En Serbie, désamour pour la perspective européenne

Devant le centre d’info de l’Union européenne à Belgrade @ LS

France Inter – Un Jour dans le Monde – 14.06.2022 – Audio – 5 min

Depuis bientôt vingt ans, les pays de la région patientent aux portes de l’Europe. Mais aujourd’hui, le désamour pour cette perspective européenne s’affiche au grand jour en Serbie. La capitale serbe est la seule ville d’Europe où ont eu lieu des manifestations importantes en soutien à Vladimir Poutine. Le président Aleksandar Vučić refuse toujours de suivre les sanctions contre son allié russe, et l’opinion serbe semble de plus en plus tourner le dos à l’Union européenne.

Écouter :

Le reportage sur le site de France Inter.

En Albanie, la protection du bassin versant de la Vjosa au cœur d’un bras de fer

Une scientifique en kayak sur la Vjosa @ LS

Libération – 25.06.2022 – Article

Le gouvernement de Tirana s’est engagé à protéger l’ensemble du bassin versant du fleuve, notamment contre les projets de centrales hydroélectriques. Mais les intérêts économiques et touristiques font douter de l’aboutissement du projet.

Leurs eaux limpides dévalent des canyons époustouflants avant d’enlacer d’immenses plaines de galets, au-dessus desquels planent les derniers vautours d’Albanie. Libres de leurs mouvements, les rivières de la vallée de la Vjosa sculptent des paysages largement disparus en Europe. Pourtant, à l’instar de ses consœurs du continent, la Vjosa aurait pu, elle aussi, voir son lit corseté par une industrie hydroélectrique toujours avide de profits, et ses eaux croupir derrière un mur de ciment. D’hypothétiques obstacles aujourd’hui levés, si l’on en croit Edi Rama, le Premier ministre albanais amateur de métaphores. «La Vjosa est le dernier fleuve sauvage d’Europe et elle ne sera pas domptée par le cirque du système énergétique, assurait-il, mi-juin, lors de la présentation du projet de parc national de la Vjosa à l’opéra de Tirana. Toutes les autres rivières du continent ont été domestiquées comme des animaux de cirque afin de produire de l’énergie, mais la Vjosa produira d’une façon différente.»

En signant un protocole d’accord avec la marque de vêtements de sport américaine Patagonia, les autorités albanaises se sont engagées à bannir les activités économiques qui pourraient nuire à la Vjosa et ses affluents. Dans le viseur : les projets de centrales hydroélectriques. L’hydroélectricité fournit la quasi-totalité de l’électricité de l’Albanie, et cette dépendance est de plus en plus mise à mal par la baisse des précipitations.

Biodiversité exceptionnelle

Aucune date n’a été annoncée quant à la proclamation officielle du parc, mais cette étape est déjà une victoire pour les écologistes et les habitants de la vallée qui s’opposent depuis des années aux multiples projets de barrages. Manifestations, pétitions, poursuites judiciaires, les défenseurs de la Vjosa ont multiplié les moyens d’action pour sauver ce fleuve qui prend sa source dans les massifs du nord de la Grèce et se jette dans l’Adriatique, 270 km plus loin. «Cet accord marque le moment où, nous, les ONG, nous passons de la confrontation, à la coopération avec le gouvernement, explique Ulrich Eichelmann, directeur de l’ONG Riverwatch. Nous poussons maintenant tous vers quelque chose qui n’a jamais été réalisé ailleurs en Europe : le concept de “parc de la rivière sauvage”.»

Avec ce concept inédit, les écologistes et Patagonia voient grand. Plutôt que de protéger une simple partie du fleuve comme cela peut être le cas ailleurs, c’est à l’ensemble du bassin-versant de la Vjosa, soit plus de 300 km de rivières, qu’ils veulent voir attribuer le statut de parc national, selon la catégorie II de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Un label qui serait à même de préserver une dynamique fluviale et une biodiversité exceptionnelles, mais aussi d’améliorer le quotidien des habitants de la vallée. «Nous voulons faire quelque chose d’unique qui sert aux Albanais autant qu’à l’Europe, s’enthousiasme Besjana Guri, de l’ONG EcoAlbania. Un parc aux standards internationaux et avec un modèle de développement responsable pour préserver l’état naturel des rivières, mais aussi pour donner des opportunités aux habitants, notamment à travers l’écotourisme.» Le projet prévoit l’ouverture de centres d’accueil, la formation de gardes forestiers ainsi que la mise en place de programmes scientifiques et éducatifs.

Si les projets de parc national rencontrent souvent l’opposition des communautés locales, ce n’est pas le cas dans la vallée de la Vjosa. Cette région paysanne à forte tradition pastorale a souffert de la transition économique et la jeunesse a émigré massivement vers les pays voisins. Dans ces villages entourés par le maquis, les rivières structurent le quotidien. «Nos vies dépendent de la rivière. Il ne faut pas construire la cascade de centrales hydroélectriques sur notre Shushica, où est-ce qu’on ira après ? se demande ainsi Evgjeni, 59 ans qui tient le café du village de Brataj, situé à quelques pas d’un pont vénitien qui enjambe la Shushica, le principal affluent de la Vjosa. Depuis que la route a été construite l’an dernier, les touristes viennent. Un parc national, ça ramènera de la vie.»

«Zoo et solutions»

Avec sa multitude d’habitats, le bassin-versant de la Vjosa s’apparente à un extraordinaire laboratoire du vivant pour les scientifiques. Un trésor que veulent préserver les ONG et la marque Patagonia, désormais engagée avec les autorités albanaises. «Pour nous, ce qui est passionnant, c’est de protéger cet écosystème fluvial, mais aussi de créer un modèle pour d’autres protections de zones naturelles, affirme son PDG Ryan Gellert qui se défend de tout «greenwashing» en demandant à juger sur pièce les actions de l’entreprise en faveur de la planète. En étant un peu ambitieux, j’espère que cela pourra servir d’inspiration en Europe occidentale, autour de la restauration des rivières.» Sans donner de montants, les promoteurs du parc assurent que des banques européennes ou allemandes seraient prêtes à financer ce parc inédit.

Mais l’ambition n’est-elle pas démesurée ? Pollutions, gravières, déforestation, etc. : de nombreux obstacles se dressent déjà devant le futur groupe de travail, composé d’experts locaux et internationaux, qui sera chargé d’établir les contours du futur parc. Surtout que Mirela Kumbaro Furxhi, la ministre albanaise du Tourisme et de l’Environnement prévient : «On ne peut pas tout figer dans le congélateur en déclarant simplement la région parc national. Notre logique de protection de la nature n’est pas de faire de l’Albanie un zoo : les habitants ont besoin de solutions.»

Alors que le tourisme explose en Albanie et que la côte sauvage fait les frais des appétits immobiliers, certains s’inquiètent de l’impact de projets industriels autour de la Vjosa. La multinationale Shell a signé un contrat en 2018 pour l’exploration pétrolière dans la région, et le gouvernement a annoncé vouloir construire un aéroport international au sein même du delta de la Vjosa, où nichent pélicans et flamants roses. Malgré le bras de fer qui s’annonce, les écologistes veulent rester positifs. «Le plus dur commence aujourd’hui et cela prendra du temps, admet Ulrich Eichelmann. Mais alors que nous devons faire face aux problèmes de réchauffement climatique, de perte de biodiversité, de crise de l’eau, l’Albanie, un petit pays relativement pauvre, envoie un message international avec ce concept de “parc national de la rivière sauvage” : nous devons penser plus grand en matière de protection de la nature.»

Le reportage sur le site de Libération.

En Bosnie-Herzégovine, la menace des divisions ethniques plane toujours sur l’école

Cours de sport devant l’école de Nova Kasavba @ MG

Libération – 11.06.2022 – Article

Près de vingt-sept ans après la fin de la guerre de Bosnie, les partis nationalistes continuent d’instrumentaliser les cursus et les enseignements dans un Etat miné par les discours communautaristes.

La cloche sonne près d’un virage que prennent des camions fonçant vers la frontière serbe, toute proche. D’un coup, le village assoupi de Nova Kasaba résonne de cris et de rires. Une vague d’enfants sort d’une maison ordinaire, et les frappes de volley s’enchaînent sur le petit terrain de jeu, collé à une mosquée au minaret en pierre et entouré d’un jardin fleuri. «Le centre éducatif de Nova Kasaba accueille 127 élèves qui essayent de défendre la langue bosniaque, explique d’un ton monocorde Vahida Omeragic, la coordinatrice de cette école qui n’a d’école que le nom. Depuis 2014, ces petits combattants courageux luttent pour leur avenir.»

Dans cette vallée de Bosnie orientale, l’accès à l’éducation prend l’allure d’un combat. Car les deux petites maisons où apprennent les élèves de Nova Kasaba sont uniques dans cette région majoritairement peuplée de Bosno-Serbes et où flotte, partout, le drapeau de la Republika Srpska (RS) : les huit classes du centre éducatif n’accueillent que des élèves bosniaques. «Quand ils étaient scolarisés dans les écoles de la RS, la plupart de nos élèves ont rencontré des problèmes avec l’enseignement de la langue et de l’histoire-géographie, raconte Hasan Huseinovic, un jeune professeur d’anglais de 28 ans qui habite à 5 km de l’école. Beaucoup ont subi des discriminations, et ils n’avaient pas droit à la même éducation que les élèves de Sarajevo, Tuzla, ou d’autres villes de la fédération.»

Assimilation forcée

Conséquence des accords de Dayton qui ont mis fin à la guerre en décembre 1995, le complexe système éducatif bosnien est divisé de manière territoriale et communautaire. L’histoire et la langue commune ont disparu au profit de visions «monoethniques» de l’éducation. Un «système discriminatoire au service des divisions ethniques», comme le décrit la Commission européenne, évoquant le racisme et l’intolérance, qui n’a fait que se renforcer, malgré des contestations ponctuelles.

Si au sein de la fédération de Bosnie, Bosniaques musulmans et Croates catholiques apprennent souvent leurs histoires «nationales» respectives sous le même toit, dans l’entité serbe du pays, l’enseignement de l’histoire et la culture serbe s’imposent à toutes les minorités. Des cours qui passent sous silence de nombreux épisodes de l’histoire récente, et notamment les pires atrocités du nettoyage ethnique perpétré par les partisans de la grande Serbie, soutenus par Milosevic.

Cette situation d’assimilation forcée était vécue comme une injure par de nombreux parents de la commune de Konjevic Polje, qui sont revenus vivre sur leurs terres dans les années 2000, après en avoir été chassés pendant la guerre. Leurs manifestations à Sarajevo ont permis de sortir leurs enfants des classes de la RS. Depuis 2014, l’école de Nova Kasaba suit le programme du canton de Sarajevo grâce à des enseignants venus de la capitale. Mais la victoire est amère, tant les souffrances du passé pèsent sur le quotidien.

Il y a trente ans, les Bosniaques des collines environnantes ont longtemps défendu leurs villages, avant de déposer les armes et de se retrouver coincés dans l’enclave de Srebrenica. Sur le terrain de foot situé à quelques pas de l’école, des centaines d’entre eux avaient été regroupés par les forces serbes en juillet 1995, avant de finir dans les fosses communes. Un «génocide», selon la justice internationale, qui a été retiré des manuels scolaires de la RS en 2017, suite à la décision de l’ultranationaliste Milorad Dodik, alors président de l’entité serbe.

«Plus de 8 000 personnes tuées en quelques jours»

«En histoire, on leur explique que la Republika Srpska a été agressée, s’indigne Amel Mumirovic, un producteur de lait à la chemise impeccable, également représentant des parents d’élèves de l’école. Mais nous, on sait bien comment la RS a été créée… A partir du 11 juillet 1995, plus de 8 000 personnes ont été tuées en quelques jours, mais d’après eux, ce ne serait pas pertinent de parler de meurtre systématique ? A l’époque, ils n’ont laissé aucune mosquée, ils ont tout détruit et expulsé tout le monde… Et mes enfants devraient apprendre comment la Republika Srpska a été agressée ?»

Ces mémoires à vif fracturent toujours la Bosnie-Herzégovine de 2022. Presque vingt-sept ans après la fin de la guerre, les principaux partis qui dirigent le pays continuent d’utiliser l’éducation et les rancœurs du passé afin d’entretenir le sentiment communautaire. Pas plus inclusives que leurs homologues serbes ou croates, les écoles bosniaques ne prêchent pas non plus la réconciliation. «L’éducation est aux mains des partis nationalistes, tant dans les contenus enseignés que dans le recrutement du personnel, résume Aline Cateux, anthropologue et spécialiste du pays. Le cursus d’histoire est un instrument privilégié pour inculquer les mémoires récentes, notamment celles de la dernière guerre. Des mémoires qui se font concurrence.» Une instrumentalisation qui met à mal la stabilité de la Bosnie-Herzégovine. Et son unité qui ne cesse d’être remise en cause par les nationalistes serbes et croates.

Le reportage sur le site de Libération.

Les nouvelles technologies peuvent-elles freiner l’exode de la jeunesse serbe ?

Affiche pour le salon des techniques à Belgrade @ LS

RFI – Accents d’Europe – 09.06.2022 – Audio – 5 min

Les nouvelles technologies peuvent-elles freiner l’exode des jeunes diplômés qui touche les pays des Balkans ? C’est le pari que fait la Serbie. Depuis deux ans, le pays a fait passer l’innovation dans la réalité virtuelle, la santé en ligne, ou encore l’automatisation industrielle à la vitesse supérieure, entre autres, grâce à la création de laboratoires de recherche au sein de son université à Belgrade. Les autorités comptent beaucoup sur la numérisation de l’économie pour contrer le chômage et garder les jeunes au pays.

Écouter :

Le reportage sur le site de RFI.

La Serbie attire de plus de plus de réfugiés venus du Burundi

Le local de l’ONG Workshop à Belgrade @ LS

RFI – Reportage International – 04.06.2022 – Audio – 2’30 min

De plus en plus de Burundais demandent l’asile en Serbie, où ils représentent aujourd’hui le troisième groupe de réfugiés, derrière les Afghans et les Syriens. Les citoyens de ce pays d’Afrique de l’Est n’ont pas besoin de visa pour se rendre en Serbie, car leur pays a retiré sa reconnaissance de l’indépendance du Kosovo, suite au lobbying de Belgrade. Beaucoup de ces nouveaux arrivants cherchent à s’intégrer en apprenant le serbe.

Écouter :

Le reportage sur le site de RFI.

Bosnie : comment sensibiliser la population à la protection des forêts ?

Les associations écologistes organisent des sorties afin de sensibiliser les habitants à la protection des forêts @ LS

RTS – Tout un Monde – 30.05.2022 – Audio – 5 min

En Bosnie-Herzégovine, les forêts couvrent plus de la moitié du pays mais, faute d’une législation adéquate et de volonté politique, elles restent soumises à la pression économique : à peine plus de 2% du territoire bosnien bénéficie d’un label de protection. Il faut dire qu’au milieu des tensions politiques qui agitent le pays, l’urgence écologique et les questions environnementales ont du mal à se faire entendre.

Écouter :

Le reportage sur le site de la RTS.

Des russes opposés à la guerre exilés à Belgrade

Fresque pro-Poutine à Belgrade @ LS

RTS – Tout un Monde – 27.04.2022 – 5 min – Audio

Depuis l’invasion russe en Ukraine, des milliers de Russes fuient le régime de Vladimir Poutine. Opposants au régime ou professionnels des nouvelles technologies, beaucoup d’entre eux sont arrivés à Belgrade. Les Russes n’ont pas besoin de visa pour la Serbie, et la capitale serbe est la seule ville d’Europe à garder des liaisons directes avec Moscou. Ces opposants à la guerre découvrent aujourd’hui un pays largement pro-Poutine.

Écouter :

Le reportage sur le site de la RTS.

Florence Hartmann : « Il y a des parallèles extrêmement frappants entre Poutine et Milosevic »

Cimetière à Sarajevo @ LS

Libération – 13.04.2022 – Article

L’ancienne porte-parole de la procureure du Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie dresse des parallèles entre les logiques de Milosevic et de Poutine, et explique les défis qui attendent la justice internationale après la guerre en Ukraine.

Journaliste et écrivaine, spécialiste de la justice internationale, Florence Hartmann fut porte-parole de la procureure du Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie et du parquet du TPI pour le Rwanda. Elle dresse aujourd’hui des parallèles entre les logiques guerrières de Slobodan Milosevic, accusé de crimes contre l’humanité et de génocide en Yougoslavie, et de Vladimir Poutine. Elle explique les défis qui attendent la justice internationale pour juger les responsables des crimes commis en Ukraine.

Au vu des images et des récits qui nous parviennent d’Ukraine, faites-vous des parallèles avec les conflits en ex-Yougoslavie ?

Bien sûr, et ce qui est le plus révoltant, c’est que cela se produise à nouveau à proximité de nos propres pays. Il y a une dimension militaire, certes, mais on voit bien que la guerre habille des attaques délibérées contre les civils. Certaines images sont frappantes parce que même géographiquement, les lieux se ressemblent : on pense à Vukovar, à la Bosnie… Le massacre des civils, comme à Boutcha, fait penser à toutes les villes qui ont été «purifiées ethniquement», comme on disait à l’époque.

Le procureur général de la Cour pénale internationale a ouvert une enquête sur le conflit en Ukraine. Comment établit-on des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité ?

Il faut absolument recueillir le maximum d’informations et travailler le plus vite possible pour ne pas perdre les éléments de preuves qui permettront de parvenir à condamner les responsables. Le fait que le procureur aille sur le terrain tout de suite, c’est très important. Cela montre que ces crimes ne resteront pas impunis. Il y a les témoignages, mais il y a aussi le type d’armes employées pour savoir si ce sont des attaques délibérées contre les civils ou si elles ont lieu dans le cadre d’une action militaire, parce que ça sera l’élément utilisé par la défense si un jour il y a des procès. J’ai envie de dire que l’existence de la justice internationale depuis les années 90 aurait dû avoir un effet dissuasif sur les crimes de masse. Or, ils continuent à se répéter.

Ce travail d’enquête vous paraît-il plus simple aujourd’hui ?

Ce n’est jamais simple. C’est extrêmement difficile et la justice travaille dans le temps long. A première vue, on peut se dire oui parce qu’il y a une assistance qui manquait énormément sur l’ex-Yougoslavie ou sur le Rwanda. On l’a vu dans le cadre de Boutcha : pouvoir donner des images satellite qui disent «au moment des crimes, c’était bien telle armée», c’est déjà un grand élément pour l’enquête. Mais sera-t-il possible d’interroger les membres des unités ou des bataillons qui étaient présents pour pouvoir établir la responsabilité et construire des actes d’accusation ? Ça, on ne sait pas, parce que la Russie ne coopérera sans doute pas avec la justice internationale.

Vous avez beaucoup travaillé sur l’ancien président serbe Slobodan Milosevic, y a-t-il des similitudes entre sa stratégie et celle de Vladimir Poutine ?

Il y a des parallèles extrêmement frappants dans la propagande, dans la manière de justifier l’invasion, de désigner l’ennemi, dans la volonté de posséder le territoire ou de posséder l’autre. D’ailleurs, Poutine lui-même fait très souvent des références à l’ex-Yougoslavie. Le Donbass et les républiques de Donetsk et de Louhansk, ça ressemble exactement au mécanisme préparatoire de prise de contrôle de territoire qu’a fait Milosevic dans les années 90. C’est vrai que l’ampleur est différente. La puissance de Poutine est différente. Il a l’arme nucléaire. Mais il y a énormément de correspondances.

Les Ukrainiens aimeraient le voir comparaître devant la justice internationale. Mais est-ce que la diplomatie ne va pas prendre le pas sur la justice ?

On a souvent tendance à penser qu’on ne peut pas inculper un chef d’Etat en exercice. Or, Milosevic a été inculpé en tant que chef d’Etat en exercice pour le Kosovo en 1999. On peut envisager que Karim Khan, le procureur de la CPI, soit en position de faire une inculpation dans les semaines qui viennent. Mais la difficulté pour nos gouvernements, c’est : qu’est-ce qu’on fait si jamais Poutine est inculpé ? Est-ce qu’on pourra s’asseoir avec quelqu’un qui est inculpé de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité ? Est-ce qu’on laissera le temps de la justice et le temps de la diplomatie se développer librement par rapport à la nécessité du travail de chacun ? Je pense qu’il ne faut pas mettre de morale là-dessus et qu’il faut peut-être se préparer à l’idée que nos dirigeants pourraient, si c’est nécessaire pour un accord de paix, s’asseoir avec quelqu’un qui est inculpé. Poutine ne sortira probablement pas de Russie, donc il ne sera peut-être jamais jugé, mais il y a aussi toute la chaîne de commandement. Il faut faire comprendre aux soldats sur le terrain qu’eux-mêmes ne pourront plus jamais sortir de leur pays ni dormir tranquilles. Parce que, où qu’ils se rendent, ils pourront un jour être arrêtés.

L’entretien sur le site de Libération.

Vivre en état de siège : de Sarajevo à la guerre en Ukraine

Le tunnel de Sarajevo a permis de rompre l’isolement de la ville @ LS

RFI – Accents d’Europe – 30.03.2022 – Audio – 5 min

La guerre en Ukraine rappelle de mauvais souvenirs en Bosnie. Il y a 30 ans, éclatait une guerre liée à la dislocation de la Yougoslavie. Le conflit a fait plus de 100 000 morts, 2,2 millions de déplacés. Parmi les images marquantes de cette guerre, il y a eu le siège de Sarajevo. Il va durer près de 4 ans : 350 000 habitants sont pris au piège de la ville, encerclée par les Serbes. C’est un tunnel, creusé par des volontaires sous l’aéroport international qui va aider Sarajevo à survivre.

Écouter :

Le reportage sur le site de RFI.

Élections en Serbie : Le président Vucic est sommé par l’UE de choisir son camp

« Paix, stabilité, Vucic », le slogan du parti au pouvoir en Serbie @ LS

La Tribune de Genève – 31.03.2022 – Article

Alliée traditionnelle de la Russie et candidate à l’UE, la Serbie se montre proche de Moscou dans le conflit ukrainien. Le président-candidat Aleksandar Vucic cajole une opinion très anti-OTAN.

C’est une des attractions touristiques du centre de Belgrade. Visiteurs locaux et étrangers s’arrêtent pour des selfies devant les ruines du Ministère de la défense, éventré par les bombardements de l’OTAN au printemps 1999. L’intervention avait pour but de mettre fin aux exactions de l’armée serbe contre la population albanaise au Kosovo.

«J’étais en train de marcher quand les bombes sont tombées ici», montre Branko, un ancien ingénieur de 83 ans, près d’un autre site de la capitale touché par les frappes. «J’ai aidé les gens à sortir des décombres. C’était effrayant, il ne faut pas que ça se reproduise.»

Alors que les bombes russes pleuvent sur l’Ukraine, une majorité des 7 millions de Serbes perçoivent avant tout le conflit à l’aune de leurs propres traumatismes. «L’OTAN défend ses intérêts en manipulant les médias, mais aussi les populations et certains États», juge ainsi Zoran, un physiothérapeute de 28 ans. «Les bombardements de 1999 ont été décidés de façon illégale, puisque la décision a été prise sans l’avis du Conseil de sécurité de l’ONU.»

Un peu partout en Serbie, le souvenir des 78 jours de l’intervention de l’Alliance atlantique et des sanctions économiques qui ont isolé le pays alimente un certain ressentiment envers l’Occident. «L’OTAN, Bill Clinton et Tony Blair: criminels de guerre», clame ainsi cette banderole accrochée devant le siège du gouvernement.

Difficile équilibre

Également repris par le Kremlin ces dernières semaines, ces arguments sont un pilier de la rhétorique d’Aleksandar Vucic, spécialement lors des campagnes électorales. Le président-candidat a profité des commémorations marquant les 23 ans du début des bombardements, le 24 mars dernier, pour toucher la fibre patriotique. Sur la place des Guerriers-Serbes de Kraljevo, dans le centre du pays, il a dénoncé une «agression» contre «un petit pays qui n’avait fait de mal à personne».

L’ancien ministre de l’Information de Slobodan Milosevic a également apostrophé directement les 19 pays occidentaux qui ont participé aux frappes de 1999. «Nous ne nous agenouillerons ni ne mendierons jamais […] et nous n’oublierons jamais ce que vous avez fait à ce pays et à son peuple», a-t-il ainsi lancé à ses soutiens venus en bus.

«Russes et Ukrainiens, ce sont nos frères. Et quand vous avez deux frères qui se battent, vous ne pouvez pas dire qui a raison… Si les États-Unis ne s’en étaient pas mêlés, ça ne serait jamais arrivé.»

Depuis le début du conflit ukrainien, Aleksandar Vucic tente de maintenir un difficile équilibre entre les aspirations européennes affichées de son pays, candidat à l’Union européenne depuis 2012, et la traditionnelle «fraternité slave» avec la Russie.

Si la Serbie a finalement soutenu la résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies condamnant l’agression de l’Ukraine, elle n’a pas rejoint les sanctions européennes contre Moscou. Vucic vante plutôt un non-alignement qu’il présente comme un gage de paix et de stabilité. «Cette position est la bonne», approuve Branko. «Russes et Ukrainiens, ce sont nos frères. Et quand vous avez deux frères qui se battent, vous ne pouvez pas dire qui a raison… Si les États-Unis ne s’en étaient pas mêlés, ça ne serait jamais arrivé.»

Double jeu serbe

Alors que les pays européens ont affiché leur solidarité avec le peuple ukrainien, la Serbie est le seul pays du continent où l’extrême droite serbe a manifesté en nombre en faveur de la guerre de Poutine. Ses prises de position aux relents complotistes se déploient dans la société, avec une certaine complicité des autorités. «Depuis l’arrivée de Vucic au pouvoir, en 2012, tous les médias qui sont contrôlés par son parti n’ont cessé de répandre cette propagande antioccidentale, avec des répercussions sur l’opinion publique», explique le politologue Srdjan Cvijic.

Le 22 février, «Informer», un des principaux tabloïds du pays, était allé jusqu’à titrer: «L’Ukraine attaque la Russie». Des mensonges qui insupportent de nombreux citoyens. «Tout est tellement pro-Poutine, j’aimerais que cette couverture médiatique change pour que les gens comprennent ce qui se passe réellement en Ukraine», se désole ainsi Ivana, une traductrice de 43 ans qui distribue des tracts contre la guerre dans le centre de Belgrade. «Nous qui, dans les Balkans, avons subi les horreurs de la guerre dans les années 1990, on devrait faire preuve de bien plus d’empathie pour une autre nation européenne.»

Alors que les pressions européennes s’intensifient, le président serbe sera-t-il contraint de choisir son camp, après les élections de dimanche pour lesquelles son Parti progressiste (SNS) est donné gagnant? Le choix est délicat, puisque la Serbie dépend notamment du gaz russe, mais aussi du soutien diplomatique de Moscou à l’ONU sur la sensible question du Kosovo.

«Il est temps que la Serbie cesse de jouer ce double jeu et qu’elle s’oriente sur son pilier stratégique qui est de devenir membre de l’UE, tranche l’analyste Srdjan Cvijic. Ça veut dire s’aligner avec les sanctions européennes en espérant que l’UE contrebalancera le coût économique de cet alignement.»

Le reportage sur le site de La Tribune de Genève (abonnés).