L’Albanie ouvre ses stations balnéaires aux réfugiés afghans

La Tribune de Genève – 17.09.2021 – Article

Des centaines de familles arrivées de Kaboul sont logées dans des hôtels de la côte albanaise, où ces exilés reçoivent un accueil bienveillant.

Des sauts d’enfants dans les piscines des hôtels, des balades au milieu des touristes le long de la mer Adriatique, et même des soirées musicales animées par des chanteurs et chanteuses albanais… Loin du chaos qui règne dans leur pays, les Afghans récemment évacués par les Américains découvrent une Albanie particulièrement hospitalière. «L’autre jour, je venais d’acheter un parfum pour ma femme, quand une dame est venue vers nous et nous a demandé : “Vous venez d’Afghanistan ?”», témoigne ainsi Farzad, un père de famille de 28 ans qui travaillait comme journaliste dans la province d’Hérat. «J’ai répondu : “Oui, nous venons d’Afghanistan”». Et elle a acheté ce même parfum pour l’offrir à ma femme! J’étais tellement surpris… Les Albanais sont vraiment gentils.»

Dès la chute de Kaboul le 15 août dernier, l’Albanie, le Kosovo et la Macédoine du Nord ont répondu à l’appel à l’aide de leur partenaire américain en proposant d’accueillir des centaines d’Afghans sur leur territoire. Tirana a ainsi annoncé ouvrir ses portes à 4 000 personnes fuyant le nouveau régime des talibans. Près de 700 sont déjà arrivés sur le sol albanais. Ces hommes et ces femmes travaillaient pour l’administration afghane ou des organisations des droits de l’homme. Ils se retrouvent aujourd’hui confortablement logés dans les hôtels de la côte, une solution d’urgence qu’avaient déjà expérimentées les autorités albanaises lors du séisme qui avait frappé le pays en novembre 2019.

Dans la station balnéaire de Shëngjin, à 70 km au nord de Tirana, l’accueil des exilés afghans est largement perçu comme une obligation morale parmi les touristes locaux. «Partout où ils sont, les Albanais ont toujours cultivé une vraie tradition d’accueil», assure ainsi Orhan Zeka, un informaticien de 35 ans venu avec sa famille profiter des transats et de la plage. «Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Albanais ont sauvé des Juifs en leur offrant une protection. C’est parce que l’on a cette culture de l’hospitalité que ça se passe bien avec les Afghans.» Dans ce petit pays des Balkans, pas de polémique autour du facteur religieux. Musulmans, orthodoxes ou catholiques, les Albanais, peu pratiquants, sont fiers de l’entente interreligieuse qui caractérise leur société.

Si les Albanais de la région se montrent aussi accueillants avec ces nouveaux-venus d’Orient, c’est qu’ils ont souvent eux-mêmes enduré les souffrances liées à l’exil. Postier à Gjilan, dans l’Est du Kosovo, Ilir Rexhepi se souvient ainsi du printemps 1999 quand, comme près d’un million de Kosovars, il a dû fuir la répression des forces serbes de Milosevic. «Nous aussi, on a été réfugié au moment de la guerre», raconte-t-il gravement. «Avec ma famille on a dû rester plusieurs mois en Macédoine et en Turquie. On sait ce qu’on ressent quand on doit quitter son pays, comme ils doivent le faire aujourd’hui.» La décision d’ouvrir les portes aux Afghans n’a également suscité aucun débat au sein de la classe politique de ces pays. Tant en Albanie qu’au Kosovo, aucun parti politique d’importance n’a adopté la rhétorique anti-migrants.

Cette réponse humanitaire est bénéfique pour l’image de l’Albanie et du Kosovo, pays parmi les plus pauvres du continent, mais elle leur permet aussi de réaffirmer leur ligne pro-américaine. «À un moment où ces pays se sentent un peu abandonnés par l’Union européenne, ce geste permet de renforcer leur alliance stratégique avec les États-Unis», explique le politologue Agon Maliqi. «Certains aiment présenter ces pays comme des colonies américaines, mais cette décision ne leur est pas imposée. Le Kosovo comme l’Albanie ont montré récemment qu’ils pouvaient aussi s’opposer à des décisions américaines les concernant. Les Albanais perçoivent cette alliance avec les États-Unis avant tout en fonction de le propre intérêt.»

Les 2 000 Afghans qui devraient être hébergés au Kosovo pourraient y rester au moins une année, le temps que les autorités américaines étudient leurs demandes de visa. Le pays n’a en effet été présenté que comme un «pays de transit». Si certains évoquent des contreparties financières, aucun chiffre n’a été communiqué.

En Albanie, en revanche, seule une minorité des 4 000 Afghans devrait obtenir le précieux sésame pour les États-Unis, car la plupart n’ont pas travaillé directement pour les autorités américaines. Les think-tanks et autres organisations privées qui couvrent actuellement leurs dépenses réfléchissent déjà à des stratégies d’intégration dans le pays. Une perspective qu’envisage à demi-mot Ferhad qui travaillait dans le secteur financier à Kaboul et se retrouve aujourd’hui sans abri en Albanie. «Notre destination, c’est les États-Unis, mais on a une vie à reconstruire, car nous avons tout perdu», lâche-t-il les yeux dans le vague. «Et si l’on reste plus d’un an, il faudra se poser la question de s’installer ici ou pas, car je veux que mes enfants aillent à l’école.»

Le reportage sur le site de La Tribune de Genève (sur abonnement).

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