Monténégro : des bergers luttent contre un camp militaire de l’Otan

Les opposants s’organisent pour préserver leur montagne de la militarisation @ LS

Reporterre – 07.11.2022 – Article

L’Otan veut ouvrir un camp d’entraînement dans l’un des plus grands pâturages d’Europe, au cœur du Monténégro. Les bergers s’organisent pour préserver cet écosystème exceptionnel façonné par les traditions pastorales.

Plateau de Sinjajevina (Monténégro), reportage

Le soleil inonde le plateau de Sinjajevina de ses derniers rayons, et le massif s’enflamme de couleurs automnales. Blottie au pied du Crni vrh (le sommet noir), la petite koliba (la bergerie) de la famille Jovanovic résonne du tintement des cloches et des bêlements de chèvres. Au Monténégro, la saison de la transhumance touche à sa fin, et Mileva Jovanovic, que toute la région surnomme Gara, referme tranquillement l’enclos, perché à 1 700 mètres d’altitude. « Il faut que Sinjajevina reste comme nos ancêtres nous l’ont laissée en héritage, qu’elle reste éternelle, lance la bergère de 63 ans avec gravité. Nous devons la préserver comme un lieu sacré, pour notre descendance. »

Si le sourire s’efface du visage sculpté par la vie au grand air de Gara, c’est qu’une menace bien réelle plane au-dessus de ses immenses pâturages qui forment le cœur du Monténégro. En 2019, le gouvernement d’alors avait décidé la militarisation de la zone dans le cadre d’un projet soutenu par l’Otan. Une perspective inenvisageable pour Gara. « Jamais Sinjajevina ne pourra être transformée en terrain militaire, affirme-t-elle en montrant le plateau où sa famille réside chaque été depuis plus de 150 ans. Nous la garderons intacte et épargnée de la pollution pour éviter que les prochaines générations ne disent : “c’était Sinjajevina”. » Les tirs et les explosions qui ont accompagné le lancement du projet il y a trois ans ont choqué tous les katuns (villages de bergers) du coin et soudé les habitants.

Sur le massif de Sinjajevina se trouve l’un des plus grands pâturages d’Europe. © Louis Seiller / Reporterre

Fin 2020, les membres du collectif « Sauvez Sinjajevina » se sont opposés au retour de l’armée sur le plateau. Ils ont occupé le terrain pendant presque deux mois, par des températures souvent glaciales. La mobilisation des habitants reprend de la vigueur en ce dimanche d’octobre. Des 4×4 hors d’âge apparaissent au bout de pistes invisibles. Les éleveurs se rejoignent au beau milieu de la prairie verdoyante, où ont eu lieu les premiers exercices militaires. Quelques jours avant que les derniers troupeaux ne redescendent dans les vallées environnantes, les familles s’organisent pour défendre leur montagne pendant l’hiver à venir. Des tours de garde et des équipes d’action urgentes sont établis pour les semaines à venir.

« Nous nous mobiliserons jusqu’à ce projet soit abandonné »

Si la militarisation de Sinjajevina est soutenue par le parti prooccidental du président Milo Djukanovic, défait lors des dernières élections législatives de 2020, l’avenir du plateau est suspendu aux interminables tractations politiques qui ont déjà eu raison de deux nouvelles majorités gouvernementales. Face aux revirements des politiciens, les défenseurs de Sinjajevina ne comptent que sur eux-mêmes. « Avec ces changements de gouvernements à répétition, nous n’avons aucune information sur ce que les autorités décideront, déplore ainsi l’éleveur Novak Velikatomovica, au milieu du cercle formé par les opposants. L’armée peut très bien venir ici ce soir ou demain et se mettre à tirer des obus. C’est triste de devoir nous opposer à ceux qui sont censés nous défendre, mais nous devons préserver notre magnifique Sinjajevina, et nous nous mobiliserons jusqu’à ce projet soit abandonné. »

Les fromages sont affinés de façon traditionnelle, dans des peaux de chèvres ou de moutons. © Louis Seiller / Reporterre

À peine plus grand que l’Île-de-France, le Monténégro impressionne les visiteurs par la diversité et la richesse de ses paysages, où domine une nature sauvage. Sur son flanc nord-est, le plateau de Sinjajevina s’ouvre sur l’incroyable canyon de la Tara, le plus profond d’Europe, et joyau du parc national du Durmitor, classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1980. Mais pour de nombreux Monténégrins, les 400 km2 du massif de Sinjajevina représentent bien plus que des reliefs à couper le souffle. « C’est le deuxième plus grand pâturage d’Europe, et il a été pendant des siècles une source de nourriture et de revenus pour les gens du Monténégro, raconte Petar Glomazic, un documentariste qui mène la lutte pour Sinjajevina. Ils ont utilisé la forêt, l’eau et les pâturages comme un bien commun. La façon de vivre et d’élever le bétail y a été préservée à travers le temps et l’écosystème actuel est le résultat d’une symbiose entre la nature et la présence durable des humains. »

Le président de la coalition Sauvez Sinjajevina devant une cabane traditionnelle, que les bergers utilisent toujours. © Louis Seiller / Reporterre

« S’ils tuent cette montagne, ils tueront aussi une partie de nous-mêmes »

Façonné par le mode de vie semi-nomade des tribus monténégrines, le massif abrite une faune et une flore remarquables, d’une grande diversité. Natura 2000, Émeraude, Zone importante pour les plantes (IPA)… Déjà en partie protégée par le label de l’Unesco, la zone retenue pour le camp militaire répond à de nombreux critères de protection internationale. Tout comme aux normes de l’Union européenne, à laquelle le pays est candidat depuis 2010. « Dix types d’habitats recensés à Sinjajevina sont d’importance internationale, et notamment les prairies calcaires alpines et subalpines, qui représentent 46 % du plateau de Sinjajevina, et presque la totalité de la zone centrale du terrain militaire, explique Pablo Domingez. Chercheur en écoanthropologie au Centre national de recherche scientifique (CNRS), il travaille à la valorisation du patrimoine de Sinjajevina auprès de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Selon les critères de l’UE, l’une des principales mesures pour conserver ce type d’habitat clé, c’est de soutenir ces pratiques pastorales extensives, surtout pas de les bombarder. »

L’un des antiques véhicules utilisés par les éleveurs pour se déplacer. © Louis Seiller / Reporterre

En juillet, la ministre de l’Environnement a proposé de faire du plateau un parc naturel. Mais l’orientation stratégique du pays divise profondément une classe politique qui balance entre influences prooccidentales et prorusses. L’ambassade du Royaume-Uni à Podgorica soutient fortement la militarisation du plateau, sous la bannière de l’Otan. Une ingérence qui révolte Milan Sekulovic, le président de « Sauvez Sinjajevina ». Âgé de 32 ans, ce grand barbu a passé ses étés à garder les moutons dans les praires fleuries de Sinjajevina. « Je ne sais pas comment se sentiraient les Britanniques si un lieu qui leur tenait vraiment à cœur était ravagé par les obus, ironise-t-il devant la bergerie familiale. S’ils tuent cette montagne, ils tueront aussi une partie de nous-mêmes, de notre existence. Le Monténégro a deux axes de développement : le tourisme et l’agriculture. Avec le Covid, on a vu que l’alimentation est primordiale pour le Monténégro, puisque son économie dépend des importations. C’est aussi pour cela que nous devons préserver Sinjajevina. »

Des éleveurs se rejoignent au beau milieu de la prairie verdoyante, où ont eu lieu les premiers exercices militaires. © Louis Seiller / Reporterre

Seize ans après son indépendance de la Serbie, le Monténégro vit au rythme des aspirations contradictoires de ses habitants, et des crises politiques qui en découlent. L’adhésion du pays à l’Otan en 2017 n’a par exemple jamais été acceptée par une partie de la population qui se souvient avec amertume des bombardements de l’Alliance atlantique sur le pays en 1999. Alors que la guerre a fait son retour sur le continent européen, beaucoup de Monténégrins revendiquent une certaine neutralité. « Nous ne sommes ni pour la Russie ni pour l’Otan, mais simplement pour un Monténégro écologique et une Sinjajevina vivante, assure ainsi Milan Sekulovic. Dans le contexte actuel, il est possible que le besoin de plus de camps militaires soit de plus en plus invoqué. Mais comment peut-on préserver la paix en préparant la guerre ? »

Très présents dans les médias locaux, les opposants au projet militaire ont lancé une pétition internationale afin de pousser les autorités à abandonner le projet. En attendant, les bergers se relaient dans la montagne pour empêcher tout retour de l’armée sur l’immense plateau de Sinjajevina.

Le reportage sur le site de Reporterre.

Au Kosovo, les plaques de la discorde

RFI – Accents d’Europe – 27.10.2022 – Audio – 5 min

14 ans que le Kosovo a déclaré son indépendance, et pourtant les tensions sont toujours palpables dans la région. Il faut dire que la Serbie n’accepte toujours pas l’autonomie de son ancienne province. Si Belgrade et Pristina ont trouvé un accord pour reconnaître la validité de leurs documents d’identité respectifs, la très symbolique question …des plaques d’immatriculation reste plus épineuse.

Écouter :

Le reportage sur le site de RFI.

Manifesta 14 au Kosovo: Par la culture, Pristina démontre son ancrage européen

La biennale connaît un fort succès auprès de la jeunesse @ LS

La Tribune de Genève – 10.10.2022 – Article

La capitale du Kosovo accueille une biennale d’art contemporain jusqu’à la fin du mois. Un événement qui résonne avec les aspirations européennes de la jeunesse.

Pendant des années, ses cinq étoiles visibles dans le lointain et le marbre de ses chambres ont fait la fierté des habitants de Pristina. L’élite politique kosovare avait ses habitudes dans les salons grandioses du Grand Hôtel. Mais avec le conflit des années 1990, les portes du «Grand» ont fermé. Privatisé, l’édifice a été laissé à son délabrement. Sa masse sombre, en plein cœur de la capitale, témoigne d’un encombrant passé yougoslave que personne n’osait raconter.

Depuis fin juillet, et jusqu’à la fin du mois, le Grand Hôtel renoue avec sa grandeur passée grâce aux artistes invités par Manifesta 14, une biennale de création contemporaine nomade. «On s’est vraiment battu pour ces lieux publics!» s’exclame Dardan Hoti, attaché de presse de l’événement. «Le Grand Hôtel comme d’autres lieux de la biennale étaient inaccessibles puisqu’ils avaient été privatisés, fermés, abandonnés, parfois utilisés comme déchetterie… Aujourd’hui, quand je vois comment ces lieux ont été revitalisés et sont ouverts à tous, c’est vraiment une fierté.»

Avide de nouveautés

Dans un après-guerre marqué par un capitalisme débridé, Pristina a souffert du développement urbain chaotique, et les rares lieux culturels ont payé un lourd tribut. Alors que sa population affiche une moyenne d’âge de 28 ans, la capitale kosovare ne compte qu’un unique musée et une seule galerie officiels. «Depuis quelques années, le regard des habitants sur les lieux publics a changé», constate Nita Zeqiri, directrice de Galeria 17, associée à la biennale. «Ils ont réalisé que ces lieux n’étaient pas uniquement réservés aux institutions et qu’ils étaient en droit de les réclamer pour leur propre usage.»

Permettre aux habitants de se réapproprier l’espace public grâce à l’action artistique, c’est l’objectif de cette quatorzième édition de Manifesta. Grâce à la biennale, plusieurs lieux désaffectés ont été transformés, ici, en médiathèque, là, en futur centre d’art contemporain.

Une évolution qu’applaudit la bouillonnante jeunesse de Pristina, avide de nouveautés. Dans les immenses couloirs du Grand hôtel, les jeunes se pressent pour découvrir les œuvres d’une centaine d’artistes locaux et internationaux. Leurs installations questionnant l’identité, l’émigration ou le rapport à la nature, résonnent fortement chez les nouvelles générations.

L’écho médiatique international de la biennale permet aussi au Kosovo d’affirmer son identité européenne, quatorze ans après la proclamation de son indépendance. «On sait que l’image du Kosovo n’est pas très bonne à l’étranger», regrette ainsi Anita, 25 ans, devant une installation qui reprend des poèmes albanais. «Mais quand les visiteurs viennent ici, leur perception change complètement. Ils réalisent qu’il n’y a pas de tensions liées à la guerre, et que les gens ont beaucoup changé. Aujourd’hui, nos aspirations sont évidemment européennes, et on attend cette libéralisation des visas!»

Jeunesse europhile

Cette libéralisation des visas, maintes fois annoncée par les responsables de l’Union européenne, est vécue comme une injustice au Kosovo. Alors que les Kosovars sont souvent présentés comme les plus europhiles du continent, ils sont les seuls à ne pas pouvoir voyager librement en Europe. Cinq pays membres de l’Union européenne ne reconnaissent toujours pas l’indépendance du pays, et bloquent ses perspectives d’adhésion.

Des frustrations, mais aussi une foi dans l’avenir qu’expriment avec talent les artistes kosovars, dont les œuvres comptent pour 39% de celles présentées lors de cette biennale. «Il faut inclure le Kosovo et les pays des Balkans occidentaux dans une Europe démocratique», plaide Hedwig Fijen, fondatrice et directrice de Manifesta. «Parce qu’on le voit avec la guerre en Ukraine: on ne peut pas se permettre de dire non à cette jeune génération qui est si positive à propos de l’Europe et de la maintenir dans cette grande prison.»

Alors que le dialogue entre la Serbie et son ancienne province est toujours au point mort, la France et l’Allemagne font actuellement pression sur les dirigeants des deux pays afin de parvenir à une reconnaissance mutuelle. Une normalisation qui est attendue avec impatience par la jeunesse de Pristina.

Le reportage sur le site de La Tribune de Genève.

La « route des Balkans » redevient la principale voie des migrants vers l’Union européenne

Le « parc des Afghans » près de la gare routière de Belgrade @ LS

RTS – Tout un Monde – 07.10.2022 – Audio – 5 min

La « route des Balkans » est redevenue la principale voie d’entrées dans l’Union européenne. Selon Frontex, les passages illégaux seraient cette année à des niveaux jamais vus depuis la « crise des réfugiés » de 2015. Des Afghans et des Syriens, mais aussi de plus en plus de personnes originaires du Maghreb ou d’Asie. Située au bout de cette route, aux portes de l’UE, la Serbie voit affluer de plus en plus de personnes.

Écouter :

Le reportage sur le site de la RTS.

En république serbe de Bosnie, «le gouvernement actuel est arrivé grâce aux chars de l’Occident»

Stand du parti au pouvoir à Banja Luka @ LS

Libération – 01.10.2022 – Article

A Banja Luka, au cœur d’une république serbe de Bosnie sous la coupe du leader ultranationaliste Milorad Dodik et rongée par la corruption et les tensions inter-ethniques, le conflit en Ukraine a ravivé la flamme pro-russe et le ressentiment contre l’Occident.

Depuis le 24 février, ils apparaissent régulièrement sur les murs de nombreuses villes des Balkans, toujours dans les régions majoritairement serbes. Des Z en soutien à l’armée russe, mais aussi des peintures murales célébrant Vladimir Poutine ou encore des slogans «NATO Go Home».

Des pistaches dans les mains, Predrag, 71 ans, remonte une rue piétonne très animée de Banja Luka, la capitale de la république serbe de Bosnie. Autour de ce vétéran de l’armée des Serbes de Bosnie, la campagne électorale bat son plein et les couleurs panslaves du drapeau serbe s’affichent sur tous les stands des partis politiques. «Je ne m’intéresse pas trop à l’actualité internationale, je veux seulement que la Russie gagne, lâche-t-il avant même qu’on lui pose la question. Il faut que ces flics américains arrêtent de faire la loi. Dans les années 90, ils ont tout détruit.»

«L’Otan a trop de sang sur les mains»

L’antiaméricanisme n’est pas chose nouvelle au sein de la Republika Srpska (RS) et de son million d’habitants. Dans une société où les bombardements de l’Otan dans les années 90 [sur la Bosnie-Herzégovine en 1995, et la Serbie-et-Monténégro en 1999, ndlr] sont vécus comme une humiliation, les Serbes de Bosnie reprennent généralement à leur compte les arguments des médias pro-Kremlin.

Les contradictions des Occidentaux sont rapidement exhibées pour justifier le conflit en Ukraine. «L’Occident est déjà ouvertement intervenu trois ou quatre fois dans notre politique intérieure, estime ainsi Nikola, un lycéen de 18 ans qui votera pour la première fois ce dimanche. Le gouvernement qui est au pouvoir actuellement est arrivé grâce aux chars de l’Occident. Je ne veux pas que la Bosnie soit soumise à un quelconque impérialisme oriental ou occidental. En plus, l’Otan a vraiment trop de sang sur les mains.»

Cette complainte anti-occidentale se diffuse sans difficultés dans la RS de Milorad Dodik, au pouvoir depuis seize ans avec son parti, l’Alliance des sociaux-démocrates indépendants (SNSD). Modéré et pro-américain à ses débuts sur la scène politique, le chef des Bosno-Serbes s’est mué en un ultranationaliste autoritaire, qui menace régulièrement de faire imploser l’Etat de Bosnie-Herzégovine. Aujourd’hui sur liste noire des Etats-Unis pour corruption, et à nouveau candidat à la présidence de la RS pour les élections de dimanche, Dodik joue depuis des années une partition aux accents russophiles très prononcés.

La menace d’un «scénario ukrainien»

Il fait aujourd’hui partie des très rares dirigeants de la planète à s’être rendu chez Vladimir Poutine depuis le début du conflit en Ukraine. «Notre aspiration vers la Serbie est naturelle. La situation est similaire à celle des Russes d’Ukraine : 15 millions de personnes à qui les autorités ont refusé le droit à leur langue. L’opération spéciale de la Russie est justifiée par la nécessité de protéger leur peuple, déclare-t-il ainsi à l’agence russe Tass quelques heures avant sa chaleureuse rencontre avec Poutine le 20 septembre, à moins de deux semaines des élections. C’est la même chose ici. Nous ne pouvons pas partager les mêmes écoles ni avoir les mêmes manuels scolaires que les musulmans.»

Le soutien affiché de Dodik à l’agenda du Kremlin inquiète de plus en plus du côté des responsables européens et américains. D’autant plus qu’une éventuelle adhésion à l’Alliance atlantique de la Bosnie-Herzégovine fait partie des nombreux points de ruptures entre dirigeants bosniens. «Les acteurs politiques de la RS qui prêtent allégeance à Poutine au milieu de l’invasion russe de l’Ukraine suivront la politique du Kremlin non seulement sur l’Ukraine, mais aussi sur l’Otan, prévient Samir Beharic, analyste et chargé de recherche auprès de la plateforme pro-européenne Balkan Forum. En mars de cette année, l’ambassadeur de Russie en Bosnie-Herzégovine a menacé le pays d’un “scénario ukrainien” au cas où ses politiciens décideraient de rejoindre l’Otan.»

Dans une Bosnie-Herzégovine où la bataille des mémoires fait rage, le chef des Bosno-Serbes n’a cessé de manier une rhétorique incendiaire, tout en imposant une nouvelle approche de l’histoire récente qui fait fi des atrocités de la politique de nettoyage ethnique mise en œuvre par les forces serbes lors de la guerre des années 90. Les manuels de la RS passent désormais sous silence le siège de Sarajevo ainsi que le génocide de Srebrenica. Une dérive négationniste qui, telle une boîte de Pandore, a ouvert la voie à ses opposants, tous embarqués dans une surenchère nationaliste lors de cette campagne électorale.

«Tout est pourri !»

«La Republika Srpska doit se défendre», scande ainsi un rap entraînant sur la place Krajina. Afin de mobiliser une jeunesse qui fuit le népotisme et les salaires de misère et émigre massivement vers l’Union européenne, Drasko Stanivukovic, le jeune maire de Banja Luka, membre du principal parti d’opposition, s’affiche habillé en gardien de but, prêt à défendre la RS face à de potentiels agresseurs… Et, en premier lieu, le crime organisé et la corruption, auxquels est associé le régime du SNSD de Dodik.

«Tout est pourri ! Nous sommes les otages de la mafia qui règne actuellement en RS, accuse ainsi Nebojsa Vukanovic, l’un des nombreux candidats des partis d’opposition. Le gouvernement actuel a complètement fusionné avec le crime organisé, ils ont capturé les institutions et certains sont devenus des cadres du SNSD. C’est pour ça que rien ne fonctionne : ni le système judiciaire, ni la police, ni le système de santé, ni l’éducation.»

Dans ce paysage sinistré, et alors que la crise économique annonce une explosion de la pauvreté cet hiver, un ressentiment semble également monter face à l’échec de la communauté internationale dans le pays. Les diplomates et experts étrangers sont perçus comme complaisants avec une classe politique corrompue et déconnectés des réalités sociales de la RS. «Les gens de la communauté internationale restent toujours à Sarajevo et ils ne viennent jamais ici, à Banja Luka, ils ne comprennent pas le pays, juge Tihomir, l’un des rares activistes mobilisés pour la défense de l’environnement en RS. Ils réagissent souvent avec mépris : “Ah, vous, les gens de Banja Luka…” Et pendant des années, j’ai eu honte d’être serbe à cause de ce qui s’est passé dans les années 90. Mais je n’ai plus envie d’avoir honte pour des choses que je n’ai pas commises.»

Le reportage sur le site de Libération.

Élections en Bosnie-Herzégovine: «Nos dirigeants cherchent à nous diviser pour mieux régner»

Vares est une ville minière @ LS

Tribune de Genève – 30.09.2022 – Article

Alors que la campagne électorale est dominée par les partis nationalistes et leurs slogans identitaires, certaines villes revendiquent le vivre-ensemble.

À quelques jours des élections générales du 2 octobre, la campagne électorale bosnienne ressemble aux précédentes: des slogans identitaires, des discours séparatistes, des menaces… Dans un pays toujours hanté par la guerre fratricide des années 90, cette stratégie de la tension désespère Terezija, qui a longtemps travaillé en Allemagne avant de revenir vivre près des immenses forêts de sapins, dans sa ville natale de Vares, à 45 km au nord de Sarajevo.

«Toutes ces disputes, c’est vraiment terrible, mais ici à Vares, les gens ont toujours bien cohabité», assure cette dame de 73 ans, une croix autour du cou. «Regardez notre centre-ville: l’église catholique, l’église orthodoxe et la mosquée, les trois en moins de 100 mètres! Les politiques se querellent tous les jours autour des questions de nationalités et d’identités… Mais ici, on vit bien ensemble.»

Musulmans et minorités

Avant 1992, Vares était l’une de ces villes typiques du centre de la Bosnie, à l’industrie robuste et à l’économie prospère. Mais la guerre a emporté avec elle le système autogestionnaire socialiste cher à Tito. Dévastées et soumises à la spéculation, les usines ont fermé, et Vares a perdu près des deux tiers de ses habitants, pour n’en compter que 9000 aujourd’hui.

Partis au début du conflit, la plupart des Serbes orthodoxes ne sont jamais revenus habiter la ville, située depuis 1995 dans l’un des dix cantons de la Fédération de Bosnie-Herzégovine (croato-musulmane), l’une des deux entités du pays (avec la République serbe de Bosnie). Quelque 2500 Croates catholiques vivent aujourd’hui aux côtés de la majorité bosniaque musulmane, ainsi que d’autres minorités.

«Du temps de la Yougoslavie, Vares comptait l’un des plus grands nombres de mariages mixtes du pays», explique Mirza Janovic, un entraîneur de football de 38 ans, né à Vares. «Moi-même, ma mère est catholique et mon père est musulman, et ces questions d’identités nationales n’ont jamais compté dans mon éducation. Le cas de Vares est peut-être un peu spécial, mais je pense que ce vivre-ensemble est fréquent en Bosnie centrale. Dans l’équipe que j’entraîne à Sarajevo, les garçons sont musulmans, catholiques ou orthodoxes, et il n’y a absolument aucun problème.»

Bas salaires et inflation

Depuis la fin de la guerre, il y a vingt-sept ans, la Bosnie-Herzégovine étouffe sous le carcan des accords de Dayton. Ces accords de paix, imposés par la diplomatie américaine d’alors, ont mis fin aux combats meurtriers, mais, en établissant des institutions façonnées par les lignes ethniques des belligérants, ils ont aussi fait le lit des partis nationalistes qui se maintiennent au pouvoir avec leurs slogans identitaires.

«Nos dirigeants cherchent juste à diviser pour mieux régner, et ils nous empêchent d’avancer», se désole Beoma, une coiffeuse de 48 ans. «En se disputant constamment, ils ne travaillent pas à résoudre les problèmes économiques. Pourtant, c’est ça qui est important: faire que les choses s’améliorent concrètement pour les gens.»

Plus que des tensions ethniques, les Bosniens s’inquiètent surtout de la faiblesse des salaires locaux et d’une inflation à près de 10%. L’an dernier, lassés de ces tensions et de la corruption, ils ont été plus de 170’000 à chercher ailleurs une vie meilleure, en Allemagne notamment.

Freiner l’exode de la population locale, c’est l’objectif de Zdravko Marosevic depuis 2016. Cet homme imposant à l’humour généreux est le représentant local du parti HDZ, le parti nationaliste bosno-croate. À rebours de ses dirigeants, Marosevic refuse les discours communautaristes. Il préfère s’appuyer sur la culture ouvrière de la ville pour susciter la confiance de ses administrés. Une stratégie payante: en 2020, le charismatique édile a été réélu maire grâce aux voix de la majorité bosniaque musulmane.

«La Bosnie-Herzégovine est souvent perçue à travers de nombreux stéréotypes, et notamment ethniques, mais ici, à Vares, ils ne fonctionnent tout simplement pas. Grâce à notre passé de ville minière et industrielle, nous avons acquis un haut degré de tolérance. Nous savons que c’est ensemble que l’on construira un avenir meilleur et qu’on fera en sorte que ce qui nous est arrivé il y a trente ans ne se reproduise pas.»

«Un vrai apartheid»

Alors que le précédent maire du SDA, le parti nationaliste bosniaque, est aujourd’hui en prison pour corruption, Zdravko Marosevic vante les projets d’investisseurs turcs ou arabes qu’il espère synonymes de renaissance économique pour sa ville.

Si, à Vares, on aime célébrer le vivre-ensemble, la ville n’est pas épargnée par les tensions qui menacent un État de plus en plus chancelant. «À Vares, ça se passe plutôt bien, mais on ne peut pas être satisfaits de la situation», souffle Mirza Imamagic, un entrepreneur de 49 ans qui amène son fils à l’école. «Ici aussi, nos écoles sont divisées: mon fils va dans une école avec un programme bosniaque, et les enfants croates vont dans une autre. C’est un vrai apartheid, et, ça, au XXIe siècle! C’est à cause de cette terrible politique qui est menée en Bosnie-Herzégovine.»

Une politique de séparation ethnique promue par Zagreb et Belgrade, mais pas seulement. Après avoir tenté cet été d’imposer une réforme de la loi électorale, le haut représentant de la communauté internationale à Sarajevo s’est vu accuser de relayer les arguments des nationalistes et de mettre en danger l’intégrité de la Bosnie-Herzégovine. Il a dû faire marche arrière.

Le reportage sur le site de la Tribune de Genève.

En République serbe de Bosnie, l’opposition veut faire tomber le régime

L’opposition espère tourner la page du régime de Milorad Dodik @ LS

RFI – Accents d’Europe – 30.09.2022 – 5 min – Audio

La Bosnie-Herzégovine se rend aux urnes, le dimanche 2 octobre 2022, pour d’importantes élections générales dans un climat extrêmement tendu. Dans l’entité serbe du pays, dans la Republika Srpska, les nationalistes au pouvoir depuis 16 ans font campagne sur l’indépendance de l’entité serbe. Mais avec une opinion lassée des scandales de corruption et qui tente de survivre face aux difficultés économiques, l’opposition pourrait bien créer la surprise dimanche.

Écouter :

Le reportage sur le site de RFI.

Grève : toujours pas de rentrée des classes au Kosovo

RFI – Accents d’Europe – 22.09.2022 – 5 min – Audio

Au Kosovo, plus de 3 semaines après la rentrée, la plupart des écoles sont toujours fermées, autre effet de l’inflation record à laquelle fait face l’Europe. Dans le plus jeune pays du continent, les très puissants syndicats enseignants refusent de retourner travailler s’ils ne sont pas augmentés.

Écouter :

Le reportage sur le site de RFI.

Bosnie : des scientifiques mobilisés contre la destruction d’un fleuve sauvage

Les scientifiques au travail sur la Neretva @ LS

Reporterre – 22.07.2022 – Article

La Neretva, rivière sauvage de Bosnie-Herzégovine, est menacée par la construction de soixante-dix centrales hydroélectriques. Les scientifiques prêtent main forte aux ONG afin de préserver une biodiversité exceptionnelle.

Vallée de la Neretva (Bosnie-Herzégovine), reportage

À l’ombre des forêts d’aulnes du sud de la Bosnie-Herzégovine, des rivières aux eaux cristallines sculptent à leur guise des vallées désertées par les humains. Les paysages comme ceux de la Neretva sont devenus rares sur notre continent. « Je travaille dans l’écologie des eaux douces depuis vingt-cinq ans et je n’ai vu ça nulle part ailleurs, dit Gabriel Singer, professeur en écologie fluviale à l’université d’Innsbruck en Autriche. C’est un endroit unique, surtout quand je pense à l’étendue de la forêt ancienne qui borde la rivière… À cette altitude, ce type de rivière présente normalement un couloir fluvial très contraint. Ici, la rivière forme plusieurs chenaux et crée une multitude d’habitats. » Avec son système fluvial quasi intact, la haute vallée de la Neretva s’apparente à un laboratoire paradisiaque pour les spécialistes des cours d’eau.

© Gaëlle Sutton/Reporterre

L’originalité de cet écosystème interpelle la cinquantaine de scientifiques qui explorent la faune et la flore de cette région méditerranéenne. Venus de sept pays différents, des biologistes de toutes les spécialités ont répondu à l’appel des ONG Riverwatch et Euronatur pour participer à une « semaine scientifique » exceptionnelle. De jour comme de nuit, les insectes, les mammifères, ainsi que les plantes et les caractéristiques physiques de la vallée sont passés au peigne fin : la région est encore largement inexplorée.

Quarante-quatre projets de barrages menacent la haute vallée de la Neretva. © Louis Seiller / Reporterre

« Je suis à la recherche de macro-invertébrés qui vivent au fond de la rivière, et qui sont importants car ils nous donnent une idée de l’état écologique des rivières, explique, chapeau de cow-boy sur la tête, le Belgradois Stefan Andjus en passant son épuisette sur le lit de graviers de la Neretva. Un bon indicateur d’une rivière en bonne santé, c’est une forte biodiversité, et c’est ce qu’on peut déjà voir ici. » En témoigne, les quantités de papillons qui volettent sur les berges, ou encore les nombreuses écrevisses autochtones qui parsèment le lit de la rivière.

Si autant de chercheurs sont mobilisés, c’est qu’il y a urgence pour la Neretva. Pas moins de soixante-dix centrales hydroélectriques pourraient être bientôt construites sur le bassin versant de ce fleuve de 225 kilomètres de long, dont 44 sur sa partie montagneuse. Des barrages entraînant une transformation irréversible de l’écosystème, selon les scientifiques. « Avec cette mobilisation, on essaye d’arrêter ces projets, et dans le même temps, d’obtenir la protection officielle de l’amont de la Neretva, explique Jelena Ivanic, du Centre pour l’environnement, l’ONG bosnienne qui coordonne l’expédition. Les études présentées par les compagnies sont souvent des copiés-collés d’autres études d’impact environnementales. Dans certaines, même le nom de la rivière n’est pas le bon, et les données sont souvent erronées. On peut facilement voir qu’ils n’ont pas fait de vraies recherches sur les conséquences qu’auraient ces barrages sur les espèces présentes. » Des centaines de minicentrales hydroélectriques ont été construites ces dernières années sur les rivières des Balkans, laissant bien souvent des kilomètres de cours d’eau à sec.

Grâce aux découvertes des scientifiques, les ONG environnementales espèrent contester la légalité des projets de barrages prévus en amont de la Neretva, en s’appuyant sur le statut de protection d’espèces clés. Le long d’un petit ruisseau boueux, Hanna Gunczy et son collègue traquent ainsi un type de scarabée bien particulier. « Nous cherchons une espèce spéciale, le carabe noduleux qui chasse dans l’eau et qui a besoin de rivières très lentes, raconte cette entomologiste du musée de Graz. Elle est protégée dans l’Union européenne, car c’est une espèce très rare. »

Plusieurs scientifiques présents sur la Neretva travaillent, ailleurs en Europe, sur les projets de restauration des cours d’eau abîmés par l’industrialisation. Les systèmes fluviaux dynamiques comme celui de la Neretva peuvent leur servir d’inspiration, voire de modèle. « Quand je reviens des Balkans, je me sens vraiment mal car je vois à quel point nous avons détruit la nature chez nous. En Autriche, il est tellement difficile de faire revenir des espèces, ou de restaurer certains habitats. Je suis heureuse que mon travail ici puisse aider les habitants à trouver des arguments contre ces projets de barrages. »

Présentes sous les galets des rivières, les perles sont un indicateur de la qualité de l’eau. © Louis Seiller / Reporterre

Comme l’a encore rappelé le dernier rapport de l’IPBES [1], le « Giec de la biodiversité », paru le 8 juillet dernier, la survie de l’humanité dépend également de celle de quantités d’espèces sauvages. Alors que plus d’une espèce vivante sur huit (soit 1 million) pourrait disparaître de la surface du globe dans les prochaines décennies, les ONG mobilisées pour la Neretva appellent à la préservation des derniers milieux naturels du continent européen. « Ces rivières, ici en Bosnie, et dans d’autres endroits des Balkans, n’ont pas d’égales, assure Ulrich Eichelmann, le directeur de l’ONG Riverwatch. Elles font partie de la Ligue des champions des rivières, avec des éléments naturels uniques… Il existe des alternatives à l’hydroélectricité mais il n’y a pas d’alternative à ces rivières saines ! »

L’exploration se fait aussi de nuit pour identifier, par exemple, les chauves-souris. © Louis Seiller / Reporterre

Malgré ses effets sur les écosystèmes et malgré la crise de l’eau, l’hydroélectricité bénéficie encore souvent d’une image verte et renouvelable. Dans le contexte de « crise énergétique » liée notamment à la guerre en Ukraine, certains industriels et dirigeants politiques en vantent à nouveau les mérites pour réduire les émissions de CO₂. Une absurdité pour Ulrich Eichelmann. « Il faut réduire la consommation et investir dans les énergies renouvelables du futur. L’hydroélectricité est la forme d’énergie la plus ancienne et toutes les rivières d’Europe sont déjà surexploitées avec plus de 28 000 centrales hydroélectriques enregistrées en Europe… Assez de destruction ! Il faut arrêter de retirer l’eau aux gens et aux animaux qui en dépendent. Les oiseaux, les loutres, les poissons… Où doivent-ils aller ? »

En quelques jours de travail, les scientifiques ont multiplié les découvertes. Ils ont notamment identifié plusieurs espèces en danger de disparition comme la rosalie des Alpes ou encore la truite à lèvres molles, une espèce endémique des Balkans. Des découvertes utiles aux ONG qui espèrent faire de l’amont de la Neretva un parc national, et ainsi préserver cette biodiversité exceptionnelle.

Le reportage sur le site de Reporterre.

Srebrenica : marcher et se souvenir

Les randonneurs sont accueillis par des anciens réfugiés qui font chambre d’hôtes @ LS

RFI – Accents d’Europe – 08.07.2022 – Audio – 5 min

Dans les Balkans, les randonneurs peuvent désormais emprunter un chemin au lourd passé historique. 80 kilomètres qui séparent en Bosnie-Herzégovine, la ville de Tuzla et celle de Srebrenica. Un chemin emprunté en Juillet 95 par les Bosniaques musulmans qui fuyaient le nettoyage ethnique perpétré par les nationalistes serbes. Aujourd’hui, les premiers randonneurs peuvent s’arrêter dans une quarantaine de chambres d’hôtes, le long de ce GR. La marche de la paix a lieu du 8 au 10 juillet.

Écouter :

Le reportage sur le site de RFI.