Dans le nord du Kosovo, les divisions avec les Serbes exacerbées

Un graffiti à Mitrovica Nord qui revendique un « Kosovo serbe » et une « Crimée russe » @ LS

Libération – Article – 12.10.2023

Deux semaines après les affrontements meurtriers qui ont opposé un commando serbe à la police kosovare, l’atmosphère dans le nord du pays reste plombée. La communauté serbe y est majoritaire et ne sait plus qui croire. Beaucoup craignent la radicalisation en cours.

Des véhicules de police ou militaires. On ne croise presque plus qu’eux sur les principales routes du nord du Kosovo. Si les drapeaux serbes flottent toujours en masse au-dessus de l’asphalte, ce sont bien les unités spéciales de la police kosovare qui sont postées à intervalles réguliers le long de la rivière Ibar. Leur présence insupporte la plupart des 40 000 Serbes, majoritaires dans cette région boisée. «On est contrôlés presque tous les jours, et même la nuit, se désole cette femme qui habite à quelques centaines de mètres de la frontière avec la Serbie. Ils nous rendent la vie impossible.» Le regard inquiet de cette quinquagénaire aux cheveux teints se fige au passage d’une patrouille. Comme la plupart des Serbes au Kosovo, elle craint de s’exprimer ouvertement.

Quinze ans après la proclamation de l’indépendance du pays, toujours non reconnue par la Serbie, le nord du Kosovo est plus que jamais au cœur du bras de fer politique que mènent Belgrade et Pristina. Les affrontements meurtriers du 24 septembre ont semé le trouble dans cette région à la souveraineté disputée, et pourtant habituée aux pics de tensions. Rares sont les habitants qui condamnent l’attaque menée par la trentaine de Serbes. Un policier kosovar a été tué dans l’affrontement et trois assaillants sont morts. Pristina les a tout de suite qualifiés de «terroristes» et accusé Belgrade. Mais, dans le Nord, les assaillants sont plutôt perçus comme des résistants, voire des nouveaux «héros serbes». En mémoire de ces trois hommes du commando tués lors des combats, un jour de deuil national a été décrété en Serbie, trois dans le nord du Kosovo.

Village traumatisé

Dans la petite ville de Leposavic, quelques familles s’arrêtent sur les bancs ou dans les cafés pour discuter, en enchaînant les cigarettes. Car derrière la monotonie apparente, les tensions actuelles hantent les esprits. Deux des assaillants abattus étaient originaires du bourg. Parmi eux, un proche de Sanja. Cette infirmière de 47 ans évoque avec fierté ce père de famille dont les funérailles ont été suivies par une centaine de personnes. «C’était un patriote, affirme cette blonde, droite comme un i, mais légèrement tremblante. Ici, ce n’est plus possible. Tous ces policiers albanais passent leur temps à arrêter les jeunes hommes, et il faut bien qu’on se défende.» Derrière elle, des drapeaux serbes recouvrent les barbelés qui encerclent le petit hôtel de ville. Le maire albanais de Leposavic, élu en avril avec moins de 4 % des voix en raison du boycott des Serbes, y vit depuis trois mois, protégé par des soldats américains de la Kfor, la force de l’Otan dans le pays.

Une vingtaine de kilomètres plus au sud, le village de Banjska est encore marqué par la violence des combats. Les enfants sortent en rang de la petite école primaire, et passent à côté de la police judiciaire qui relève les débris de munitions encore présents près de la route. Des tractopelles dégagent les camions qu’aurait utilisés le commando pour se barricader, avant de se réfugier dans le monastère. «De 2 h 30 du matin à 16 heures, c’était une petite bataille, raconte Veton Elshani, directeur adjoint de la police pour le nord du Kosovo. Les terroristes étaient équipés d’armes de guerre. On s’attendait à ce type d’attaque, mais pas de cette ampleur. Mais si cela doit se reproduire, nous sommes préparés.» Côté policier, on justifie le déploiement des forces spéciales kosovares dans le Nord que dénoncent la plupart des Serbes : il faut mettre fin à l’impunité dont jouissent les criminels soutenus par Belgrade. Et on s’empresse de mettre en avant la présence de Serbes et d’autres membres de minorités dans leurs unités.

Autour du monastère du XIVe siècle, perché sur la colline, seuls la porte en métal défoncée et des impacts de balles sur des bâtiments adjacents évoquent les combats. Les lieux de culte orthodoxes, foyers du nationalisme serbe, sont régulièrement accusés de servir de cache pour les armes de contrebande. Dans le village traumatisé, on s’interroge sur les conséquences de cette attaque, sans savoir quelle version croire ni à qui se fier. L’ombre de Milan Radoicic plane au-dessus des verres de rakija, l’eau-de-vie de prune, que les hommes du village boivent pour oublier les soucis.

«Pablo Escobar de la région» ou encore «nouvel Arkan» : les surnoms ne manquent pas pour décrire cet «homme fort» des Serbes du Kosovo, placé sur leur liste noire par les Américains en 2021. Radoicic, vice-président du parti de Vucic au Kosovo, a endossé la semaine dernière l’entière responsabilité de l’attaque. Ces aveux, lâchés après une courte arrestation en Serbie, viseraient à dédouaner Belgrade, selon les autorités kosovares. Depuis 2021, celles-ci ont annoncé avoir démantelé neuf laboratoires de production de drogue dans le Nord, tous liés à Radoicic. Son nom est aussi associé au meurtre d’Oliver Ivanovic en 2018, une figure de l’opposition serbe locale. Ivanovic était l’un des rares Serbes du Kosovo à prôner le dialogue avec les Albanais.

«Il n’y a pas de futur pour nous ici»

Dragan, un agriculteur habitant un village tout proche du monastère de Banjska, en convient : pour les Serbes du Kosovo, les choses n’ont fait qu’empirer depuis cet assassinat. «Nous, on est contre toutes les mafias, qu’elles soient serbes ou albanaises, s’exclame ce robuste sexagénaire, avant de remonter sur son tracteur. Mais comment on peut vivre maintenant ? La frontière est fermée, et je ne peux plus vendre ma production en Serbie. De toute façon, le Kosovo n’a jamais été un Etat, et il ne le sera jamais.» Depuis l’attaque du 24 septembre, le principal poste-frontière de la région ne laisse plus entrer personne en provenance de Serbie. Une gageure pour de nombreux habitants qui dépendent économiquement de Raska, la grande ville de la région côté serbe.

Cette dégradation de leurs conditions de vie, les Serbes du nord l’imputent aujourd’hui largement au Premier ministre kosovar, Albin Kurti, élu en février 2021. Ses méthodes pour imposer l’État de droit et la souveraineté de Pristina sont de plus en plus perçues comme une volonté d’humiliation. D’autant plus que dans les médias contrôlés par le régime du président Vucic, on remue quotidiennement la plaie béante de la perte du Kosovo, considéré comme le berceau de l’identité nationale. Le dirigeant kosovar y est dépeint à longueur de journée comme l’orchestrateur d’une «terreur», voire de «pogroms» contre la population serbe.

Même si la plupart sont conscients d’être instrumentalisés par Belgrade, beaucoup de Serbes reprennent à leur compte les accusations de «nettoyage ethnique» portées par les dirigeants serbes contre Kurti. Car sur le terrain, une crise chassant l’autre, tout le monde a vu des proches quitter le Kosovo depuis 2008, et cette indépendance qu’ils rejettent. A Mitrovica Nord, Marija cherche elle aussi à partir en Serbie avec son mari. Il y a quelques années, cette trentenaire était pourtant fière de travailler pour les rares projets de réconciliation qui réunissent les jeunesses serbe et albanaise. «Dans les conditions actuelles, il n’y a pas de futur pour nous ici, lâche-t-elle désabusée. Ceux qui peuvent vont partir. Ces frontières fermées dans un seul sens, c’est déshumanisant. Ce n’est pas en harcelant les minorités qu’on fait respecter la loi.»

Économie sinistrée

Ferme face aux pressions internationales, le dirigeant kosovar refuse de lâcher du lest et s’oppose toujours à la création de l’Association des communes serbes, demandée depuis plus de dix ans par Belgrade. Albin Kurti redoute que celle-ci permette au président Vucic de s’ingérer dans les affaires internes du Kosovo. S’il peut s’enorgueillir d’un fort soutien populaire chez les Albanais, son inflexibilité a conduit à la rupture avec les acteurs de la société civile du Nord. «Il est en partie vrai que le nord du Kosovo est dirigé par des groupes criminels qui maintiennent la population sous un contrôle absolu, admet Milica Andric Rakic, chercheuse auprès de différentes ONG locales. Mais dans le même temps, les gens sont mécontents de Kurti, et ils sont de plus en plus nombreux à se radicaliser car ils ne voient pas d’autres perspectives.» Alors que l’économie du Nord est sinistrée et que le chômage y touche presque un jeune sur deux, les discours ultranationalistes et revanchards fleurissent. Aux côtés des «Z» en soutien à l’armée russe, d’autres graffitis ont fait leur apparition dans de nombreuses villes serbes : «Quand l’armée retournera au Kosovo.»

Dans le contexte de la guerre en Ukraine, l’attaque de Banjska et ces postures guerrières inquiètent côté albanais – 90 % de la population du Kosovo. L’alerte de la diplomatie américaine sur un important déploiement des troupes serbes à la frontière le 29 septembre a ravivé les craintes d’un nouvel embrasement. «Avec cette attaque, j’ai un peu paniqué parce que cela m’a fait remonter les traumatismes de la guerre, raconte Shpat, 29 ans, dont la famille est originaire du nord du Kosovo. Il faut que les internationaux comprennent que, comme les guerres des années 90, c’est la Serbie qui provoque ces tensions. Il faut la sanctionner.» Vingt-quatre ans après la fin du conflit (1998-1999), la société kosovare reste toujours en attente d’excuses pour les crimes perpétrés par la Serbie de Slobodan Milosevic. La défiance est totale envers Aleksandar Vucic qui fut son ministre de l’Information lors de la guerre.

Le reportage sur le site de Libération

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Soleil et petits prix, l’Albanie est le nouvel eldorado des Italiens

2023 est une année record pour le tourisme en Albanie @ LS

Tribune de Genève – 01.10.2023 – Article

Le pays des Balkans est désormais une destination prisée des vacanciers, retraités et jeunes travailleurs de la péninsule. Ils découvrent un pays qu’ils ont longtemps méprisé.

Des chaises longues à perte de vue recouvrent les 10 kilomètres de plage de la baie de Durrës. Ici ou là, les sonorités chantantes de l’italien résonnent sous les parasols inondés du soleil de mi-septembre. «On a entendu de belles choses sur le pays et on était curieux de découvrir cette région si proche, mais mal connue.» Elisabetta, la soixantaine, marche sur le sable chaud après un bain dans une eau à 24 degrés. Avec son mari, cette Véronaise
profite des douceurs de la principale station balnéaire d’Albanie. «Les gens sont vraiment accueillants, et les prix sont bien plus abordables que chez nous.»


Pour les vacanciers venus de la Botte, le dépaysement n’est pas brutal: à Durazzo (le nom italien de Durrës), un hôtel sur trois porte un nom italien, le service se fait en italien et les cartes des restaurants proposent primi et secondi, avec le caffè serré comme à la maison. Le tout pour quelques euros en moins.


Située en face des Pouilles, de l’autre côté de l’Adriatique, l’Albanie est longtemps restée un repoussoir pour une majorité d’Italiens. Les vagues d’émigration albanaise qui ont suivi la chute de la dictature dans les années 90 en avaient fait un synonyme de désolation et de trafics en tout genre.

Jusqu’à récemment, seuls les plus intrépides des voyageurs transalpins s’y aventuraient. Mais ces dernières années, l’attrait des plages et, surtout, des petits prix du «pays des aigles» a supplanté les idées reçues. L’Albanie s’est imposée comme la destination la plus recherchée de la saison estivale 2023.

Dix millions de visiteurs


Sur sa moto rutilante, Pietro Domenico, 47 ans, retrouve un groupe d’amis à l’entrée du port de Durrës. Ce natif de Calabre, qui vit à Lucerne, se réjouit d’entamer sa deuxième semaine de virée à travers le pays. «C’est un nouveau monde à découvrir et, en même temps, il y a des ressemblances avec la culture italienne. Les gens sont tranquilles et sympathiques.» Le mois dernier, même la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, a embarqué vers la côte albanaise pour quelques jours de vacances. Les ferries remplis de touristes italiens ont d’ailleurs conduit le premier ministre albanais, Edi Rama, habitué des provocations, à esquisser un parallèle avec les bateaux qui accostaient à Bari il y a trente
ans, débordant d’Albanais sans le sou.

Les Italiens ne sont pas les seuls à se ruer sur le littoral albanais. Rien que pour le mois d’août, les autorités ont recensé plus de 2 millions de visiteurs étrangers, soit 18% de plus que l’an dernier. La barre des 10 millions devrait être franchie cette année, une satisfaction pour le gouvernement, qui en a fait un objectif prioritaire. Ses campagnes de communication ont fonctionné, et le secteur touristique représente déjà plus d’un cinquième du PIB.

Retraités et jeunes actifs

«L’Albanie d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle d’il y a dix ans. Ce n’est plus ce pays pauvre où il y avait tant à faire, c’est un pays dans la moyenne européenne avec une bonne infrastructure hôtelière», assure Carmine Iampietro, 73 ans, installé depuis dix ans à Durrës. Assis face à la mer, devant son ordinateur et un macchiato, ce Piémontais y a fondé une association qui accompagne l’installation des retraités italiens dans le pays. «La demande est en hausse exponentielle. Il y a beaucoup d’avantages: en Albanie, les retraites ne sont pas taxées et la minicriminalité n’existe pas.»

Outre les retraités, les jeunes Italiens profitent aussi des opportunités du néolibéralisme à l’albanaise. Développeurs indépendants, opérateurs de call-center, chefs de cuisine… de plus en plus de jeunes Italiens quittent le Mezzogiorno et son chômage endémique.

Arrivé à Tirana il y a dix ans, Roberto Mazzuca fait figure de pionnier. Cet ambitieux Calabrais a rapidement arrêté ses études de dentiste pour se lancer dans l’immobilier et les conseils aux investisseurs. «Quand je suis parti pour l’Albanie, ma famille était inquiète, mais aujourd’hui, ils sont fiers de ma réussite», sourit ce businessman, qui guide ses clients fortunés en hélicoptère au-dessus de la Riviera albanaise.


«On parle d’un pays qui a à peine 20 ans d’un point de vue économique et qui est en plein boom! Comme l’Italie des années 60, on y construit des routes, des marinas, des aéroports… Et ce n’est que le début!»

Bétonnage des côtes


Un boom touristique et une transformation à vitesse grand V qui laisse perplexe Pietro Domenico, le motard de Lucerne. «Ici, les inégalités sautent aux yeux. Ils construisent tous ces hôtels de luxe, mais beaucoup de gens vivent de ce qu’ils récupèrent dans les poubelles. On voit bien que le gouvernement ne fait rien pour ces gens-là.»


Malgré des critiques sur les conséquences sociales et environnementales de sa politique, le tout-puissant premier ministre, Edi Rama, a fait du développement touristique sa principale boussole. Les chantiers se multiplient et les criques sauvages disparaissent sous le béton des complexes touristiques. Cette stratégie permettra-t-elle de retenir la jeunesse et d’enrayer la crise démographique qui menace l’avenir du pays? Chaque année, 50’000 Alba-
nais émigrent, lassés du clientélisme et des mauvaises conditions de travail.


Ardit, 24 ans, ne se voit ainsi pas louer encore longtemps des chaises longues et des parasols sur les plages de Durrës. «C’est sûr qu’il y a du travail avec le tourisme, mais la saison ne dure que deux ou trois mois et on est obligé d’accepter les conditions fixées par l’employeur, en faisant souvent plus de dix heures par jour.» Comme beaucoup de jeunes, Ardit rêve de salaires plus élevés et d’un avenir en Allemagne ou au Royaume-Uni.

Le reportage sur le site de la Tribune de Genève.

La Slovénie, modèle de cohabitation avec les grands prédateurs ?

Plus de 1 100 ours vivent en Slovénie, résultat d’un travail commun des biologistes et des chasseurs pour préserver la bonne santé des forêts @ LS

France Inter – Un Jour dans le Monde – 27.09.2023 – Audio – 4 min

En Slovénie, petit pays de 2 millions d’habitants grand comme la Bretagne, on compte l’une des populations d’ours les plus importantes au monde. Et cela se passe plutôt bien. La Slovénie, ce sont d’immenses forêts, souvent présentées comme un modèle en matière de conservation de la faune sauvage. Mais ce succès est surtout dû à un travail au long cours des biologistes et les populations locales pour assurer une coexistence pacifique entre l’Homme et les grands carnivores.

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Le reportage sur le site de France Inter.

Pression sur les réfugiés russes en Serbie

Une fresque pro-Poutine à Belgrade après l’invasion de l’Ukraine @ LS

RFI – Accents d’Europe – 22.09.2023 – Audio – 5 min

Depuis le début de la guerre en Ukraine, des centaines de milliers de Russes ont pris le chemin de l’exil. Beaucoup se sont installés en Serbie, l’un des rares pays de l’Union européenne qui n’a pas pris de sanctions à l’égard de la Russie. À Belgrade, certains exilés russes, critiques du régime de Vladimir Poutine, se voient refuser leur permis de séjour.

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Le reportage sur le site de RFI.

Le festival de Gjirokastër, la vitrine de la diversité culturelle albanaise

Fondé en 1968, le festival folklorique de Gjirokastër s’est imposé comme le principal évènement de la culture albanaise @ LS

RTS – La belle échappée – 24.09.2023Audio – 35 minutes

Perchée sur des collines du sud de lʹAlbanie, à quelques kilomètres de la frontière avec la Grèce, Gjirokastër est une vieille ville parsemée de belles demeures ottomanes. Ce qui lui a valu dʹêtre classée au patrimoine mondial de lʹUnesco en 2005. Mais une autre particularité la rend attrayante : elle accueille depuis 1968 un festival folklorique qui présente à un public toujours plus nombreux ce qui fait la fierté dʹune partie du pays : les danses, les costumes et les chants de chaque région albanaise, en particulier les polyphonies. Des chants à la structure unique, inscrits au patrimoine immatériel de lʹUnesco depuis 2008, qui reposent sur des solistes et un bourdon (iso en albanais) tenu par le chœur.

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Reportage : Louis Seiller
Réalisation : Christian Morerod

Roland Cenko le maître de la polyphonie albanaise @ LS

Le reportage sur le site de la RTS.

La Serbie, cheval de Troie de la Chine et de ses technologies de surveillance

Plus de 2 000 caméras à reconnaissance faciale développées par Huawei sont déjà installées dans les rues de Belgrade @ LS

Libération – 07.09.2023 – Article

Dix ans après le lancement des nouvelles routes de la soie par Xi Jinping, le pays des Balkans s’est imposé comme son principal allié en Europe et les intérêts de la Chine y dépassent la sphère économique.

Elles trônent désormais le long de tous les boulevards et sur toutes les places de Belgrade. A chaque coin de rue, différents modèles de caméras scrutent les visages, et enregistrent les déplacements des passants. C’est par exemple le cas devant l’université de Stefan, 22 ans. «Je ne suis pas contre ce système de caméras en général, affirme cet étudiant en droit, opposé par ailleurs à la politique autoritaire du président Aleksandar Vucic. Ce système est bon dans les sociétés normales, mais il ne l’est pas dans une société malade comme la nôtre. Parce que ces caméras ne font que renforcer la dictature d’un seul homme et de son entourage.»

Les caméras qui ont envahi les rues de la capitale serbe sont toutes fabriquées par Huawei, le géant chinois des nouvelles technologies. Après avoir vu son pouvoir contesté pendant de longues semaines durant l’hiver 2019, Aleksandar Vucic annonçait l’adoption du programme «safe cities», le système de surveillance à reconnaissance faciale développé par Huawei. Officiellement pour assurer la sécurité des citoyens serbes. «On parle de plusieurs milliers de caméras déjà installées, explique Andrej Petrovski, le directeur technique de la fondation Share, une organisation de défense des droits numériques. Elles ne sont pas seulement fixées sur des poteaux, on en trouve également sur les véhicules de police, ou entre les mains des policiers… A Belgrade, l’objectif est d’installer plus de 8 000 appareils de surveillance biométrique. Un chiffre à la fois très imposant et très inquiétant.»

«La Chine est maintenant omniprésente en Serbie»

Face aux inquiétudes des organisations de la société civile et aux critiques des députés européens, le gouvernement serbe a assuré que le logiciel de reconnaissance faciale intégré aux caméras n’était pas encore actif. Sans véritablement rassurer. D’autant plus que le projet de loi avance. Avec d’autres associations, la fondation Share mène la bataille législative afin d’encadrer l’usage de ces technologies capables d’identifier le moindre visage et de pister n’importe qui. «L’importation d’une technologie chinoise n’est pas un problème en soi, mais si c’est le modèle chinois de contrôle social qui est importé, alors là c’est un vrai problème, s’alarme Andrej Petrovski qui se désole des récents choix français en la matière. Si l’on pense par exemple aux manifestations qui ont lieu en ce moment contre le gouvernement, avec ces technologies, on peut craindre que les gens aient peur d’aller protester. Ce qui serait désastreux pour la démocratie.»

Installées à Belgrade, mais également dans la plupart des villes de Serbie, les «caméras intelligentes» des fabricants chinois sont assurément la composante la plus visible de «l’amitié de fer» qui lie Belgrade à Pékin, selon les mots du président Vucic. Après la crise de 2008, et dix ans après le lancement des nouvelles routes de la soie par Xi Jinping, la Serbie s’est transformée en cheval de Troie des intérêts du parti communiste chinois en Europe, assurant une continuité stratégique entre le port du Pirée, contrôlé par le chinois Cosco, et l’Europe centrale. Energie, transports, technologie, santé, les signatures de contrats se sont multipliées, souvent dans la plus grande opacité. «L’influence de la Chine n’est plus seulement économique, résume Maja Bjelos, chercheuse au Centre de sécurité de Belgrade. Aujourd’hui, la Serbie achète des drones chinois et investit dans son système de défense aux côtés de la Chine. Une coopération policière s’est par exemple mise en place en lien avec les nouvelles technologies. La Chine est maintenant omniprésente en Serbie, et cette influence s’est étendue en très peu de temps.»

Réunions bilatérales régulières

Après y avoir investi 30 milliards d’euros en dix ans, la Chine est même devenue en 2022 le premier investisseur en Serbie. Les critiques ont été nombreuses sur le manque de transparence ou les faibles standards environnementaux et sociaux de ces projets, mais aujourd’hui les opposants serbes s’inquiètent surtout du soutien politique de Pékin au régime de Vucic. Ce proche de Viktor Orban s’est fait le chantre du modèle chinois, et il rencontre régulièrement Xi Jinping lors de réunions bilatérales. «Pour les partis d’opposition, le plus grand risque c’est que, par l’échange de connaissances et de technologies, la Chine aide la coalition au pouvoir à être encore plus autoritaire et répressive, poursuit Maja Bjelos. Ce qui explique les inquiétudes citoyennes face à l’installation de ces caméras à reconnaissance faciale, mais aussi face au développement de nouvelles technologies, sans aucune base juridique ni aucune directive éthique.»

Alors qu’avec ces partenariats stratégiques avec Pékin les autorités locales rêvent de faire de la Serbie une puissance régionale de la «quatrième révolution industrielle», les défenseurs des droits humains s’inquiètent des nouvelles coopérations annoncées dans les domaines de l’intelligence artificielle ou des biotechnologies.

Le reportage sur le site de Libération.

Vacances en Croatie : les lacs de Plitvice, joyaux victimes du surtourisme

Ce site, protégé par l’Unesco depuis 1979, est menacé par la surfréquentation touristique – 0 @ LS

Tribune de Genève – 08.07.2023 – Article

Inscrit à l’Unesco, le site est pris d’assaut chaque jour en été par des milliers de visiteurs. Il souffre aussi du changement climatique.

C’est l’un des sites naturels les plus spectaculaires des reliefs croates, situé à deux heures de route au sud de Zagreb. Entourés d’immenses forêts, les lacs de Plitivice et leurs innombrables cascades aux eaux cristallines offrent des paysages grandioses, et toujours changeants. Leur dynamique hydrogéologique exceptionnelle passionne les scientifiques.

«Ce sont des lacs très particuliers, alimentés essentiellement par ces chutes d’eau qui s’écoulent à travers un tuf calcaire. Celui-ci forme un barrage naturel au fil du temps : les barrières de travertin», détaille Marija Ivkovic, professeure à l’université de Zagreb. «Toute cette eau, qui passe à la fois sous terre et en surface, permet la présence de différents organismes vivants très spécifiques qui ne peuvent vivre que dans ce type d’habitat.»

Depuis plus de 15 ans la chercheuse et son équipe effectuent chaque mois toute une série de relevés autour de ces 16 lacs aux eaux turquoise. Très fragile, cet écosystème lacustre subit de plein fouet les effets du changement climatique, avec des modifications devenues visibles en quelques années seulement. C’est ce que constate la doctorante Valentina Doric qui y étudie des bio-indicateurs plutôt discrets: des espèces de mouches très sensibles aux perturbations de leur environnement aquatique.

Manque de neige

«Aujourd’hui, il y des variations très extrêmes des débits d’eau. L’une des conséquences, c’est que les espèces de mouches que j’étudie ont complètement changé. Celles qui étaient nombreuses et dominantes il y a quatorze ans, ont considérablement diminué, et, inversement, d’autres espèces, qui étaient très rares auparavant, sont aujourd’hui dominantes et très nombreuses.»

«La fréquentation est telle que cela a un impact négatif sur les barrières de tuf qui sont franchies

quotidiennement, et elle entraîne une pollution de l’eau et de l’air.» Sanja Zalac, écologue et employée du parc national.

L’évolution des population de mouches qu’étudient les scientifiques de Zagreb illustre des changements globaux ressentis par tous dans la région. Les durs hivers pendant lesquels la neige recouvrait les forêts de hêtres, et la glace figeait l’eau des lacs appartiennent aujourd’hui au passé. «Il ne neige plus beaucoup: un peu en février et mars, et c’est tout», poursuit la biologiste.

«Les anciens racontent qu’avant les enfants avaient l’habitude d’embrasser l’herbe quand elle apparaissait la première fois parce que cela faisait si longtemps que le sol était recouvert de neige! Cette absence de neige est en fait un problème parce qu’il y a beaucoup moins d’eau dans le parc et dans le système lacustre. Quand la neige fond lentement, elle alimente les eaux souterraines et remplit les réservoirs souterrains. Désormais, seule la pluie les alimente, et cela ne suffit pas.»

«L’été, c’est le chaos»

Les lacs de Plitvice souffrent des conséquences du changement climatique, mais ils sont aussi victimes de leurs beauté spectaculaire, reconnue par l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) depuis 1979. Ni les fortes averses printanières ni le prix d’entrée de 23 francs (39 en été) ne refroidissent les visiteurs: chaque jour, les bus déversent des flots de personnes au bord des lacs du plus ancien et du plus grand parc national de Croatie. Pendant la période estivale, pas moins de 10’000 touristes venus du monde entier se pressent quotidiennement près des cascades pour se prendre en photo.

«Ici, l’été, c’est le chaos», déplore l’écologue Sanja Zalac qui travaille pour le parc. «Le tourisme, c’est une chose super pour la population locale, car il permet en principe aux habitants de survivre et d’augmenter leurs revenus. Mais, en ce qui concerne la protection de la nature, c’est loin d’être la meilleure des solutions. La fréquentation touristique est telle que cela a un impact négatif sur les barrières de tuf qui sont franchies quotidiennement, et elle entraîne une pollution de l’eau et de l’air.» Enfant de la région, cette passionnée de la vie sauvage regrette presque la période des confinements liés au Covid-19, lorsqu’elle a pu observer un loup se baigner dans l’un des lacs et sortir tranquillement par un pont qui est d’habitude emprunté par des centaines de visiteurs.

Conséquence de cet afflux, les hôtels et les maisons d’hôtes poussent comme des champignons dans les forêts protégées qui entourent les lacs. L’UNESCO a plusieurs fois menacé de retirer les lacs de Plitvice de sa liste du patrimoine mondiale, poussant les autorités croates à introduire un système de réservation obligatoire en 2019. Mais, selon les biologistes, les mesures restent insuffisantes pour protéger de la surfréquentation ce site exceptionnel et préserver ces sentinelles du changement climatique.

Le reportage sur le site de la Tribune de Genève.

Bosnie-Herzégovine: une mission scientifique pour protéger la biodiversité

Plus d’une cinquantaine de scientifiques ont exploré la haute vallée de la Neretva, à la biodiversité exceptionnelle @ LS

RFI – Accents d’Europe – 27.06.2023 – Audio – 5 min

Selon un rapport de WWF, presque 70% des populations animales ont disparu en 50 ans. Les Balkans font pourtant encore figure de réserve pour le vivant. Mais dans un contexte de course aux minerais, les reliefs préservés du sud-est de l’Europe sont de plus en plus exposés aux appétits des industriels. C’est le cas du sud de la Bosnie, une région particulièrement inexplorée. Une équipe d’une cinquantaine de scientifiques s’est récemment rendue sur place afin de récolter des données sur la faune et la flore et tenter d’empêcher la construction de centrales hydro-électriques : 70 projets sont envisagés. 

Écouter :

Le reportage sur le site de RFI.

La dérive autoritaire de la Republika srpska

Affiche électorale pour le parti du Président de la RS Milorad Dodik, Banja Luka @ LS

RTS – Tout un Monde – 08.06.2023 – Audio – 5 min

Depuis près de 20 ans que le chef sécessionniste Milorad Dodik, dirige l’entité serbe de Bosnie-Herzégovine, ce petit territoire s’enfonce dans un système de plus en plus autoritaire. Après des violences à l’encontre de militants LGBT+, le dirigeant ultranationaliste, qui s’est difficilement maintenu au pouvoir aux élections d’octobre, a aussi lancé des projets de lois liberticides. Une dérive qui inquiète dans le contexte de la guerre en Ukraine.

Écouter :

Le reportage sur le site de la RTS.

Serbes du Kosovo : «Comment peut-on nous imposer un maire albanais?»

Des centaines de soldats supplémentaires de la force de l’Otan ont été déployés dans le Nord du Kosovo @ LS

Tribune de Genève – 01.06.2023 – Article

Après les violents affrontements de lundi [29 mai], la situation demeure explosive dans le nord du Kosovo. Les Occidentaux jugent Pristina responsable de la situation.

«Ici, il n’y a que des Serbes, jamais un Albanais n’a habité dans la ville ! Comment pourrait-on nous imposer un maire albanais ? Est-ce que c’est ça la démocratie ?» Venue en blouse blanche, comme une quinzaine de ses collègues de l’hôpital de Mitrovica Nord, Anna ne décolère pas. Comme elle, de nombreux Serbes se sont encore rassemblés ce mercredi 31 mai dans le centre de Zvecan pour s’opposer à la prise de fonctions du maire albanais, récemment élu.

Le scrutin, controversé, est dénoncé par la communauté serbe locale, sur laquelle Belgrade a la mainmise. Une barrière recouverte de drapeaux serbes sépare les manifestants d’un hôtel de ville barricadé. Le bâtiment municipal est protégé par des soldats lourdement armés de la Kfor, la force de maintien de la paix de l’OTAN au Kosovo.

Deux jours après les violents affrontements qui ont fait 52 blessés côté serbe, et une trentaine chez les soldats internationaux, la tension ne retombe pas dans le nord du Kosovo, où vivent environ 40 000 des 100 000 Serbes de ce pays de 1,8 million d’habitants, très majoritairement peuplé d’Albanais. Si les airs de musique serbe, dont le volume est poussé à fond, donnent au rassemblement un faux air de kermesse, l’ambiance reste lourde à Zvecan. La plupart des personnes refusent de s’exprimer, et chacun guette le moindre incident.

Élections contestées

«Moi, je suis toujours contre la violence, affirme Slobodan, la cinquantaine. Mais, vous savez, quand l’adrénaline monte et quand vous savez que la vérité est de votre côté, et que de l’autre côté, on ne le reconnaît pas, vous passez à l’action.» Minoritaires, mais plus que visibles parmi les manifestants, des figures connues de la pègre locale semblent donner le la du rassemblement. Certains patientent près d’une peinture murale à la gloire de Ratko Mladic, l’ancien chef militaire des Serbes de Bosnie, condamné à perpétuité pour génocide et crimes contre l’humanité.

Régulièrement agité par des pics de tensions, le Nord du Kosovo est réputé pour les trafics en tous genres qui gangrènent la région. Le Premier ministre kosovar, Albin Kurti, triomphalement élu en 2021, s’est donné pour objectif d’y imposer l’autorité de l’État kosovar, dont l’indépendance déclarée en 2008 est toujours contestée par Belgrade. Mais les élections municipales, organisées à la suite de la démission des élus locaux serbes lors d’un précédent pic de tension, ont été boycottées par la communauté serbe.

«Personne n’accepterait que quelqu’un qui n’est pas invité s’installe chez lui, lance Milos, un historien de 44 ans. C’est pareil avec ces policiers et ces maires : ils ne sont pas les bienvenus chez nous.» Élus avec moins de 4 % de participation, les maires albanais, tout comme le déploiement de la police kosovare, sont rejetés par les Serbes. Une hostilité attisée par le président serbe Aleksandar Vucic à Belgrade, qui a évoqué lundi le risque de «pogroms contre les Serbes».

Kosovo inflexible

Voulant éviter un nouveau front en Europe, les Occidentaux accablent le dirigeant kosovar Albin Kurti. Pour les États-Unis, sa décision d’introniser des maires albanais dans des villes à majorité serbe a «fortement et inutilement aggravé les tensions». La France a elle aussi dénoncé «la responsabilité des autorités kosovares» dans l’aggravation de la situation.

Albin Kurti a assuré que Pristina «travaillait dur pour rechercher une porte de sortie». Mais il a jusqu’ici ignoré les mises en garde de ses partenaires internationaux, fidèle à sa réputation de dirigeant inflexible et rivé à sa ligne : celle de l’application stricte de la Constitution et des lois kosovares.

Une position appréciée de l’autre côté du fleuve Ibar qui sépare les communautés serbe et albanaise. «Ces élections ont été organisées avec le soutien de la communauté internationale, souffle Sefije qui habite à Mitrovica Sud, où flotte le drapeau rouge et noir de l’aigle albanais. Pour contenter Belgrade, le gouvernement les avait déjà reportées, mais ils n’acceptent rien et ils ne vont pas voter… Nous, on soutient Albin Kurti.»

Chez les Serbes comme chez les Albanais, les centaines de soldats de l’Otan qui patrouillent désormais en continu dans le nord du pays rappellent de bien mauvais souvenirs. Les traumatismes du conflit de 1998-1999 qui a fait plus de 13 000 morts sont encore vifs dans toutes les familles.

«Ici personne ne veut la guerre, et personne ne voulait ces incidents de lundi, déplore Yli, un jeune de 24 ans qui joue de la musique avec des Serbes de Mitrovica Nord, mais qui arbore tout de même un pull avec l’aigle albanais. Mais ces affrontements sont provoqués par des groupes criminels qui ne respectent rien. Aujourd’hui, les Serbes doivent reconnaître que le Kosovo est une république et accepter ses lois.»

Alors que la communauté internationale presse le gouvernement d’Albin Kurti de trouver une issue à la crise, Ruzhde, un Albanais de 54 ans, s’énerve. «Tout ce qui se passe est injuste. Les Occidentaux ne comprennent pas la politique de la Serbie, c’est elle qui a déclenché toutes les guerres des années 90.»

Le reportage sur le site de la Tribune de Genève.