Au Sud des Balkans, le Kosovo, petit pays de deux millions d’habitants, un des plus pauvres d’Europe, n’a pas fini de payer la note du Covid. Dans un pays qui survit grâce à l’économie informelle, mais aussi surtout grâce à l’argent de la diaspora, la pandémie a fait plonger plus d’une famille.
Ancien prisonnier politique, Saimir Maloku montre une photo de la chute de la statue du dictateur @ LS
RTBF – Transversales – 20.02.2021 – 13 min – Audio
C’était il y a exactement 30 ans. Le 20 février 1991, à Tirana, en Albanie, une foule de manifestants révoltés font tomber l’immense statue du dernier dictateur stalinien d’Europe, Enver Hoxha. Surnommée la « petite Corée du Nord de l’Europe », l’Albanie, isolée et économiquement très pauvre, entame alors une bien incertaine « transition » vers la démocratie. 30 ans après, quels regards portent les Albanais sur ces espoirs de démocratisation ?
Saimir Maloku a participé au déboulonnage de la statue d’Enver Hoxha à Tirana @ LS
La Tribune de Genève – 20.02.2021 – Article
Le 20 février 1991, les Albanais faisaient tomber la statue du dictateur stalinien Enver Hoxha. Trente ans plus tard, les manifestants portent un regard désabusé sur la révolution.
«Quand elle est tombée, je me souviens avoir entendu cette voix qui m’a dit: «Oh Saimir, va frapper la tête du dictateur!» raconte Saimir Maloku, 75 ans. «Donc, moi, comme un aigle, je suis monté sur la statue pour frapper la tête du dictateur. C’était comme si j’y plantais le drapeau de la démocratie.» L’immense statue de bronze d’Enver Hoxha dominait la place centrale de Tirana. Partout dans la petite République populaire d’Albanie, les slogans d’Hoxha, mort en 1985, s’imposaient aux 3,5 millions d’Albanais depuis presque un demi-siècle, jusqu’au 20 février 1991.
Politiquement isolé et économiquement en faillite, le dernier régime stalinien d’Europe est alors ouvertement contesté dans la rue. Ce 20 février, des milliers de personnes affamées et exaspérées convergent vers le centre de la capitale et s’opposent aux forces de l’ordre. Enfermé pendant neuf ans pour «agitation et propagande» sous la dictature (1944-1991), Saimir Maloku est l’un de ceux qui ont passé les cordes autour de la statue. Au bout d’une heure d’effort, les manifestants prodémocratie font tomber le monument dans une ambiance survoltée. «Tout le monde pleurait de joie! On avait fait tomber cette saleté! Les gens criaient: «Enver, Hitler», raconte Saimir Maloku.
«Après, l’un de mes cousins, Ardian, a accroché la tête du buste du dictateur à un camion et on l’a traînée à travers la ville jusqu’à la cité étudiante.» Là où depuis des mois, les étudiants réclament le changement, à coups de manifestations et de grèves de la faim, révoltés par les privations et l’isolement du pays. Une bonne partie de la population suit de près les bouleversements à l’œuvre dans le monde communiste. Chaque soir, elle monte en cachette sur le toit des immeubles, tourne les antennes de télévision et rêve de liberté grâce aux émissions de l’Italie voisine.
Alors que les régimes socialistes du bloc de l’Est s’effondrent les uns après les autres, la jeunesse de Tirana veut elle aussi la démocratie, et crie: «Nous voulons que l’Albanie soit comme les autres pays en Europe.» Le courage des étudiants force le pouvoir communiste à céder: un parti d’opposition est fondé et des premières élections pluralistes sont annoncées.
Ces immenses espoirs d’ouverture vers l’Europe et de démocratisation se sont rapidement envolés au cours des années 1990, une décennie marquée par des pics de violence et des vagues d’émigrations massives. «Aujourd’hui, trente ans après, l’Union européenne ne nous accepte toujours pas», se désole Arben Sulo, l’un des acteurs du mouvement étudiant de 1990. «Chaque année, on rajoute des critères à notre adhésion. Je comprends que la transition ne se fasse pas en un ou deux ans, mais trente ans, ce n’est pas rien!» Un sentiment de rester aux portes de l’Europe, et de vivre dans une démocratie encore à construire. «Quand on criait: «Liberté, démocratie», on réclamait un État de droit. Mais trente ans plus tard, il y a toujours des abus importants au sein de l’administration.»
Minée par la corruption, la persistance du crime organisé et les inégalités sociales qui ne cessent d’augmenter, l’Albanie de 2021 peine à inspirer confiance à sa jeunesse. Politiquement, les trois partis principaux ont du mal à se renouveler. L’actuel président du parlement, Gramoz Ruçi n’est autre que le dernier ministre de l’Intérieur du régime communiste.
En décembre 2018, l’Albanie a connu les plus importantes manifestations étudiantes depuis la chute de la dictature. «C’est triste à dire, mais dans ces manifestations nous avons utilisé les mêmes slogans que ceux d’il y a trente ans», se lamente Arjela, membre du Mouvement pour l’université. «Aujourd’hui, la démocratie est en morceaux, il n’y a pas d’alternatives nouvelles. Depuis les années 90, ce sont toujours les mêmes partis qui gouvernent!»
Face aux difficultés économiques, une certaine nostalgie de la période communiste s’est installée dans la société albanaise. «Il y a une expression qui dit: «On était bien quand on était mal», explique Evelina, 21 ans, étudiante en psychologie. «À cette époque au moins, tout le monde était pauvre, alors qu’aujourd’hui, il y a des gens vraiment très riches et d’autres vraiment pauvres… Les injustices sont plus visibles.»
Avec un salaire moyen de 330 euros et un système judiciaire qui ne leur inspire pas confiance, beaucoup d’Albanais espèrent trouver ailleurs une vie meilleure. Entre 2009 et 2019, ils ont été plus de 196’000 à demander l’asile dans l’Union européenne. Plus d’1,5 million d’Albanais vivent aujourd’hui à l’étranger.
Séparée de quelques mètres de la mer, la zone humide de Narta se compose d’une multitude de milieux sensibles @ LS
RTS – Point de Fuite – 15.02.2021 – 40 min – Audio
Avant 1945, deltas, lagunes, marais côtiers et prairies humides recouvraient 20% du territoire albanais. Restés quasiment intacts jusquʹen 1950, la majorité de ces espaces a disparu sous la dictature communiste. En partie asséchés hier pour des besoins agricoles et sanitaires, ces milieux fragiles, formidables réservoirs de biodiversité, sont aujourd’hui menacés par le développement effréné du tourisme balnéaire. Un aéroport pourrait bientôt être construit près de la lagune de Narta, zone protégée, indispensable refuge pour de nombreux oiseaux. Pour lʹheure, majestueuses et mystérieuses, ses eaux reflètent la vie passée et présente des habitant.e.s de cette région côtière.
Écouter :
Réalisation: Jean-Daniel Mottet Production RTS: Muriel Mérat et Christophe Canut
Un jeune kosovar prend une photo de Vjosa Osmani et Albin Kurti lors d’un meeting de campagne à Klinë @ LS
Libération – 13.02.2021 – Article
Excédée par la corruption et le népotisme, la jeunesse kosovare devrait se rendre massivement aux urnes pour les élections législatives de ce dimanche.
Eraldin fait déjà le V de la victoire. Près des vieux ponts en pierre de Prizren, la deuxième ville du Kosovo, le jeune homme de 26 ans rejoint des amis à une terrasse ensoleillée. C’est le week-end et les cafés affichent complet. «A chaque fois, après les élections, c’est un échec, lâche-t-il, masque sous le menton. Mais là, si Vetëvendosje gagne, les choses vont s’améliorer.» A Prizren, ce parti de gauche souverainiste – dont le nom signifie autodétermination – a le vent en poupe. Favori des législatives de dimanche, il incarne pour beaucoup le changement attendu depuis des années. Attendu surtout par cette jeunesse qui fait les cent pas dans les ruelles pavées. «Il y a plein de gens qui sortent diplômés de l’université et qui n’ont pas de travail», explique Eraldin. «Il faut toujours connaître quelqu’un pour espérer obtenir un emploi… Le chômage, c’est le problème principal du Kosovo. Vingtans après la guerre, les choses doivent changer!»
Un peu plus loin dans le quartier commerçant, Albuner et sa femme discutent de leurs dépenses du mois. Cet ouvrier d’une usine de chaussures de 33 ans assure seul les revenus de sa famille. Difficilement. «Je gagne 250 € par mois, mais avec trois personnes à la maison, ça ne suffit pas. Surtout que mon employeur ne cotise pas pour moi, et je ne suis enregistré nulle part», souffle-t-il abattu. «L’an dernier, on a été confiné pendant presque trois mois, ça a été une période vraiment difficile. Je n’ai reçu aucune aide de l’État, rien.» Au Kosovo, un jeune sur deux est au chômage, et l’économie informelle pèse près d’un tiers du PIB. La pandémie de Covid-19 a tendu encore un peu plus une situation sociale déjà explosive. En octobre dernier, la Banque mondiale prévoyait une contraction de l’économie locale de près de 9 % pour 2020.
De l’emploi, mais surtout plus de justice au travail, c’est ce que réclament les jeunes Kosovars. Une jeunesse qui n’en peut plus des boulots au noir et du népotisme généralisé. Etudiant en médecine, Diamant milite pour changer les choses avec Vetëvendosje : «La corruption est partout, dans toutes les sphères de la vie, toutes les institutions, dénonce le jeune homme de 20 ans, en brandissant un panneau rouge siglé d’un «V». Par exemple, dans mon université à Pristina, il y a plein de profs qui ne méritent pas leur travail. Il faut créer des filtres pour tenir les corrompus à l’écart des institutions éducatives.» Surfant sur la vague de frustrations, exacerbées par la pandémie, Albin Kurti cultive son image de sauveur du pays. Au fil de ses années d’activisme et lors de son bref passage à la tête du gouvernement l’an dernier, cet ancien marxiste s’est forgé une réputation de dirigeant incorruptible, à même d’affirmer la souveraineté contestée de cette ancienne province serbe. Masque rouge sur la bouche, Svadja Thaçi est venue l’écouter lors d’un meeting de campagne. «Albin Kurti va défendre nos droits et accéder à nos revendications, avec lui, ce sera un grand changement pour le pays», s’enthousiasme cette jeune enseignante d’anglais. «On ne sera plus obligé d’émigrer, on pourra contribuer à la construction de notre pays.» Annoncé comme le prochain Premier ministre, Albin Kurti aime à présenter ces élections comme un «référendum populaire contre la mauvaise politique».A lire aussi
Sentant le vent tourner, l’ensemble des partis politiques rivalisent de promesses plus ou moins farfelues pour séduire la jeunesse. Il faut dire que dans ce pays de 1,9 million d’habitants, une personne sur deux est âgée de moins de 25 ans. «Le Kosovo a la population la plus jeune d’Europe, explique le politologue Agron Maliqi. La génération qui va voter maintenant pour la première fois, celle des 18-22 ans, c’est le groupe démographique le plus important du Kosovo. C’est l’effet du baby-boom d’après-guerre. Ces jeunes ne sont pas très liés à l’histoire de la guerre. Ils veulent quelque chose de nouveau. Avec cette jeunesse, les vieux partis politiques n’arrivent pas à communiquer. Ils ont perdu le contact.» A quelques jours du treizième anniversaire de la déclaration d’indépendance du pays, les jeunes Kosovars semblent moins réceptifs aux discours patriotiques tenus par les anciens partis.
«Nous, on n’a pas connu la guerre, raconte ainsi Diamant, l’étudiant en médecine. On n’a pas tellement de liens avec cette époque-là. Tout ce qu’on a connu, c’est un Kosovo sous-développé et corrompu.» Depuis la fin de la guerre avec la Serbie en 1999, les partis politiques issus de la guérilla albanaise ont gardé la main sur les destinées de l’Etat en construction. Mais les scandales de corruption à répétition et le creusement des inégalités ont terni leur image de libérateurs. Les anciens commandants de l’Armée de libération du Kosovo (UCK) doivent d’ailleurs aujourd’hui batailler avec la justice internationale. L’ancien président, Hashim Thaçi est actuellement inculpé pour crime de guerre et crime contre l’humanité par le tribunal spécial pour le Kosovo à La Haye.
«Bien sûr que je voterai pour le PDK, comme d’habitude. Ils ont quand même amélioré les routes.»— Alba, 23 ans.
Même dans la vallée de la Drenica, le bastion du Parti démocratique du Kosovo (PDK) d’Hashim Thaçi, on préfère faire profil bas et relativiser le basculement politique en cours. «Quand des partis ont gouverné pendant 20ans, c’est normal que les gens veuillent du changement, admet Besart, 30 ans et membre du PDK. Le Kosovo est un pays démocratique, il n’y aura pas de problème avec le résultat de ces élections.» A Skenderaj, la plus grande ville de la vallée, on tente de faire vibrer la fibre nationaliste. Faute de mieux. «La liberté a un nom : UCK» proclament ainsi les immenses affiches, et même certains pulls portés par des militants locaux. Si les sondages créditent Vetëvendosje de 45 à 60 sur les 120 sièges du parlement (soit le double des dernières élections en 2019), la principale inconnue reste le poids de ces différents bastions politiques, où le vote est affaire de traditions familiales. Opératrice téléphonique à Skenderaj, Alba, 23 ans, ira par exemple voter pour le PDK : «Bien sûr, comme d’habitude. Ils ont quand même amélioré les routes.»
Ces nouvelles routes qui quadrillent les collines de ce petit pays grand comme l’Ile-de-France, Albin Kurti les sillonne sans relâche afin de mobiliser les foules. Les marches sous les acclamations qu’il mène dans les différentes villes font grincer des dents les vieux briscards de la vie politique kosovare. Le chef de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK) Isa Mustafa s’en est ainsi pris aux foulards rouges que les militants de Vetëvendosje ont noués ces jours-ci autour des arbres de Pristina, la capitale. «Si nous votons uniquement avec des émotions, nous risquons de mettre bientôt ces foulards rouges autour de notre cou,et de prendre le même chemin que celui de la Révolution culturelle chinoise, en nous retrouvant sans république», a-t-il ainsi mis en garde sur Facebook, avec une comparaison quelque peu hasardeuse.
Dans sa croisade contre l’establishment et la corruption, Albin Kurti a reçu un important soutien en la personne de Vjosa Osmani. Cette avocate de 38 ans, formée aux Etats-Unis, a claqué la porte de la LDK et exerce actuellement la fonction de présidente par intérim. Le militant de gauche et la libérale de centre-droit font aujourd’hui front commun sous la bannière de Vetëvendosje. Ce duo insolite compte évidemment sur la participation massive d’une jeunesse qui voit encore beaucoup l’émigration comme unique salut. Alors que les deux dirigeants politiques tiennent l’un de leurs derniers meetings de campagne dans la petite ville de Klinë, Taulant reste à l’écart du rassemblement. «La seule chose qui va changer, c’est les gens qui nous volent quand ils sont au pouvoir, lâche ce jeune serveur de 23 ans. De toute façon, qu’est-ce que je peux faire avec 200 € par mois? Moi, j’attends mon visa pour partir en Allemagne.»
Rétablir la confiance dans des institutions décriées ne sera pas une mince affaire pour le prochain gouvernement d’Albin Kurti. Les déceptions et les désaccords risquent de rapidement se faire entendre tant ses soutiens paraissent éloignés politiquement. Entre une gauche qui crie non aux négociations avec la Serbie, les libéraux, ou encore la minorité turque pro-Erdogan du pays, les attentes politiques semblent contradictoires. Mais pour l’heure, l’ancien étudiant rebelle, emprisonné lors du conflit en 1999, savoure le vent de dégagisme que la jeunesse fait souffler sur le Kosovo. Chauffeur de taxi et père de famille, Erdin veut y croire : «On a beaucoup d’espoirs… Inch’allah, cette fois-ci ils tiendront leurs promesses!»
On vote au Kosovo où les élections législatives de dimanche (14 février 2021) annoncent un changement radical avec la gauche souverainiste de Vetevendosje, largement favorite. Le parti porte les espoirs de changement d’une population lassée par la corruption et les ravages du chômage.
Floraison de sauge sauvage sur la cote albanaise @ LS
France Info – En direct du monde – 19.01.2021 – 2’30 min – Audio
Selon le syndicat des producteurs, les principes actifs de la sauge ou de la canneberge albanaises ont été utilisés par les laboratoires internationaux pour développer des traitements contre le nouveau coronavirus.
Les Albanais sont de grands adeptes des plantes médicinales et des remèdes traditionnels. Méfiance face aux médicaments, corruption et faiblesses dans le système de santé, consultations des médecins moins automatiques qu’en Europe de l’Ouest, beaucoup d’Albanais font plus confiance aux vertus des plantes locales pour se soigner. Avec la pandémie de Covid-19, les herboristes du pays ont été particulièrement consultés pour se garder des infections.
« Sans justice, pas de répit », affiche circulant sur les réseaux sociaux et appelant à manifester après la mort de Klodjan Rasha
RFI – Info – 11.12.2020 – 1’30 – Audio
Scènes de chaos jeudi soir dans le centre de Tirana. La tension n’était pas retombée, deux jours, après la mort d’un jeune homme de 25 ans tué par un policier. Des centaines de jeunes ont demandé justice dans une atmosphère très tendue.
Affiche célébrant l’Armée de libération du Kosovo, centre de Skenderaj au Kosovo @ LS
Libération – 10.12.2020 – Article
Vingt ans après la fin de guerre, les relations entre les deux États, qui se retrouvent jeudi pour un round de négociation sous l’égide de l’Union européenne, restent marquées par le ressentiment, les reproches et les demandes de justice.
C’est une mine qui n’existe pas, ou presque. Aucun panneau ne pointe vers les entailles de Kizevak, oubliées dans les forêts de chênes de Raska, dans le sud-ouest de la Serbie. A un jet de pierre, au tournant des collines qui enveloppent la rivière Ibar, se dessine la toujours disputée frontière du Kosovo.
Le conflit militaire, qui a opposé la Serbie à son ancienne province albanophone, s’est terminé il y a plus de vingt ans, mais de nombreux secrets restent ensevelis dans la région. Depuis dix jours, des tractopelles et des spécialistes en combinaison blanche s’affairent à rouvrir les tranchées de la mine de Kizevak. Leur but : identifier des restes humains, récemment exhumés. Vingt ans après la guerre, la question des disparus complique le poussif dialogue visant à normaliser les relations entre le Kosovo et la Serbie, qui reprend jeudi à Bruxelles, sous l’égide de l’Union européenne.
Après des années de recherches, c’est grâce à des images satellites transmises par le département d’Etat américain que la fosse de Kizevak a été localisée. Ce n’est pas une première pour le groupe de travail serbo-kosovar mis en place en 2004 et piloté par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). «C’est le cinquième charnier découvert sur le territoire serbe avec des corps de civils albanais, tués et massacrés principalement après mars 1999, commente Ibrahim Makolli, responsable de la question des disparus pour le Kosovo. Une période au cours de laquelle l’Etat serbe a exhumé et transporté des centaines de corps albanais vers des fosses communes sur son territoire afin de cacher les traces des crimes du génocide.»
De Sarajevo à Pristina, les fantômes de quelque 12 000 disparus hantent toujours les sociétés de l’ex-Yougoslavie. Ils alimentent, bien malgré eux, les tensions et les rancœurs. Au Kosovo, 1 643 personnes sont toujours portées disparues, dont plus de 1 000 Albanais et 570 Serbes et membres d’autres minorités.
Depuis 2001 et l’expertise de nombreuses organisations internationales, les restes de plus de 900 Albanais ont été retrouvés sur le territoire serbe. Un nombre qui témoigne de «l’engagement complet et de la transparence» des autorités serbes sur ce sujet, selon Veljko Odalovic, président de la Commission serbe pour les personnes disparues. «Nous avons remis plus de 2 500 documents à la délégation de Pristina, grâce auxquels les restes d’un grand nombre d’Albanais ont été exhumés, identifiés et remis à leurs familles, assure-t-il. La délégation de Pristina n’a quant à elle fourni aucune information indiquant un éventuel charnier dans lequel les restes de Serbes et de non-Albanais tués auraient été enterrés.»
Bataille de mémoires
Les disparus du Kosovo se retrouvent au cœur du bras de fer diplomatique engagé entre Belgrade et Pristina, qui s’accusent mutuellement de mauvaise volonté dans ce dossier sensible. Pristina a fait de la résolution de ce dossier un élément clé des difficiles négociations de normalisation menées aujourd’hui sous l’égide de l’UE. Et la bataille de mémoires se mêle à des désirs de justice antagonistes.
Côté kosovar, on s’indigne qu’aucun ancien dirigeant serbe n’ait été pour l’instant condamné en Serbie pour les massacres perpétrés au Kosovo après l’intervention de l’Otan, au printemps 1999. Seul le tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie a condamné l’ancien général Vlastimir Djordjevic à dix-huit ans de prison, reconnu coupable de «crimes de guerre» et de «crimes contre l’humanité».
«L’Etat serbe n’a pas montré la volonté politique pour fournir des informations ni donner accès aux archives militaires, ce qui permettrait l’identification[de nouvelles fosses communes, ndlr], dénonce Ibrahim Makolli. Au contraire, le délai d’accès aux documents classifiés a été prolongé. Cela témoigne des efforts de la Serbie pour dissimuler des informations sur les crimes commis à l’époque.»
Côté serbe, on réfute ces accusations et on salue l’actuel procès des anciens dirigeants de l’Armée de libération du Kosovo (UCK), dont l’ex-Président, Hashim Thaçi. «Nous attendons beaucoup de l’enquête menée par le bureau du procureur spécialisé pour les crimes commis par l’UCK, ainsi que des procédures judiciaires déjà engagées devant cette cour», se réjouit ainsi Veljko Odalovic. Les anciens dirigeants de la guérilla albanaise sont inculpés de crimes commis contre des Serbes, des Roms, mais aussi des opposants politiques albanais.
Dans l’ombre de ces âpres luttes politiques, des milliers de familles attendent toujours de pouvoir faire leur deuil. Albanaises, comme Serbes, elles regardent avec douleur les portraits d’un mari, d’un fils ou d’un frère, disparus il y a vingt ans.