La Serbie change les noms des rues à Belgrade

L’ancienne rue du 7 juillet, aujourd’hui rue du roi Pierre Ier @ DR

RFI – Accents d’Europe – 13.07.2021 – 5 min – Audio

À Belgrade, les références au passé yougoslave, mais aussi aux villes voisines dans les Balkans sont remplacées par des références à un passé glorieux, serbe. Une manière de changer de regard sur l’histoire. 

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Le reportage sur le site de RFI (à 7’30).

En Pélagonie, la terre vue du miel

Apis mellifera macedonica est aujourd’hui menacée par l’importation d’abeilles étrangères @ LS

Libération – 26.06.2021 – Article

Passionnés par l’«Apis mellifera macedonica» et par le nectar aux vertus exceptionnelles qu’elle fabrique, deux apiculteurs du sud-ouest de la Macédoine du Nord unissent leurs savoir-faire pour protéger l’insecte menacé par l’introduction d’espèces étrangères, et privilégient l’équilibre environnemental à la productivité.

Sa corbeille à pollen bien attachée à ses pattes arrière, «ptchéla», l’abeille, fait une escale inhabituelle avant de déposer sa dernière récolte dans son logis de bois, tout proche. A l’aise et curieuse, la butineuse sonde les anfractuosités de ce pouce brûlé par le soleil sur lequel elle a atterri, et dont elle fait tranquillement le tour. Pourtant, l’apidé la plus connue de Macédoine n’est pas réputée pour sa douceur. «Quand un biologiste allemand est venu étudier nos abeilles, il ne voulait pas enfiler de protection, s’amuse Dico Dimkovski, 66 ans, et familier de l’abeille autochtone. Il pensait qu’elles seraient calmes comme celles d’Allemagne. Mais quand il a ouvert une ruche, les abeilles se sont jetées sur lui, et il a crié : “Donne-moi la vareuse, vite !”» Domestiquée depuis peu, l’abeille de Macédoine garde de sa vie sauvage de farouches réflexes et choisit sa compagnie.

Présente de l’ouest de la Bulgarie à l’est de l’Albanie, et du sud de la Serbie au nord de la Grèce, Apis mellifera macedonica rayonne au cœur des Balkans, autour de cette terre antique qui lui donne son nom. Son miel de fleurs sauvages, crémeux à souhait, ne fait pas saliver que les enfants qui s’en régalent tous les matins. Depuis toujours, ses arômes de thym et de trèfle blanc fortifient l’esprit comme le corps et au moindre signe de faiblesse, on fait confiance aux vertus de ce miel solaire. En Macédoine, rares sont ceux qui partent au travail sans s’être délectés de leur cuillère quotidienne.

Entre les framboisiers et les groseilliers

Dans le village à moitié déserté de Dihovo, blotti contre les denses forêts du parc national du Pelister, la «macedonica» s’affaire autour des acacias. La sous-espèce balkanique peut compter ici sur un duo de protecteurs dévoués : Naco et Dico (prononcer «Natcho» et «Ditcho»). L’amour de la ruche réunit ces deux voisins qu’une génération sépare. «Apis mellifera macedonica s’est adaptée à son environnement au cours de millions d’années d’évolutions, explique Naco Jovcevski, 32 ans, en enfumant délicatement une première ruche afin de contrôler l’état de santé du couvain. Elle a dû apprendre à survivre à des hivers très rigoureux et à des étés secs, sans beaucoup de nectar disponible.» Cette résistance aux aléas s’avère précieuse face aux conséquences toujours plus sensibles du changement climatique.

Car, loin des journées écrasées par la chaleur que connaît habituellement la Pélagonie en juin, le printemps 2021 est frais. On grelotte presque dans la région de Bitola. «Pour une belle production de miel, il faut des nuits à 15°C, afin que toutes les plantes fleurissent, soupire le jeune père de famille en désignant les prairies qui bordent son terrain. Mais 15°C, c’est ce que nous avons en journée en ce moment…» Posé à 822 mètres d’altitude aux pieds du mont Baba, son rucher entouré de fruitiers bourdonne à peine. Souriant malgré tout, Naco n’en demande pas trop à ses 400 ruches. Le trentenaire aux traits enfantins a fait une croix sur les trois tonnes qu’il récolte les années fastes. Il sait qu’il doit laisser suffisamment de miel à ses milliers d’ouvrières en prévision de l’hiver.

Dico Dimkovski et Naco Jovcevski unissent leurs efforts afin de préserver Apis Mellifera Macedonica @ LS

Si la quantité varie, la qualité, elle, reste. Les miels du village de Dihovo sont du haut de gamme. Apis mellifera macedonica sublime le nectar des fleurs sauvages, en concoctant un «med» fort et raffiné. Un miel que l’on aimerait retrouver parmi les pots de nos supermarchés dont la description interroge : «Miel hors UE». Peu de chances cependant d’y retrouver ceux de Macédoine du Nord, et surtout celui de Naco : la vente n’a lieu qu’au beau milieu de son petit rucher, entre les framboisiers et les groseilliers. «La région se prête bien à l’apiculture biologique, car elle est encore très naturelle, l’agriculture intensive n’y est pas développée, assure-t-il, alors qu’un loriot lâche quelques notes flûtées depuis les cerisiers. Il y a une grande diversité de fleurs et de plantes.» Dans cette plaine de la Pélagonie qui dévale jusqu’en Grèce voisine, point de «néonics» (néonicotinoïdes), ces «tueurs d’abeilles» qui ravagent ailleurs les populations d’insectes. La campagne y est habitée, et vivante.

«Préserver les équilibres»

La star tirée de ces prairies préservées, c’est le livadski, miel polyfloral, doré comme le soleil macédonien. Sa faible densité révèle aux palets chanceux toute la richesse du terroir par son intense arôme de fleurs. «Grâce à la grande diversité de nectars, ces miels ne cristallisent que très tard, un an après la production», pointe Dico de sa voix grave. Moins flamboyant, mais d’une belle légèreté et agréablement amer, le choumski med, miel de forêt, enfile évidemment une robe plus sombre, celle, ambrée, des pins et des chênes qui recouvrent les collines de la région. Avec ses miels et du tahiné, Naco concocte une pâte épaisse, au délicieux goût de noisette : le medsotan. Cette douceur addictive, léguée par cinq siècles d’occupation ottomane, est un immanquable des jours de fête.

De la Macédoine, nos clichés hexagonaux ne gardent souvent l’image que d’une salade que les locaux appellent ici «salade russe». Terre d’agriculture, dont la cuisine est imprégnée des brassages de populations qui façonnent son territoire escarpé, la petite Macédoine du Nord n’est pas qu’un paradis de légumes, c’est aussi un éden d’abeilles. Une réalité qu’a magnifiquement rappelée le film Honeyland. En contant la vie de Hatidze Muratova, une apicultrice qui récolte son miel selon des traditions ancestrales, ce succès cinématographique mondial est devenu le meilleur ambassadeur de cet Etat de deux millions d’habitants, indépendant depuis tout juste trente ans. «Ce film a permis de faire reconnaître la Macédoine comme un pays de miel, se réjouit Nikolce Nikolovski, président de SlowFood Macedonia. L’apiculture fait partie de notre quotidien, et Honeyland illustre cette partie de notre identité. Par son respect des abeilles, Hatidze Muratova nous rappelle l’importance de préserver les équilibres de la nature.»

Les techniques de Hatidze pour amadouer les abeilles sauvages, Dico les connaît bien. Dans son rucher ombragé de pommiers, cet ancien électricien choisit une sorte de panier tressé de branches et de feuilles séchées, et le soulève prudemment. «Voilà la teurmka, ou kocharé, comme on l’appelle dans la région de Bitola. C’est avec ces ruches traditionnelles que je suis allé chercher mes premiers essaims d’abeilles sauvages, à la fin des années 90. Je les repérais dans les grottes ou les troncs d’arbres, et je les appâtais avec de la mélisse.» La teurmka a été utilisée dans les Balkans jusqu’à la modernisation de l’apiculture dans les années 50. Elle peut donner jusqu’à 4 kilos de miel, contre au moins 10 avec les modernes.

«Désinformation et le marketing agressif»

S’ils vivent avant tout de leurs ruches modernes, plus pratiques et plus simples à manipuler, Naco et Dico tiennent à préserver les techniques traditionnelles. Les voisins de Dihovo joignent surtout leurs efforts pour défendre la belle autochtone qui n’est pas seulement menacée par les caprices de la météo. «De plus en plus d’apiculteurs se fournissent aujourd’hui avec des abeilles étrangères, se désole Dico, en choisissant soigneusement ses mots. La loi interdit leur importation, mais cela ne suffit pas à contrer la désinformation et le marketing agressif. Ces abeilles sont peut-être plus productives, mais elles ne résistent pas aux hivers, contrairement à Apis mellifera macedonica.» Fondateur de l’association MacBee, Dico alerte sur les risques d’hybridations. Un peu partout dans le pays, les 24 membres de ce réseau de passionnés testent et expérimentent pour améliorer la sélection des reines, et ainsi assurer le maintien de la sous-espèce.

Ruche traditionnelle, la teurmka a été utilisée dans les Balkans jusqu’aux années 1950 @ LS

Un futur sans Apis mellifera macedonica ? Inimaginable pour Naco qui lui a déjà consacré la moitié de sa jeune vie. «J’ai commencé à 16 ans en aidant mon grand-père à récolter son miel. A cette époque, je n’y connaissais absolument rien, mais aujourd’hui, les abeilles sont mon art de vivre.» Unique apiculteur de Macédoine du Nord à partager son savoir-faire avec les touristes, Naco a été également le premier à se lancer dans l’apithérapie et à mettre en valeur toute la largesse des abeilles. «Voilà la “bombe énergétique”, comme l’a surnommée un client polonais, s’exclame-t-il en brandissant une étrange mixture, aux multiples nuances de jaune. Il y a du miel, de la gelée royale, de la propolis et du pollen. Que du bon !» Contre l’asthme, les allergies ou simplement pour se détendre, on s’arrête aussi dans le rucher-verger de Naco afin d’inhaler l’air des ruches, «le septième produit que m’offrent les abeilles [Naco récolte également la cire et le venin d’abeille, NDLR]».

Unis par le destin de leur abeille fétiche, Naco et Dico savent que sa préservation passera avant tout par le respect des équilibres. Et une foi certaine dans leur environnement, comme en témoigne une curieuse touffe de poils accrochée au grillage du rucher. «Il y a deux semaines, un ours m’a pris une ruche», rigole Naco. Avant d’ajouter d’un haussement d’épaules, «l’ours aussi aime le miel».

Le reportage sur le site de Libération.

A Belgrade, un café pour intégrer la jeunesse rom

Albert Matic, 19 ans, a acquis son indépendance financière grâce aux formations du Kafe bar 16 @ LS

RFI – Accents d’Europe – 24.06.2021 – 5 min – Audio

En Serbie, comme dans la plupart des pays européens, la communauté Rom reste très marginalisée. Beaucoup de jeunes sont déscolarisés, parfois à la rue. Le Kafe bar 16 est un lieu unique à Belgrade qui a permis à plusieurs dizaines de jeunes Roms de sortir de la rue et d’acquérir leur autonomie financière. 

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Le reportage sur le site de RFI (à 12′).

En Albanie, le pétrolier Shell menace l’agrotourisme

L’Albanie souffre déjà des conséquences sociales et environnementales de l’exploitation du pétrole, comme à Ballsh @ LS

Reporterre – 16.06.2021 – Article

Le sud de l’Albanie est l’une des rares régions du pays à avoir freiné l’exode de sa population en misant sur l’agrotourisme. Mais la multinationale Shell prospecte et pourrait bientôt y exploiter du pétrole, avec l’aval du gouvernement. Les petits opérateurs touristiques et les habitants se mobilisent.

Vallée de Permet (sud de l’Albanie), reportage

Un bruit de fond, inhabituel, a envahi les vallées du sud de l’Albanie. Chaque matin, un hélicoptère de l’entreprise de prospection italienne Geotec Spa survole les reliefs de cette région sauvage, jusque-là miraculeusement épargnée par les ravages de l’industrialisation. Sur les routes, les dizaines de pick-up blancs de ce sous-traitant de Shell suscitent la curiosité — et l’inquiétude — des habitants. « On ne veut pas de pétrole dans la région, s’insurge Bukuri Spahiu, une fermière de 62 ans qui vit chichement près de la petite ville de Këlcyrë. On craint pour notre santé et celles de nos enfants. Le pétrole va contaminer nos nappes phréatiques et polluer l’air que nous respirons. » Comme certains de leurs voisins, les Spahiu n’ont pas voulu écouter les explications des employés de Geotec quand ceux-ci sont venus planter des piquets dans leur potager afin de sonder le sous-sol.

Riche de sa nature sauvage et de ses traditions culinaires, le sud de l’Albanie abriterait aussi d’importantes réserves en hydrocarbures. Un potentiel qui n’a pas laissé indifférents les experts de l’industrie extractive. En 2018, la multinationale Shell a ainsi signé un contrat de quarante millions d’euros avec le gouvernement albanais pour l’exploration pétrolière dans une grande partie de la vallée de la Vjosa [1]. Elle est considérée par les scientifiques comme le dernier fleuve sauvage d’Europe, hors Russie. La récente condamnation de Shell par un tribunal hollandais la sommant de réduire de 45 % ses émissions ne semble pas dissuader la multinationale de poursuivre sa quête de l’or noir.

La Vjosa est considérée comme le dernier fleuve sauvage d’Europe. © Louis Seiller/Reporterre

Du pétrole dans la vallée de la Vjosa « Un cauchemar », pour Elona Bejo, 38 ans. Il y a quelques années, cette architecte de formation a fui la pollution et les tensions quotidiennes de la capitale, Tirana, pour se « reconnecter à la nature », au plus près de la terre de ses ancêtres. Sur l’un des affluents de la Vjosa, perdu au fond d’une vallée à la végétation luxuriante, son petit hôtel familial, entouré de fleurs et de montagnes, charme les visiteurs en quête de grand air. Avant la pandémie, sa ferme hôtelière affichait complet d’avril à octobre. Cet intérêt grandissant pour le « tourisme de la nature » l’a poussée à se tourner vers les plantes médicinales et aromatiques. Elle soutient ainsi les paysannes de cette région pauvre et oubliée par l’État.

Ici avec sa mère, Elona Bejo tient un hôtel familial et récolte des plantes médicinales. © Louis Seiller/Reporterre

« Le monde est en train de sortir du pétrole, ce n’est pas un investissement rentable ! »

« Si ce choix du pétrole avait été fait il y a vingt ans, ce serait différent, mais aujourd’hui, cela n’a plus de sens. Le monde est en train de sortir du pétrole, ce n’est pas un investissement rentable pour l’Albanie, assure-t-elle calmement, sur sa terrasse en bois. Le gouvernement n’est peut-être pas conscient du nouvel intérêt des touristes pour la région. Je suis sûre que si on préserve la nature telle qu’elle est, les petites structures comme la mienne vont pousser comme des champignons. Nous n’avons pas besoin du pétrole. » Paniqués par les recherches actuellement menées par le sous-traitant de Shell, les petits acteurs touristiques comme Elona Bejo tentent de s’organiser. Ils ont lancé une pétition et protesté devant la mairie de Permet, la principale ville de la région.

Arrivé il y a vingt ans, Giorgio Ponti fait partie des précurseurs de l’agrotourisme. © Louis Seiller/Reporterre

Avec son réseau de petits producteurs bio et ses activités de plein air, la région de Permet est l’unique exemple de réussite de « tourisme durable » en Albanie. Une orientation qui avait été soutenue par les dirigeants socialistes à leur arrivée au pouvoir en 2013. Leur revirement actuel vers l’industrie lourde révolte celles et ceux qui vivent du tourisme dans la vallée. « Si on fait du pétrole dans la région, le tourisme va s’effondrer, assure Giorgio Ponti, un Italien arrivé au début des années 2000 à Permet et qui dispose aujourd’hui de la nationalité albanaise. La région n’est pas faite pour les usines, mais pour l’agrotourisme. Si on commence à extraire du pétrole, personne ne viendra plus ici et la région va mourir. Les habitants partiront. » Attirer des milliers de visiteurs et vivre du tourisme, c’était tout simplement impensable il y a à peine vingt ans à Permet. À l’époque, l’Albanie était en proie aux conséquences tragiques d’une violente crise économique et des centaines de milliers d’Albanais ont alors émigré en Grèce voisine. « Quand on a lancé nos premiers projets d’agrotourisme au début des années 2000, il y avait deux ou trois touristes à l’année, se souvient en souriant Giorgio Ponti. Aujourd’hui, ils viennent massivement dans la région. C’est bon pour l’économie locale : les gens ont du travail et cela permet de contrer l’émigration. Parce qu’ici les jeunes veulent toujours partir à Tirana ou à l’étranger. »

Hasard ironique du calendrier, alors que le sous-traitant de Shell prospecte le sous-sol à renfort d’explosifs, une trentaine de scientifiques albanais et étrangers explorent eux aussi la vallée afin de mieux la connaître… pour la protéger du développement industriel. Ils y recensent plantes, insectes, mammifères… afin de contrer les projets de barrages hydroélectriques prévus sur les affluents de la Vjosa. « Le gouvernement albanais vient d’annoncer vouloir intégrer la vallée de la Vjosa à la liste des zones protégées du pays, mais dans le même temps on y cherche du pétrole, c’est complètement absurde ! dénonce Olsi Nika, directeur de l’ONG EcoAlbania qui lutte depuis des années pour la protection du fleuve. Si c’est une zone protégée, l’industrie lourde n’y a pas sa place, point final. »

Du côté de Shell, on cherche à éviter les polémiques. « La rivière Vjosa est un site naturel d’une importance particulière. Nous ne forerons jamais d’hydrocarbures dans la vallée de Vjosa, assure un porte-parole de la multinationale. En accord avec le gouvernement, notre étude de ces zones doit aider à comprendre pleinement la géologie qui s’étend sur une vaste région du sud de l’Albanie, afin de cartographier toutes les réserves potentielles de pétrole et de gaz. » Des commentaires qui peinent à calmer les habitants de la vallée. Elona Bejo s’inquiète ainsi des pick-up aux plaques françaises qui ont récemment fait leur apparition sur les routes. « Si des ingénieurs français sont là, c’est qu’ils ont trouvé des réserves conséquentes, se désole-t-elle. Ils ne vont pas seulement cartographier le sous-sol. »

Riche en minerais et en pétrole, l’Albanie souffre déjà des conséquences environnementales et sociales de l’industrie extractive. À quelques dizaines de kilomètres seulement de la Vjosa, dans le centre du pays, les entreprises étrangères exploitent d’importants gisements de pétrole. « On a les exemples des villes de Fier et de Ballsh. Aucun touriste, qu’il soit albanais ou étranger, ne va y passer ses vacances, s’emporte Elton Pashollari, 44 ans, revenu de Londres à Permet il y a sept ans pour lancer une activité de rafting sur la Vjosa. On y trouve certains des plus beaux endroits de la vallée mais personne n’y va parce que les gens savent qu’on fait du pétrole juste à côté. Il est évident que l’on ne pourra plus vivre dans de bonnes conditions à Permet avec le pétrole. » Bien décidés à faire reculer Shell, les habitants de la vallée s’organisent pour mener ce combat de David contre Goliath. Ils ont récemment appelé le gouvernement à protéger la vallée de la Vjosa en la déclarant parc national, afin de la préserver des activités industrielles.

Le reportage sur le site de Reporterre.

Agrotourisme ou or noir ?

Les opérateurs touristiques de la vallée ont manifesté leur opposition à Shell. Sur la pancarte « Shell dégage » @ DR

RFI – Accents d’Europe – 24.05.2021 – 6 min – Audio

Pour relancer un  tourisme laminé par la pandémie de Covid-19, de nombreux pays d’Europe misent sur une offre écologique. L’idée n’est pas nouvelle mais la demande est en hausse. L’agrotourisme permet parfois aussi de freiner l’exode ou l’émigration, comme à Permet, dans le sud de l’Albanie. Mais le sous-sol de la région, riche en hydrocarbures, attire les industriels, et les habitants protestent.

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Le reportage sur le site de RFI.

Macédoine du Nord : participer à l’Euro, c’est déjà une victoire

Aleksandar Talesk et ses amis fêtent le premier match de la Macédoine du Nord, Bitola @ LS

Libération – 13.06.2021 – Article

Petit poucet de cet Euro, la Macédoine du Nord fait ses premiers pas en compétition internationale ce dimanche contre l’Autriche. L’occasion pour ce pays à l’histoire complexe de dépasser les divisions ethniques et d’affirmer son identité singulière face à ses voisins des Balkans.

Un but décisif de leur légendaire capitaine, Goran Pandev inscrit en Géorgie, et les «Rouge et Jaune» se sont invités dans la cour des grands. En se qualifiant pour l’Euro, la Macédoine du Nord a déjà écrit le chapitre sportif le plus important de sa jeune histoire. «C’est le plus gros événement de notre histoire dans un sport collectif ! C’est un énorme succès, s’enthousiasme Miki Milenkovski, un supporteur de 43 ans habitué des gradins du stade de Skopje, la capitale. La force de notre équipe, c’est que les joueurs jouent ensemble depuis de nombreuses années. Ils sont vraiment unis et ils jouent pour une seule équipe : la Macédoine.»

Combatifs et solidaires, les Macédoniens pourraient déjouer les pronostics. En témoigne leur retentissante victoire fin mars 2-1 en Allemagne dans le cadre des qualifications pour le Mondial qatari. Au centre de l’exploit, fêté dans les rues de Skopje malgré les restrictions sanitaires, le trio Pandev, Bardhi, Elmas. Trois noms qui racontent à eux seuls l’histoire de cet Etat méconnu, encore en construction. «Dans l’équipe, il y a des Macédoniens, des Albanais, des Turcs, commente Miki. La nationalité des joueurs n’est pas importante. L’équipe nationale crée de l’unité.» Pays de 2 millions d’habitants niché au cœur de la péninsule balkanique, la Macédoine du Nord de 2021 s’accroche tant bien que mal à son identité multiethnique léguée par l’histoire. Aux côtés de la majorité slave macédonienne orthodoxe vit une importante communauté albanophone musulmane, ainsi que des Roms et des Serbes.

Occupation ottomane et influences régionales

Horrifiés par l’idéologie du nettoyage ethnique qui a saigné la Bosnie, les Macédoniens sont fiers de s’être extirpés sans violence du bourbier naissant, en déclarant leur indépendance de la Yougoslavie en 1991. Depuis, la plupart des dirigeants politiques ont joué les équilibristes pour faire flotter le drapeau du «soleil de la liberté» et préserver une République somme toute fragile. L’actuel système politique tente ainsi de refléter une société diversifiée, profondément marquée par cinq siècles d’occupation ottomane mais aussi par les influences régionales. «La Macédoine a une histoire unique car elle a réussi à développer une vision multiethnique de la société, explique Simonida Kacarska, directrice de l’Institut de politiques européennes de Skopje. Une vision qui est, si l’on regarde la situation ailleurs en Europe, véritablement extraordinaire. Le pays essaie autant que possible de donner aux communautés non majoritaires la possibilité d’utiliser leur langue maternelle.»

Les « ultras » du Shkëndija, club albanais, sont divisés sur le soutien à l’équipe nationale @ LS

Cette vision multiethnique, les gouvernants macédoniens furent tout de même quelque peu forcés de l’adopter. Si les violences du conflit yougoslave ont épargné le pays dans les années 90, la guerre du Kosovo toute proche a fini par le toucher en 2001, avec «l’insurrection albanaise», également appelée «guerre civile» par de nombreux Macédoniens. Les huit mois de conflit entre l’Armée de libération nationale (UCK) albanophone et l’armée macédonienne firent autour de 200 victimes. Ils prirent fin avec les accords d’Ohrid qui accordèrent des droits nouveaux à une communauté albanaise alors assez marginalisée, représentant un quart de la population du pays. Vingt ans plus tard, malgré la reconnaissance de l’albanais comme langue officielle et la présence d’Albanais au sein de l’administration et même du gouvernement, nombre d’entre eux peinent à se sentir citoyens à part entière en Macédoine du Nord.

«Mon équipe, c’est l’Albanie»

A Tetovo, comme dans le reste de la Macédoine du Nord occidentale, c’est l’aigle noir bicéphale albanais qui suscite un sentiment national. Chez les ultras du Shkëndija, le club local, vainqueur du championnat cette année, l’accueil de la participation de l’équipe macédonienne à l’Euro est plutôt mitigé. «Moi, je ne regarderai pas les matchs de la Macédoine du Nord, cette équipe me laisse indifférent, assure Arbin Avdulaj, 25 ans, qui enchaîne les cigarettes dans le café du club. Mon équipe, c’est celle de l’Albanie. C’est les grandes puissances et le traité de Londres de 1913 qui nous ont laissés hors de nos frontières naturelles albanaises.»

Au-delà du sport, les enjeux ethniques et politiques infusent toute la société, à l’image de l’administration. Ainsi cela fait vingt ans que la Macédoine du Nord n’a pas recensé sa population, et personne ne sait exactement combien d’habitants compte le pays… Prévue au printemps 2021, la procédure qui n’est qu’une simple formalité a de nouveau été reportée à l’automne, officiellement en raison de la pandémie. «Jusqu’à récemment, nous étions les seuls avec la Bosnie et la Somalie à ne pas être capables de recenser notre population, mais aujourd’hui, il n’y a plus que nous, ironise la politologue Simonida Kacarska. Beaucoup de droits économiques et politiques sont liés à un seuil de représentation de 20 % donc le recensement a toujours été l’objet de luttes politiques pour ces raisons ethniques, mais aussi à cause du rapport de force entre le gouvernement et l’opposition.»

L’intégration à l’Union européenne reste lointaine

Plus que le risque de tensions ethniques à l’intérieur de ses frontières, la petite Macédoine du Nord doit surtout composer avec les surenchères nationalistes de ses voisins grecs et bulgares, plus puissants et, surtout, déjà membres de l’Union européenne. Les différends historiques sur l’origine et l’usage du terme «Macédoine» ont condamné le pays à s’habituer à leur veto et à patienter dans l’antichambre de l’UE… depuis plus de quinze ans. L’arrivée à la tête du pays du Premier ministre Zoran Zaev, un réformateur social-démocrate pro-occidental en 2017, a permis de trouver une issue à la fameuse «question du nom». Après vingt-cinq ans d’opposition grecque, Zaev et son homologue d’alors, Aléxis Tsípras, ont signé en 2018 un accord historique et le pays est officiellement devenu la «Macédoine du Nord». Un changement vécu comme une concession et une humiliation par de nombreux Macédoniens. D’autant plus que, malgré les promesses, l’intégration à l’Union européenne reste lointaine.

«Moi, j’ai voté pour ce changement de nom lors du référendum de 2018, raconte las Dragan Arsovski, un jeune biologiste de Skopje, car je voulais mettre fin à cette situation stupide : je n’avais jamais connu de nom officiel pour mon pays ! Mais après, il y a eu le veto français, puis bulgare [à des négociations d’adhésion à l’UE], c’était vraiment déprimant.» Le «non» opposé dès octobre 2019 par Emmanuel Macron à l’ouverture de ces négociations avec la Macédoine du Nord a fait l’effet d’un tremblement de terre dans la région. «Erreur historique», selon les diplomates de Bruxelles, cette nouvelle mauvaise lecture des Balkans par les gouvernants français y a considérablement terni l’image de l’Union européenne, affaibli les principes démocratiques et ouvert un peu plus la porte économique aux acteurs turcs, chinois ou arabes. Et depuis, le pays s’est donc retrouvé bloqué par un nouveau veto, celui de Sofia. En proie à une crise sociale inédite, le gouvernement bulgare a ressorti une vieille querelle autour de l’histoire et de la langue macédonienne pour mobiliser sa base nationaliste et donner une fin de non-recevoir à Skopje.

Cet enlisement du processus européen, cumulé avec le fonctionnement clientéliste du marché du travail local, crée un profond ressentiment chez les jeunes Macédoniens. Ils seraient plus de 500 000 à avoir émigré ces quinze dernières années, soit le quart de la population du pays. Dans ce contexte maussade, la qualification de l’équipe nationale à cet Euro représente une réelle bouffée d’air pour de nombreux Macédoniens. «Nous n’avons pas de problème avec nos voisins bulgares, grecs ou serbes, tout ça c’est à cause des décideurs politiques», assure beau joueur Miki, le fan de Skopje qui se prépare à aller soutenir ce dimanche à 18 heures les «Rouge et Jaune» contre l’Autriche à Bucarest. Et de finir par tancer malgré tout : «Mais aujourd’hui, aucun de nos voisins n’est présent à cet Euro, c’est déjà une belle revanche.»

Le reportage sur le site de Libération.

Entre Nancy et l’Albanie : une plante pour dépolluer les sols

L’Alyssum murale pousse naturellement sur l’ancien site industriel de Prrenjas en Albanie @ LS

RFI – Accents d’Europe – 17.05.2021 – Audio – 5 min

L’Alyssum mural est une mangeuse de nickel. Cette plante à fleurs jaunes, qu’on trouve dans les Balkans, permet d’extraire les métaux lourds des sols pollués. Longtemps, les habitants de la région l’ont arrachée, mais depuis quelques années, ils la cultivent en Albanie, grâce à une collaboration entre l’ONG AEEMC (Centre de gestion économique et agro-environnemental) de Tirana et l’Université de Lorraine. Les résultats sont prometteurs : sur un hectare, l’Alyssum permet de récolter près de 200 kg de nickel.

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Le reportage sur le site de RFI (à 10’15).

L’Albanie teste l’agromine, la dépollution des sols par les plantes

La chercheuse Aida Bani inspecte une parcelle d’Alyssum murale avec le paysan Dalip Gaxho @ LS

Reporterre – 18.05.2021 – Article

En Albanie, des paysans cultivent avec enthousiasme une plante jugée autrefois indésirable. Car en puisant des métaux lourds comme le nickel, l’Alysson des murs, « hyperaccumulatrice », dépollue les terres. L’expérimentation est portée par des scientifiques locaux et français.

Les paysans de la région ont beau s’échiner depuis des générations, les champs ensoleillés qui bordent les eaux profondes du lac d’Ohrid donnent peu. Sur cette terre rouge et sèche, située à quelques kilomètres de la frontière macédonienne, il faut assurer la nourriture du bétail. « La terre est peu productive. C’est à cause du nickel qu’il y a dans le sol…, résume Dalip Gaxho, un paysan de 60 ans, casquette sur la tête. Il n’y a que la culture fourragère qui fonctionne. C’est une terre peu fertile qui n’est pas adaptée à d’autres cultures. » Ici ou là, sur les collines à la végétation rase, on aperçoit les vestiges des mines de la période communiste.

Pauvres en nutriments, les terres de l’Albanie orientale sont naturellement riches en métaux lourds. Zinc, cobalt, et surtout nickel sont présents en fortes quantités sur ces sols dits ultramafiques. Cette concentration élevée en métaux n’est pas sans danger pour la santé humaine, mais est fort appréciée par une plante qui fleurit en ce mois de mai : l’Alysson des murs. Alyssum murale, de son nom latin, la famille Alillari la connaît bien : cette plante vert clair aux multiples fleurs jaunes s’épanouit autour de son village, Pojska. « Cette plante nuit aux cultures qui me font vivre ! Si je veux cultiver et vendre du maïs ou des haricots, je dois l’arracher de mes champs ! » s’agite Dalip Alillari, un fermier de 58 ans. « Pour nous, c’était une plante inutile, reconnaît plus posément Vahit, le fils. Elle nous paraissait même dangereuse, car quand tu veux cultiver quelque chose, tu es obligé de l’enlever quand elle apparaît dans tes champs… »

Si Vahit parle au passé, c’est que la famille regarde aujourd’hui d’un tout autre œil cette voisine appréciée des abeilles mais naguère indésirable. Ces cinq dernières années, les Alillari ont même recouvert certaines de leurs parcelles avec cette plante touffue qui peut atteindre un mètre de hauteur. À l’origine de ce changement inédit de culture : Aida Bani. Voilà plus de quinze ans que les recherches en phytoextraction de cette scientifique albanaise se concentrent sur l’Alysson des murs. « Alyssum murale est une plante hyperaccumulatrice. Ses racines puisent le nickel contenu dans le sol et elle peut stocker jusqu’à 2 % de ce métal dans ses tissus, s’enthousiasme cette agronome de l’Université de Tirana. Elle peut extraire les métaux de deux types de sols : des sols naturellement riches en métaux lourds, et des sols qui ont été contaminés par l’activité industrielle et minière. » Grâce au soutien financier du projet « Life agromine » puis du programme de microfinancements du Fonds pour l’environnement mondial (GEF SGP), la chercheuse cultive aujourd’hui près de huit hectares d’Alysson des murs dans l’est de l’Albanie.

C’est à Nancy que s’est joué une partie des expérimentations actuelles autour de l’Alyssum albanaise. Avec ses collègues et professeurs de l’Université de Lorraine, Jean-Louis Morel, Guillaume Echevarria et Marie-Odile Simonnot, Aida Bani s’est intéressée aux vertus dépolluantes de l’Alysson des murs, ainsi qu’à son potentiel économique. Une fois récoltées et séchées, les plantes cultivées en Albanie sont expédiées dans l’est de la France au laboratoire d’Econick, une entreprise fondée par sept chercheurs lorrains. Après l’incinération de la biomasse et divers procédés chimiques, les scientifiques récupèrent du sel et de l’oxyde de nickel. Ces biominéraux de haute qualité permettent des utilisations variées : pour la coloration de céramique ou des verres de lunettes, ou comme composants de batterie et autres catalyseurs. Si le coût de fabrication n’est pas encore en mesure de concurrencer l’extraction minière traditionnelle, la démarche résonne avec l’urgence écologique. L’entreprise espère séduire des industriels désireux de se fournir en matériaux issus de pratiques plus saines pour l’environnement.

La culture des amatrices de métal permettrait de dépolluer les sols en à peine cinq à dix ans.

Question rendements, les expériences menées jusque-là semblent prometteuses. En quelques années, le Centre de gestion économique et agro-environnemental d’Aida Bani a réussi à doubler la quantité de nickel récupérée grâce aux plantes. « De cent kilos par hectare en 2015, nous sommes arrivés à en récolter deux cents l’an dernier, se félicite la chercheuse, en inspectant une parcelle que vient d’irriguer Dalip Gaxho, le paysan. Nous avons doublé les rendements en jouant avec la distance, la densité des plantes, la fertilisation minérale et organique, le temps et la manière de récolter, mais aussi en l’associant avec d’autres plantes comme les légumineuses. » On recense de par le monde près de quatre cents plantes hyperaccumulatrices. Encore expérimentale, la culture des amatrices de métal permettrait de dépolluer les sols des métaux lourds en à peine cinq à dix ans.

Des champs de ces plantes hyperaccumulatrices ont ainsi fait leur apparition sur d’anciens sites industriels lorrains. Et en Albanie où les sols ultramafiques représentent près de 11 % de la superficie du pays, « l’agromine » pourrait ouvrir de nouveaux horizons à un secteur agricole en souffrance et apporter des revenus bienvenus dans des campagnes qui souffrent de la pauvreté et du manque de perspectives. « Les opportunités qu’offre la phytoextraction intéressent beaucoup les paysans du coin, assure Aida Bani. En cultivant ces plantes hyperaccumulatrices, ils peuvent gagner bien plus d’argent qu’avec les plantes fourragères : deux, trois, voire même quatre fois plus. » La vente à Econick des plantes récoltées améliorent déjà un peu le quotidien des paysans qui participent aux expérimentations.

L’opération sols propres que mène l’Alyssum murale autour du lac d’Ohrid semble ainsi satisfaire les Alillari, qui appliquent la rotation des cultures à leurs parcelles. Lentement vidés de leurs métaux par l’Alysson des murs, leurs champs gagnent en qualité et pourraient se montrer plus généreux dans le futur. « En retirant le nickel qui nuit à nos cultures, cette plante permet à nos terrains d’être plus productifs, se réjouit Vahit Alillari. Avec cette plante, tout le monde est gagnant : la professeure avec son expérimentation, et nous, les fermiers. » Pour l’instant, les métaux contenus dans la terre rouge de Pogradec paraissent inépuisables, et l’Alyssum murale a encore de beaux jours devant elle. Aida Bani compte en récolter plus de treize tonnes cette année. Afin d’améliorer le bilan carbone de l’expérience, et dans une perspective d’économie circulaire, la chercheuse discute avec ses collègues de Lorraine pour pouvoir un jour récupérer le métal stocké dans les plantes directement en Albanie.

Le reportage sur le site de Reporterre

Tirana : une fièvre immobilière qui suscite beaucoup d’interrogations

L’une des nombreuses villas en ruine du vieux Tirana @ LS

RFI – Accents d’Europe – 22.04.2021 – Audio – 5 min

Dans la capitale albanaise, les immeubles de luxe poussent comme des champignons et cette fièvre immobilière suscite beaucoup d’interrogations. 

Écouter :

Le reportage sur le site de RFI.

A Tirana, le spectre du blanchiment derrière le boom immobilier

Les chantiers ont envahi la capitale albanaise @ LS

Libération – 25.04.2021 – Article

Alors que les tours sortent de terre toujours plus nombreuses dans le centre-ville de la capitale, de nombreux Albanais observent ces transformations avec inquiétude et s’interrogent sur la place du crime organisé dans ces chantiers.

Beaucoup ne les remarquent même plus. Cachées derrière leur mur, ou déjà oubliées à l’ombre de nouveaux immeubles, les villas du Vieux Tirana disparaissent les unes après les autres. Architecte, Doriana Musaj mène une course contre la montre pour écrire leur histoire. «Ici, avant, il y avait deux villas, raconte la jeune femme, émue, en désignant une palissade de chantier, non loin du nouveau marché. L’une d’elles était considérée comme un monument de première importance : sous protection absolue de l’Etat ! Elles ont été détruites au printemps 2020. Sans aucune annonce et en pleine nuit…»

Avec leurs toitures en tuiles et leurs façades colorées, ces demeures de notables sont les témoins du début du XXe siècle. Une période charnière pour Tirana qui s’impose alors comme la capitale d’un Etat albanais naissant, émancipé de l’Empire ottoman et tourné vers l’Europe.

Les vestiges de cette époque, même protégés, ne semblent pas être la priorité des autorités. Faute d’entretien et de soutien financier de la part des institutions, ces élégantes villas tombent en ruine. Leurs propriétaires, souvent à court d’argent, résistent difficilement à la pression des promoteurs. «Pourquoi certaines villas ont-elles été déclarées monument culturel en 2015 et rasées quelques années après ? s’interroge Doriana Musaj, qui tente de cartographier le patrimoine de la capitale, en analysant des décisions administratives souvent contradictoires. Il y a un manque total de transparence ! Les autorités n’annoncent jamais quand une villa va être démolie.»

Au centre de l’exode urbain que connaît l’Albanie depuis 1991 et la chute de la dictature stalinienne, Tirana accélère sa mutation. Rien qu’entre 2017 et 2019, plus de 1 000 permis de construire ont été délivrés par la municipalité pour des immeubles d’au moins six étages, soit une superficie de près de 3 millions de m². Partout dans Tirana, le son des bulldozers et des excavatrices s’est imposé comme le bruit de fond de l’année 2021. Chaque quartier voit sortir de terre de nouveaux complexes résidentiels.

Les grues ont envahi le centre de la capitale

Le béton coule aussi à flots autour de la place centrale et ses monuments, symboles de la capitale. «En 2013, j’ai voté Edi Rama [l’actuel Premier ministre socialiste, ndlr] notamment pour sa promesse de réaffirmer l’identité de la ville, mais regardez tous les gratte-ciel qu’ils construisent ! s’indigne Sevim Arbana, militante pour la défense du patrimoine culturel. Bientôt, on ne verra même plus la Tour de l’Horloge !» Les autorités ont déroulé le tapis rouge à de prestigieux cabinets d’architectes et à leurs «tours multifonctionnelles» écoresponsables : Eyes of Tirana, Evergreen Tower, Downtown One, ou autres Vertical Forest.

Mais les désirs de verticalité des dirigeants, et surtout les grues qui ont envahi le centre de la capitale, ne font pas l’unanimité. Il y a un an, la destruction du théâtre national, de nuit et en plein couvre-feu, avait choqué l’opinion publique et provoqué d’importantes manifestations. Pour la militante des droits humains Edlira Çepani, le traitement réservé au patrimoine de la ville illustre les dérives de l’actuel pouvoir socialiste, accusé d’autoritarisme et de manque de transparence.

«Il y a plein d’endroits disponibles pour construire ces tours, affirme-t-elle. Comme Paris avec la Défense, on aurait pu les construire en dehors du centre, autour du “Nouveau Boulevard” par exemple. Au contraire, tous les éléments du patrimoine qui forment l’identité de la ville ont été attaqués.» Alors que les espaces verts ont fondu et que les bouchons sont devenus quotidiens dans la capitale, les acteurs de la société civile s’inquiètent aussi de la densification annoncée du centre-ville.

Des critiques que l’on balaye d’un haussement d’épaules du côté de la mairie. «Malheureusement, il y a beaucoup de… folklore autour de ces histoires de patrimoine culturel, ironise ainsi le premier adjoint à la municipalité, Arbjan Mazniku, en poste depuis 2015. Ce n’est pas parce qu’un édifice est ancien qu’il a suffisamment de valeur pour être conservé. Il faut trouver un équilibre sain entre la protection du patrimoine architectural et nos besoins en matière de développement. Et comme nous le répètent les meilleurs architectes depuis trente ans, nous devons accroître notre densité urbaine.»

«Ces constructions sont en dehors des besoins du marché»

Les autorités voient dans le boom du BTP une opportunité pour faire de Tirana une destination «cosmopolite», dont le dynamisme nouveau séduira la diaspora albanaise comme la jeunesse d’Europe. Mais alors que près d’un tiers des 2,8 millions d’Albanais vivent déjà dans la capitale et son agglomération, beaucoup s’interrogent : ces milliers d’appartements, de galeries commerciales et de bureaux actuellement en construction ne risquent-ils pas de rester vides ?

A la mairie socialiste, on s’en remet aux lois de l’économie de marché. «Ce n’est pas une étude, mais les investisseurs qui répondront à ces questions, assure ainsi Arbjan Mazniku. Quand l’investisseur construit, il prend un risque financier, et c’est le marché, pas la mairie de Tirana, qui dira si son investissement est rentable ou non.» Les autorités évoquent également la nécessité de loger «25 000 nouveaux habitants par an» venus d’une province albanaise, en voie de désertification.

Dans la capitale albanaise, le salaire moyen s’élève à 480 euros, selon l’Institut national des statistiques. A priori, pas assez pour emménager dans les tours luxueuses qui s’élèvent à toute vitesse. «Ces constructions sont en dehors des besoins du marché, soutient Zef Preci, analyste indépendant et ancien ministre de l’Economie. Aucune étude ne montre que Tirana comptera bientôt 1 million d’habitants. Au contraire, la population se réduit : entre 2010 et 2020 plus de 400 000 personnes ont quitté l’Albanie.»

Faute de perspectives ou lassés par le fonctionnement clientéliste du marché de l’emploi, beaucoup d’Albanais espèrent trouver ailleurs une vie meilleure, notamment les jeunes diplômés. Cette démographie en berne ne semble pas pouvoir stimuler le marché immobilier. Et pourtant, malgré une offre en logements toujours plus importante, les prix de l’immobilier se sont envolés.

Que ce soit pour les tours de l’hypercentre ou pour les complexes résidentiels qui s’étendent sur les collines de la périphérie, le coût du mètre carré dans la capitale a bondi depuis 2016. «Les prix ont augmenté de 20 à 30 % pour atteindre 3 500 euros dans le centre de Tirana, explique Zef Preci. Les prix n’augmentent que quand il y a de la demande, ou quand on injecte de l’argent sale. Or, en ce moment, il y a très peu de ventes d’appartements. Si les prix augmentent, c’est que le secteur blanchit les revenus de la criminalité organisée.»

Un pays «vulnérable au blanchiment d’argent»

Selon un rapport de l’ONG Initiative globale contre le crime organisé transnational, 60 % de l’argent investi dans les nouvelles constructions de Tirana proviendrait de revenus illicites. En seulement trois ans, les auteurs du rapport estiment qu’environ 1,6 milliard d’euros auraient été ainsi blanchis dans le BTP, soit l’équivalent de 10 % du PIB. Les réseaux criminels profitent de la prédominance de l’argent liquide dans l’économie locale. Mais pas seulement.

Commission européenne, Transparency International, Banque mondiale… Depuis des années, les conclusions des ONG et des institutions institutions se suivent et se ressemblent. Ces dernières déplorent la corruption omniprésente au sein d’une administration et d’une classe politique un peu trop à l’écoute de certains intérêts privés. Selon le dernier rapport d’Europol publié en mars, «l’Albanie reste la principale source de cannabis vendu au sein de l’UE».

Et le département d’Etat américain d’ajouter : «L’Albanie reste vulnérable au blanchiment d’argent en raison de la corruption, des réseaux du crime organisé et de la faiblesse des institutions juridiques et gouvernementales.» Une perméabilité de la classe dirigeante que dénonce la société civile. «C’est bien là tout le problème, déplore la militante Edlira Çepani. Nous n’assistons pas seulement à la destruction du patrimoine culturel, mais au blanchiment de l’argent du crime organisé dans le béton de Tirana.»

Malgré leur actualité pressante, les controverses autour des chantiers de Tirana n’ont pas trouvé leur place dans la campagne électorale, fortement polarisée et émaillée de violences. A la mairie, on les relativise. «Ce n’est pas à la municipalité d’enquêter sur les ressources financières des entreprises, juge Arbjan Mazniku, le premier adjoint. Nous avons multiplié par dix le taux d’imposition du permis de construire. Cette taxe se paye via le secteur bancaire, il est donc très facile de vérifier l’origine de ces fonds.»

Face aux conséquences incertaines de ce boom immobilier, beaucoup placent leurs espoirs dans l’actuelle refonte du système judiciaire et dans les nouvelles institutions qui commencent à voir le jour. Mais d’ici aux premiers résultats d’enquêtes, que restera-t-il à voir du passé de Tirana ?

Le reportage sur le site de Libération.