Dans les Balkans, ours et humains réapprennent à vivre ensemble

Les membres d'une association de protection de la nature inspectent une trace d'ours @ LS
Les membres d’une association de protection de la nature inspectent une trace d’ours @ LS

Reporterre – 25.03.2019 – Article

Jusqu’à récemment dans les Balkans, les ours bruns étaient arrachés à la forêt pour divertir et enrichir les humains. Aujourd’hui, des lois interdisent la possession de ces animaux, les captifs sont recueillis par des centres spécialisés, la pédagogie progresse. Et la Slovénie est un modèle en Europe de coexistence entre ours et humains.

  • Tirana (Albanie), correspondance

C’est un endroit où l’on vient autant pour se nourrir que pour se montrer. Sur les hauteurs de Tirana, sous les pins du grand parc, La Table de l’ours (Sofra e Ariut, en albanais) s’est imposée comme l’un des restaurants les plus en vue de la capitale albanaise, où l’on convie les visiteurs prestigieux. Ici, il ne faut surtout pas manquer de faire un «selfie» avec Liza et Mark ou de laisser ses enfants leur lancer les restes du repas. Liza et Mark? Les deux ours bruns qui, depuis une douzaine d’années, font les cent pas dans leur cage de 50 m², et sont devenus bien malgré eux l’attraction phare de l’établissement. Mais ils pourraient bientôt retrouver la liberté.

Un ours en cage dans un bar ou même dans un jardin privé était chose courante dans les Balkans il y a encore quelque temps. Les arracher à leur état naturel était un fait de bravoure pour certains hommes. Pas plus tard qu’en 2017, on pouvait croiser un montreur d’ours sur les plages albanaises et, pour 1 €, poser avec l’animal enchaîné. Mais, pour les Ursus arctos arctos des Balkans, le calvaire semble toucher à sa fin. «Notre campagne Sauvez les ours les plus tristes s’est d’abord concentrée sur l’Albanie, en commençant par la médiatisation de Tomi, “l’ours le plus triste du monde”, surnommé “l’ours à la bière”», explique Carsten Hertwig, de l’ONG Four Paws. Une pétition signée par plus de 400.000 personnes et une forte mobilisation médiatique ont porté leurs fruits : «Près de 30 ours bruns provenant de conditions de détention, pour certaines extrêmement cruelles, ont été sauvés et transférés dans des sanctuaires à l’étranger.» Selon le ministère de l’Environnement albanais, seuls dix ours seraient encore derrière les barreaux.

«Rappeler la cruauté dont les ours ont été victimes, pour que cela ne se reproduise pas»

En Grèce, en Bulgarie ou au Kosovo, plusieurs centres adaptés pour recueillir ces animaux traumatisés ont vu le jour ces dernières années. Ainsi, dans une forêt près de Pristina, la capitale du Kosovo, les anciens «ours de restaurants» du pays se réadaptent lentement à leur nouvelle vie. «L’idée est née à l’automne 2010 quand le fait de posséder un ours a été déclaré illégal, explique Taulant Hoxha, l’un des responsables du sanctuaire. À cette époque, il y avait 13 ours qui vivaient dans de minuscules cages pourries, à côté de restaurants dans le but d’attirer les clients.» Comme en Albanie, la coopération de Four Paws avec les autorités a permis de rapidement changer la donne. Depuis 2014, aucun ours en captivité n’a été rapporté au Kosovo. «Aujourd’hui nous fournissons un foyer permanent à 19 ours, poursuit Taulant Hoxha. Trois d’entre eux avaient été achetés illégalement comme animaux domestiques par des familles alors qu’ils n’étaient âgés que de quelques semaines. Ici, les oursons ont eu la chance de grandir dans un environnement adapté à l’espèce.»

Alors que la protection de la nature est encore un domaine balbutiant dans le jeune État kosovar, le centre accueille chaque année plus de 35.000 visiteurs. «En enseignant aux enfants pourquoi il est si important de préserver la nature sauvage, nous espérons qu’ils tireront les leçons de leur expérience et plaideront tout au long de leur vie en faveur d’un traitement humain des animaux», explique Taulant Hoxha. Un lieu pédagogique ouvert au public, c’est ce que demandent aussi beaucoup de gens à Tirana, déçus de voir partir les ours albanais en Autriche ou en Suisse. «“Exporter” les ours vers d’autres pays est une bonne solution compte tenu des conditions dans lesquelles ils sont gardés, reconnaît Aleksandër Trajce, de l’ONG PPNEA. Mais les conserver dans un sanctuaire de sauvetage approprié en Albanie est important, car ce sont les trésors naturels du pays, et cela permet surtout de rappeler la cruauté dont ils ont été victimes, pour que cela ne se reproduise pas.» L’ONG Four Paws assure travailler avec les autorités locales pour créer un premier lieu dédié à la faune traumatisée.

Dans les Balkans, l’ours n’a pas toujours été soumis aux sévices de l’homme. Dans les montagnes albanaises, où des traditions ancestrales perdurent, certains habitants le considèrent au contraire comme leur égal. «L’ours y est toujours traité comme un être humain, assure Aleksandër Trajce, des attributs semblables lui sont conférés. Les habitants de ces hautes terres lui ont même donné un nom humain : “Daja Ali” [oncle Ali]. C’est comme ça qu’ils l’appellent quand ils le rencontrent dans la nature.»

«La majorité des Slovènes considère les ours comme un élément précieux de la nature et souhaite les conserver pour les générations futures» 

Cette proximité ancienne entre les humains et le grand voyageur à quatre pattes perdure également près des denses forêts de Slovénie. La «Suisse des Balkans» est souvent saluée comme un modèle en la matière. «Les ours n’ont jamais été exterminés de Slovénie, explique Aleksandra Majic, biologiste à l’université de Ljubljana. La majorité des Slovènes considère les ours comme un élément précieux de la nature et souhaite les conserver pour les générations futures.» Alors qu’aucun consensus européen n’a été trouvé sur les mesures à prendre pour protéger l’espèce, les Slovènes ont entrepris d’importants efforts. Grand comme la Picardie, le pays abrite aujourd’hui près de 800 ours. «D’énormes ressources ont été consacrées au traitement des conflits entre les hommes et les ours, assure Aleksandra Majic, notamment en matière de prévention des dommages agricoles. La population d’ours a doublé sans augmenter les dommages causés.»

Les ours des Balkans représentent plus du quart de la population européenne avec 3.950 individus recensés en 2016. «Il s’agit de la population d’ours bruns en bonne santé la plus occidentale d’Europe [Scandinavie à part], assure Aleksandra Majic. Elle est souvent considérée comme un facteur important pour permettre le retour des ours dans les parties de l’Europe occidentale où il existe des habitats propices, mais où les ours ont été exterminés.» Beaucoup d’espoirs sont ainsi placés dans l’expansion naturelle des individus des Alpes dinariques vers le nord, et les Alpes occidentales. Les querelles nationalistes n’ont ici pas voix au chapitre et plusieurs programmes transnationaux ont vu le jour, comme entre la Croatie et la Slovénie. Les compères de l’ours ne sont pas oubliés. Dans un contexte de fort développement de «l’écotourisme» dans la région, le nouveau projet Carnivora Dinarica veut ainsi favoriser la coexistence de l’humain avec les grands carnivores des forêts que sont le loup, le lynx et, bien sûr, l’ours brun.

Le reportage original ici.

En Albanie, manifestations à répétition contre la corruption

Manifestation de l'opposition à Tirana demandant le départ du Premier ministre @ LS
Manifestation de l’opposition à Tirana demandant le départ du Premier ministre @ LS

RFI – Web – 17.03.2019 – Article

Une nouvelle manifestation de l’opposition s’est déroulée dans une ambiance tendue samedi à Tirana. À l’approche d’importantes élections locales, le Premier ministre socialiste fait face à une vague de contestations, accusé de corruption et de liens avec le crime organisé.

Près de 10 000 personnes ont répondu à l’appel des partis d’opposition albanais en manifestant, samedi 16 mars à Tirana. Elles demandaient le départ de l’actuel chef du gouvernement, Edi Rama. Aux cris de « Rama, va-t-en ! » et munie de pancartes le caricaturant en un « Maduro des Balkans », c’est une foule très masculine qui s’est rassemblée plusieurs heures devant le siège du Premier ministre, sur le principal boulevard de la capitale.

À la veille de la manifestation, l’ambassade des États-Unis et la représentation européenne à Tirana avaient appelé les opposants à éviter toute violence et préférer le dialogue. Mais, samedi, l’ambiance s’est considérablement tendue quand les responsables de l’opposition ont dirigé les manifestants devant l’Assemblée nationale. Des affrontements ont eu lieu avec les forces de l’ordre après qu’un petit groupe de manifestants a tenté de s’introduire dans l’enceinte du Parlement en lançant des pierres. Plusieurs personnes ont été blessées dont trois du côté des forces de l’ordre. Le gouvernement et l’opposition se sont renvoyés la responsabilité des violences.

Dialogue politique au point mort

Le chef du Parti démocratique (droite), Lulzim Basha, a évoqué « un jour historique » en qualifiant les manifestants de « missionnaires de la démocratie et de la liberté ». Il a annoncé la poursuite du mouvement et demandé aux États-Unis et à l’Union européenne « d’écouter la voix des gens et des citoyens libres d’Albanie ». En déplacement dans le centre du pays, le Premier ministre Edi Rama a de nouveau rejeté toute possibilité de démission. Selon lui, ces manifestations nuisent à l’économie du pays mais également au processus d’intégration de l’Albanie à l’UE.

La manifestation de samedi était la deuxième de grande ampleur organisée par l’opposition, après celle du 16 février 2019. Les élus de l’opposition avaient alors décidé de démissionner de leur mandat parlementaire et de boycotter les travaux de l’Assemblée.

À l’approche d’importantes élections locales, prévues le 30 juin 2019, l’opposition continue d’affirmer que l’influence du crime organisé et le risque d’achats de vote ne permettent pas de garantir des élections libres et transparentes. Elle s’appuie notamment sur une enquête de Voice of America publiée fin janvier concernant les législatives de 2017, où le parti socialiste a obtenu la majorité absolue.

Clientèlisme et fuite des cerveaux

Élu pour la première fois en 2013 sur un programme de lutte contre la corruption et de réduction des inégalités, le socialiste Edi Rama a été réélu avec la majorité absolue lors des dernières élections législatives, en juin 2017. Malgré une croissance de près de 4% et une ambitieuse refonte du système judiciaire, le pays connaît d’importants problèmes socio-économiques, favorisés par la persistance de la corruption et du crime organisé. Certains choix économiques du gouvernement, et notamment les partenariats public-privé (PPP), ont été critiqués par le FMI.

De nombreux scandales impliquant des cadres de la majorité socialiste ont alimenté la polémique ces derniers mois. L’ancien ministre de l’Intérieur, en poste de septembre 2013 à mars 2017, fait actuellement l’objet d’une enquête pour trafic de drogue. Dans le dernier classement de Transparency International, l’Albanie régresse à la 99e place et est désormais l’un des trois plus mauvais élèves européens.

En décembre dernier déjà,les étudiants sont descendus massivement dans la rue, contre le coût des frais d’inscription à l’université mais aussi contre un système universitaire jugé clientéliste par beaucoup d’entre eux. Edi Rama avait alors été contraint de remanier de moitié son équipe gouvernementale. En outre, le montant des salaires dans le pays ne fait pas rêver la jeunesse albanaise. Le salaire moyen tourne autour de 330 euros et le salaire minimum dépasse à peine 200 euros.

Ce mécontentement social se traduit avant tout par l’émigration : depuis quelques années, le pays fait face à un nouvel exode de sa population qui touche toutes les catégories sociales. Entre 2011 et 2017 près de 12% de la population a ainsi quitté le pays et, selon Eurostat, les Albanais ont été plus de 19 000 à déposer une demande d’asile dans un pays de l’UE en 2018. Ces départs affectent notamment le secteur médical : faute de personnel, certains hôpitaux du pays sont en sous-effectif.

L’Albanie est officiellement candidate à l’intégration à l’Union européenne depuis 2014. Les chefs de gouvernement européens doivent se prononcer en juin prochain sur une éventuelle ouverture des négociations du pays. Une décision recommandée par la Commission européenne l’an dernier.

L’article original ici.

En Albanie, la rue contre la «corruption et le crime organisé»

Manifestation de l'opposition demandant le départ du Premier ministre albanais @ LS
Manifestation de l’opposition demandant le départ du Premier ministre albanais @ LS

Libération – 17.02.2019 – Article

Au moins 10 000 personnes ont manifesté samedi à Tirana à l’appel de l’opposition pour demander le départ du Premier ministre socialiste, Edi Rama.

L’image était belle, mais elle n’a pas duré. Devant les caméras des télévisions, des jeunes femmes offrent des fleurs aux policiers, sous les cœurs rouges de la Saint-Valentin. Puis, l’atmosphère s’est tendue alors qu’au moins 10 000 personnes se sont massées sur le principal boulevard de la capitale albanaise. Elles ont répondu à l’appel des partis de l’opposition de droite, qui demandent le départ du Premier ministre, Edi Rama. Ils accusent le chef du gouvernement d’être corrompu et d’entretenir des liens avec le crime organisé.

Emiljano, 36 ans, est venu d’une petite ville du nord de Tirana. «Moi, je fais vivre toute ma famille avec 140 euros par mois, s’indigne-t-il. Et on nous impose toujours plus de taxe ! Mais lui, il vit dans le luxe avec ses amis du crime organisé !»

Dans la foule, militante et très masculine, quelques pancartes sont brandies : «L’Albanie aux Albanais, pas aux oligarques», «Ceci est la fin du gouvernement des bandits». Le slogan «Rama, va-t-en !» résonne régulièrement.

Encre

A l’avant du cortège, des projectiles sont jetés en direction des forces de l’ordre. Malgré les appels au calme émis au mégaphone, des dizaines de manifestants réussissent facilement à forcer le cordon policier qui les sépare de la Primature, le siège du Premier ministre. A deux reprises, ils tentent d’enfoncer les portes du bâtiment. Quelques vitres sont brisées, mais les manifestants sont repoussés par des canons à eau et des tirs de gaz lacrymogène. La tension reste vive plusieurs heures. Au total, 19 personnes, dont 9 membres des forces de l’ordre et 2 journalistes, sont légèrement blessées.

Si les joutes verbales sont habituelles entre politiciens albanais, la tension était montée d’un cran ces derniers jours à l’approche de la manifestation. Edi Rama avait même été aspergé d’encre par le vice-président de l’Assemblée nationale, élu de l’opposition. La mobilisation de samedi n’a en tout cas rien d’un mouvement citoyen spontané, comme l’estime Ermal Hasimja, analyste politique : «L’opposition essaye de capitaliser sur le mécontentement croissant contre le gouvernement, dans un contexte de difficultés économiques et de scandales quasi quotidiens de corruption et d’abus.»

Elu pour la première fois en 2013 sur un programme de réduction des inégalités et de lutte contre la corruption, le socialiste Edi Rama n’a pas réussi à restaurer la confiance des citoyens dans leurs institutions. Malgré une réforme de la justice en cours, l’Albanie est désormais l’un des plus mauvais élèves européens, selon le dernier classement de Transparency International.

Pire, son parti est lui-même régulièrement accusé de liens avec le «crime organisé». Des soupçons récemment relancés par une enquête de Voice of America publiée fin janvier concernant les législatives de 2017, où le Parti socialiste a obtenu la majorité absolue. Ces soupçons d’achats de votes inquiètent l’opposition, alors que d’importantes élections locales sont prévues fin juin.

«Aveugle»

«L’opposition constate la difficulté de gagner des élections où l’achat de votes, le clientélisme et l’apathie de la population font rage, poursuit Ermal Hasimja. Il semble qu’une partie du Parti démocratique (PD), la principale force d’opposition, demande à être plus agressif contre le gouvernement. Cette pression risque d’augmenter au cours des mois à venir.»

En décembre déjà, et pendant plusieurs semaines, le pays a connu les plus importantes manifestations étudiantes de son histoire. Une mobilisation contre le coût des études et un système universitaire jugé inégalitaire par les étudiants, qui a conduit Rama à remanier la moitié de son gouvernement.

Les violences de samedi ont été condamnées par les ambassades de l’Union européenne et des États-Unis à Tirana. Du côté de l’opposition, on rejette la responsabilité sur Rama en évoquant des «incitations à la violence». Dans une allocution à la télé dimanche, le chef du PD a de nouveau demandé un «gouvernement de transition» et a appelé les élus de l’opposition à «brûler leurs mandats parlementaires» alors qu’une nouvelle journée de protestation est prévue jeudi.

Ironique, Rama a, quant à lui, réagi sur Twitter : «Quelle tristesse de voir le reflet de la monstruosité d’hier [samedi, ndlr] dans les médias du monde ! La politique aveugle d’une opposition sans vision, sans chef n’a pas atteint le gouvernement mais a nui à l’image de l’Albanie et a donné des arguments à ceux qui cherchent des prétextes contre les négociations avec l’UE.» Officiellement candidate à l’UE depuis 2014, l’Albanie pourrait ouvrir les négociations d’adhésion en juin. Sous réserve de progrès dans la lutte contre la corruption et le crime organisé.

L’article original ici.

Albanie : comment lutter contre la corruption omniprésente ?

Meeting du Parti socialiste albanais en 2019 @ LS
Meeting du Parti socialiste albanais en 2019 @ LS

RFI – Accents d’Europe – 13.02.2019 – 5 min – Audio

C’est un fléau qui mine les partis, et la confiance des citoyens dans le débat politique. C’est un trou noir qui déstabilise aussi l’économie. La corruption. Elle est pourtant plutôt bien renseignée, mais pas vraiment éradiquée. L’Albanie est l’un des plus mauvais élève du continent européen mais tente déjà de faire le ménage dans la justice, première condition pour punir les dérapages. Mais les mauvaises habitudes touchent toutes les sphères de la société, y compris la police municipale.

Écouter :

Le reportage original ici (à 02’40).

Au Kosovo, le gouvernement ne jure que par le charbon

Les deux centrales Kosovo A et B en périphérie de Pristina @ LS
Les deux centrales Kosovo A et B en périphérie de Pristina @ LS

Reporterre – 08.02.2019 – Article

Prishtina, la capitale du Kosovo, est l’une des villes les plus polluées au monde à cause de deux centrales au lignite héritées de l’époque yougoslave. Malgré les conséquences sanitaires et environnementales, le gouvernement compte bien poursuivre dans cette voie en construisant une nouvelle centrale… au charbon.

  • Obiliq et Prishtina (Kosovo), reportage

Des flocons grisâtres tombent sur Obiliq. Il est 16 heures, et les derniers rayons du soleil hivernal ont bien du mal à percer le brouillard qui recouvre cette ville de 21.000 habitants située aux portes de Prishtina, la capitale du Kosovo. Malgré l’odeur âcre du charbon, c’est au pas de course que Ditver se rend au terrain de sport. «Il y a deux centrales thermiques au Kosovo et les deux se situent chez nous, à Obiliq, ironise le jeune homme de 18 ans. Regarde! Là, il y a Kosovo A et là-bas, Kosovo B… et nous, nous sommes au milieu.» D’un côté et de l’autre de la route principale, les épaisses fumées des deux centrales encerclent la petite ville.

«Entre nous, on en parle souvent comme d’une bombe atomique, poursuit le jeune sportif. L’air que nous respirons ici est la cause de tant de problèmes de santé…» Construites dans les années 1960 et 1970 du temps de la Yougoslavie communiste de Tito (1892-1980), les deux centrales au lignite d’Obiliq produisent 98% de l’électricité de ce pays de moins de deux millions de personnes. Comme beaucoup d’habitants de la ville, le père de Ditver travaille à la centrale Kosovo B. «Heureusement, mon père n’a pas de problème de santé mais son travail à la centrale est très dangereux, explique Ditver. Les machines, les moteurs, les turbines… le matériel n’a jamais été remplacé… Il n’y a pas eu d’investissement dans des équipements modernes et tout le personnel doit travailler dans ces conditions.»

«La situation s’est aggravée ces dernières années» 

Les habitants d’Obiliq n’ont pas tous la chance du père de Ditver. Et pour cause : dans un rapport de la Banque mondiale, la centrale Kosovo A est décrite comme «la pire source d’émission de pollution en Europe». Derrière son comptoir, la pharmacienne du centre-ville en constate chaque jour les conséquences sur la santé publique. «Beaucoup de nos clients ont des soucis à cause de la pollution de l’air, se désespère-t-elle. Comme l’air est très chargé en poussière de charbon, cela provoque de nombreuses allergies. La situation s’est aggravée ces dernières années, c’est bien pire qu’avant.» Son chef entre dans la pharmacie, elle arrête la discussion. À Obiliq, tout le monde est relié d’une manière ou d’une autre aux centrales et dans un pays où le taux de chômage est de 35%, y travailler est souvent perçu comme une chance.

À dix kilomètres de là, les hauteurs de Prishtina sont comme enveloppées par les nuages blanc-gris venus d’Obiliq. Dès l’automne et durant tout l’hiver, les fumées toxiques des centrales se font particulièrement sentir dans la capitale kosovare. C’est le thème de la conférence où intervient Drita Zogaj, qui travaille à l’Institut national de santé publique. «À Prishtina, nous avons recensé de nombreux cas d’hospitalisation dus à des maladies cardio-vasculaires, surtout chez les adultes de plus de 30 ans. Et en hiver, les services de pédiatrie reçoivent un nombre plus important d’enfants.»

Les particules fines font régulièrement polémique au Kosovo. Pourtant, les liens entre la santé publique et les vieilles centrales au charbon d’Obiliq ne sont étudiés que depuis quelques années. Si, depuis 2016, le consulat étasunien de Prishtina rend public son propre indice de qualité de l’air, les données fiables font encore défaut. Drita Zogaj préfère rester prudente : «Nous observons également une augmentation du nombre de cancers mais pour l’instant les données que nous avons ne nous permettent pas d’établir des liens avec les centrales.»

Fatigués de voir le problème rester sans réponse, des dizaines de citoyens manifestent régulièrement pour défendre la santé publique. Masque sur le visage, le journaliste Vullnet Krasiniqi est l’un des organisateurs : «Prishtina a enregistré des records mondiaux de pollution! L’air que nous respirons est extrêmement dangereux. L’État a failli dans ses missions de service public et, au contraire, il a même réussi à détruire tout l’écosystème du pays.» Selon l’Agence européenne pour l’environnement (AEE), 3.700 personnes meurent de manière prématurée au Kosovo. Un chiffre en constante augmentation alors que l’espérance de vie des Kosovars est déjà la plus faible d’Europe.

«Il faut sécuriser nos sources d’énergie» 

Dix ans après l’indépendance du pays, l’environnement n’est pas vraiment la priorité de l’État kosovar, plus occupé à faire reconnaître des frontières encore contestées. Mais Bashkim Musliu, représentant du ministère de l’Environnement, assure que les autorités essaient d’améliorer la situation. «Je crois que pour Prishtina, le gouvernement a fait un important travail, ce qu’on appelle la “cogénération”, la valorisation de la chaleur de la génération électrique de la centrale d’Obiliq pour chauffer Prishtina. Cela participe beaucoup à réduire les pollutions.» Ces mesures sont «superficielles», selon Vullnet Krasiniqi, qui souligne le manque de transparence et l’urbanisation chaotique de la capitale.

Loin de renoncer au charbon, le gouvernement de Prishtina compte bien poursuivre l’exploitation des principales ressources de ce territoire grand comme deux départements français : les mines de lignite. Depuis plus de dix ans, il rêve d’autosuffisance énergétique avec le projet Kosovo nouveau (Kosova e Re) : la construction d’une centrale au charbon d’une capacité de 500 MW. «Il y a des groupes d’intérêts qui contestent la construction de cette nouvelle centrale thermique, explique Bashkim Musliu, du ministère de l’Environnement. C’est leur droit de contester. Mais il faut sécuriser nos sources d’énergie. Et, cela a été dit publiquement à la télévision, la nouvelle centrale sera équipée de filtres modernes qui minimiseront les pollutions de l’environnement. Je suis persuadé que c’est vrai.»

Surnommé Kosovo C par ses détracteurs, le projet n’obtiendra finalement pas les financements de la Banque mondiale qui, après l’avoir soutenu pendant de longues années, l’estime aujourd’hui plus coûteux que les énergies renouvelables. Un retrait qui est synonyme de victoire pour les opposants de la première heure comme Visar Azemi, directeur de la Balkan Green Foundation. Pour lui, cette décision de la Banque mondiale devrait pousser les autorités à revoir leur politique énergétique. «Jamais nous n’avons calculé les coûts externes du charbon, nous ne savons pas quelle est la facture réelle que payent la population et l’État kosovar avec ces énergies fossiles et leurs conséquences sur l’environnement et la santé. Les alternatives existent et le gouvernement doit d’urgence se retirer de cet investissement et se concentrer sur le réinvestissement dans les sources d’énergies renouvelables.»

Alors que le pays est candidat à l’adhésion à l’Union européenne (UE), le gouvernement kosovar semble peu pressé de suivre ces recommandations et d’abandonner son projet de nouvelle centrale. C’est aujourd’hui du côté de l’administration Trump qu’il espère obtenir un soutien financier. Le chantier pourrait démarrer dès 2019.

Le reportage original ici.

Le charbon « bombe atomique » du Kosovo

Au pied de la centrale Kosovo B @ LS
Au pied de la centrale Kosovo B @ LS

RFI – Accents d’Europe – 17.01.2019 – 5 min – Audio

Dans les Balkans, la pollution au charbon héritée du tissu industrielle de l’ex-Yougoslavie. Au Kosovo, Pristina est envahie tous les hivers par les fumées de ses deux centrales au lignite. Et pourtant, le gouvernement kosovar compte bien construire une nouvelle centrale… au charbon.

Écouter :

Le reportage original ici (à 5’55).

Albanie : l’émigration vers l’Allemagne comme seul horizon ?

Place centrale de Rrëshen en Albanie @ LS
Place centrale de Rrëshen en Albanie @ LS

RFI – Accents d’Europe – 04.01.2019 – 5’20 min – Audio

La fuite des cerveaux n’est pas seulement une réalité en Albanie, c’est un fléau. Les candidats au départ ont pourtant une probabilité proche de zéro d’obtenir le statut de réfugié dans un pays européen, mais qu’importe. Il faut partir, parce qu’aucune promesse ne vous retient au pays. Surtout pour les jeunes qui sont en plus pénalisés par des frais universitaires rédhibitoires. Le pays se vide de ses habitants. Et cela concerne aussi bien les professionnels que les étudiants.

Écouter :

Le reportage original ici (à 8’10).

Banques européennes: dans quel avenir investir?

Manifestation à Sarajevo pour la protection des rivières d'Europe, septembre 2018 @ LS
Manifestation à Sarajevo pour la protection des rivières d’Europe, septembre 2018 @ LS

Reporter.lu – 22.12.2018 – Article

Près de 3 000 hydrocentrales sont en cours de construction dans le sud-est européen. Un tiers des barrages sont envisagés dans des zones protégées et certains perçoivent un financement des banques publiques européennes, dont la BEI ou la BERD. Les rivières sauvages des Balkans étant un réservoir de biosphère pour le continent européen, le choix de l’énergie hydraulique est contesté par beaucoup de citoyens.


«S’il n’y a plus d’eau, il n’y a plus de vie!» Perparim Shkurti est désespéré. Depuis la construction de petites hydrocentrales sur la rivière Rrapun, dans l’est de l’Albanie, son moulin est à l’arrêt. «Ce moulin est centenaire et il sert aux besoins de plus de deux cents personnes!» Au milieu des forêts de pins du parc national de Shebenik-Jabllanice, le lit de la rivière est désormais à sec, toute l’année, selon Perparim. Ici, les familles survivent grâce au travail de la terre. «Personne n’est venu m’annoncer le début du chantier, déplore-t-il. Et, contrairement à ce qu’ils m’ont dit, la centrale fonctionne toute l’année. Moi, je ne suis pas contre la production d’électricité, mais nous avons besoin de cette eau!»


Dans les Balkans, des exemples comme ceux-ci se sont multipliés ces dernières années. Petites centrales ou importants barrages, ces projets sont vivement contestés par les habitants, la communauté scientifique et les militants écologistes. Pourtant, dans le parc de Shebenik-Jabllanice le financeur n’est autre que la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), autrement dit, le citoyen européen.


Pippa Gallop travaille pour l’ONG Bankwatch qui surveille les financements des banques publiques européennes: «Depuis 2005, 82 centrales hydro-électriques ont été financées par les banques multilatérales de développement dans le sud-est européen, dit-elle. Au moins 37 de ces projets l’ont été dans des zones protégées.» Au total, la BERD, la Banque européenne d’investissement (BEI) ou la Banque mondiale ont investi près de 727 millions d’euros dans l’hydroélectrique. «En ce qui concerne les dégâts causés aux rivières de la région, c’est assurément la partie immergée de l’iceberg, déplore Pippa Gallop, car des habitats cruciaux ne sont toujours pas protégés par la législation.»


Un très profitable marché


Aménagés, canalisés et barragés, les cours d’eau sauvages sont devenus rares en Europe. Les rivières des Balkans, elles, ont été relativement épargnées par les phases destructrices de l’industrialisation. Leurs eaux claires abritent une biodiversité disparue ailleurs sur le continent et participent au quotidien des milliers de personnes qui habitent sur leurs rives. Alors, «patrimoine naturel européen» comme le soutiennent les militants écologistes ? Pour certains investisseurs étrangers, dont certains sont autrichiens, turcs ou français, elles représentent plutôt un très profitable marché. Le dernier, dans une Europe qui s’est couverte de barrages aux XIXe et XXe siècles.


«Nous avons mis en évidence près de 3 000 projets, de la Slovénie à la Bulgarie.» Fondateur de l’ONG autrichienne, RiverWatch, Ulrich Eichelmann dénonce une véritable «course à l’or bleu». Un «tsunami de barrages» favorisé selon lui par de multiples facteurs : «la corruption, la faiblesse des législations environnementales et sociales, les débats sur le changement climatique, des sociétés civiles peu organisées, etc.» Pour l’écologiste viennois, ces projets serviraient moins à produire de l’électricité qu’à blanchir de l’argent, des accusations qui ont donné lieu à des enquêtes judiciaires.

Du côté des gouvernements de la région, on vante le caractère renouvelable de l’hydroélectricité. Pour des pays déjà membres ou candidats à l’intégration, ces centrales répondent aux exigences de l’Union européenne (UE) en la «Verte», l’hydroélectricité? Absurde répond Ulrich Eichelmann à l’occasion du premier sommet européen des rivières, organisé fin septembre à Sarajevo. «La pire chose que vous pouvez faire à une rivière, c’est construire un barrage. Un barrage bloque l’eau avant de la rediriger dans des tuyaux. S’il reste de l’eau dans le lit originel de la rivière, le niveau est généralement trop faible donc la température de l’eau augmente. Tout l’environnement est bouleversé, les espèces migratrices sont coincées, les sédiments se retrouvent bloqués, ce qui entraîne une érosion du littoral.»


Incohérence européenne


Les ONG dénoncent notamment les conséquences environnementales et sociales des centaines de petites hydrocentrales, dont certains produisent moins d’un mégawatt par heure. Peu efficaces du point de vue énergétique, beaucoup ont bénéficié du soutien de la BERD, comme sur la rivière Rrapuni. Dans des pays qui sont membres ou candidats à l’intégration à l’UE, ces projets entrent aussi en contradiction avec les récents engagements environnementaux : les rivières européennes devront, selon la nouvelle législation environnementale de l’UE, avoir un «bon statut écologique» d’ici 2027. En France et en Allemagne par exemple, des millions d’euros sont dépensés pour «renaturaliser» les rivières barragées et aménagées au XIX et XXe siècles.


Avec leur campagne «Sauvez le cœur bleu de l’Europe», les opposants aux barrages ont réussi à médiatiser ces projets. La Vjosa est l’un des symboles de cette lutte. Considéré comme le dernier fleuve sauvage d’Europe (hors Russie), la Vjosa coule librement sur plus de 270 kilomètres entre nord de la Grèce et sud de l’Albanie, vierge de constructions humaines. Mais elle est aujourd’hui menacée par la construction de 38 barrages.

Depuis le café du village de Kalivaç, Spartak Dervishi regarde l’immense plaine traversée par les multiples chenaux de la Vjosa. On aperçoit au loin un chantier à l’arrêt. Il y a cinq ans, des soupçons de corruption ont mis fin aux travaux. «Nous, on veut que le chantier reprenne!», s’emporte Spartak, ancien ouvrier. Si le projet reprend, c’est 2.000 emplois pour la région. Il n’y a rien ici, tout le monde part émigrer.» Des espoirs, portés par les dirigeants politiques, comme Ilir Bejtja, vice-ministre albanais de l’énergie. Au micro de France 24, il déclarait cet été que «ces projets allaient apporter des revenus, des emplois et des services publics à l’économie albanaise, […] et une fourniture d’énergie durable. L’hydroéléctricité est bonne pour l’environnement.»


Des choix énergétiques «irresponsables»


Malgré la corruption et le clientélisme, certains habitants des Balkans restent sensibles aux promesses de développement économique. Des arguments que Olsi Nika connaît bien. Le directeur de l’ONG EcoAlbania ne cesse de discuter avec les populations concernées par les projets de barrages. Son association en comptabilise 540 pour la seule Albanie. «Quand vous allez dans les régions oubliées par l’État, tout le monde espère des changements», explique Olsi Nika. «Les compagnies privées font beaucoup de promesses, mais les documents sont complètement manipulés, nous en avons tant
d’exemples ! Les centrales ne génèrent des emplois que de façon temporaire. L’écotourisme, lui, créé de l’emploi sur le long terme.»


L’Albanie dépend déjà à plus de 95% de l’énergie hydraulique. Pour Olsi Nika, les choix énergétiques actuels sont irresponsables. «Vous pouvez construire autant de barrages que vous voulez, en période de sécheresses, les réservoirs resteront à sec, prévient Olsi Nika. Les alternatives existent le solaire, lutter contre les pertes sur le réseau, réduire les consommations, etc.» Vulnérable aux effets du changement climatique, l’hydro- électricité serait désormais moins rentable que le solaire ou l’éolien. Or bleu ou patrimoine naturel?

Un vent nouveau serait-il en train de souffler en faveur du «cœur bleu de l’Europe»? Début décembre, le Parlement européen, sensibilisé à la problématique écologique, a adopté une résolution appelant plusieurs gouvernements de la région à revoir leur stratégie énergétique. Dans le même temps et après avoir reconnu devoir améliorer la surveillance des projets qu’elle finance dans la région, la BERD planche sur une redéfinition de sa politique environnementale pour les cinq prochaines années. Mais les
décideurs suivront-ils le plan pour les rivières des Balkans présenté par les ONG qui définit plus de 61 000 kilomètres de rivières à sanctuariser?


Pippa Gallop n’en est pas convaincue. «La BERD réfléchit toujours à financer d’importants projets d’hydrocentrales, explique-t-elle. Et avec la BEI, elles continuent de financer indirectement les petits barrages à travers leurs intermédiaires financiers commerciaux.» L’opacité bancaire est désormais dans le viseur des défenseurs des rivières : les banques commerciales ne dévoilent pas les projets qu’elles financent, même lorsqu’elles utilisent des fonds publics provenant de la BERD ou de la BEI. Selon les ONG, plus de 1 000 projets d’hydrocentrales en construction n’ont d’ailleurs pas assuré leur financement.

Lire l’article original (abonnés) ici.

«Les Albanais te voient d’abord comme un humain, pas juste comme un migrant»

Entrée de la citadelle de Berat @ LS
Entrée de la citadelle de Berat @ LS

Libération – 19.12.2018 – Article

Épuisés par la «route des Balkans», de plus en plus de réfugiés choisissent de s’installer en Albanie. Ils profitent de l’hospitalité d’un pays lui-même en proie à l’exode de sa population.

Le regard mélancolique de Taha s’illumine quand il en parle. «Pour moi, l’Albanie c’est mon deuxième pays !» Devant le petit centre des demandeurs d’asile de Babrru, situé en périphérie de Tirana, ce jeune Syrien jongle entre l’albanais et l’arabe pour conseiller les derniers arrivés. «Je suis passé par pas mal de pays, et ici il y a quelque chose de différent, assure-t-il. Les Albanais, ils ne te voient pas juste comme un réfugié ou un migrant, mais d’abord comme un être humain.» Pour ce fils de réfugiés restés au Liban, la route s’est arrêtée de façon inattendue il y a un an, dans ce petit pays de l’Adriatique. L’asile en poche, Taha espère désormais intégrer l’un des clubs de foot de Tirana.

«Pour nos enfants»

Théoriquement fermée depuis le printemps 2016, la «route des Balkans» continue de voir passer des centaines de personnes, pour le plus grand profit des passeurs. Phénomène nouveau cette année, elles ont été nombreuses à passer par les montagnes albanaises, le Monténégro et la Bosnie, afin de gagner l’Union européenne. Parmi elles, une majorité de Syriens, mais pas seulement. A Tirana depuis trois semaines, Kamel, 25 ans, a quitté les faubourgs de Casablanca. Objectif : rejoindre sa fiancée dans la Loire. «L’Albanie et le Monténégro, ce sont des petits pays. Même si tu n’as pas d’argent, tu peux passer. Ce qui compte, c’est tes jambes. C’est une route pour les sportifs», s’exclame-t-il en rigolant.

Une route albanaise dont la fréquentation a considérablement augmenté, comme le confirme Pablo Zapata, représentant du Haut-Commissariat des Nations unies aux réfugiés à Tirana. «En 2016 et 2017, nous avons enregistré le passage d’environ 1 000 personnes par an. Mais cette année, entre janvier et novembre, 5 401 personnes ont été interpellées par la police.» A l’unisson des autorités locales, l’institution onusienne se garde de parler de «nouvelle route» mais plutôt d’un «réajustement». «Il n’y a pas plus d’entrées sur le territoire européen, simplement les personnes essayent de nouveaux itinéraires», explique Pablo Zapata à Libération. Et beaucoup choisissent de demander l’asile dans le «pays des Aigles». En 2018, 4 095 dossiers ont été déposés en Albanie, contre 307 en 2017.

C’est ce qu’a fait Ahmed, 26 ans, originaire du Pendjab pakistanais. Même si, comme la plupart, il ne compte pas s’attarder dans le pays, il s’étonne de l’accueil reçu : «En Grèce, on m’avait dit : « Fais attention aux Albanais. » Mais en arrivant ici, je vois qu’ils avaient tort.» Derrière lui, sur le chemin semé de nids de poule qui mène au centre de Babrru, quelques femmes se rendent à l’école du quartier. De plus en plus de familles de réfugiés, en majorité syriennes, ont fait le choix de rester à Tirana. Ainsi, Saïd et sa femme Sabah, qui n’avaient jamais entendu parler de l’Albanie. «C’est pour nos enfants que nous avons demandé l’asile ici, explique ce Palestinien qui travaillait à Homs avant la guerre. Nous ne pouvons risquer leur vie en continuant. Les gens meurent sur cette route.»

Dans sa minuscule épicerie, à quelques pas du centre des réfugiés, Léonara voit défiler des personnes souvent épuisées par leurs multiples tentatives de passage de frontières. «Ils sont un peu dans la même situation que nous quand nous sommes partis en Grèce dans les années 90, explique cette mère de famille qui a vécu vingt-trois ans à Athènes. Nous aussi, nous avons beaucoup souffert.» Face au durcissement des frontières de la région et aux mauvais traitements, l’Albanie offre un peu de répit. «Quand les personnes sont dans le besoin, les gens les aident spontanément, assure Pablo Zapata. Nous n’observons que des gestes de solidarité, pas de signes de rejet comme ça peut être le cas dans d’autres pays.» Une solidarité enracinée dans la besa, un code d’honneur local qui prône la protection de l’autre.

«Ici, il y a un mix de beaucoup de religions, commente Taha, admiratif. Il y a des sunnites, des chiites, des orthodoxes, des catholiques, des juifs… Et moi, je n’ai jamais vu de problème. C’est magnifique.» Alors que les sociétés européennes se déchirent à propos de l’accueil des migrants et que l’extrême droite a imposé la question de l’identité et de l’islam au cœur des débats, ces problématiques ne prennent pas en Albanie. L’extrême droite n’y a d’ailleurs jamais été représentée au Parlement. C’est ce que fait remarquer le politologue Ilir Kalemaj : «Plusieurs pays d’Europe centrale ont dit qu’ils n’accepteront que des chrétiens, ce qui représente un dixième des personnes concernées. Ce critère religieux n’a jamais été un problème pour l’Albanie et ne le sera jamais, car le pays compte 60 % de musulmans et 40 % de chrétiens.»

Fierté

En 1967, alors sous la dictature stalinienne d’Enver Hoxha (1944-1985), l’Albanie s’était déclarée «premier Etat athée de la planète». Depuis le retour de la liberté de culte en 1991, les missionnaires sont venus en nombre, mais la pratique religieuse reste peu répandue et la coexistence des différentes religions fait souvent la fierté des Albanais. Un atout pour Ilir Kalemaj, qui veut voir dans cette immigration inédite une chance pour l’une des économies les plus pauvres du continent. «La moyenne d’âge de la population albanaise est passée de 32 à 37 ans en cinq années seulement, s’inquiète-t-il. A cause d’une faible natalité mais surtout d’une émigration massive vers les pays occidentaux [dont la France, ndlr]. Sur le long terme, l’Albanie doit saisir l’opportunité de l’immigration. Elle peut être source de nouveaux emplois mais aussi d’aide financière internationale.»

Les autorités de Tirana se sont distinguées cet été en proposant d’accueillir vingt passagers érythréens du Diciotti, ce navire des gardes-côtes italiens bloqué au large de la Sicile par le ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini. «C’était une décision basée sur les principes humanitaires, assure à Libération Rovena Voda, la vice-ministre albanaise de l’Intérieur. Et j’en suis vraiment fière. L’Albanie est un pays de départ, de transit mais aussi de destination. Nous, les Albanais, savons ce que veut dire émigrer. Ce que nous avons proposé est un geste de bonne volonté, à la hauteur de ce que nous pouvons faire.» Et la ministre de pointer les contradictions européennes sur la question migratoire.

«Pas à l’ordre du jour»

Alors que les dirigeants albanais désespèrent d’entamer un jour les négociations d’adhésion à l’UE, ils ont récemment demandé de l’aide afin de ne pas agir seuls face à ces arrivées inédites de migrants. «Pour le moment, il semble que nous avons réussi à faire face, poursuit Rovena Voda. Mais l’Albanie est un petit pays avec peu de ressources, tant humaines que logistiques.»

Début octobre, un accord a été signé avec Frontex. La police des frontières européenne peut désormais intervenir sur le sol albanais pour lutter contre les entrées illégales. Promue notamment par le gouvernement d’extrême droite autrichien, l’ouverture de «centres de tri» de réfugiés en Albanie, quant à elle, ne serait «pas à l’ordre du jour», selon la ministre.

Dans un café proche du centre de Babrru, Chahla, 28 ans, et son mari Samir reprennent un peu de force, harassés par leur marche nocturne à la frontière grecque. Voilà deux ans qu’ils sont partis de Bagdad avec leurs deux enfants, fuyant les violences quotidiennes, la corruption endémique et «l’absence de liberté». Ils montrent le GPS qui doit les aider à poursuivre leur route. Pour eux, c’est sûr, ils ne sont qu’en transit en Albanie. «Le futur de nos enfants n’est pas ici, dit Chahla. C’est un petit pays pauvre, qu’est-ce que nous pourrions faire ici ?» Elle-même confrontée à l’exode de sa population vers l’UE, l’Albanie et ses salaires les plus bas d’Europe ne font pas rêver. Mais, pour certains, son hospitalité et sa tolérance sont déjà plus que les bienvenues.

Le reportage original ici.

Barrages dans les Balkans: une frénésie au détriment de l’environnement

Un gardien devant le chantier d'une hydrocentrale sur la Valbona @ LS
Un gardien devant le chantier d’une hydrocentrale sur la Valbona @ LS

RFI – C’est pas du Vent – 48 min – Audio

Les Balkans sont la dernière région d’Europe où coulent des fleuves sauvages, mais pour combien de temps ? 3 000 projets de centrales hydro-électriques sont programmés ! Albanie : 540 projets ont été recensés dans ce pays pauvre de l’Adriatique, recouvert à 70% de montagnes. Un reportage de Louis Seiller. Bosnie-Herzégovine : 12 barrages sont en construction et 300 projets sont à l’étude. Un reportage de Clémentine Métenier.

Écouter :

L’émission originale ici.