Le parti de droite nationaliste devrait revenir au pouvoir en Macédoine du Nord. Depuis plus de 20 ans, ce pays enclavé des Balkans attend à la porte de l’Union européenne. Si l’UE ne la fait plus rêver, la jeunesse macédonienne garde toujours espoir dans une adhésion future.
Dans le centre de Skopje, le drapeau avec le soleil macédonien et celui aux étoiles de l’Union européenne s’affichent ensemble sur la maison de l’Europe. Le slogan « l’UE pour toi » intrigue Emilija sans trop la convaincre. « Dans l’ensemble, je pense que j’ai plutôt une image positive de l’UE », réfléchit cette étudiante en médecine, venue se renseigner pour la suite de ses études. « Une adhésion ouvrirait beaucoup d’opportunités. Ce serait par exemple plus facile pour aller étudier ailleurs sur le continent. »
Pays enclavé de 2 millions d’habitants, la Macédoine du Nord a déposé sa candidature à l’UE il y a maintenant plus de vingt ans. Les années passent, mais la jeunesse de Skopje continue de croire aux vertus de l’intégration. Dans un pays où le salaire moyen tourne autour de 640 euros, beaucoup espèrent que l’adhésion aura un impact sur l’économie locale. « Ça permettrait surtout d’élever notre niveau de vie », veut croire Agon, un jeune informaticien. « Si on arrive à remplir les conditions posées pour intégrer l’UE, ça va élever nos standards : les salaires, mais aussi les conditions de travail… »
En 2020, la Macédoine du Nord a finalisé son adhésion à l’Otan, mais son processus d’intégration à l’UE s’est transformé en un parcours d’obstacles marqué par les querelles historiques avec ses voisins balkaniques. En 2018, ce bon élève des réformes exigées par Bruxelles avait ainsi accepté de changer officiellement son nom (en ajoutant « du nord », NDLR) afin de mettre fin à la dispute qui l’opposait à la Grèce autour de l’héritage de la Macédoine antique. Mais les promesses d’adhésion ne se sont pas concrétisées. Après un veto d’Emmanuel Macron fin 2019, « une lourde erreur historique » selon Jean-Claude Juncker alors président de la Commission européenne, c’est la Bulgarie qui veut aujourd’hui imposer un changement constitutionnel pour garantir les droits de la minorité bulgare.
« L’identité même des gens »
Ces controverses et les promesses non tenues des diplomates européens ont terni l’image de l’UE. « On a changé le nom de notre pays, alors que c’est l’identité même des gens, et rien ne s’est passé… », lâche, désabusé, Dimitri qui étudie à l’Université européenne. « Les gens se sentent trahis, on a le sentiment que les Grecs et les Bulgares ont été malhonnêtes à propos de notre future adhésion… »
Ce ressentiment envers l’Europe monte dans la société, mais il reste minoritaire. Pour beaucoup de Macédoniens, et notamment les jeunes, l’UE reste synonyme d’État de droit et de lutte contre le fonctionnement clientéliste qui gangrène la fonction publique. « Il ne suffit pas de changer le nom du pays. Si on veut vraiment devenir européen, il faut d’abord qu’on change nous-mêmes », assure Berkaj, 22 ans. « Notre mentalité n’est pas encore européenne : ici, si vous connaissez quelqu’un en politique, les lois ne vous concernent pas… »
L’adhésion à l’UE, l’un des sujets principaux des élections
Annoncé gagnant de la double élection du 8 mai, législative et présidentielle, le parti de droite nationaliste VMRO-DPMNE surfe sur les frustrations liées au processus d’intégration. Son retour au pouvoir devrait marquer une détérioration des relations avec Athènes et surtout Sofia. Mais les conservateurs adoptent aujourd’hui un positionnement proeuropéen, à l’image de la société macédonienne. « Quinze ans après avoir obtenu le statut de candidat, nous avons ouvert les négociations d’adhésion, mais nous n’avons toujours pas entamé le moindre chapitre à cause des disputes bilatérales », explique Simonida Kacarska, directrice de l’Institut de politique européenne à Skopje. « C’est en fait un miracle que nous ayons réussi à maintenir un soutien de 65 à 70 % en faveur de l’adhésion. En ce sens, je dirais que nous sommes une société très pro-européenne. »
Comme presque à chaque élection depuis son indépendance en 1991, l’Europe a été l’un des principaux sujets de la campagne. Mais ce scrutin 2024 ne passionne pas la jeunesse. Plutôt que d’attendre une intégration toujours lointaine, les jeunes Macédoniens préfèrent émigrer au sein de l’UE. Entre 2012 et 2022, le pays a ainsi perdu 11 % de sa population, selon Eurostat.
Un restaurant et des ressortissants népalais dans le centre de Zagreb @ LS
RTS – Tout un Monde – 17.04.2024 – Audio – 5 min
Il y a un peu plus de trois ans, la Croatie décidait de supprimer son régime de quotas pour les travailleurs étrangers. Face à l’exode de la jeunesse locale, ces nouveaux arrivés sont devenus indispensables à l’économie de ce pays de moins de 4 millions d’habitants. Depuis leur nombre a considérablement augmenté, et notamment le nombre de Népalais. Les ressortissants du pays himalayen sont en passe de devenir la première communauté étrangère de Croatie. Ces nouvelles tendances représentent un bouleversement dans cette société vieillissante et plutôt conservatrice, où l’immigration est un phénomène nouveau…
Les ruines du Ministère de la défense, bombardé par l’Otan en 1999, centre de Belgrade @ LS
RFI – Grand reportage – 26.03.2024 – Audio – 20 min
Le 24 mars 1999, l’Otan débutait ses bombardements sur la Yougoslavie dirigée par Slobodan Milosevic. Le dirigeant nationaliste serbe était accusé de préparer une nouvelle campagne de nettoyages ethniques contre les Albanais du Kosovo. Pendant 78 jours, l’Alliance bombarde principalement des cibles militaires, mais les frappes feront aussi des centaines de morts civiles. 25 ans après, le souvenir de ces bombardements est toujours aussi présent dans la société serbe. Dans une Serbie, peuplée en majorité de Slaves orthodoxes, le conflit en Ukraine a ravivé le sentiment anti-occidental…
Ancienne ouvrière, Kristina Ampeva a lancé l’initiative Glasen Tekstilec pour lutter contre les violations du droit du travail dans les ateliers @ LS
Equal Times – 18.03.2024 – Article
Avec sa position géographique très privilégiée et ses bas salaires, la Macédoine du Nord est particulièrement attractive pour les entreprises. Mais ce n’est pas sans dommage pour les ouvrières du textile. Confrontées à l’inaction des syndicats, elles se battent pour faire valoir leurs droits.
Bien visibles dans le centre comme à l’entrée de Shtip, des peintures murales interpellent le regard des passants. Du fil, des aiguilles, et surtout des mains se détachent au milieu des habituels tags et slogans footballistiques. Ces mains expertes sont celles des couturières de l’est de la Macédoine du Nord. Leurs représentations artistiques n’apportent pas seulement de la couleur aux murs gris de Shtip.
« Les femmes qui travaillent dans les usines textile sont l’identité même de la région », explique Kristina Ampeva, la fondatrice de l’organisation Glasen Tekstilec qui est à l’origine de ces fresques militantes. « Il fallait leur rendre hommage, leur rendre leur fierté. »
Depuis 70 ans, la ville de Shtip fait figure de place-forte de l’industrie du textile en Macédoine du Nord. Le secteur est en perte de vitesse, mais il emploie encore près de 30.000 personnes, un chiffre considérable dans ce pays de 2 millions d’habitants.
Chaque matin, des milliers d’ouvrières sont amenées en bus dans les nombreuses usines des banlieues nord-macédoniennes. Kristina Ampeva y a elle-même travaillé neuf ans comme couturière. Cette trentenaire déterminée en garde un souvenir amer, mais il a nourri son engagement. « Il n’y avait personne pour vous expliquer vos droits et vos conditions de travail. Quel doit-être le montant de votre salaire, combien d’heures vous devez travailler et combien sont payées les heures supplémentaires, etc. Qui est censé vous aider si vos droits sont bafoués ? Rien n’était expliqué. C’est pour ça qu’on a lancé Glasen Tekstilec : pour se battre pour les droits des travailleuses du textile. »
En Macédoine du Nord, des centaines d’usines confectionnent vêtements et chaussures pour des grandes marques européennes. La difficulté des conditions de travail dans ces ateliers n’est un secret pour personne, pourtant les violations généralisées du code du travail ont longtemps été passées sous silence.
Depuis son lancement en 2017, Glasen Tekstilec recueille quotidiennement des témoignages édifiants. « Les conditions dans l’usine étaient désastreuses », résume Dimitrinka dans le bureau de l’organisation. Cette ancienne ouvrière d’une soixantaine d’années a travaillé pendant plus de 20 ans dans l’un des principaux ateliers de Shtip.
« Il faisait froid parce qu’il n’y avait même pas de chauffage. On devait amener notre propre matériel de couture. C’était sale, les toilettes étaient toujours fermées. On était payées en dessous du salaire minimum ! »
En 2021, alors que leur entreprise connaît des difficultés, Dimitrinka et ses collègues sont privées de salaires pendant plus de trois mois. « Alors on a cherché de l’aide auprès de Kristina. Pour qu’elle fasse la médiatrice entre nos employeurs et nous. » Grâce à ses passages réguliers sur les chaînes de télévision, Kristina est devenue en quelques mois l’incarnation de la lutte des femmes du textile. Et le porte-voix de leurs doléances : son téléphone sonne en continu.
Décoré d’immenses affiches qui représentent les couturières en superhéroïnes, armées d’aiguilles et de fil à coudre, le local de son organisation accueille chaque jour des ouvrières démunies face à leurs employeurs peu scrupuleux. Elles y obtiennent gratuitement des conseils, mais aussi une aide légale concrète pour faire valoir leurs droits. Horaires de travail non respectés, salaires versés avec des mois de retard, heures supplémentaires non payées, congés maternité non accordés, etc. Les membres de l’organisation se chargent de rédiger leurs plaintes et de les transmettre aux institutions concernées, et notamment à l’inspection du travail.
La classe ouvrière face au moins-disant social
S’il est en déclin continu depuis de nombreuses années, le secteur du textile représente encore plus de 10 % du PIB nord-macédonien. La quasi-totalité de la production est destinée à l’export, et les usines de la région de Shtip travaillent essentiellement pour des marques allemandes, belges ou italiennes.
Avoir un atelier dans le Sud-Est européen est particulièrement avantageux pour ces grandes entreprises. « Vous avez une main-d’œuvre pas chère comme au Bangladesh ou comme en Chine, mais vous êtes dans les Balkans occidentaux », explique Kristina Ampeva. « En une journée, vous pouvez acheminer votre production n’importe où en Allemagne par exemple. C’est ce qui attire ces compagnies qui ont des usines en Albanie, en Serbie, au Monténégro et en Macédoine du Nord. »
Candidate à l’Union européenne depuis 2005, la Macédoine du Nord dispose sur le papier d’un code du travail plutôt protecteur, mais il est rarement respecté loi dans les ateliers. Les institutions du petit pays restent fragiles, et les employeurs influents ont peu de mal à faire valoir leurs intérêts auprès des décideurs. Selon les spécialistes, les mécanismes de contrôle étatique ne fonctionnent pas.
Le syndicat de l’industrie du textile, du cuir et de la chaussure de Macédoine (Синдикат на работниците од текстилната, кожарската и чевларската индустрија – STKC), affirme tenter d’agir. « Pour chaque violation des droits du travail, nous réagissons, par l’intermédiaire de l’inspection du travail, du médiateur public ou d’une action en justice », explique son président Ljupco Radovski, à Equal Times.
Mais ce n’est pas toujours efficace, puisque « les plaintes déposées par les employés sont la plupart du temps ignorées par l’inspection du travail et le pouvoir judiciaire », constate Branimir Jovanovic, économiste auprès de l’Institut de Vienne des études économiques internationales (WIIW) et ancien conseiller du gouvernement social-démocrate macédonien (2017-2019).
« Dans les rares cas où des mesures sont prises, les sanctions imposées aux entreprises sont minimes et les travailleurs concernés reçoivent rarement une compensation. Cela décourage les travailleurs de signaler les violations dont ils sont victimes et, dans le même temps, les entreprises sont encouragées à enfreindre les lois, car elles savent qu’elles ne subiront aucune répercussion. »
Ce fonctionnement clientéliste, qui favorise l’employeur, est l’une des plaies de nombreuses sociétés d’Europe de l’Est, embarquées depuis trois décennies dans une interminable « transition économique ». Les dérégulations et les privatisations ont accompagné la sortie du socialisme, et la classe ouvrière a été confrontée aux affres du moins-disant social, imposé par le néolibéralisme triomphant. L’économie nord-macédonienne souffre encore de la désindustrialisation post-yougoslave et les responsables politiques déroulent le tapis rouge aux investisseurs étrangers.
« La Macédoine du Nord se trouve géographiquement en Europe, mais c’est un pays typique de la périphérie capitaliste, notamment en ce qui concerne les normes de travail », contextualise Zdravko Saveski, sociologue à l’Institut des sciences sociales et humanités de Skopje (ISSHS). « Si une entreprise occidentale a par exemple besoin de conditions de travail plus flexibles, ce qui implique souvent de violer le droit du travail existant, le gouvernement peut l’aider à y parvenir… quitte à modifier la législation. On l’a encore vu récemment avec le projet de Bechtel-Enka. » Au printemps 2023, ce puissant consortium turco-américain aurait poussé le gouvernement social-démocrate à, entre autres, relever la durée légale hebdomadaire du travail à 60 heures.
En réponse, avec d’autres organisations de la société civile, Glasen Tekstilec, le STKC et la Fédération des syndicats de Macédoine (Сојуз на синдикатите на Македонија – SSM) se sont mobilisés et ont réussi à bloquer le projet de loi provisoirement. Une menace de plus pour les travailleurs, tandis que les scandales de corruption éclaboussent régulièrement la classe politique. Selon une étude du Centre macédonien pour la coopération internationale (CMCI), la corruption est ainsi la première préoccupation des citoyens.
10 % des travailleurs de Macédoine du Nord vivent dans la pauvreté
Forte de son expertise mise au service des ouvrières du textile, Glasen Tekstilec s’est imposée comme un interlocuteur dans le dialogue social. L’organisation a notamment contribué à certaines augmentations du salaire minimum, passé de 130 euros, il y a dix ans, à 320 euros aujourd’hui.
Kristina Ampeva et ses collègues conseillent également les rares employeurs de la région qui respectent le code du travail. C’est le cas de l’usine familiale de Hristian Velkov à Sveti Nikolé, une petite ville située à 30 kilomètres de Shtip. « Ici, on propose des conditions de travail bien différentes de celles des autres entreprises de la région », affirme ce styliste de 22 ans qui compte reprendre la direction de l’usine après son père. « Nos ouvrières travaillent 40 heures par semaine et les salaires varient de 25 000 à 34 000 dinars (400 à 560 €). Deux jours supplémentaires par mois sont payés au taux horaire majoré de 35 %. »
Glasen Tekstilec devrait prochainement se transformer en un véritable syndicat et le jeune patron ne s’oppose pas à son implantation dans son atelier. « Il faut proposer des bonnes conditions pour que les jeunes restent travailler dans notre pays. »
Alors que l’inflation galopante liée aux tensions internationales a exacerbé les inégalités et encore un peu plus précarisé les employés du secteur privé, la question de l’augmentation des salaires est au cœur des revendications ouvrières.
Selon beaucoup d’experts, la filière du textile pourrait ne pas survivre aux bouleversements actuels. « Près de 10 % des travailleurs de Macédoine du Nord vivent dans la pauvreté, l’un des taux les plus élevés d’Europe », s’inquiète l’économiste Branimir Jovanovic. « Dans le même temps, les 1 % les plus riches du pays gagnent 14 % du revenu national total, et ces disparités économiques sont les plus évidentes dans les usines textiles. Personne ne veut travailler dans cette filière quand les salaires sont si bas, le travail dur, les conditions mauvaises et que les ouvriers savent que les propriétaires empochent tous les profits. Si les choses ne changent pas rapidement, l’industrie textile s’éteindra lentement. »
Déjà durement éprouvée par la crise de 2008 et la pandémie de Covid-19, l’industrie textile nord-macédonienne vit-elle ses derniers jours ? Les conditions de travail dans le secteur rebutent la jeunesse qui préfère émigrer en Allemagne, et, faute de main-d’œuvre, de plus en plus d’entreprises européennes délocalisent leurs ateliers en Afrique du Nord.
« Le secteur s’effondre, car personne n’endosse la responsabilité pour toutes ces entreprises qui ne paient pas les salaires de leurs travailleurs », accuse Kristina Ampeva, infatigable. « C’est malheureusement un secteur économique criminel et nos politiques soutiennent ces pratiques criminelles. C’est à cause de ce système que nos jeunes et nos travailleurs en bonne santé quittent le pays. »
Albin Kurti, le Premier ministre du Kosovo, a entrepris de mettre fin à la tutelle de fait exercée par Belgrade sur la minorité serbe. Il a déjà réussi une partie de son pari, malgré les critiques répétées de ses partenaires occidentaux. Mais cette politique de fermeté est dénoncée par les Serbes locaux.
Commandée par le colonel Kuli, la base de Kuce sera l’unique base de l’Otan dans les Balkans occidentaux @ LS
Libération – 04.03.2024 – Article
L’organisation de coopération inaugure ce lundi 4 mars une base d’opérations tactiques dans le pays. Symbole de la transformation de cette ancienne dictature stalinienne devenue un pilier de la stratégie occidentale dans le Sud-Est européen.
L’heure est aux derniers coups de pinceaux avant l’inauguration de la base de Kucova. Derrière le portail d’entrée gardé par des soldats albanais aux écussons de l’Otan, des vieux MiG soviétiques et chinois s’affichent comme des pièces de musée. «Cette conversion de la base est un investissement colossal de l’Otan et d’une grande importance pour l’Albanie, se félicite le colonel Kuli, commandant de cette base aérienne située à 85 km au sud de Tirana. Cela va permettre la mise en place d’une infrastructure moderne qui répond aux exigences et aux standards de l’Alliance pour ce type de base d’opérations tactiques. Dans le même temps, la présence d’une telle base montre l’attention, l’importance et l’engagement de l’Otan dans les Balkans occidentaux.»
À Kucova, tout le monde a entendu parler de l’arrivée des troupes de l’Alliance Atlantique et de la renaissance de la vieille base aérienne. Lors de la période communiste, cette petite ville du centre de l’Albanie était au cœur de la stratégie de défense du régime totalitaire d’Enver Hoxha. Les survols des MiG-19 y étaient fréquents afin de «défendre la patrie du socialisme» face aux «appétits impérialistes occidentaux» ou aux visées du «révisionnisme yougoslave». Le dictateur paranoïaque l’avait même renommée Staline-ville, à la gloire de son maître à penser. «À l’époque, l’aérodrome et l’usine d’aviation employaient des centaines de personnes, cela soutenait toute l’économie de la région», se souvient Dilavez Dilili qui a travaillé sur la base du temps de son âge d’or. «Maintenant, avec l’Otan, les gens tournent à nouveau leurs regards vers la base: pour y trouver du travail, mais aussi dans l’espoir que cela permette de réhabiliter les infrastructures de la ville.»
Comme tant de petites cités albanaises, Kucova ne s’est jamais remise de l’effondrement économique qui a suivi la fin du régime communiste en 1991. Les décennies passent et les jeunes continuent de partir chercher du travail à l’étranger. Pour beaucoup d’habitants, l’installation de l’Otan ouvre avant tout de nouvelles opportunités économiques. Mais certains retraités, encore imprégnés des discours anti-américains du régime communiste, ne voient pas d’un bon œil l’arrivée des avions de chasse de l’Alliance. «Que ce soient les Américains, les Russes ou les Chinois, ils pensent avant tout à leurs propres intérêts, ils s’en fichent du peuple albanais, lance ainsi Etem, un ancien ingénieur de 80 ans, nostalgique de la dictature. Moi, en tant que citoyen, l’arrivée de l’Otan ne me rend pas très enthousiaste. Ça a du bon mais aussi du mauvais… Parce que s’il y a une guerre, notre région sera l’une des premières bombardées. Et moi, ma maison est juste là…»
Depuis l’agression russe, les Albanais se montrent solidaires des Ukrainiens et seule une minorité redoute une possible extension du conflit. Le pays a adhéré à l’Otan déjà en 2009, et le parapluie américain rassure la société très largement pro-occidentale. Mère de famille, âgée de 30 ans, Eranda se félicite des 50 millions d’euros que l’Otan a investis pour ouvrir sa seule base dans les Balkans occidentaux. «C’est sûr qu’il y a toujours un risque de guerre, parce que l’Albanie est située dans une région stratégique. Mais bon, on n’a pas vraiment peur, au contraire, on se sent même mieux protégé (rires). Il y a plein de pays qui aimeraient faire partie de l’Otan. Et nous, en fait, on a de la chance d’être devenus membres.»
Alors que la Serbie ne cache pas ses amitiés avec Moscou ou Pékin et que les pics de tension sont récurrents au Kosovo voisin ou en Bosnie-Herzégovine, Tirana tient à s’affirmer comme un pilier de la stratégie occidentale dans les Balkans. Ces dernières semaines, Antony Blinken et Volodymyr Zelensky ont été les invités de marque des autorités. Mais dans un contexte de risque de conflit majeur, le but de la base de Kucova ne serait pas seulement d’assurer la sécurité de la région,. «L’augmentation de la présence des troupes de l’Otan dans un pays comme l’Albanie permet d’élever le niveau de vigilance face à des acteurs déstabilisateurs, comme l’est la Russie, juge ainsi l’expert en géostratégie, Redion Qirjazi. Mais je vois aussi cet investissement comme une partie de la stratégie des pays membres les plus puissants de l’Otan: construire une ligne de défense le plus loin possible de chez eux.»
Tandis que les avions de l’Otan s’installent dans le centre du pays, le Premier ministre albanais a également proposé à l’Alliance Atlantique d’utiliser deux bases navales sur la mer Méditerranée. Accusé de dérive autoritaire et de liens avec le crime organisé par ses opposants, Edi Rama multiplie les signes de bonne volonté à l’égard des Occidentaux.
Des élus locaux, des habitants et des militants écologistes ont manifesté sur la rivière devant le site du chantier, à Kuc.
Reporterre – 26.02.2024 – Article
Moins d’un an après la création d’un parc national autour du fleuve Vjosa, le gouvernement albanais veut détourner l’eau de son principal affluent pour alimenter des stations balnéaires. Les habitants ont manifesté ce samedi.
Vallée de la Shushica (Albanie), reportage
Malgré la pluie, des dizaines de personnes se regroupent sur les bancs de galets blancs formés par les eaux cristallines de la Shushica. L’inquiétude est de mise dans cette vallée du sud de l’Albanie aux époustouflants paysages de sommets enneigés parsemés de gorges et reliefs escarpés. Car la belle rivière qui la traverse est en danger. Et elle lance même un SOS avec une longue banderole déployée au milieu de son lit. Depuis plusieurs mois, des tuyaux sont installés afin d’acheminer l’eau à 17 kilomètres de là, de l’autre côté de la montagne, vers les stations balnéaires en pleine extension de la côte albanaise.
Ces travaux sont dénoncés par les militants écologistes et les habitants de la vallée qui ont à nouveau manifesté ce samedi. La plupart vivent d’une agriculture paysanne et de l’élevage, et ils cultivent des liens étroits avec la rivière. « Cette eau, on en a besoin, c’est notre vie ! s’exclame Syri Lanaj, un éleveur de 58 ans, après avoir exprimé sa colère au mégaphone. Nous l’enlever, c’est ruiner notre futur… Sans eau, ce sera la fin pour le bétail, et pour tous les usages que nous offre la rivière. »
« Dans la vallée, il n’y a pas un habitant qui est d’accord »
Selon les associations environnementales, ce projet d’acheminement prévoit de prélever 140 litres d’eau par seconde directement à la source de la Shushica. De quoi laisser à sec cette rivière à régime méditerranéen durant les longs mois d’été [1]. Plus de 30 communes de la vallée seraient directement concernées par le manque d’eau à venir. « Tout est fait de façon cachée, affirme Astrit Balilaj, l’un des élus locaux organisateurs de la manifestation. Il n’y a pas de consultations publiques avec la communauté. Ici dans la vallée, il n’y a pas un habitant qui est d’accord pour dévier l’eau de notre rivière et l’acheminer à Himara sur la côte. »
La colère est d’autant plus grande parmi les habitants qu’il n’y a même pas un an la Shushica et ses 80 kilomètres de long obtenaient officiellement un statut de protection. En mars 2023, le gouvernement albanais et la marque de vêtements de sports Patagonia célébraient la création d’un parc national inédit visant à sanctuariser la Vjosa et plusieurs de ses affluents dont la Shushica. Cette catégorie de protection élevée devait mettre un terme aux différents projets industriels qui menaçaient ces rivières sauvages, et notamment les dizaines de projets de centrales hydro-électriques.
Aujourd’hui, les militants écologistes se désolent de voir l’écosystème du principal affluent de la Vjosa menacé par les travaux en cours, et avec lui, le concept même de zone protégée. « Si l’on proclame un parc national, cela suppose évidemment d’interdire certaines choses, et en premier lieu, le détournement de l’eau des rivières… se désole Besjana Guri de l’ONG EcoAlbania. Un tel projet a un impact sur la biodiversité et le climat de la zone, mais aussi sur la vie des habitants qui dépendent de la rivière. C’est normal que les municipalités de la côte s’approvisionnent en eau, mais le lieu retenu pour les alimenter n’est pas le bon. »
Alors qu’un aéroport est déjà en construction dans le delta de la Vjosa, ce projet de détournement de l’eau d’une rivière protégée ne surprend qu’à moitié les défenseurs de la nature. L’an dernier, la barre des dix millions de visiteurs a déjà été atteinte, et les autorités albanaises semblent tout miser sur le développement d’un tourisme de masse, sans grand souci des conséquences environnementales.
« En proclamant le parc national de la Vjosa, le gouvernement pensait peut-être qu’il aurait les mains libres pour développer ses autres projets liés au tourisme, résume Annette Spangenberg de l’ONG allemande EuroNatur qui soutient les associations environnementales albanaises. Mais, cette construction au sein d’un parc national est tout simplement illégale. Aussi car l’étude d’impact environnemental n’est pas fiable : elle n’a pas mesuré l’impact du détournement de l’eau sur la Shushica et sur le parc national de la Vjosa. » Les habitants et les écologistes exigent l’arrêt immédiat des travaux et une nouvelle étude d’impact environnemental.
Après de longues années d’attente, les Kosovars peuvent voyager dans l’espace Schengen sans passer des heures à réaliser des démarches longues et coûteuses pour espérer obtenir un visa de quelques jours ou quelques semaines. Au Kosovo, pays plus petit que l’Île-de-France, où plus de la moitié de la population a moins de 30 ans, les jeunes se sentent à l’étroit, et ils se réjouissent de ce rapprochement avec le reste du continent.
Dernier meeting de campagne de la coalition ultranationaliste @ LS
Libération – 12.12.2023 – Article
Quasi assuré de remporter les élections législatives du 17 décembre, le parti du président Vucic est concurrencé par une coalition d’extrême droite, dont les diatribes identitaires séduisent une partie grandissante de la jeunesse, échaudée par un climat de vives tensions autour du Kosovo.
Un peu partout dans les rues de Zemun, des fresques nationalistes côtoient des slogans hostiles à l’Occident. Cheveux courts et droit comme un «i» dans ses bottes militaires, Uros sort du grand lycée de ce quartier situé à une dizaine de kilomètres au nord du centre de Belgrade. Son pull noir est constellé de différentes régions et pays des Balkans, tous recouverts du drapeau serbe. «Ce sont les territoires serbes perdus après les guerres des années 90, explique avec gravité le jeune homme de 18 ans, avec quelques approximations historiques et géographiques. La Republika Srpska, le Kosovo et la Metohija, heu… Le Kosovo et heu la Krajina, ah non, le Monténégro… Il faut absolument que les politiques défendent la préservation de l’identité nationale de notre pays.»
Culte des criminels de guerre
L’idéologie de la Grande Serbie était au cœur des guerres menées dans les années 90 par Slobodan Milosevic, lors de l’implosion de la Yougoslavie. Aujourd’hui, une grande partie de la jeunesse serbe voue un véritable culte aux anciens chefs de guerre. Les portraits de Ratko Mladic parsèment les rues de Belgrade. «Pour moi, c’est un héros serbe, affirme Uros, sans hésitation. Un homme qui a sauvé les Serbes en Bosnie-Herzégovine et en Croatie, et un grand combattant pour les droits de l’homme, pour les Serbes. Malheureusement, on l’a enfermé à La Haye et présenté comme un criminel de guerre. Mais tout ça, c’est de la propagande occidentale.» Surnommé à l’époque «le boucher des Balkans», le commandant de l’armée de la République serbe de Bosnie purge actuellement une peine de réclusion à perpétuité pour génocide et crimes contre l’humanité.
Depuis son arrivée au pouvoir en 2012, le président Aleksandar Vucic n’a cessé d’alimenter ce genre de discours anti-occidentaux. L’ancien ministre de l’Information de Milosevic exploite régulièrement les traumatismes de l’histoire récente, comme les bombardements de l’Otan du printemps 1999, pour se poser en défenseur d’un peuple serbe menacé de toutes parts. Ce discours victimaire structure aujourd’hui l’état d’esprit d’une grande partie de la jeunesse. «Malheureusement, cette nouvelle génération est majoritairement d’extrême droite, se désole l’historienne Dubravka Stojanovic. Leurs parents ont été les victimes de la propagande de Milosevic dans les années 90, et donc leurs enfants, nés en 2000, ont peur du monde. Ils pensent que les ennemis sont partout, et que nous sommes entourés par des criminels de guerre croates, albanais, etc. Le régime de Vucic produit et vit de cette peur.»
«Valeurs traditionnelles, famille et chrétienté»
Dans leur défense du «peuple serbe», le Président et son tout-puissant Parti progressiste (SNS) se trouvent concurrencés sur leur droite par le… «Rassemblement national». Cette coalition droitière tient un discours ultranationaliste et antisystème, qui séduit une partie de la jeunesse. Alors que la campagne pour les élections législatives anticipées, dimanche 17 décembre, est rythmée par des accusations d’achats de vote massifs et autres irrégularités, beaucoup aimeraient tourner la page du parti au pouvoir. «Le SNS est une plaie pour la Serbie, ils ne font absolument rien pour le peuple serbe, accuse Petar, un étudiant de 23 ans présent au meeting de clôture du Rassemblement national. Ils ont vendu le Kosovo, et laissent les Serbes se faire maltraiter par la police albanaise… On vit dans un pays où la criminalité et la corruption sont au sommet du pouvoir. Si vous n’êtes pas membre du SNS, vous ne trouverez jamais un emploi dans la fonction publique. La plupart des jeunes partent à l’étranger à cause de ça. En fait, c’est toute la Serbie qui est en train de mourir.»
Omniprésente, la question du Kosovo domine la campagne électorale. Ces derniers mois, les dirigeants européens ont intensifié leur pression sur le président serbe, afin qu’il accepte un plan «franco-allemand». Un accord qui pourrait amener à la reconnaissance de l’indépendance de cette ancienne province, très largement peuplée d’Albanais, et indépendante de fait depuis quinze ans. Mais ces pressions occidentales irritent une jeunesse qui se tourne de plus en plus vers l’Est. «Il vaudrait mieux s’allier à d’autres fortes sphères d’influence politique, comme la Fédération de Russie ou la Chine, juge ainsi Nikola, 27 ans, un drapeau serbe à la main. L’Union européenne devrait être reconstruite autour des valeurs traditionnelles, de la famille et de la chrétienté. Pour l’instant, nous ne devrions pas intégrer cette Union européenne là.» Alors que l’adhésion à l’UE reste officiellement l’objectif stratégique du gouvernement serbe, les dernières enquêtes d’opinion montrent qu’une majorité de jeunes Serbes s’y oppose.
Constamment attaquée par les médias et les cadres du Parti Progressiste Serbe au pouvoir, la liste d’opposition « la Serbie contre la violence » espère faire vaciller le régime du président Aleksandar Vucic. Unis contre la dérive autoritaire de ce dernier, cette dizaine de partis d’opposition, de différentes tendances politiques, suscitent l’espoir d’une Serbie démocratique, tournée vers l’Europe. Leurs positions pro-européennes ont néanmoins été quasiment absentes des débats électoraux.