien plus abordables que chez nous.»


Pour les vacanciers venus de la Botte, le dépaysement n’est pas brutal: à Durazzo (le nom italien de Durrës), un hôtel sur trois porte un nom italien, le service se fait en italien et les cartes des restaurants proposent primi et secondi, avec le caffè serré comme à la maison. Le tout pour quelques euros en moins.


Située en face des Pouilles, de l’autre côté de l’Adriatique, l’Albanie est longtemps restée un repoussoir pour une majorité d’Italiens. Les vagues d’émigration albanaise qui ont suivi la chute de la dictature dans les années 90 en avaient fait un synonyme de désolation et de trafics en tout genre.

Jusqu’à récemment, seuls les plus intrépides des voyageurs transalpins s’y aventuraient. Mais ces dernières années, l’attrait des plages et, surtout, des petits prix du «pays des aigles» a supplanté les idées reçues. L’Albanie s’est imposée comme la destination la plus recherchée de la saison estivale 2023.

Dix millions de visiteurs


Sur sa moto rutilante, Pietro Domenico, 47 ans, retrouve un groupe d’amis à l’entrée du port de Durrës. Ce natif de Calabre, qui vit à Lucerne, se réjouit d’entamer sa deuxième semaine de virée à travers le pays. «C’est un nouveau monde à découvrir et, en même temps, il y a des ressemblances avec la culture italienne. Les gens sont tranquilles et sympathiques.» Le mois dernier, même la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, a embarqué vers la côte albanaise pour quelques jours de vacances. Les ferries remplis de touristes italiens ont d’ailleurs conduit le premier ministre albanais, Edi Rama, habitué des provocations, à esquisser un parallèle avec les bateaux qui accostaient à Bari il y a trente
ans, débordant d’Albanais sans le sou.

Les Italiens ne sont pas les seuls à se ruer sur le littoral albanais. Rien que pour le mois d’août, les autorités ont recensé plus de 2 millions de visiteurs étrangers, soit 18% de plus que l’an dernier. La barre des 10 millions devrait être franchie cette année, une satisfaction pour le gouvernement, qui en a fait un objectif prioritaire. Ses campagnes de communication ont fonctionné, et le secteur touristique représente déjà plus d’un cinquième du PIB.

Retraités et jeunes actifs

«L’Albanie d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle d’il y a dix ans. Ce n’est plus ce pays pauvre où il y avait tant à faire, c’est un pays dans la moyenne européenne avec une bonne infrastructure hôtelière», assure Carmine Iampietro, 73 ans, installé depuis dix ans à Durrës. Assis face à la mer, devant son ordinateur et un macchiato, ce Piémontais y a fondé une association qui accompagne l’installation des retraités italiens dans le pays. «La demande est en hausse exponentielle. Il y a beaucoup d’avantages: en Albanie, les retraites ne sont pas taxées et la minicriminalité n’existe pas.»

Outre les retraités, les jeunes Italiens profitent aussi des opportunités du néolibéralisme à l’albanaise. Développeurs indépendants, opérateurs de call-center, chefs de cuisine… de plus en plus de jeunes Italiens quittent le Mezzogiorno et son chômage endémique.

Arrivé à Tirana il y a dix ans, Roberto Mazzuca fait figure de pionnier. Cet ambitieux Calabrais a rapidement arrêté ses études de dentiste pour se lancer dans l’immobilier et les conseils aux investisseurs. «Quand je suis parti pour l’Albanie, ma famille était inquiète, mais aujourd’hui, ils sont fiers de ma réussite», sourit ce businessman, qui guide ses clients fortunés en hélicoptère au-dessus de la Riviera albanaise.


«On parle d’un pays qui a à peine 20 ans d’un point de vue économique et qui est en plein boom! Comme l’Italie des années 60, on y construit des routes, des marinas, des aéroports… Et ce n’est que le début!»

Bétonnage des côtes


Un boom touristique et une transformation à vitesse grand V qui laisse perplexe Pietro Domenico, le motard de Lucerne. «Ici, les inégalités sautent aux yeux. Ils construisent tous ces hôtels de luxe, mais beaucoup de gens vivent de ce qu’ils récupèrent dans les poubelles. On voit bien que le gouvernement ne fait rien pour ces gens-là.»


Malgré des critiques sur les conséquences sociales et environnementales de sa politique, le tout-puissant premier ministre, Edi Rama, a fait du développement touristique sa principale boussole. Les chantiers se multiplient et les criques sauvages disparaissent sous le béton des complexes touristiques. Cette stratégie permettra-t-elle de retenir la jeunesse et d’enrayer la crise démographique qui menace l’avenir du pays? Chaque année, 50’000 Alba-
nais émigrent, lassés du clientélisme et des mauvaises conditions de travail.


Ardit, 24 ans, ne se voit ainsi pas louer encore longtemps des chaises longues et des parasols sur les plages de Durrës. «C’est sûr qu’il y a du travail avec le tourisme, mais la saison ne dure que deux ou trois mois et on est obligé d’accepter les conditions fixées par l’employeur, en faisant souvent plus de dix heures par jour.» Comme beaucoup de jeunes, Ardit rêve de salaires plus élevés et d’un avenir en Allemagne ou au Royaume-Uni.

Le reportage sur le site de la Tribune de Genève.