Législatives au Kosovo : nouveau succès pour Albin Kurti, tribun de l’autodétermination

Des jeunes partisans du Premier ministre kosovar à un meeting à Gjakova @ LS

Libération – 10.02.2025 – Article

Arrivé en tête avec 41% des suffrages, le Premier ministre de gauche est en bonne position pour poursuivre sa politique de fermeté face à une Serbie qui ne reconnaît toujours pas l’indépendance de son pays.

Et de trois pour Albin Kurti. En arrivant pour la troisième fois en tête avec 41 % des voix – selon les résultats publiés par la Commission électorale après le dépouillement de 90% des bulletins –, son parti de gauche souverainiste, Vetëvendosje (Autodétermination), a remporté haut la main les élections législatives, dimanche 9 février. Les attaques de l’ensemble des partis d’opposition, comme l’ingérence, à quelques jours du scrutin, de l’émissaire spécial de Donald Trump, Richard Grenell, le dépeignant en menteur et déstabilisateur, n’auront pas inversé la tendance. A 49 ans, le tribun de l’autodétermination jouit toujours d’une belle popularité auprès des 2 millions d’électeurs kosovars, même s’il devra cette fois trouver un partenaire de coalition. Derrière sa formation, le Parti démocratique du Kosovo (droite) totalise 22% des voix et la Ligue démocratique du Kosovo (centre droit) 17%.

Affirmation de la souveraineté

Pourtant, la partie n’était pas gagnée d’avance pour «Albin l’incorruptible». Bien loin d’assouvir la soif de justice sociale du pays le plus jeune d’Europe, le mandat de ce social-démocrate au passé d’activiste a été accaparé par le bras de fer avec Belgrade. Avec un succès indéniable à la clé : l’affirmation de sa souveraineté dans le nord du pays, à majorité serbe. Ce petit territoire d’environ 1 000 kilomètres carrés était resté sous le contrôle de Belgrade depuis l’indépendance du pays en 2008 (et toujours non reconnue par la Serbie), gangrené par les trafics.

En quelques mois, Albin Kurti y a imposé l’autorité de sa police et des institutions kosovares : démantèlement de structures criminelles, interdiction des plaques d’immatriculation et du dinar serbes, fermeture des banques, postes et municipalités financées par Belgrade… Malgré les réactions souvent violentes, et notamment l’attaque d’un commando venu de Serbie en septembre 2023, le Premier ministre a réussi là où aucun de ses prédécesseurs ne s’était aventuré. Au grand dam du président serbe, mais aussi de beaucoup de Serbes du Kosovo (environ 5 % de la population) qui s’estiment victimes d’un acharnement.

Opinion très patriotique

Tout en vantant les vertus de sa jeune démocratie, le Premier ministre candidat à sa réélection a fait de cette défense de l’intégrité territoriale son principal argument de campagne. Ses actions unilatérales lui ont pourtant mis à dos les partenaires internationaux d’un Kosovo toujours non reconnu par les Nations unies. Fait inédit, l’Union européenne a même imposé des sanctions financières contre Pristina. Mais ces critiques répétées ont plutôt conforté sa cote de popularité. La plupart des Kosovars n’en peuvent plus de voir les diplomates occidentaux faire des courbettes au président serbe, le pro-russe Aleksandar Vucic. Au Kosovo, cet ancien ministre de Slobodan Milosevic reste associé au conflit de la fin des années 90 qui a fait près de 13 000 morts (en majorité des Albanais).

La guerre et ses douloureux souvenirs, Albin Kurti n’a pas hésité à les brandir lors de ses meetings, évoquant «une Serbie génocidaire» et annonçant des investissements dans l’armement. Avec toujours, sur la scène derrière lui, non pas le drapeau bleu à étoiles du Kosovo, mais le rouge et noir de l’Albanie. Sa promotion à peine voilée de la «grande Albanie» irrite ses voisins balkaniques, mais elle fonctionne auprès d’une opinion kosovare très patriotique. Elle permet au Premier ministre de faire quelque peu oublier son absence de résultats comme de programme économiques. Alors que l’inflation frappe durement les foyers kosovars et que 19,2 % du pays vit toujours sous le seuil de pauvreté, près de 10 % de la population a émigré depuis 2011

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Kosovo, le bon élève des Balkans à l’heure du scrutin

Les Kosovars sont fiers de leur jeune démocratie électorale @ LS

RFI – Accents d’Europe – 06.02.2025 – Audio – 5 min


Dans le sud-est de l’Europe, beaucoup de pays candidats à l’Union européenne font du sur place dans leurs réformes, mais un pays se distingue avec de réelles avancées démocratiques : le Kosovo. 26 ans après la guerre avec la Serbie, ce petit pays très jeune est le seul de la région à tenir des élections apaisées, entièrement libres et transparentes, et ce devrait être encore le cas avec les législatives de ce dimanche.

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«On n’en peut tout simplement plus» : en Serbie, les étudiants font trembler le régime populiste d’Aleksandar Vucic

La manifestation du 24 janvier est l’une des plus importantes de ces dernières décennies @ LS

Libération – 24.01.2025 – Article

Trois mois après l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad qui a tué 15 personnes, symbole de la corruption, le Président n’a jamais été autant contesté. Les étudiants sont à la pointe de ce mouvement inédit, appelant à la grève générale.

En quelques minutes, une véritable marée humaine envahit les boulevards de Belgrade en ce vendredi 24 janvier midi. «Grève générale, grève générale…» Les cris et les sifflets résonnent contre les murs des bâtiments officiels. Sous un ciel menaçant, la foule compacte avance par à-coups, suivant à la lettre les indications des étudiants qui donnent de la voix dans les mégaphones. «Aujourd’hui, nous appelons à une grève générale, explique avec une voix cassée l’un d’entre eux, Milan Petrovic, 22 ans. Il faut que tout s’arrête pendant une journée en Serbie, pour montrer aux gens que le système ne fonctionne pas dans notre pays. On continuera à se mobiliser jusqu’à ce que nos revendications soient prises en compte.»

Manifestations et blocage de rues : voilà presque trois mois qu’un impressionnant mouvement étudiant secoue le régime du président populiste, Aleksandar Vucic. Les 15 personnes tuées lors de l’effondrement du toit extérieur en béton de la gare de Novi Sad, la deuxième ville du pays, hantent toujours les esprits. La gare venait d’être rénovée à grands frais, et la tragédie est devenue pour les étudiants le symbole de la corruption et du népotisme du SNS, le parti du président, au pouvoir depuis 2012. Depuis, à Novi Sad, à Belgrade et dans la plupart des villes, un slogan s’est affirmé : «La corruption tue.» Plus de 60 universités du pays sont bloquées depuis plusieurs semaines, et les revendications sont répétées en boucle par des étudiants déterminés et très organisés : la publication des documents relatifs au chantier de la gare mené par des entreprises chinoises, françaises et hongroises, la poursuite des auteurs de violence contre les manifestants et la démission du gouvernement.

Boycott de vingt-quatre heures

Un peu partout au sein d’un cortège qui s’étire rapidement sur plusieurs kilomètres, jeunes et moins jeunes lèvent vers le ciel des affiches avec des mains rouges. «Ces mains ensanglantées sont l’un des symboles de notre mouvement, raconte Marta, une étudiante en design qui porte avec détermination sa pancarte. Les autorités sont restées si longtemps silencieuses sur les responsabilités liées à la catastrophe… Aujourd’hui, tout le monde doit se réveiller, on doit tous descendre dans la rue.» Alors que la contestation ne cesse de s’étendre, le président Vucic refuse toute concession. Et joue la carte de la tension. Les étudiants se plaignent régulièrement des pressions des services secrets ainsi que des violences des provocateurs, une étudiante ayant même été renversée la semaine dernière.

Très populaire dans l’opinion, le mouvement étudiant a décidé de passer à l’étape supérieure avec ce premier appel à la grève générale, mais également à un boycott de vingt-quatre heures de la consommation, cafés et restaurants inclus. Déjà en début de semaine, de nombreuses professions s’étaient mises en grève en soutien à la contestation en cours : professeurs, enseignants, comédiens, avocats mais aussi certains syndicats indépendants des institutions publiques. Au sein de la manifestation, tous expriment leur ras-le-bol voire leur dégoût du système en place. «On n’en peut tout simplement plus, souffle Petar, un enseignant de 32 ans de la banlieue de Belgrade venu avec ses collègues grévistes. La justice n’existe pas dans ce pays. Les élections sont basées sur le vol… C’est la mafia qui est au pouvoir ici.»

«Le régime sait que ses mains sont ensanglantées»

Comme dans la Hongrie voisine de son ami Viktor Orbán, Aleksandar Vucic exerce en Serbie un contrôle quasi total des institutions et des grands médias. Les manifestations étudiantes, tout comme les scandales liés à la corruption dans les marchés publics ou les accusations de collusion avec la scène criminelle, sont absentes des grandes chaînes de télévision. Une impunité que dénoncent nombre des 12 000 avocats qui ont rejoint la contestation en début de semaine. «Des gens proches du pouvoir, condamnés pour des crimes graves, s’expriment régulièrement dans les médias du régime en lui apportant leur soutien, se désole Miroslava, une avocate de 51 ans. Certains ont des liens directs avec les clans mafieux. On ne manifeste pas seulement contre la corruption et l’incompétence de ceux qui nous gouvernent, mais aussi contre ces dérives.»

Confrontés à la plus grave crise depuis leur arrivée à la tête de l’Etat, Aleksandar Vucic et son parti sont sur la défensive. Depuis son contre-rassemblement, organisé en fin d’après-midi à Jagodina dans le centre du pays, l’ancien ministre de Milosevic a minimisé l’ampleur de la contestation et appelé au dialogue. Mais depuis des semaines, les tabloïds pro-régime accusent les étudiants d’être manipulés par les services secrets occidentaux afin de renverser le Président. Il y a trois jours, une banderole a même été affichée par ses partisans sur un pont de Belgrade avec un poing ensanglanté et un doigt d’honneur lancé en direction de «la révolution de couleur». «Consciemment ou non, ce message est un aveu sans équivoque : le régime sait que ses mains sont ensanglantées, il ne peut pas les cacher, analyse l’écrivain et militant de la société civile DejanAtanackovic. En même temps, il les expose bêtement et envoie un message vulgaire qui se résume à : “Nous tuons, et alors ?”»

Le reportage sur le site de Libération.

Albanie : l’interdiction de TikTok

France Inter – Un Jour dans le Monde – 15.01.2025 – Audio – 4 min

En Albanie, le réseau social TikTok, particulièrement prisé par les jeunes, sera inaccessible pendant un an. Une mesure qui suscite la controverse au sein de la population.

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Le reportage sur le site de France Inter.

Les étudiants serbes manifestent contre la corruption

Manifestation étudiante devant la présidence @ LS

RFI – Accents d’Europe – 17.12.2024 – 6 min – Audio

Un tiers des universités serbes sont désormais bloquées par des étudiants en colère. Des étudiants qui ont rejoint le vaste mouvement de protestation qui secoue le pays depuis des semaines. Depuis que le mois dernier, le toit de la gare de Novi Sad, qui venait d’être rénovée à grands frais, s’est écroulé, faisant 15 morts. Un drame qui illustre, selon les manifestants, l’incompétence et la corruption du gouvernement populiste d’Alexsandar Vucic. Aujourd’hui, les manifestants demandent des comptes.

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Le reportage sur le site de RFI.

« L’issue fatale des blessures d’athlétisme » de Milica Vučković : une relation toxique à la serbe

« L’issue fatale des blessures d’athlétisme », Milica Vučković, éditions Bleu et Jaune @ LS

France Culture – Le Book club – 12.12.2024 – 3 min – Audio

Traduit du serbe et paru lors de la dernière rentrée littéraire, le roman « L’issue fatale des blessures d’athlétisme », de la jeune autrice belgradoise Milica Vučković, fait écho à certains sujets brûlants de notre actualité.

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La chronique sur le site de France Culture.

Dans les Balkans, des passionnés se mouillent pour préserver les dernières rivières sauvages

« Keep the rivers » wild », manif’action en kayak à Podgorica @ LS

Libération – 08.12.2024 – Article

En dix ans de lutte, le mouvement «Sauver le cœur bleu de l’Europe» a réussi à faire stopper des centaines de projets de barrage et à influencer les politiques entourant les dernières rivières libres du continent. Mais elles sont loin d’être tirées d’affaire.

Pagayant à contre-courant sur les eaux translucides de la Moraca, quelques kayakistes font flotter un message en lettres orange : «Keep the rivers wild.» Depuis une petite plage de galets, une dizaine de passionnés se jettent à leur tour dans ces eaux indomptées qui traversent la capitale du Monténégro : le sommet des rivières des Balkans est lancé. «En plein centre d’une capitale, c’est vraiment une expérience unique de pouvoir se baigner sans aucun risque [sanitaire] dans une rivière, sourit Andrijana Micanovic, codirectrice de la Société des écologistes monténégrins. La Moraca est un symbole des richesses naturelles dont nous disposons encore. Les rivières des Balkans sont un point chaud de biodiversité, mais ces rivières sont attaquées.»

Si la Moraca dévale toujours les reliefs monténégrins sans rencontrer d’obstacles le long de ses 113 kilomètres, des projets de barrages ont failli transformer son impressionnant canyon en un lac artificiel. Et elle est loin d’être la seule rivière concernée dans le Sud-Est européen. De la Slovénie à la Grèce, les défenseurs de l’environnement ont recensé au fil des années plus de 3 400 projets de centrales hydroélectriques, de la minicentrale d’un mégawatt au grand barrage d’une capacité de 250 MW.

Réunis à l’automne au Monténégro pour un sommet de cinq jours, ONG, riverains et scientifiques, mais aussi avocats et artistes ont à nouveau alerté sur les dangers, et décrit des constructions de béton qui perturbent le cycle de l’eau, détruisent les écosystèmes fluviaux et bouleversent le quotidien des populations locales. «Notre mobilisation, ce n’est pas seulement une histoire de biodiversité, résume Andrijana Micanovic. Nous collectons des données, des arguments scientifiques et économiques qui démontrent que les centrales hydroélectriques ne répondent plus à nos besoins. Notre production d’énergie doit être diversifiée.» Bien loin de l’image d’une énergie «verte» et renouvelable véhiculée par leurs partisans, les militants écologistes dénoncent une «énergie du passé» qui ne répond plus aux enjeux posés par le changement climatique, avec son cortège de sécheresses et d’inondations à répétition.

Des investissements «douteux»

Selon une étude parue dans Nature, l’Europe est le continent qui a construit le plus de barrières sur ses cours d’eau : plus d’un million. Fragmentées, à peine 20 % de ces rivières seraient en bon état écologique, mais ce chiffre s’inverse dans la péninsule balkanique, où près de 80 % d’entre elles sont encore relativement naturelles. Ces rivières libres abritent des trésors de biodiversité, parmi lesquelles plus de 69 espèces de poissons endémiques, dont certaines devenues rares telles que l’anguille d’Europe, en danger critique d’extinction.

Longtemps resté méconnu, le potentiel de ces eaux sauvages attire désormais les promoteurs de centrales hydroélectriques et les investisseurs locaux ou étrangers. Et dans une région gangrenée par la corruption, les barrages ne sont pas toujours construits pour répondre aux réels besoins en électricité. «Pour des raisons politiques, ces rivières n’ont pas été très développées dans le passé et les promoteurs se sont rendu compte de cette richesse, détaille Paule Gros, de l’ONG BiodivEarth. Evidemment, la réalisation de ces ouvrages peut parfois être tout à fait justifiée par des besoins en eau ou en énergie. Mais dans le cas des Balkans, il y a aussi une opportunité économique avec la possibilité de tirer des bénéfices financiers du développement, de la mise en opération ou de la construction du barrage… Des types d’investissement un peu douteux.»

En dix ans de lutte, le mouvement pour la protection des rivières des Balkans, hétéroclite et transnational, a remporté de multiples victoires grâce à un cocktail d’activisme, de recherche scientifique et d’actions judiciaires. Des centaines de projets de centrales et des chantiers illégaux ont été arrêtés, comme cet été sur la splendide Una, qui coule le long de la frontière bosno-croate, ou dans le parc national de Mavrovo en Macédoine du Nord. La législation sur les centrales a été modifiée en Fédération de Bosnie-Herzégovine et les grandes institutions financières internationales comme la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd) ou la Banque européenne d’investissement (BEI) ont réduit leur soutien à l’hydroélectricité. Mais dans le même temps, des centaines de rivières sont passées dans les turbines des centrales et de nouveaux défis assombrissent le tableau.

La menace du surtourisme

«Les gros investisseurs arrivent : les Chinois en Bosnie, les Américains en Albanie, s’inquiète ainsi Ulrich Eichelmann, de l’ONG RiverWatch. L’argent afflue pour construire des barrages à grande échelle et c’est un nouveau challenge pour nous. Nous sommes également confrontés à une autre menace dont nous n’avions pas conscience il y a dix ans : le tourisme de masse. Jusqu’à présent, nous soutenions les populations locales en leur disant : “Vous pouvez gagner votre vie avec les rivières si vous vous tournez vers l’écotourisme.” Mais ce soi-disant “écotourisme” peut lui aussi très facilement tuer ces rivières.»

Du Monténégro à la Grèce, le tourisme explose ainsi dans les Balkans et la plupart des décideurs politiques perçoivent avant tout les beautés de la nature comme de potentielles sources de revenus. A l’heure des influenceurs et des réservations sur Internet, les espaces les plus fragiles sont de plus en plus fréquentés, et parfois urbanisés, mettant en péril une biodiversité exceptionnelle. «Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, il n’y a pas besoin de beaucoup de promotion : tout le monde sait quels sont les plus beaux endroits», constate Andrej Sovinc, spécialiste en restauration des milieux naturels.

«Comme ces sites ne sont pas bien gérés par les autorités, les touristes viennent en trop grand nombre et des infrastructures touristiques sont construites autour sans contrôles appropriés, poursuit-il. Tout cela peut causer de gros problèmes pour les rivières. Il faut faire une distinction claire entre ce que peut être un tourisme réellement “vert” et le tourisme de masse.» Symbole de ces contradictions, le gouvernement albanais fait actuellement construire un aéroport international dans le delta de la Vjosa. Une aire protégée et un fleuve qu’il avait pourtant accepté de sanctuariser en tant que «premier parc national de la rivière sauvage» en Europe.

Le reportage sur le site de Libération.

A la découverte du delta de la Vjosa, menacé par l’explosion du tourisme

Plage du delta de la Vjosa @ LS

RFI – C’est pas du Vent – 08.11.2024 – 20 min

Seuls 4% des deltas méditerranéens sont aujourd’hui en bonne condition écologique. Parmi eux, celui de la Vjosa. Pour convaincre les autorités de protéger ce trésor de biodiversité, une quarantaine de scientifiques ont exploré les habitats de cette région encore méconnue de la science. Il faut dire qu’il y a urgence : en quelques années, l’Albanie est devenue la nouvelle destination touristique à la mode, et les projets d’infrastructures touristiques se multiplient.

Écouter le reportage :

Le reportage sur le site de RFI.

Jurica Pavicic : le roman noir à la sauce dalmate

Les livres traduits en français de Jurica Pavicic @ LS

Libération – 26.09.2024 – Article

L’auteur s’est imposé comme la nouvelle voix littéraire de la Croatie. Ses polars haletants plongent dans la réalité sociale de sa ville, Split, miroir des contradictions qui agitent le pays.

Les cloches n’ont pas sonné 11 heures mais, déjà, le soleil de l’Adriatique brûle. Les touristes venus du monde entier s’essoufflent sur les pavés du vieux Split. Bob sur la tête et short clair, Jurica Pavicic contourne habilement la foule transpirante pour dénicher une table à l’ombre. L’écrivain de 58 ans connaît par cœur les ruelles médiévales du centre historique. Pourtant, les vieilles pierres du Spalato de la république de Venise sont absentes de ses romans. «Le centre n’est pas représentatif de la ville d’aujourd’hui. Il n’y a plus que des touristes pendant la saison. Peu de gens y habitent, et la jeune génération n’y va même plus», résume-t-il en commandant un allongé.

Véritable personnage de ses polars et miroir des évolutions contemporaines de la Croatie, le Split de Pavicic ne tourne pas autour de ses monuments. Sa ville à lui se situe un peu plus haut, là où dominent les tours en béton construites sous Tito. Des appartements conçus pour les travailleurs dans lesquels il a grandi, et où sa mère est morte. Il s’en rappelle de «cette mentalité à la kibboutz», quand les nouveaux venus des campagnes partageaient la rakija (eau-de-vie de la famille du raki turc) et bâtissaient ensemble l’avenir radieux du socialisme autogestionnaire. Un âge d’or, aujourd’hui idéalisé ou férocement critiqué dans les pays d’ex-Yougoslavie, qui a précédé le retour sanglant des nationalismes. Ces complexes résidentiels décrépis comme les friches industrielles reconverties en centres commerciaux sont autant de sources d’inspiration pour «la célébrité locale». Jurica Pavicic y met en scène des femmes et des hommes aux destins contrariés, confrontés au cynisme de la société.

«Dès que le tourisme s’implante dans un endroit, il lui ôte la vie»

«Je dis souvent qu’en cinquante ans, j’ai vécu dans trois villes différentes, raconte le maître du roman noir croate avec un débit rapide. Il y a d’abord eu le Split de mon enfance, industriel et pollué. Ensuite, celui des années 90, quand, avec la guerre pas loin, la ville est devenue le Bronx du sud de la Croatie, celui de l’héroïne et des militaires, en totale décadence. Et depuis les années 2000, c’est le Split du tourisme.» La «touristification» du pays s’inscrit en toile de fond de Mater Dolorosa, son dernier roman publié par son fidèle éditeur français, Agullo. Comme tant de jeunes Croates, Ines, la principale protagoniste, doit supporter les visiteurs pressés à la réception d’un hôtel pour gagner sa vie.

Dans ses chroniques pour le Jutarnji list, le quotidien de centre gauche du pays, Pavicic décortique les évolutions du néolibéralisme à la sauce croate. Il juge avec scepticisme le «gilet de sauvetage» qu’a représenté le développement effréné du tourisme pour Split et la côte dalmate, éprouvés par la désindustrialisation. «C’est un peu comme le roi Midas qui changeait en or tout ce qu’il touchait. Dès que le tourisme s’implante dans un endroit, il lui ôte la vie. Ce n’est pas une bonne économie, et le tourisme a une date d’expiration comme sur les pots de yaourt, il s’étouffera lui-même.» Devant lui, les groupes de visiteurs marchent au pas, souvent un mini-ventilateur en plastique à la main.

Ancrées dans un espace urbain minutieusement décrit, les intrigues de Jurica Pavicic le sont aussi dans les réalités sociales d’une Croatie en mutation. Si ses livres sont quelque peu inclassables, il revendique le genre policier, «un héritier fidèle aux grands romans sociaux du XIXe siècle». Les meurtres et les enquêtes lui permettent de jouer avec les tourments de ses personnages, comme dans le brillant la Femme du deuxième étage (Agullo, 2022), mais aussi de disséquer les rouages de la cellule familiale. Dans ses fictions, «les femmes sont souvent le principe actif au contraire de l’homme, passif et incapable de prendre une décision».

Révisionnisme ambiant

Après l’Eau rouge (Agullo, 2021), le livre qui l’a fait connaître en France en raflant de nombreux prix, Mater Dolorosa nous plonge à nouveau dans une enquête sur l’assassinat d’une jeune fille. La sœur, la mère, l’enquêteur : trois voix et trois consciences qui permettent à Pavicic de mettre magistralement en scène les oppositions fondamentales qui travaillent la société croate. «C’est ce qu’il y a de politique dans mes livres : la lutte entre les principes et le sang. Vous croyez à la loi et aux principes ou vous croyez aux liens familiaux et à l’honneur. C’est ce qui oppose la mère et la fille.»

Dans une Croatie dirigée depuis plus de trente ans par le même parti de droite conservatrice, les notions de vérité et de responsabilité ne s’estompent pas que dans les romans noirs de Pavicic. Corruption et clientélisme rythment l’actualité, et la très patriotique classe dirigeante affairiste s’emploie à glorifier les «héros de l’indépendance». Quitte à passer sur les crimes commis au nom du peuple croate. Dans le recueil de nouvelles, le Collectionneur de serpents (Agullo) paru l’an dernier, Pavicic brosse le portrait de ces héros et criminels de guerre des années 90.

Alors qu’il dénonce régulièrement le révisionnisme ambiant, Pavicic s’inquiète des sympathies d’une partie de la jeunesse pour le sinistre Etat oustachi. Instauré par les Nazis et les fascistes italiens, cet État croate a procédé entre 1941 et 1945 à l’extermination des minorités, notamment serbes. Un parti ouvertement xénophobe est d’ailleurs entré au gouvernement après les législatives d’avril 2024. «Il y a cette tendance à dire : “Ils ont peut-être commis des crimes, mais c’était nos gars, ils ont défendu notre indépendance”. Le pire étant l’Église catholique. Comme c’est notre église nationale, et qu’elle est très anti-partisans, elle n’est pas intéressée à défendre les principes. Elle est une caricature des pires aspects de la société.» Une église rétrograde et influente qui s’oppose notamment à l’émancipation des femmes.

Dans Mater Dolorosa, l’hypocrisie sociale et les mensonges familiaux pousseront Ines au départ, comme des milliers de Croates chaque année. Jurica Pavicic, père de famille, comprend cette jeunesse connectée au monde pour laquelle «l’anglais est la langue d’accès à la culture». De 4,5 millions d’habitants en 1991, la Croatie est passée à 3,7 aujourd’hui. Cette fuite massive des cerveaux a contraint les élites conservatrices à faire venir des milliers de travailleurs asiatiques. «Le pays vit un énorme mouvement tectonique en devenant à la fois un pays d’émigration et d’immigration.» Une énième mutation croate que mettra assurément en scène cette grande plume de la Méditerranée. A Split, évidemment.

Mater Dolorosa de Jurica Pavicic, traduit du croate par Olivier Lannuzel, éditions Agullo Noir, 416 pp, 23,50 euros.

L’article sur le site de Libération.

Protéger le plus grand lac des Balkans 

La désignation du lac Skadar par l’Unesco permettrait d’assurer la préservation de ce patrimoine naturel transfrontalier @ LS

RFI – Accents d’Europe – 19.07.2024 – Audio – 5 min

C’est un écrin de nature sous tension. Au sud des Balkans à la frontière entre le Monténégro et l’Albanie se trouve le lac de Skadar, le plus grand de la région, et incontournable réserve de biodiversité. Mais il est aujourd’hui menacé par une urbanisation rapide et la pression touristique. Pour le sauver les habitants, de part et d’autre de la frontière, ont donc eu l’idée de s’unir pour obtenir la protection de l’Unesco avec le label «réserve de biosphère».

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Le reportage sur le site de RFI.