En Bosnie-Herzégovine, les tensions resurgissent

France Culture – Journal 18 heures – 23.11.2021 – Audio – 4 min

En Bosnie-Herzégovine, la guerre est terminée depuis la signature des accords de Dayton en 1995. Mais les tensions resurgissent ces dernières semaines entre les deux entités du pays : d’un côté la fédération croato-musulmane, de l’autre la République serbe de Bosnie. Le chef politique des Bosno-Serbes vient d’annoncer la création d’une armée autonome. De quoi raviver les craintes de voir imploser cet État fédéral très bancal. La guerre et le nettoyage ethnique avaient eu raison de l’ancienne Yougoslavie dans les années 90. Reportage sur la ligne de démarcation héritée de la guerre.

Écouter :

Le reportage dans le journal de France Cutlure (à 10’45).

En Bosnie-Herzégovine, le spectre d’une « sécession serbe qui ne dit pas son nom »

Libération – 17.11.2021 – Article

En annonçant la création d’une armée autonome, le chef politique des Serbes, Milorad Dodik, a franchi un cap. Le risque d’un retour du conflit, près de trente ans plus tard, sème le trouble dans le pays.

«Ici, on se rencontre tous les jours entre Serbes et musulmans. On se parle et on vit bien ensemble. Comme des citoyens normaux ! Mais quand on écoute les discours politiques, on ne sait pas ce qu’il peut arriver… Il suffirait d’un incident ou deux pour que…» Le regard inquiet, Hatidza ne finit pas sa phrase. Elle laisse les mots en suspens, comme pour chasser les vieux démons tapis dans l’ombre de ces immenses forêts bosniennes, toujours parsemées de mines. Comme tant d’autres, cette épicière de 39 ans craint de réveiller des traumatismes trop présents.

Enveloppé par des montagnes brumeuses, son petit village de Praca, où se côtoient une mosquée et un monastère orthodoxe, est coupé en deux par une «frontière» invisible. Celle qui sépare les deux entités du pays : la Fédération croato-bosniaque et la République serbe de Bosnie. Une ligne tracée par l’idéologie meurtrière du nettoyage ethnique et qui enflamme à nouveau la rhétorique des partis nationalistes, vingt-six ans après la fin d’une guerre fratricide qui a fait plus de 100 000 morts et deux millions de déplacés.

Ces discours de haine qui font l’apologie de la division, Milorad Dodik les tient depuis si longtemps que beaucoup ne le prennent plus au sérieux. Négationniste et autoritaire, le chef politique des Serbes de Bosnie règne en maître sur sa petite Republika Srpska (RS) et son 1,2 million d’habitants depuis presque vingt ans. Tout au long d’une carrière marquée par la glorification des criminels de guerre, Dodik n’a cessé de vouer aux gémonies un Etat central qu’il copréside pourtant aux côtés de ses homologues bosniaque et croate. Début octobre, ses habituelles provocations sécessionnistes ont franchi un nouveau cap, semant le trouble à Sarajevo. Le chef des sociaux-démocrates de Bosnie (SNSD) a ainsi annoncé que la RS allait se retirer de plusieurs institutions fédérales et créer sous peu ses propres systèmes judiciaire et financier et, surtout, une armée autonome. Des annonces lourdes de conséquences qu’il a lancées depuis la très symbolique ville de Pale, l’ancienne capitale des Serbes de Bosnie lors de la guerre civile entre 1992 et 1995.

«Un truc de politicien»

Dans le froid humide du matin, seuls les drapeaux serbes ramènent un peu de couleurs aux larges avenues ternes et silencieuses de Pale. Ici, on ne se presse pas de commenter «cette sécession qui ne dit pas son nom», comme l’a dépeinte Christian Schmidt, le Haut Représentant de la communauté internationale dans le pays. Pourtant, depuis plusieurs semaines, le risque de reprise du conflit monopolise les débats télévisés et le mot «guerre» s’affiche en une de tous les médias. «Serbes comme musulmans, tous mes clients me disent qu’ils sont mécontents de cette situation politique, assure Mladen, un chauffeur de taxi de 38 ans qui parcourt régulièrement les 20 kilomètres séparant Pale de Sarajevo. Mais je ne crois pas à ces menaces de sécession. C’est juste un truc de politicien pour ne pas parler des vrais problèmes : les gens n’ont pas assez d’argent pour manger !» Alors que l’économie bosnienne ne s’est jamais remise de l’implosion de la Yougoslavie socialiste, la crise liée à la pandémie de Covid-19 a encore un peu plus assombri le tableau social. A un an des élections nationales, Dodik joue-t-il une nouvelle fois la carte ultranationaliste pour se sauver, lui et son parti ?

Pour Stefan, la réponse ne fait aucun doute. Emmitouflé dans son blouson d’hiver, ce jeune patron de restaurant n’en peut plus de la mainmise du clan Dodik sur une Republika Srpska toujours plus pauvre et inégalitaire. «Il a peur de devoir rendre des comptes à la justice sur ses activités criminelles et les milliards qu’elles lui ont permis d’accumuler. C’est la seule raison des tensions actuelles ! lance le jeune homme de 28 ans, sans hésitation. Avec leurs journaux télévisés, ils lavent le cerveau des gens. Mais personne ne sait de quoi demain sera fait à cause de cette classe politique. Rien qu’en Republika Srpska, plus de 50 000 personnes ont émigré ces sept dernières années. Et on est un petit pays…» Qu’elle soit serbe, musulmane ou croate, c’est la jeunesse bosnienne dans son ensemble qui fuit le clientélisme d’une société soumise aux quotas ethniques hérités des accords de paix de 1995. Le visa pour l’Allemagne est devenu l’un des seuls espoirs de bâtir une vie digne, loin de la «camisole» bureaucratique des accords de Dayton qui ont consacré les principes des nationalistes.

Dans son salon de coiffure au rez-de-chaussée d’un bâtiment grisâtre, Dragana a fixé une règle : interdiction de parler de politique. «Ça me rend nerveuse», explique cette brune de 48 ans, avant de prendre ses ciseaux et de s’attaquer à une énième coupe de footballeur. Si les débats politiciens lui font horreur, l’idée d’une séparation de la République serbe du reste du pays ne la choque pas. «Pourquoi ne pas le faire ? C’était la même chose avec la guerre : ils voulaient leur pays et nous le nôtre. Aujourd’hui, on n’entend que parler de Srebrenica tout le temps, et ça ne fait que semer plus de haine. Il faudrait qu’on se sépare pour en finir.» Avant de quitter son poste cet été, le Haut Représentant international sortant a fait passer une loi punissant la négation du génocide de Srebrenica. Une décision qui a ulcéré Dodik qui, depuis, boycotte les institutions fédérales, plongeant l’Etat central un peu plus dans la paralysie.

Statut de bourreaux

Mais il n’y avait pas besoin de cette nouvelle «crise» pour diviser une société de moins en moins multiculturelle. Depuis vingt-six ans, les trois principaux partis s’agrippent au pouvoir avec «l’ethnonationalisme» comme unique programme. Conséquence : musulmans, Serbes ou Croates ne partagent souvent plus grand-chose avec leurs voisins. S’ils sont probablement une majorité en RS à souhaiter la fin du régime de Dodik, ce dernier peut néanmoins compter sur le ressentiment de ses électeurs. «Toute cette situation de merde, c’est les Etats-Unis et l’Europe qui l’ont causée en soutenant les musulmans pour leurs propres intérêts, peste un retraité de Pale qui ne veut pas dire son nom. Ici, c’est la Serbie, et la sécession, c’est la voie normale à suivre. Mais il n’y aura pas de guerre. Certains l’invoquent simplement parce qu’ils ne veulent pas résoudre les problèmes.» Avec sa posture bien droite et son regard glacial, le retraité de 60 ans incarne l’esprit de certains Bosniens dont on parle peu. Qu’ils aient été, comme lui, expulsés de Sarajevo ou de la Krajina (région serbe de Croatie dont les habitants ont été chassés en 1995) durant la guerre, beaucoup de Serbes de Bosnie fulminent d’être réduits au statut de bourreaux.

Après Pale et Praca, la route zigzague le long d’une rivière boueuse avant de grimper au milieu des forêts de bouleaux. 40 km plus loin, Gorazde, ses mosquées, sa rivière et ses usines apparaissent sous les nuages. Au sommet des collines, les mortiers yougoslaves, vestiges du siège qu’a connu la ville, sont aujourd’hui des objets de commémoration. Mais leur orientation menaçante rappelle aussi combien cette dernière est enclavée en Republika Srpska. Sirotant un café avec ses amis, Hamet, 64 ans, regarde tristement les flots de la Drina. «Ce n’est pas seulement de la rhétorique. En sous-main, grâce à l’aide de la Russie, cette sécession est en train de prendre forme, déplore cet ancien directeur d’un centre de santé de la ville. Mais ça ne pourra arriver que par la guerre. Il faudrait que les citoyens des trois communautés réagissent et s’unissent pour s’opposer à la dérive actuelle.»

Une communauté internationale divisée

Le récent renouvellement du mandat de l’Eufor et ses quelque 700 soldats ne tranquillise pas les quatre amis. Alors que les douloureux souvenirs du siège remontent, ils se rassurent avec les garanties du soutien américain. Ils font surtout confiance au fidèle allié des heures sombres : l’humour. «N’en déplaise à Dodik, je suis né et je mourrai à Gorazde, plaisante Hamet avant d’évoquer son passé de boxeur amateur. Il peut toujours venir, je l’attends !»

Des rires et de l’insouciance, c’est encore ce qui domine dans les rues animées de Sarajevo. Mais en privé, tout le monde déclare connaître quelqu’un qui a récemment renouvelé son passeport ou retiré des économies. Au cas où… D’autant plus que, chez les nationalistes croates du pays aussi, le désir d’autonomie fait son chemin. Face à la résignation ambiante, un petit groupe de Sarajéviens manifeste chaque lundi. Ils espèrent encore que les organisations internationales feront respecter la Constitution du pays.

«Il faut sanctionner les politiciens qui parlent de guerre ! s’énerve Jasminka, 58 ans, une banderole à la main devant la délégation de l’Union européenne. Il faut que les internationaux fassent respecter les droits des citoyens et qu’ils ne cèdent pas à ces logiques tribales !» Mais que pourront obtenir les Bosniens d’une communauté internationale plus divisée aujourd’hui qu’il y a trente ans ? Entre-temps, le poison d’un nationalisme haineux que certains croyaient cantonné aux Balkans a contaminé la plupart des sociétés occidentales. Les autocrates comme Dodik en profitent pour mener la danse. Surtout qu’à Belgrade, la police d’Aleksandar Vucic protège des fresques murales en l’honneur de Ratko Mladic, le chef militaire des Serbes de Bosnie pendant la guerre, condamné pour génocide. Une évolution qu’on applaudit doucement à Moscou, où on espère un jour laver l’affront des années 90.

Le reportage sur le site de Libération.

Voiture électriques : une mine de lithium va dévaster une région serbe

Nebosja Petkovic observant les plans du projet de Rio Tinto. – © Louis Seiller / Reporterre

Reporterre – 09.11.2021 – Article

En Serbie, la multinationale Rio Tinto compte exploiter un immense gisement de lithium, indispensable aux batteries électriques. Les habitants, eux, refusent de sacrifier leur région au nom de la transition énergétique de l’Europe.

De curieux objets métalliques parsèment les champs du village de Gornje Nedeljice, dans l’ouest de la Serbie. Ces puits d’exploration sont peints d’un bleu pétant et encadrés par des dalles de ciment tout frais. Pour les observer, Marijana et Nebosja Petkovic se frayent régulièrement un chemin à travers les épis de maïs de la vallée. « Ici, la terre change de couleur, assure Marijana près d’un puits foré dans un champ de soja, où rien ne pousse sur quelques mètres carrés. Elle est parfois rouge, jaune ou violette. Vous voyez, là, tout autour du ciment : ce sont des fuites d’arsenic. Ça fait quatre ans que cela fuite en permanence ! » Depuis 2004, la multinationale minière Rio Tinto explore le sous-sol de la région de Loznica. Elle y étudie les contours de l’un des plus importants gisements de lithium au monde.

Les Petkovic et leurs voisins perçoivent la couleur rouge qui teinte désormais le sol de certains champs de céréales comme le premier signe d’une catastrophe. C’est autour de leur village et de la rivière Jadar que Rio Tinto compte extraire des millions de tonnes de jadarite dès 2026. Ce minéral blanc (composé de lithium, bore, sodium, silicate, hydroxyde) pourrait faire la fortune de la multinationale et de ses actionnaires. Le groupe anglo-australien a annoncé vouloir investir 2 milliards d’euros en Serbie afin de s’imposer comme le principal producteur de lithium en Europe et répondre ainsi à la demande croissante en batteries électriques. Il compte aussi répondre à la demande de bore, un minerai utilisé dans les panneaux solaires et les éoliennes. Dans ses communiqués, Rio Tinto affirme que la mine de Loznica pourra produire suffisamment de lithium pour alimenter plus de 1 million de véhicules électriques par an. Une perspective soutenue à bout de bras par le gouvernement serbe, qui se fait l’écho des arguments de la multinationale et vante les opportunités économiques pour le pays.

Les collines verdoyantes et les champs fertiles de Loznica transformés en une mine géante : les besoins de la transition énergétique ont un goût amer pour certains habitants. « C’est la première fois que Rio Tinto va faire du lithium, nous n’avons aucune garantie sur leurs méthodes de production », redoute ainsi Nebosja Petkovic. Dans une lettre adressée à la ministre de l’Exploitation minière et de l’Énergie, des professeurs de l’Académie des sciences et des arts de Belgrade se sont opposés au projet, en mettant en garde contre des « dégâts irréversibles » pour le pays. Les inquiétudes concernent notamment le stockage à proximité du Jadar des quelque 57 millions de tonnes de déchets que devrait produire la mine au cours de ses quarante ans d’existence. Dans la vallée, le souvenir de la tempête Yvette est encore dans toutes les têtes. En 2014, des pluies torrentielles avaient provoqué des crues meurtrières et des glissements de terrain. Plusieurs parcs à résidus miniers du pays avaient été inondés, causant d’importantes pollutions.

Alors que le début du chantier est annoncé pour 2022, les habitants de Loznica s’inquiètent pour l’avenir de leur région aux multiples cours d’eau. « Le Jadar, la Drina, la Sava et le Danube : toutes les rivières de la région sont en danger, s’exclame Marijana, avant d’allumer une cigarette. Les gens de Rio Tinto reconnaissent qu’il y aura des pollutions, mais disent seulement qu’elles seront limitées. Mais quelles sont les limites pour Rio Tinto ? On a vu ce qu’ils ont fait en Papouasie-Nouvelle Guinée, à Madagascar : ils ont tout détruit et tout empoisonné ! On ne peut pas se laisser manipuler comme des marionnettes, ils mentent avec leurs analyses. »

En Serbie, aujourd’hui, le nom de Rio Tinto ne laisse plus personne indifférent. Grâce à des manifestations médiatisées et à une pétition signée par plus de 130 000 personnes, le mouvement Ne damo Jadar (Ne donnons pas le Jadar), dont font partie les Petkovic, a inscrit le projet minier au cœur des débats politiques. Une opposition particulièrement vive qui s’explique notamment par le CV très chargé du groupe extractiviste en matière de conséquences sociales et environnementales. Ses mines d’or en Papouasie-Nouvelle-Guinée [1] ont contribué au déclenchement d’une guerre civile qui a fait plus de 15 000 morts. À Madagascar, Rio Tinto est accusé de contaminer les ressources en eau avec ses résidus miniers. En Australie, il a réduit en poussière un site sacré aborigène vieux de 46 000 ans pour extraire toujours plus de fer. Face au tollé, son PDG français a été poussé à la démission, pourvu toutefois d’un confortable parachute doré.

«Pas fière» de ce passé, la multinationale basée à Londres espère convaincre l’opinion serbe de ses nouvelles préoccupations pour l’environnement et les communautés locales. Mais les douze études environnementales qu’elle met en avant laissent les opposants sceptiques. «Ils feront la même chose ici en Serbie et avec notre vallée, dénonce Dragan Karjicic, le maire du village où devrait être construite l’usine de production de lithium. Que restera-t-il du village si les gens de Rio Tinto se mettent à extraire du minerai ici? Juste de la poussière et des explosions sonores. Il n’y aura plus de vie à 100 kilomètres à la ronde.» Dans la région de Loznica, une banderole revient avec insistance sur le bord des routes, son slogan résonne comme un cri de résistance face aux menaces d’expropriation : «Non à la mine, oui à la vie.»

Centrales hydro-électriques construites au mépris des normes environnementales, mine de cuivre chinoise particulièrement polluante, projet d’exploitation pétrolière… Alors que les six pays des Balkans occidentaux sont tenus à la porte de l’Union européenne depuis vingt ans, beaucoup de citoyens craignent que la région ne devienne le revers de la croissance verte du continent. « Les entreprises comme Rio Tinto viennent en Serbie parce qu’ils n’ont pas à y respecter les mêmes normes environnementales et sociales qu’au sein de l’Union européenne, explique Miroslav Mijatović, de la coalition locale anticorruption, Pakt. Ici, le processus de production leur est beaucoup moins coûteux et très profitable. Les citoyens, eux, n’ont rien à gagner avec des projets comme cette mine. Rien que pour son fonctionnement, elle aura un besoin d’électricité quotidien équivalant à celui de Loznica, une ville de 35 000 habitants. Et cette électricité, en Serbie, nous la produisons avec du charbon. Donc nous nous retrouverons avec encore plus de pollution et des millions de tonnes de déchets au bord de nos rivières. »

Les opposants à la mine ne font pas confiance au gouvernement du président Aleksandar Vučić pour encadrer et contrôler les activités du géant minier. Ce proche de Viktor Orbán et admirateur de Xi Jinping dirige la Serbie d’une main de fer, avec peu d’égards pour l’environnement et pour l’État de droit. Ses opposants l’accusent de corruption et de liens avec le crime organisé. « Si nos dirigeants tiennent absolument à cette transition, ils n’ont qu’à donner leurs propres terres ! s’emporte Marijana Petkovic, avant de montrer les reliefs bucoliques de la vallée, théâtre de nombreuses batailles au cours de l’histoire serbe. Ici, des milliers de personnes sont mortes pendant la Première Guerre mondiale. Nos ancêtres n’ont pas donné leur vie pour que leur région soit réduite en poussière. » Si le président serbe a annoncé la tenue d’un référendum à propos du projet, la mobilisation pour la vallée du Jadar a donné un nouvel élan au débat politique. À six mois des élections nationales, les enjeux environnementaux sont, ici aussi, au cœur des préoccupations citoyennes.

Le reportage sur le site de Reporterre.

« Nous ne détruirons pas les centrales au charbon de Kolubara »

La Tribune de Genève – 17.10.2021 – Article

Dépendante de ses centrales très polluantes, la Serbie refuse d’amorcer sa transition énergétique, malgré ses engagements pour le climat qu’elle viendra défendre à la COP26.

Avec leurs mille nuances de gris, les mines à ciel ouvert de Kolubara évoquent des paysages lunaires. Dans cette vallée du centre de la Serbie située à 1 heure de route de Belgrade, les bruyantes machines d’extraction sont voraces. Leur faim de lignite, un charbon de qualité médiocre, semble sans limite et les villages comme les terres cultivables sont régulièrement réduits en poussière, victimes de l’extension des mines. «Dans la région, 80 % des gens dépendent de l’exploitation du charbon», explique Miodrag Rankovic qui a débuté au complexe minier de Kolubara en 1981. «Nos centrales et notre charbon assurent l’indépendance énergétique de la Serbie : le lignite couvre 70 % de notre électricité.»

Des rues propres et fleuries, des écoles et des stades de foot en grand nombre, etc. À Lazarevac, la plus grande ville de la région, les infrastructures témoignent d’une relative aisance qui détonne dans la province serbe. Un confort bâti sur l’exploitation des immenses réserves de lignite estimées à 4 milliards de tonnes, mais dont le coût est bien visible : les cheminées des centrales crachent leurs fumées grises à seulement quelques mètres des habitations. Pourtant ici personne ne s’offusque de l’odeur âcre du charbon. Tout le monde connaît quelqu’un qui travaille pour EPS, la compagnie publique d’électricité. «Certains disent que notre énergie est sale. Bien sûr, ce n’est pas la plus propre», concède Rankovic qui est aussi le Président du syndicat des mineurs chez EPS. «Mais dans mon enfance, la neige était noire à cause des poussières de charbon. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas grâce aux nouveaux filtres.»

Si à Kolubara, on vante avec insistance les investissements réalisés dans les centrales construites à l’époque de la Yougoslavie socialiste, c’est que le charbon des Balkans occidentaux est de plus en plus critiqué pour son impact sur la santé humaine. Selon une étude publiée fin 2019 par l’ONG Bankwatch CEE, 16 centrales balkaniques émettent ainsi autant de dioxyde de souffre (SO2) que l’ensemble des 250 centrales au charbon de l’Union européenne. Dans le top dix des plus polluantes, quatre se trouvent en Serbie. Le pays détiendrait ainsi le triste record européen du nombre de morts par habitant causées par la pollution. Alors que la capitale serbe se retrouve chaque hiver plongée dans un smog irrespirable, les Belgradois manifestent régulièrement pour dénoncer l’incurie des autorités.

Malgré la signature de nombreux traités internationaux et ses ambitions affichées pour une décarbonation de son économie d’ici 2050, la Serbie ne tient pas ses engagements pour le climat. En 2020, ces centrales ont émis plus de 330 000 tonnes de SO2, soit six fois plus que la limite autorisée. «Malheureusement, il n’existe aucun plan pour réduire ces émissions. Nous avons plusieurs fois saisi l’inspection, mais ils ont répondu qu’ils ne pouvaient rien faire», déplore Hristina Vojvodić, de l’ONG RERI qui promeut les énergies renouvelables. «Depuis 2006, nous sommes au courant de ces enjeux liés à la transition énergétique, et pourtant rien n’a été fait. Les autorités tiennent un double discours qui est intenable sur le long terme : le premier dirigé vers la société serbe et l’autre vers les acteurs étrangers.»

Habitué des positions d’équilibristes sur la scène diplomatique, le président serbe, Aleksandar Vucic joue ainsi un difficile numéro d’acrobate sur la question énergétique, entre ses financeurs européens et son électorat nationaliste. Alors que l’intégration à l’UE est toujours l’un des objectifs stratégiques de la Serbie, cet ancien ministre de Slobodan Milosevic a ainsi comparé cet été les mobilisations écologistes dans son pays à un «Djihad du pacte vert», en référence au nouvel agenda climatique de l’UE. Face à la flambée actuelle des prix de l’énergie, il a réitéré son soutien au charbon. «Nous devons augmenter la part des renouvelables, mais la situation actuelle démontre que notre décision de ne pas fermer les mines était intelligente», s’est-il ainsi félicité la semaine dernière. «Nous ne détruirons pas Kolubara ni Kostolac [Ndlr. Le nom d’un autre complexe minier du pays].»

À quelques mois des élections présidentielle et législatives, ce discours a dû contenter les milliers de gueules noires de Kolubara qui sont vent debout contre la transition énergétique. «Il y a un lobby économique très puissant qui veut nous rendre dépendants avec ces énergies vertes», dénonce ainsi le syndicaliste-mineur Miodrag Rankovic. «Dans le passé, nous avons enduré beaucoup de choses : l’inflation, le manque des produits de première nécessité, les bombardements, mais nous avons toujours pu compter sur notre production alimentaire et surtout notre électricité.»


Dans quelques jours, la Serbie participera à la COP26 à Glasgow. Elle renouvellera ses engagements pour une baisse des émissions de gaz à effet de serre et devrait y annoncer de nouvelles initiatives. Mais sur le terrain ces promesses n’ont pour l’heure aucun effet concret. Les mines de Kolubara ne fermeront pas de sitôt.

Le reportage sur le site de La Tribune de Genève (sur abonnement).

En Albanie, des volontaires pour sauver Ishem, le fleuve le plus pollué d’Europe

France Inter – Un Jour dans le Monde – 12.10.2021 – Audio – 5 min

Tirana, est considérée comme la 4ème ville la plus génératrice de déchets de toute la Méditerranée, selon un rapport de l’Union internationale pour la conservation de la nature.

La méditerranée, est « la mare plasticum » dit ce rapport. Des centaines de mètres de déchets s’entassent ainsi à l’embouchure de l’Ishem, le fleuve considéré par certaines associations environnementales comme le plus pollué d’Europe. L’ONG River Cleanup et ses centaines de volontaires albanais comptent bien mettre fin à cette catastrophe écologique.

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Le reportage sur le site de France Inter (à 19’00).

Des centaines de volontaires sont venus ramasser les déchets à l’embouchure de l’Ishem @ LS
Des centaines de volontaires sont venus ramasser les déchets à l’embouchure de l’Ishem @ LS
Des centaines de sacs poubelles ont été remplis et envoyés vers les usines de recyclage @ LS

En Bosnie-Herzégovine, la jeunesse veut encore croire à l’Europe

RFI – Accents d’Europe – 07.10.2021 – 5 min – Audio

L’UE n’a fait aucune promesse aux Balkans occidentaux quant à leur intégration future. Certains pays attendent, pourtant, dans l’antichambre de l’Europe depuis près de 20 ans, et la frustration est bien là. En Bosnie-Herzégovine, la jeunesse veut encore croire à l’Europe. Il faut dire que la classe politique locale qui attise les divisions communautaires ne les fait pas rêver. 

Écouter :

Le reportage sur le site de RFI.

L’Albanie ouvre ses stations balnéaires aux réfugiés afghans

La Tribune de Genève – 17.09.2021 – Article

Des centaines de familles arrivées de Kaboul sont logées dans des hôtels de la côte albanaise, où ces exilés reçoivent un accueil bienveillant.

Des sauts d’enfants dans les piscines des hôtels, des balades au milieu des touristes le long de la mer Adriatique, et même des soirées musicales animées par des chanteurs et chanteuses albanais… Loin du chaos qui règne dans leur pays, les Afghans récemment évacués par les Américains découvrent une Albanie particulièrement hospitalière. «L’autre jour, je venais d’acheter un parfum pour ma femme, quand une dame est venue vers nous et nous a demandé : “Vous venez d’Afghanistan ?”», témoigne ainsi Farzad, un père de famille de 28 ans qui travaillait comme journaliste dans la province d’Hérat. «J’ai répondu : “Oui, nous venons d’Afghanistan”». Et elle a acheté ce même parfum pour l’offrir à ma femme! J’étais tellement surpris… Les Albanais sont vraiment gentils.»

Dès la chute de Kaboul le 15 août dernier, l’Albanie, le Kosovo et la Macédoine du Nord ont répondu à l’appel à l’aide de leur partenaire américain en proposant d’accueillir des centaines d’Afghans sur leur territoire. Tirana a ainsi annoncé ouvrir ses portes à 4 000 personnes fuyant le nouveau régime des talibans. Près de 700 sont déjà arrivés sur le sol albanais. Ces hommes et ces femmes travaillaient pour l’administration afghane ou des organisations des droits de l’homme. Ils se retrouvent aujourd’hui confortablement logés dans les hôtels de la côte, une solution d’urgence qu’avaient déjà expérimentées les autorités albanaises lors du séisme qui avait frappé le pays en novembre 2019.

Dans la station balnéaire de Shëngjin, à 70 km au nord de Tirana, l’accueil des exilés afghans est largement perçu comme une obligation morale parmi les touristes locaux. «Partout où ils sont, les Albanais ont toujours cultivé une vraie tradition d’accueil», assure ainsi Orhan Zeka, un informaticien de 35 ans venu avec sa famille profiter des transats et de la plage. «Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Albanais ont sauvé des Juifs en leur offrant une protection. C’est parce que l’on a cette culture de l’hospitalité que ça se passe bien avec les Afghans.» Dans ce petit pays des Balkans, pas de polémique autour du facteur religieux. Musulmans, orthodoxes ou catholiques, les Albanais, peu pratiquants, sont fiers de l’entente interreligieuse qui caractérise leur société.

Si les Albanais de la région se montrent aussi accueillants avec ces nouveaux-venus d’Orient, c’est qu’ils ont souvent eux-mêmes enduré les souffrances liées à l’exil. Postier à Gjilan, dans l’Est du Kosovo, Ilir Rexhepi se souvient ainsi du printemps 1999 quand, comme près d’un million de Kosovars, il a dû fuir la répression des forces serbes de Milosevic. «Nous aussi, on a été réfugié au moment de la guerre», raconte-t-il gravement. «Avec ma famille on a dû rester plusieurs mois en Macédoine et en Turquie. On sait ce qu’on ressent quand on doit quitter son pays, comme ils doivent le faire aujourd’hui.» La décision d’ouvrir les portes aux Afghans n’a également suscité aucun débat au sein de la classe politique de ces pays. Tant en Albanie qu’au Kosovo, aucun parti politique d’importance n’a adopté la rhétorique anti-migrants.

Cette réponse humanitaire est bénéfique pour l’image de l’Albanie et du Kosovo, pays parmi les plus pauvres du continent, mais elle leur permet aussi de réaffirmer leur ligne pro-américaine. «À un moment où ces pays se sentent un peu abandonnés par l’Union européenne, ce geste permet de renforcer leur alliance stratégique avec les États-Unis», explique le politologue Agon Maliqi. «Certains aiment présenter ces pays comme des colonies américaines, mais cette décision ne leur est pas imposée. Le Kosovo comme l’Albanie ont montré récemment qu’ils pouvaient aussi s’opposer à des décisions américaines les concernant. Les Albanais perçoivent cette alliance avec les États-Unis avant tout en fonction de le propre intérêt.»

Les 2 000 Afghans qui devraient être hébergés au Kosovo pourraient y rester au moins une année, le temps que les autorités américaines étudient leurs demandes de visa. Le pays n’a en effet été présenté que comme un «pays de transit». Si certains évoquent des contreparties financières, aucun chiffre n’a été communiqué.

En Albanie, en revanche, seule une minorité des 4 000 Afghans devrait obtenir le précieux sésame pour les États-Unis, car la plupart n’ont pas travaillé directement pour les autorités américaines. Les think-tanks et autres organisations privées qui couvrent actuellement leurs dépenses réfléchissent déjà à des stratégies d’intégration dans le pays. Une perspective qu’envisage à demi-mot Ferhad qui travaillait dans le secteur financier à Kaboul et se retrouve aujourd’hui sans abri en Albanie. «Notre destination, c’est les États-Unis, mais on a une vie à reconstruire, car nous avons tout perdu», lâche-t-il les yeux dans le vague. «Et si l’on reste plus d’un an, il faudra se poser la question de s’installer ici ou pas, car je veux que mes enfants aillent à l’école.»

Le reportage sur le site de La Tribune de Genève (sur abonnement).

Les réfugiés afghans accueillis à bras ouverts en Albanie

Statue de Mère Albanie, Tirana @ LS

RTS – Tout un Monde – 17.09.2021 – 5 min – Audio

Beaucoup de sociétés européennes semblent réticentes à ouvrir leurs portes aux exilés afghans, mais ce n’est pas le cas chez certains pays du sud de l’Europe… L’Albanie, le Kosovo et la Macédoine du Nord se sont ainsi engagés à accueillir chacun plusieurs centaines, voire des milliers de personne. Des décisions qui ne font pas polémiques, au contraire, les populations locales sont plutôt fières de venir en aide aux Afghans.

Écouter :

Le reportage sur le site de la RTS.

Apprendre des rivières pour mieux les préserver

RTS – Point de Fuite – 14.09.2021 – 35 min – Audio

Autrefois sauvages, les cours dʹeau européens ont quasiment tous été régulés et domestiqués par lʹingénierie hydraulique. Miraculeusement épargnées, de nombreuses rivières des Balkans coulent encore libres de leurs mouvements. Le bassin versant de la Vjosa est un symbole de ce patrimoine naturel européen dont la biodiversité exceptionnelle attire de nombreux scientifiques. En lʹétudiant, les biologistes espèrent en apprendre davantage sur des dynamiques disparues ailleurs en Europe. Ils espèrent aussi contribuer à préserver la Vjosa et ses affluents, menacés par des projets de centrales hydroélectriques.

Écouter :


Reportage: Louis Seiller
Réalisation: Jérôme Nussbaum
Production: Muriel Mérat & Christophe Canut
Photo: Les scientifiques Paul Meulenbroek et Kurt Pinter procèdent à de la pêche électrique pour inventorier les populations de poisson de la Shushica

Le reportage sur le site de la RTS.

Le miel de Macédoine

Ruche traditionnelle, la teurmka a été largement remplacé par les ruches modernes, Dihovo, 15 juin 2021 @ LS

RFI – Accents d’Europe – 17.07.2021 – 5 min – Audio

La Macédoine du Nord, au cœur de l’Europe, est une terre de miel. Et des passionnés veulent défendre l’abeille locale, Apis mellifera macedonica, menacée par l’introduction d’espèces étrangères.

Écouter :

Le reportage sur le site de RFI (à 6’15).