Entre l’Albanie et la Grèce, la mémoire et l’oubli de la Çamëria

Monument commémorant les victimes de la répression grecque de 1944, près de Konispol @ LS
Monument commémorant les victimes de la répression grecque de 1944, près de Konispol @ LS

Courrier des Balkans – 04.01.2017 – Article

Comment peut-on être Çam ? Cette minorité albanaise d’Épire a été systématiquement chassée du nord de la Grèce après la Seconde Guerre mondiale, et le souvenir des massacres alors perpétrés reste un tabou. Aujourd’hui encore, affirmer l’identité çam demeure difficile et le sort de la région est une pomme de discorde entre Athènes et Tirana. Reportage.

Il n’est pas difficile d’entendre parler albanais dans les rues d’Asprokklisi, un petit village grec proche de la frontière. Pourtant, dans le cercle regroupé à l’entrée de l’épicerie, personne ne se présente comme Çam [Tcham], issu de cette communauté albanaise autochtone. Le mot semble même inquiéter. Les jeunes Albanais disent qu’ils ne sont pas d’ici, qu’ils sont seulement venus à la recherche d’un emploi dans la région. De fait, beaucoup travaillent dans les champs d’agrumes des alentours. Au bout de quelques minutes, toutefois, certains passants ou même des membres du groupe sont pointés du doigt, mais toute évocation directe de la Çamëria met rapidement fin aux discussions.

Mezan est l’un des seuls qui n’ait pas peur de parler. Comme tant d’autres, cet Albanais de 56 ans est parti au début des années 1990 vers Athènes dans l’espoir d’une vie meilleure. S’il a grandi en Albanie, il sait d’où il vient et pourquoi il fait régulièrement des centaines de kilomètres pour revenir ici. « Mes parents viennent de ce village, la maison où ils ont grandi se trouve ici. » En 1944, la plupart des maisons musulmanes de la communauté çam ont été données ou louées par l’État à des Grecs orthodoxes.

L’oubli de la Çamëria

Durant l’été de cette même année 1944, alors que la Grèce se libérait de l’occupant allemand, les troupes menées par le général grec Napoléon Zervas arrivèrent dans la région. Commencèrent alors des semaines de violence pour la communauté çam. Des villes comme Filat/Filiates, Parga ou Paramithi/Paramithia sont le théâtre de nombreuses horreurs : massacres, viols, tortures, incendies… Les soldats grecs se livrent aux exactions les plus cruelles. La population musulmane albanophone est collectivement accusée de collaboration avec les nazis. Selon diverses sources, entre 2 000 et 3 000 personnes sont massacrées en quelques semaines, tandis que des dizaines de milliers prennent la route de l’exil.

Fuyant l’horreur, les parents de Mezan partent à pied vers l’Albanie voisine. De nuit et à travers la forêt, leur périple se révèle particulièrement tragique. Nombreux sont les enfants, femmes ou vieillards qui meurent d’épuisement. Pour les survivants, les souffrances ne s’arrêtent pas, une fois la frontière franchie. Le régime communiste qui se met en place ne leur accorde que peu de compassion et les conditions de vie ne sont pas faciles. Les Çams trop fortunés sont aussi regardés avec méfiance comme des « bourgeois » et l’accusation de collaboration avec les nazis leur colle à la peau. « Peu de temps après leur passage en Grèce, mes parents ont tenté de revenir chez eux car la frontière était toujours ouverte mais, à leur arrivée au village, les autorités grecques ne leur ont laissé que quelques heures pour repartir. » Un départ cette fois définitif. Les parents de Mezan vécurent toute la période du régime communiste à Konispol, de l’autre côté de la frontière, dans la partie albanaise de la Çamëria.

Ces événements n’ont trouvé aucun écho international. En Albanie, il a fallu attendre le début des années 2000 pour voir émerger des publications, des associations ou de nouvelles forces politiques défendant les droits de la minorité çam, comme le Parti pour la justice, l’intégration et l’unité (PDIU). Aujourd’hui encore, beaucoup d’Albanais avouent ne pas bien connaître cette sombre page de leur histoire. La période communiste n’y a pas aidé. Dans un pays où la lutte antifasciste était glorifiée, les Çams, associés à la collaboration avec l’occupant, étaient méprisés et discriminés.

Arbën Kondi est un écrivain çam, originaire de Konispol. Depuis plus de 25 ans, ses écrits se font l’écho des souffrances de sa communauté. « Arménie, Srebrenica, Kosovo, l’opinion internationale est aujourd’hui consciente de ces massacres, mais la Çameria reste oubliée… » Fin connaisseur de l’histoire de son peuple, il tient à souligner que 1944 n’est pas la seule date tragique. « Dès 1913 et le rattachement de la majeure partie de la Çameria à la Grèce, de nombreuses violences ont été commises sur les populations locales, et elles ont perduré pendant plusieurs années. » Dans l’entre-deux-guerres, des milliers de Çams ont été poussés à l’exil, notamment vers les États-Unis et la Turquie.

Une identité toujours niée

De nos jours, des Çams vivent encore dans quelques villages où la communauté était autrefois majoritaire, mais bien peu sont restés. Objets de nombreuses discriminations, tous se montrent discrets. « Beaucoup de Çams musulmans ont changé leur nom, car ils ne veulent pas être associés à leur identité çam, mais préfèrent être vus comme des citoyens grecs ordinaires. » Mezan, lui, est fier de montrer son passeport grec avec son nom inchangé.

Si les danses et les musiques de la Çamëria jouissent d’une belle réputation dans le folklore albanais, l’identité çam passe par un fort sentiment d’appartenance à la nation albanaise, mais également par la langue. Le parler çam est l’un des quatre dialectes albanais, parmi les plus anciens et les plus riches. Il reste très pratiqué du côté albanais de la frontière mais, côté grec, la situation est plus difficile : contrairement à la minorité grecque d’Albanie, la communauté çam de Grèce se voit refuser ses droits en matière linguistique et ne dispose pas de la même liberté pour les pratiquer.

Parmi les milliers de personnes originaires de la partie grecque de la Çamëria réfugiées en Albanie, beaucoup se voient toujours refuser l’accès au territoire grec. Si des lieux de naissance comme Filat, Igoumenitsa, ou Paramithi figurent sur le passeport, les gardes frontières les renvoient directement. « Comment un pays membre de l’UE, censé adhérer à ses valeurs, peut-il refuser l’entrée à des personnes qui veulent simplement revoir les lieux de leur enfance ou déposer des fleurs sur les tombes de leurs parents ?! », s’indigne Arbën Kondi.

« Ma mère n’a jamais pu revenir », explique Mezan avec émotion. « Mon père n’est revenu qu’une seule fois au village, à la fin des années 1990. Quand il est arrivé près de la maison familiale, il a pleuré en silence. » Même si lui-même n’a pas toujours eu la vie facile en Grèce, Mezan n’éprouve ni haine ni rancune. Marié à une Çam orthodoxe de Sarandë, il est fier que sa fille, qui a grandi à Athènes, ait épousé un Grec originaire du village. Il est pourtant l’un des rares membres de la communauté çam ayant engagé des procédures légales afin de récupérer la demeure familiale, habitée par des Grecs depuis 70 ans. « Ce sont des démarches pénibles, fatigantes, je comprends pourquoi les autres ne le font pas. Moi, je tiens à revenir sur la terre de mes ancêtres. »

Athènes refuse l’internationalisation de la question

Ces revendications, les autorités grecques les rejettent en bloc. Alors que d’autres sujets opposent les deux pays, la « question çam » reste un tabou dont elles ne veulent pas entendre parler. En évoquant fin septembre 2016 un « conflit non résolu », le Commissaire à l’Élargissement européen Johannes Hahn s’est attiré les foudres d’Athènes qui refuse une internationalisation de la question et menace régulièrement de bloquer les négociations d’adhésion européenne de son voisin.

Cette situation tendue a donné lieu à de nouvelles escarmouches diplomatiques. Interviewé par la télévision grecque, fin novembre, le Premier ministre albanais Edi Rama a rappelé que la Grèce n’avait jamais aboli l’état de guerre déclaré en 1940. Un statut qui permet notamment d’éviter tout retour des familles çams déportées. Le ministre grec de la Défense, Panos Kammenos, a répondu sur un ton belliqueux, rappelant à Tirana que son pays était « prêt à la guerre ».

Alors qu’ils venaient distribuer des manuels aux enfants de la communauté albanaise dans le pays, des représentants du ministère des Affaires étrangères albanais ont été arrêtés par la police grecque. En cause, les cartes de ces ouvrages qui indiquent la répartition de la population albanaise dans les Balkans et mentionnent la Çameria : le matériel a été présenté comme de la propagande irrédentiste. Les rêves de « Grande Albanie » semblent pourtant bien minoritaires, l’essentiel des demandes de la communauté çam concerne plutôt des réparations matérielles. Arben Kondi l’assure, « même en Grèce, de nombreux intellectuels abordent en toute objectivité le sujet et demandent une normalisation. » Mais, comme sur d’autres sujets le Premier ministre Alexis Tsipras ne semble pas s’inspirer des valeurs humanistes et pacifistes de sa formation politique, mais plutôt de la politique étrangère grecque traditionnelle.

Le message officiel reste le même : les Çams, collaborateurs de l’occupant nazi, sont « des ennemis de guerre ». Si les Albanais qui s’intéressent à la question reconnaissent des actes individuels de collaboration, tous s’indignent qu’ils puissent justifier encore aujourd’hui des exactions qui ont touché sans discernement hommes, femmes, vieillards et enfants. Mezan évoque les responsabilités allemandes, « leurs chefs ont divisé et utilisé les populations locales dans leurs intérêts. » Devant le monument commémoratif inauguré en 2013 par la communauté à Kllogjer, en Albanie, il ajoute : « On ne peut pas expliquer le racisme. Dans ce village, il y a des Roms, des Valaques, des Albanais de toutes les religions, et tout le monde se respecte. Personne ne cherche à imposer sa croyance à l’autre, c’est cela le plus important. »

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République de Korçë : cent ans après, que reste-t-il du « petit Paris » d’Albanie ?

Panorama de la ville du cimetière des martyrs @ LS
Panorama de la ville du cimetière des martyrs @ LS

Courrier des Balkans – 10.12.2016 – Article

Les Albanais sont fiers de leur « petit Paris », le surnom qu’ils ont donné à la ville de Korçë. Le 10 décembre 1916, en pleine Première Guerre mondiale, la France y a mis en place une République autonome en vue de la bataille décisive qui allait se jouer en Macédoine. Reportage un siècle plus tard, à la recherche de ce qui reste de la présence française dans ces confins montagneux.

L’histoire de Korçë est liée à l’Empire ottoman, qui a occupé la ville dès 1440. C’est à la fin du XVIIIe siècle, que Korçë supplanta sa fameuse voisine Voskopoja, et ses 24 églises. La ville possède une cathédrale orthodoxe et une grande mosquée du Xve siècle. Korçë fut l’un des centres de la renaissance albanaise.

La rue du 10 décembre fait référence à l’instauration de la République autonome de Korçë en 1916. Ce petit État éphémère, qui se voulait la continuité de l’État albanais déclaré un peu plus de quatre ans plus tôt, a disparu avec le départ des Français le 5 juin 1920. Cette présence française vaut à la ville de Korçë le surnom de « petit Paris ». Elle se distingue des autres villes albanaises par son organisation et ses rues pavées qui font la fierté des habitants.

Professeur de littérature albanaise à la retraite, Kristaq Jorgji, 84 ans, est l’un des gardiens de la mémoire de la ville. Il collectionne les souvenirs de la République de Korçë, sur laquelle il est intarissable. Son seul regret : ne jamais avoir réussi à trouver de photo du colonel Descoins, le militaire français qui a soutenu activement la fondation de la république autonome.

Le cimetière français, aménagé en 1938, est un lieu de mémoire incontournable de Korçë. Sur les poteaux qui encadrent la porte d’entrée figure l’inscription, en albanais et en français, « 640 soldats morts pour la patrie ». Les nombreux noms maghrébins, africains, indochinois qui ornent les croix témoignent de la présence des troupes coloniales engagées sur le Front d’Orient.

La statue de Themistokli Gërmenji a bonne place sur le boulevard de la République. Ce patriote albanais, né dans une famille orthodoxe de Korçë en 1871, instaura la République autonome avec le soutien de l’Armée d’Orient. Il fut exécuté le 7 novembre 1917 après un procès expéditif l’ayant reconnu coupable de haute trahison. L’ouverture des archives historiques en 2017 devrait permettre de mieux comprendre les circonstances de sa condamnation.

Kiço Xega est l’un des personnages essentiels de la francophonie à Korçë. Professeur de français à la retraite, il dirige la petite Alliance française. Il se souvient avec émotion du début des années 2000, quand « le français était la seule langue correctement enseignée dans le pays ». Depuis, l’anglais, l’italien et même l’allemand l’ont supplanté.

Communément appelé « le vieux Lycée », l’ancien lycée français est le symbole de la présence française à Korçë. Situé à deux pas de la cathédrale orthodoxe, il a formé toute l’élite intellectuelle albanaise de l’entre-deux-guerres. Enver Hoxha y fut élève puis enseignant. Aujourd’hui, le bâtiment accueille un lycée technique.

Sara le reconnaît, c’est « un peu par hasard » qu’elle a « commencé à apprendre le français ». Mais aujourd’hui, cette excellente élève de la classe bilingue albanais-français du lycée Raqi Qirinxhi envisage de poursuivre ses études dans une université en France.

Marcel prépare les fameux byreks de Korçë. Comme la majorité des Korçarë, il ne parle pas français et assure que « l’histoire du ’petit Paris’ appartient au passé ». La période française de la ville et les années qui ont suivi restent dans l’imaginaire des habitants comme la période la plus faste de la ville.

Arian tient une boutique de tissus dans le vieux marché, dont la rénovation a été financée par l’Union européenne. Après avoir arrêté l’école très jeune, il parti travailler en Grèce « pour gagner plus d’argent ». Il ne sait pas grand chose de l’histoire de la République de Korça. Selon lui, « le ’petit Paris’ et la langue française sont depuis toujours l’affaire des gens éduqués ».

La bâtisse de la rue piétonne principale où les drapeaux albanais et français ont été hissés ensemble le 10 décembre 1916 tombait en ruine. Elle a été récemment détruite. Elle devrait être reconstruite à l’identique, mais personne à Korçë ne semble en être vraiment sûr.

Le reportage original ici (abonnés).

Il y a 100 ans, la « République de Korçë » : quand la France s’exportait en Albanie

L'une des principales rues de Korçë @ LS
L’une des principales rues de Korçë @ LS

Courrier des Balkans – 07.12.2016 – Article

Qui se souvient encore de la République de Korçë ? Proclamé le 10 décembre 1916 par les soldats français de l’Armée d’Orient pour assurer une liaison stratégique entre la Macédoine et les troupes italiennes en Albanie, cet éphémère État survécut jusqu’à l’été 1920, diffusant dans le sud de l’Albanie la culture et la langue française. Retour sur une page méconnue de l’histoire des deux pays.

En 1916, deux ans après le début de la Première Guerre mondiale, le territoire de l’Albanie se divise entre deux blocs ennemis : l’Autriche-Hongrie occupe le nord du pays alors que l’Italie, devenue l’alliée de la Triple Entente, est établie au sud. Profitant de l’instabilité politique régionale, les troupes grecques du roi Constantin avaient pris la région de Korçë dès juillet 1914.

La France, est engagée dans le sud-est de l’Europe avec l’Armée d’Orient, Paris cherche notamment à s’imposer dans les « confins albanais ». Le déploiement de ses troupes, composées notamment de bataillons coloniaux, dans la plaine de Korçë permet en octobre 1916 d’assurer une liaison stratégique entre les zones contrôlées par les Italiens et la Macédoine. Selon Kristaq Jorgji, un ancien professeur de littérature de Korçë qui se passionne pour l’histoire de la Première Guerre mondiale dans les Balkans, les soldats français ont bénéficié à leur arrivée « d’une certaine bienveillance de la population, après l’occupation de la ville par les Grecs ».

Le drapeau de Skanderbeg associé aux couleurs de la France

La situation à Korçë est néanmoins délicate, marquée par de fortes divisions entre royalistes grecs et nationalistes albanais. Dans ce contexte, l’État-major français réfléchit à une forme de gouvernement autonome. Dépêché sur place, le colonel Descoins, ancien chef d’État-major de l’expédition des Dardanelles, obtient le ralliement de groupes rebelles menés par Themistokli Gërmenji. Il réunit les notables locaux et forme un conseil chargé d’administrer la région, composé de sept chrétiens orthodoxes et de sept musulmans.

Le 10 décembre 1916, les autorités militaires françaises reconnaissent officiellement la « Région autonome » de Korçë et l’aigle bicéphale noir sur fond rouge est hissé au côté de la bannière tricolore. Les derniers représentants grecs ont été expulsés trois jours plus tôt. Themistokli Gërmengji, entré deux jours plus tôt dans la ville à la tête de 300 combattants, devient préfet de police et chef du gouvernement de la nouvelle entité. Les Albanais ne disposent cependant que d’une autonomie toute relative, les décisions restant prises par les Français. De fait, la nouvelle République de Korçë (renommée ainsi en mars 1917) s’apparente à un protectorat.

Très vite, cette nouvelle suscite l’enthousiasme de la diaspora albanaise, qui y voit une continuité avec l’État albanais, dont l’indépendance déclarée le 28 novembre 1912 a été reconnue en 1913. Dès la fin du XIXe siècle, des milliers d’habitants de Korçë étaient en effet allé chercher fortune en Autriche-Hongrie, en Italie et même en France. Cette agitation nationaliste est donc très mal perçue par les différents acteurs régionaux alliés de Paris. Après le « schisme national » de l’automne 1916 en Grèce, la destitution du roi Constantin puis la prise du pouvoir par le Premier ministre Elefthérios Venizélos, la diplomatie française va s’attacher à réduire les velléités autonomistes des Albanais. Avec l’objectif d’obtenir l’entrée en guerre de la Grèce au côté de l’Entente, ce qui fut fait en juin 1917.

Une première reconnaissance des frontières de la région

À Paris, au ministère des Affaires étrangères, on s’inquiète en effet des évolutions sur le terrain et des divergences ne tardent pas à éclater entre diplomates et militaires. « Il ne m’appartient pas de me mêler des questions de politique intérieure grecque ou des Balkans ; Kortcha a voulu être indépendant, il l’a été », écrit par exemple le général Sarrail, qui dirige l’Armée d’Orient. Pour le Quai d’Orsay au contraire, priorité est donnée à l’alliance avec les Italiens, les Grecs et les Serbes et non à l’autonomie des Albanais.

Cherchant à rassurer leurs alliés, les autorités françaises vont peu à peu revenir sur l’autonomie de la région. Le colonel Descoins est muté et les chefs de la République de Korçë sont mis à l’écart. Themistokli Gërmenji est fusillé le 7 novembre 1917 à Thessalonique au terme d’un procès expéditif. Le 16 février 1918, le général Salle supprime l’autonomie, déjà réduite, de la République de Korçë et la région devient un territoire militaire français.

Après l’armistice signé le 11 novembre 1918 avec l’Allemagne, l’administration française tente de gérer au mieux les tensions entre nationalistes grecs et albanais, jusqu’à la signature d’un accord en 1920. Les Grecs renoncent à leur domination sur la ville et la région est officiellement rattachée à l’État albanais. Pour la première fois de l’histoire, les frontières du sud du pays sont officiellement reconnues. Le 1er mars 1920, les troupes françaises évacuent Korçë.

Bien qu’éphémère, la présence française aura profondément bouleversé la région, des réformes structurelles ont été mises en place, après la longue domination ottomane. Convaincue de sa « mission civilisatrice », l’armée française a ouvert de nombreux chantiers. Une administration est par exemple créée pour l’agriculture, afin d’organiser la production locale et d’assurer l’autosuffisance alimentaire de la population. Un franc albanais est frappé et des timbres-postes édités, aujourd’hui très recherchés. Des tribunaux laïcs et un hôpital sont aussi ouverts.

L’idéal républicain en héritage

Les Français mettent en place des écoles non confessionnelles en albanais. Le 25 octobre 1917, le lycée français de Korçë ouvre ses portes et devient très vite le meilleur établissement du pays. Durant tout l’entre-deux-guerres, c’est là que se forme l’élite intellectuelle albanaise. Véritable université nationale, le premier lycée public albanais forme deux générations d’intellectuels, qui ont « représenté jusqu’à 80 % des hauts fonctionnaires du pays », comme le rappelle Tomi Mihal, professeur d’histoire au nouveau lycée Raqi Qirinxhi.

Dans les premières années, les professeurs français qui y enseignent sont pétris de valeurs humanistes et républicaines. Après avoir proclamé la monarchie en 1928, le roi Zog Ier qui s’installe ensuite en Albanie demande aux autorités françaises « des sympathisants royalistes ou conservateurs ». Ce contrôle idéologique n’a pourtant pas empêché la pénétration des idées socialistes et communistes. Un certain Enver Hoxha y fut d’ailleurs élève puis enseignant.

En France, la République de Korçë permet une meilleure connaissance de la question albanaise. Les élites politiques et culturelles françaises, plutôt favorables aux revendications grecques ou serbes, vont réévaluer leur politique vis-à-vis de la cause albanaise, sans pour autant la soutenir ouvertement, pour ne pas froisser leurs alliés régionaux. Les fouilles de l’archéologue français Léon Rey, sur le site d’Apollonia, à partir de 1924 symbolisent ces nouveaux échanges culturels.

Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la France est restée favorablement perçue par les Albanais, qui la considère avant tout comme une puissance étrangère sans prétention sur son territoire. Pendant ses onze années de règne (1928-1939), Zog souligne régulièrement les « sympathies intellectuelles » entre Paris et Tirana. En Albanie, l’expérience singulière de la République autonome de Korçë a eu une influence majeure sur les développements politique contemporains. L’importation de l’idéal laïc républicain à la française a notamment influé les fondements de l’État albanais moderne. Mais cent ans plus tard, les traces visibles des liens entre la France et l’Albanie ont presque toutes disparu. Sauf peut-être à Korçë.

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L’Albanie, la Turquie d’Erdogan et le retour de l’empire ottoman

La mosquée Namazgja, financée par la Turquie à Tirana @ LS
La mosquée Namazgja, financée par la Turquie à Tirana @ LS

Courrier des Balkans – 26.11.2016 – Article

Quel rôle la Turquie joue-t-elle en Albanie, où les réseaux de l’imam Fethullah Gülen auraient été particulièrement bien implantés ? Quel regard les élites politiques albanaises portent-elles sur le régime de Recep Tayyip Erdoğan ? L’analyse de Piro MIsha, spécialiste de l’identité albanaise et sévère critique du « néo-ottomanisme ». Entretien.

Le Courrier des Balkans (CdB) : Quelles relations la Turquie entretenait-elle avec le régime communiste albanais ?

Piro Misha (P.M.) : La Turquie était l’un des rares pays à avoir de bonnes relations avec le régime. Enver Hoxha a toujours parlé de la Turquie comme d’un « pays frère » même si ce jugement n’englobait pas l’élite politique turque. Cela renvoyait à l’héritage historique car la Turquie a toujours été un acteur important dans la région, mais aussi au fait que la Turquie essayait de contrebalancer l’influence grecque que l’Albanie percevait comme une menace.

CdB : Quelle a été la position de la Turquie lors de la transition albanaise ?

P.M. : On peut distinguer deux approches. La politique extérieure turque est d’abord fidèle aux principes d’Atatürk, avec une intervention très limitée. Par la suite, celle-ci s’est modifiée et les dirigeants turcs sont devenus de plus en plus actifs, pas seulement en Albanie mais dans tous les Balkans. Ils ont commencé à élaborer une politique étrangère spécifique et à chercher à créer une zone d’influence, en s’appuyant d’abord sur les pays à forte population musulmane, l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, la Macédoine. Leur but était d’utiliser cette influence dans leurs rapports avec l’Union européenne (UE). L’arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan a été un tournant important avec la fin d’une politique typiquement kémaliste, qui supposait une rupture nette entre l’Empire ottoman et la nouvelle Turquie. Depuis, nous assistons à une réévaluation constante de l’héritage ottoman. Les autorités turques voient ainsi la religion comme un instrument politique d’influence.

“Nous assistons à une réévaluation constante de l’héritage ottoman.”

CdB : Quelles étaient les relations entre Sali Berisha, quand il était Premier ministre, de 2005 à 2013, et Recep Tayyip Erdoğan ?

P.M. : Les deux hommes ont été assez proches jusque vers la fin du mandat de Sali Berisha. Durant ces années, Recep Tayyip Erdoğan était sous pression constante de l’UE et il recherchait des options alternatives. Il apportait alors un soutien inconditionnel à Sali Berisha. Une rupture est intervenue lorsque l’Albanie, au dernier moment, a voté contre une résolution turque sur la Palestine à l’Onu, probablement sous pression des États-Unis. Recep Tayyip Erdoğan était furieux et Sali Berisha est devenu un ennemi du jour au lendemain. Afin de l’évincer, la Turquie a commencé à soutenir l’opposition.

CdB : Les relations entre les deux pays ont-elles été modifiées par l’arrivée au pouvoir d’Edi Rama, en 2013 ?

P.M. : Il y a une continuité de la politique étrangère turque. Edi Rama et Recep Tayyip Erdoğan sont assez proches et leurs relations sont bonnes. Il ne faut pas oublier que la Turquie est le troisième investisseur dans le pays et qu’elle a financé des projets très importants comme « l’Autoroute de la Nation » entre le Kosovo et l’Albanie. Toute personne qui travaille au développement économique de l’Albanie veut entretenir de bonnes relations avec la Turquie, surtout en ces temps de crise en Europe.

CdB : Quel soutien le gouvernement turc apporte-t-il à la Communauté islamique en Albanie ?

P.M. : Je pense que la Communauté islamique albanaise conteste ce soutien. Notamment parce que, même si elle ne l’admet pas, elle est financée par les gülenistes. Quand Recep Tayyip Erdoğan est venu lancer les travaux de la nouvelle grande mosquée de Tirana, il n’était pas accompagné par les représentants de cette communauté. C’est d’ailleurs fort gênant de voir un chef d’État étranger qui construit des mosquées partout dans le pays… Cela inquiète beaucoup d’Albanais, mais Recep Tayyip Erdoğan pense qu’il peut établir des relations diplomatiques basées sur la religion. Lors de cette visite, il était difficile de savoir si l’on avait affaire à un chef d’État ou à un chef religieux ! Après la visite officielle, il a organisé une cérémonie dans une autre mosquée avec une foule d’enfants, brandissant des drapeaux turcs, récitant des vers du Coran et criant « Erdoğan ! » Toutes les jeunes filles étaient voilées. Cela a beaucoup choqué les Albanais qui sont par tradition, ouverts et tolérants. Il faut noter que, mis à part les représentants de petits partis marginaux, aucun dirigeant albanais ne l’a accompagné.

CdB : Comme d’autres intellectuels albanais, vous vous êtes montré très critique vis-à-vis la politique étrangère turque. Qu’est-ce qui vous inquiète ?

P.M. : Cette nouvelle approche heurte des conceptions profondes en Albanie, où la société est basée sur une laïcité à la française, ce qui ne veut pas simplement dire une séparation de l’Église et de l’État, mais également de la sphère publique et de la sphère privée. De plus, les conceptions de majorité et de minorité n’existent pas chez nous. Les personnes présentées comme orthodoxes, musulmanes ou catholiques ne peuvent pas être considérées comme des minorités. Les principes de l’État albanais entrent donc en conflit avec la nouvelle approche turque.

CdB : Comment se manifeste-elle sur le terrain ?

P.M. : Depuis de nombreuses années, la Turquie n’est pas seulement active au niveau diplomatique, elle l’est aussi sur le terrain avec des écoles et des organisations présentes sur tout le territoire. Cela inquiète l’État albanais depuis un certain temps. Nous avions été choqués quand, dans un endroit reculé de Macédoine, 300 garçons habillés en costumes traditionnels turcs se sont fait circoncire entourés de drapeaux turcs. C’était mis en scène par des organisations turques, et il impossible de dire aujourd’hui si elles étaient proches de Gülen ou non, car à l’époque c’était tout simplement la Turquie ! Un certain nombre d’Albanais qui ont étudié en Turquie reviennent ici avec une vision toute nouvelle. Ils sont particulièrement agressifs, j’ai fait moi-même l’objet de leurs attaques. Les autorités turques essayent de faire de l’héritage ottoman un élément politique. C’est inquiétant car cela remet en question les bases de l’État albanais. Un autre aspect préoccupant est que la Turquie commence à financer directement certains partis politiques.

“L’objectif principal de l’Albanie est d’intégrer l’UE, aucun dirigeant politique ne pourrait annoncer que le pays suivra désormais la Turquie d’Erdoğan.”

Cdb : Les liens culturels contemporains entre les deux pays passent-ils essentiellement par la religion ?

P.M. : Non, la religion est en arrière-plan. La Turquie et l’Albanie ont d’abord des intérêts communs en terme de développement économique. Mais l’objectif principal de l’Albanie est d’intégrer l’UE, aucun dirigeant politique ne pourrait annoncer que le pays suivra désormais la Turquie d’Erdoğan, car les Albanais se veulent avant tout Européens, ce qui est même chez eux une sorte de religion. En réalité, la religion est secondaire, notre laïcité est plus importante. Si nous commencions à nous diviser comme le voudrait Recep Tayyip Erdoğan, ce serait une vraie catastrophe pour l’Albanie, un pays où cohabitent quatre cultes. Pour beaucoup, surtout dans les régions centrales du pays, il est difficile de s’identifier à une religion plutôt qu’à une autre.

CdB : La récente dérive autoritaire de Recep Tayyip Erdoğan et ses positions ambigües concernant l’État islamique inquiètent-elles la classe dirigeante albanaise ?

P.M. : Ces évolutions ont été très critiquées en Albanie. Même avec tous ses problèmes, l’Albanie a un fonctionnement démocratique et toute figure autoritaire est vivement dénoncée, notamment par les grands médias. Je pense que Recep Tayyip Erdoğan a même été trop critiqué, car ces médias ne prennent pas le temps d’analyser ce qui se passe en Turquie. D’après moi, les gülenistes ne sont pas irréprochables. Bien sûr, je ne les diabolise pas et je ne veux pas exagérer leur éventuelle responsabilité dans le coup d’État de cet été, mais eux comme Recep Tayyip Erdoğan ont tenté d’islamiser la société albanaise, ce qui est inacceptable. Nous ne voulons pas revenir au temps de l’Empire ottoman : regardez ce qu’il se passe au Kosovo où l’ambassade turque finance des projets agricoles à condition qu’ils y apposent le nom d’un sultan ! Ce sont des sujets importants car la question de l’Empire ottoman est très politique.

Cdb : Les positions très anti-turques d’Ismail Kadare sont donc partagées par une partie de l’élite albanaise ?

P.M. : La remise en question des principes du nouvel État albanais par l’ingérence turque rend furieux une grande partie des intellectuels. Surtout que les injonctions d’Ankara sont devenues de plus en plus agressives, avec des demandes de révision de l’histoire de l’Empire ottoman. Il est certain que cette période doit être révisée car elle a été interprétée à travers le filtre du nationalisme et les choses sont bien plus complexes, mais cela ne doit pas se faire sous pression de la Turquie. Une pétition signée par Ismail Kadare et une centaine d’intellectuels contre ces pressions a été adressée au ministère turc de l’Éducation.

“Il y a quelques années encore, au vrai, personne ne savait ce qu’était le mouvement de Fethullah Gülen.”

CdB : Les autorités turques ont récemment accusé l’Albanie d’être le centre du gülenisme dans la région. Quelle est la réalité du mouvement dans le pays ?

P.M. : Il est très difficile de se prononcer. Pendant longtemps, il n’y avait pour les Albanais qu’une intervention turque, sans que l’on fasse la distinction entre les pro et les anti-Gülen. Les écoles étaient avant tout des écoles turques. Cela ne fait que quelques jours qu’elles ont été obligées de retirer leurs drapeaux turcs. D’ailleurs, elles démentent appartenir à ce réseau. Beaucoup de rumeurs circulent, souvent sans fondement. Il y a quelques années encore, au vrai, personne ne savait ce qu’était le mouvement de Fethullah Gülen. Quand un politicien important a écrit que 20 % de la police était güleniste, ça a été un choc. Tout le monde sait qu’ils sont influents dans de nombreuses sphères, mais rien n’est prouvé. On sait qu’ils contrôlent en partie la Communauté islamique albanaise et ils sont également présents dans les écoles coraniques avec leur fondation Sema. Depuis la rupture avec Erdoğan, ils ont été modérés dans leurs messages.

CdB : Pourquoi les dirigeants albanais ne cèdent-ils pas aux demandes turques à leurs propos ?

P.M. : Aucun pays ne peut tolérer qu’une organisation n’agisse secrètement contre ses intérêts, mais nous sommes en Albanie et il faut que les dirigeants albanais jugent cela au regard de leurs intérêts nationaux et non en réponse aux pressions de la Turquie. Recep Tayyip Erdoğan est persuadé qu’il a la sympathie de la plupart des dirigeants albanais, ce dont je doute. Le réseau des écoles liées au mouvement güleniste implique un grand nombre de personnes, l’enseignement y est de qualité et beaucoup de parents paient des sommes considérables pour y envoyer leurs enfants. Nous devons effectuer une vérification sérieuse de ces accusations, c’est pour cela que la demande a été refusée. Il y a cependant une pression très forte de l’ambassade turque qui présente des listes de personnalités impliquées. C’est une situation très désagréable, mais les dirigeants albanais doivent d’abord suivre l’intérêt de leur pays.

L’entretien original ici (abonnés).

En Albanie, le commerce lucratif des déchets étrangers

Une truie dans la principale décharge de Durrës @ LS
Une truie dans la principale décharge de Durrës @ LS

Reporterre – 23.11.2016 – Article

Dans ce petit pays des Balkans, la gestion des ordures est embryonnaire et les déchets étrangers sont importés en masse. La mafia italienne est impliquée. Pourtant, le gouvernement entend légaliser cette importation au mépris de l’environnement.

  • Tirana (Albanie), correspondance

Située sur la côte Adriatique, l’Albanie est un petit pays des Balkans grand comme la Bretagne et qui compte à peine plus de 3 millions d’habitants. Dirigée pendant près de 45 ans par une dictature communiste d’inspiration stalinienne, elle est restée fermée. La beauté de ses plages et de ses montagnes, longtemps méconnue, commence à attirer les foules. Ce que les touristes ne savent peut-être pas quand ils profitent du sable fin, c’est qu’ils sont entourés de déchets.

Il n’est pas besoin de s’aventurer dans des lieux reculés du pays pour se rendre compte de la situation. Les détritus sont omniprésents : dans les cours d’eau, au bord des chemins, au milieu des champs, et donc sous le sable des plages. Le voisin croate se plaint régulièrement de l’arrivée par la mer de déchets albanais. Il y aurait plus de 60 décharges à ciel ouvert, où l’on brûle généralement le tout. Ici, pas de taxe carbone ou d’écotaxe, la législation albanaise ne prévoit même pas de sanction pour qui jette ses ordures dans la nature. On peut donc faire sa vidange dans les rivières sans crainte.

Lavdosh Ferruni est l’un des initiateurs du mouvement Alliance contre l’importation des déchets (Akip). Il se souvient que, durant la période communiste, «la situation concernant les déchets était à peu près le contraire de ce que le pays connaît actuellement. Essentiellement par souci d’économie, tout était recyclé, le plastique n’existait pas et les déchets organiques étaient acheminés vers les fermes d’État». Aujourd’hui, l’État semble peu préoccupé par la question et la défaillance des services municipaux en la matière est criante. Le tri est en grande majorité l’affaire des populations roms. Dans toutes les villes du pays, ils sont nombreux à faire les poubelles afin de collecter tout ce qu’ils peuvent revendre par la suite : fer, plastique, papier… Chaque chiffonnier en obtient une centaine d’euros par mois.

 Lobby des entreprises de recyclage

À Durrës, principal port et deuxième ville d’Albanie, la municipalité ne dispose d’aucune structure officielle pour le traitement de ses déchets [1]. Ils sont entreposés à l’air libre, à seulement quelques kilomètres de la côte. Depuis quelques années, c’est dans ces décharges non sécurisées que les jeunes des montagnes du nord du pays, fuyant la misère, sont venus disputer les maigres revenus qu’on peut en tirer. Les conditions de travail y sont particulièrement dangereuses et les accidents, nombreux. La mort en août dernier d’un jeune homme de 17 ans dans la principale décharge de la capitale a ravivé le débat sur la question. Surtout qu’au même moment, le gouvernement faisait resurgir une loi censée répondre aux critères européens en termes de recyclage.

Cela ne saute pas aux yeux, mais une vingtaine d’entreprises de recyclage ont vu le jour ces dernières années. Selon les autorités, elles ne fonctionneraient qu’à peine à 30% de leurs capacités, la faute au manque… de déchets. Les services de ramassage étant défaillants, le lobby des entreprises de recyclage fait régulièrement pression pour autoriser l’importation de «matière première» étrangère. Un argument repris par les gouvernements successifs afin de faire passer une loi très controversée autorisant l’importation de déchets étrangers.

Après les tumultes des années 1990, à la suite de l’effondrement du régime communiste, le marché des déchets étrangers s’est légalisé en 2003, avec des restrictions. Néanmoins, le peu d’intérêt et de contrôle portés par les autorités albanaises a permis l’augmentation considérable de leur nombre. L’implantation de compagnies de recyclage italiennes a accéléré ce développement et fait apparaître un nouveau débouché lucratif pour les organisations criminelles de la région. Durant les années 2000, la police maritime italienne a en effet mis en évidence le transport illégal de matières dangereuses comme de l’électronique usagée, des batteries, des piles, des résidus de chantier de construction, des liquides toxiques… [2] Malgré les restrictions et accords internationaux, le peu d’informations disponibles laisse apparaître que l’Albanie a réceptionné plus de 700.000 tonnes de détritus en tout genre en quelques années.

Corruption rampante des différents services étatiques 

Ce commerce est devenu tellement rentable que les gouvernements successifs cherchent à mettre fin même aux faibles restrictions qu’imposait le texte de 2003. Ainsi en 2011, le Parti démocrate, alors au pouvoir, a fait voter une loi autorisant l’importation des déchets. Élu en 2013, le Parti socialiste a tenu sa promesse de campagne en abrogeant ce texte très impopulaire. En 2016, les rôles se sont inversés : cette fois, c’est le gouvernement socialiste qui propose une loi quasiment identique à celle qu’il avait abrogée, ouvrant de nouveau la porte aux déchets étrangers. Sans rougir de la contradiction, son adversaire démocrate se pose en défenseur de la santé publique et déclare qu’une partie de ce commerce est sous la coupe d’organisations criminelles «qui veulent des pays où la loi n’existe pas, l’Albanie du Premier ministre Edi Rama étant l’endroit idéal pour cela». Si M. Rama fait aujourd’hui marche arrière, est-ce simplement un signe de faiblesse?

Les liens d’une partie de l’élite albanaise avec la mafia italienne sont régulièrement pointés du doigt et le pays, qui est devenu officiellement candidat à l’Union européenne, se voit reprocher son manque de fermeté envers ces groupes qui profitent de douanes poreuses et de la corruption rampante des différents services étatiques. Pour Lavdosh, «l’élite politique albanaise est, au mieux, manipulée par le crime organisé». Pourtant, le commerce des déchets n’est pas simplement l’affaire de ces groupes. Selon lui, «certaines grandes entreprises européennes, par exemple françaises ou anglaises, utilisent également le cadre juridique légal pour transporter des déchets, souvent très dangereux, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’UE». L’Albanie n’est pas la seule destination de ces déchets. Le rapport de 2012 de l’Agence européenne de l’Environnement a démontré que ces déchets empruntaient des routes maritimes très complexes.

Devant la forte mobilisation citoyenne, le président a renvoyé la loi devant le parlement albanais. À l’occasion du nouveau vote qui devait avoir lieu jeudi 24 novembre, les opposants ont annoncé une grande manifestation pour obtenir la limitation de l’importation des déchets. Le vote a été reporté à une date ultérieure, mais la manifestation est maintenue.

Lors du précédent passage de la loi en 2011, une pétition en faveur de l’organisation d’un référendum sur la question avait obtenu plus de 64 000 voix. «Nous sommes bien mieux organisés qu’à l’époque et nous sommes associés à d’autres luttes environnementales. L’écho parmi la population est considérable.» La bataille est cependant loin d’être finie.

Le reportage original ici.

Albanie : le réquisitoire sans appel d’un socialiste dissident contre Edi Rama

Edi RamaCourrier des Balkans – 01.11.2016

Courrier des Balkans – 01.11.2016 – Article

C’est une figure historique du Parti socialiste d’Albanie, mais le député Ben Blushi en a claqué la porte fin septembre et lance un nouveau parti. Il dresse un réquisitoire au vitriol contre le gouvernement d’Edi Rama : promesses non tenues, absence de vision stratégique, liens toujours plus étroits avec les milieux criminels, faillite de l’Etat de droit, etc. Entretien.

Plume remarquée des années 1990, Ben Blushi a longtemps été le rival d’Edi Rama au sein du Parti socialiste (PS) d’Albanie, dont il est resté membre durant plus de vingt ans. Très critique envers le Premier ministre, il a claqué la porte du parti à la fin du mois de septembre afin de lancer une nouvelle formation politique ouverte aux déçus de tous bords. Il dresse un bilan sans concession de l’action du gouvernement et revient sur ses promesses non tenues.

Le Courrier des Balkans (CdB) : Dès son arrivée au pouvoir, vous vous êtes montré très critique envers le gouvernement d’Edi Rama. Pourquoi quitter le Parti socialiste à l’occasion de cette nouvelle loi sur l’importation des déchets ?

Ben Blushi (B.B.) : J’ai toujours été critique envers la politique du parti, même avant son arrivée au pouvoir, parce que j’ai vu ses tendances à glisser sans cesse vers la droite et à ne pas tenir ses promesses. Après trois ans au pouvoir, le gouvernement Rama n’a tenu aucune de ses promesse en terme de lutte contre le chômage, les inégalités ou la corruption… Au contraire, la dette publique s’est envolée, l’émigration a augmenté. Ce gouvernement ne s’occupe pas des pauvres, mais des riches, c’est la principale raison de mon départ. Concernant la loi sur l’importation des déchets, c’est une question éthique. C’est une loi mise en place sous l’ancien gouvernement démocrate, qui ne cherche pas à apporter de l’emploi ou à améliorer la santé publique, mais à importer des déchets d’Italie, de France ou d’ailleurs, des déchets que ces pays ne savent pas où mettre. Cela nuit à l’image de l’Albanie, notamment en terme d’investissements économiques.

CdB : Vous avez déclaré qu’il fallait « commencer par nettoyer les partis pour pouvoir nettoyer les décharges »…

B.B. : De nos jours, la plupart des grands partis albanais ont perdu leurs objectifs. Ils ne représentent plus les citoyens, mais des petits groupes de businessmen qui ne cherchent qu’à servir leurs propres intérêts. Ils sont devenus riches grâce aux politiques qui ne font que les servir. Ce sont ces personnes qui rédigent les lois, prennent les décisions, choisissent ceux qui siégeront au Parlement ou travailleront pour l’administration. Les pauvres ne sont pas représentés dans ce pays. Pour redresser l’Albanie, il faut réformer les partis. Quand les partis se compromettent avec des criminels ou dans des conflits d’intérêts, la démocratie est un leurre.

CdB : La société civile, qui proteste contre plusieurs projets de loi affectant l’environnement, vous considère pourtant vous-même comme un membre de ce système à recycler. Que répondez-vous ?

B.B. : Ils peuvent me percevoir comme cela, mais chacun de nous doit être critiqué en fonction de ce qu’il dit et de ce qu’il fait. J’ai voté contre la loi sur l’importation des déchets, contre la loi sur l’Université et également contre celle qui aurait permis le retraitement en Albanie des armes chimiques syriennes. Je quitte le plus grand parti du pays et je compromets ma carrière politique. J’ai décidé de parler librement. Sur tous ces sujets importants, j’ai été en phase avec la société civile.

CdB : Dès son arrivée au pouvoir, Edi Rama avait dit vouloir s’attaquer avec force à la corruption. Pourtant les conflits d’intérêts publics-privés sont encore bien fréquents et Bruxelles reproche toujours aux dirigeants albanais de ne pas s’attaquer au crime organisé. Est-ce seulement possible aujourd’hui en Albanie ?

B.B. : Il faut toujours garder espoir, mais il y a très peu de signaux positifs. Edi Rama est de plus en plus proche et dépendant des groupes criminels. Il les fréquente, choisit leurs représentants comme maires, députés, les fait rentrer au parlement et au PS… Ils étendent ainsi leur influence, mais devraient amener en échange leurs clients et leurs obligés à voter pour Edi Rama aux prochaines élections. Dans un pays où l’amitié et les accords entre le Premier ministre et les groupes criminels sont si évidents, comment pouvez-vous penser que la justice fera son travail ?

CdB : À propos de la réforme judiciaire de cet été, vous avez déclaré qu’il y aurait « une réforme judiciaire mais pas de justice ».

B.B. : Je parle de faits. Le gouvernement et l’opposition étaient obligés de faire passer cette réforme sous la pression des États-Unis et l’UE. Cela ne veut pas dire qu’il y aura plus de justice. Comment le pourrions-nous dans un pays où la moitié du territoire est couverte de cannabis ?

CdB : Autre promesse non tenue du candidat Edi Rama : l’émigration. L’argent envoyé dans le pays représente toujours une part importante de l’économie, des milliers de gens continuent à tenter leur chance en Allemagne ou au Royaume-Uni. Quel message adressez-vous à ces jeunes qui ne semblent rien attendre de la classe politique albanaise ?

B.B : Je suis vraiment triste de cette situation et je considère l’émigration comme l’un de nos problèmes les plus importants. Ces jeunes ne partent pas parce qu’ils n’aiment pas leur pays, mais parce qu’ils pensent que ce pays ne les aide pas. Ils avaient beaucoup d’espoir en 2013 quand la gauche est arrivée au pouvoir, mais ils sont désabusés et voient qu’il n’y a pas de progrès, ni de justice, ni de travail. Seulement la corruption. Pour avoir un travail, il faut être membre du parti ou payer. Les étudiants qui sortent des universités partent parce qu’ils ne peuvent pas payer pour avoir un travail.

CdB : La politique de l’actuel maire de Tirana, à propos du grand parc de la capitale a donné lieu à des affrontements qu’il n’était plus habituel de voir en Albanie. Le PS est-il encore à l’écoute de la société civile ?

B.B. : Je ne le pense pas. La société civile demande un référendum sur la loi d’importation des déchets, mais le gouvernement les ignore. Les dirigeants essayent plutôt de corrompre la société civile et, de temps en temps, ils y arrivent plutôt bien.

CdB : Vous avez également été très critique sur la politique étrangère du gouvernement Rama. Pourtant l’Albanie semble être mieux considérée, notamment par ses partenaires européens. Qu’en dites-vous ?

B.B. : Je pense que le gouvernement devrait plus rechercher l’intérêt économique du pays que la gloire personnelle du Premier ministre. Edi Rama tente avant de se forger l’image d’un acteur important de la stabilité dans la région.

CdB : Vous avez été, au début des années 2000, ministre de l’Éducation. En 2016, les établissements privés sont toujours aussi nombreux, il y a un manque de soutien financier au secteur publique et de fortes inégalités dans l’accès à l’éducation. Le gouvernement a proposé une loi très libérale sur la réforme de l’Université. Quel regard portez-vous sur ce sujet ?

B.B : Le gouvernement actuel, tout comme le précédent, ont très peu fait pour l’éducation. Nous avions promis que le budget de l’éducation publique passerait à 5 % du PIB. Actuellement, c’est à peine la moitié. L’éducation publique est sous-financée et même sabotée par le gouvernement. Je ne suis pas contre l’éducation privée mais elle ne doit jamais remplacer l’éducation publique. L’État doit éduquer chacun de ses citoyens. Aujourd’hui, l’État albanais ne remplit pas ses devoirs constitutionnels en la matière.

CdB : Les projets d’hydrocentrales menacent des régions magnifiques au fort potentiel touristique, comme les vallées de la Valbona ou de la Vjosa. Quel crédit accorder au gouvernement Rama en terme d’environnement ?

B.B. : Aucun. Je n’ai pas vu la moindre action gouvernementale visant à protéger l’environnement. La loi sur l’importation des déchets parle d’elle-même. Les initiatives sont rares et inadaptées. Concernant les projets d’hydrocentrales, il faut trouver un équilibre entre la production d’énergie et la protection de la nature. Or, le gouvernement n’a aucune stratégie en la matière.

CdB : Vous avez déclaré que Rama nuisait à la démocratie. Cette critique concerne-t-elle seulement le fonctionnement interne du PS ?

B.B. : L’une des raisons de mon départ est que, selon les statuts du parti, des élections internes doivent se tenir tous les quatre ans. Nous avons eu nos dernières élections en 2009, cela fait sept ans. Pouvez-vous imaginer le PS en France sans élection interne ? C’est le fonctionnement de tout parti politique normal en Europe. Lorsque j’ai décidé de me présenter aux élections internes du parti, Edi Rama a déclaré qu’il n’y aurait pas d’élections. À la place, il a organisé un référendum sur sa propre personne. Est-ce-que François Hollande aurait pu faire cela ? La démocratie des partis est un des fondements de notre système. S’ils ne sont pas démocratiques cela peut mener au pire.

CdB : Quel soutien au sein du PS avez-vous obtenu depuis votre départ ? Quelle force politique pensez-vous représenter ?

B.B. : Beaucoup de socialistes sont venus me voir et veulent me rejoindre. Nous allons créer un nouveau projet politique, avec les déçus de tous les partis, de gauche et de droite. Edi Rama a viré tellement à droite que nous serons bien sûr sur sa gauche.

Cdb : Edi Rama a poursuivi beaucoup de réformes entamées par le gouvernement Berisha. À l’image d’autres pays européens où les deux principaux partis de gouvernement semblent se rapprocher, une véritable politique de gauche est-elle possible aujourd’hui en Albanie ?

B.B. : Bien sûr. La crise financière des dix dernières années a montré que sur les questions de concentration des pouvoirs et de l’argent, de pauvreté et d’éducation, la gauche répond mieux. L’un des plus gros problèmes en Albanie est l’égalité des chances, qui doit être garantie par l’État et la justice.

Cdb : L’Albanie est aujourd’hui officiellement candidate à l’UE. Quelle est sa marge de manœuvre ?

B.B. : Je ne pense pas que ce soit l’UE ou les États-Unis qui nous obligent à importer des déchets, à faire entrer des criminels au Parlement ou à augmenter notre dette publique de 10 %. Ils ne décident pas de notre politique. Si l’on regarde la Grèce, elle a connu une situation économique extrêmement difficile ces dernières années, mais les Grecs n’émigrent pas comme les Albanais. Ils ont l’espoir que leur situation s’améliorera d’ici quelques années. Nos citoyens, eux, n’ont pas cet espoir. Ils partent, car il ne voient pas d’avenir ici.

L’entretien original ici (abonnés).

Migration des oiseaux (en images) : l’Albanie à tire d’ailes

Chevalier sylvain à Nartë @ LS
Chevalier sylvain à Nartë @ LS

Courrier des Balkans – 09.10.2016 – Article

La migration bat son plein pour quelques semaines encore le long des côtes de l’Adriatique. Qu’ils filent jusqu’en Afrique subsaharienne ou s’arrêtent en Méditerranée, plusieurs millions d’oiseaux empruntent cette voie, la troisième en Europe. L’Albanie, avec seize zones reconnues d’importance internationale pour les oiseaux, est une étape essentielle… mais tragiquement menacée.

Chaque année, entre fin août et novembre, des millions d’oiseaux quittent leurs quartiers d’été et s’envolent vers le Sud à la recherche de climats plus favorables. Petits et grands, ils sont nombreux à migrer le long des côtes de l’Adriatique offrant un spectacle fascinant. Si certains s’arrêtent en Albanie pour passer l’hiver, d’autres poursuivent leur voyage en traversant la mer.

Des milliers de spatules blanches suivent la côte albanaise lors de leur migration vers l’Afrique. Profitant des zones lagunaires du pays, certaines nichent en Albanie l’été, comme ici près de la plage de Velipoja. Grâce à son incroyable bec, elle sonde élégamment la vase à la recherche de petits mollusques et poissons.

Véritable voltigeur, les couleurs flamboyantes du Guêpier d’Europe le rendent immanquable. De mai à septembre, ses appels si particuliers emplissent les airs, où il pourchasse les insectes volants. Les colonies de Gêpiers se plaisent dans les endroits chauds et ensoleillés du pays, nichant dans les trous qu’il creuse dans des falaises ou berges sableuses.

“Adieu l’été, il a passé / Plus ne chante le rossignol / Et les fleurs ont fané. La Beauté, Naïm Frashëri, 1886.”

Le chevalier culblanc est petit un oiseau discret qui affectionne les eaux peu profondes et boisées. Certaines populations nordiques viennent hiverner en Albanie alors que les autres s’envolent vers l’Afrique. Il est l’un des 50 000 oiseaux recensés dans la réserve de Karavatsa, la plus grande d’Albanie.

Comme ses cousins les hérons, le crabier se nourrit d’amphibiens, insectes et petits poissons dans les marais et marécages du nord albanais. Son beau plumage marron-doré se transforme en un blanc lumineux dès qu’il s’envole. La préservation de ces zones humides où il se reproduit est une condition à ses retours printaniers.

Lors de leur passage automnale, des milliers d’avocettes du Nord de l’Europe font halte quelques jours chez leurs congénères albanais. Grâce à leur bec joliment retroussé, elles remuent l’eau des salines pour faire remonter des petits crustacés. La lagune de Narta héberge presque un quart des oiseaux qui viennent hiverner en Albanie.

Migrant sur de très longues distances, la pie grièche écorcheur se reproduit l’été dans les campagnes fleuries du sud. Elle reste perchée de longs instants avant de se jeter sur les insectes, qu’elle empale souvent sur des épines afin de constituer des réserves. Sa population est en fort déclin en Europe.

“Redis-moi, hirondelle, en ce long voyage / As-tu vu les toits de ma ville ? Parle, hirondelle !, Filip Shiroka, 1898.”

Le balbuzard pêcheur est un aigle très rare en Europe. Lors de son passage le long des côtes albanaises, il profite des eaux claires pour repérer les poissons qu’il attrape, les serres en avant. S’il est nettement moins chassé, la destruction de son habitat et la pollution sont des menaces importantes pour sa survie.

L’hirondelle ou la cigogne ne sont pas les seules à annoncer le printemps ! Comme son nom l’indique, cette bergeronnette au jaune vif et à la tête noire rapporte les beaux jours à son retour. Insectivore des marais et des cours d’eau, elle cohabite lors de la migration avec des centaines de congénères nordiques au plumage nuancé. Les nouvelles pratiques agricoles la mettent en danger.

La migration donne lieu à de magnifiques rassemblements de flamants roses sur les lagunes de Narta et Karavatsa. S’ils ne se reproduisent pas en Albanie, un nombre important de flamants passe l’hiver dans le pays.

Le reportage original ici (abonnés).

Albanie : l’irrésistible appel des call-centers

Annonces pour des cours de langue adaptés au centres d'appels @ LS
Annonces pour des cours de langue adaptés au centres d’appels @ LS

Courrier des Balkans – 05.10.2016 – Article

Une jeunesse polyglotte et volontaire, des salaires très faibles, un code du travail avantageux : si le paradis des call-center existe, c’est peut-être en Albanie qu’il se trouve. Depuis quelques années, tous les géants du secteur se sont installés au « pays des Aigles ». Pour des salaires à un euro de l’heure, et le plus grand bonheur du gouvernement.

Palais des congrès, Tirana. En ce vendredi après-midi, la foule ne se presse pas autour des différents stands d’information. Le « salon des études et du travail » devrait pourtant attirer du monde, dans un pays qui compte un taux de chômage proche de 30% chez les jeunes. Mais, comme le confie Mario, un étudiant venu de Shkodra, la grande ville du nord du pays, « ici, tout le monde connaît les call-center, rien de nouveau. » À côté des banques, des assurances et d’une dizaine d’universités privées, il n’y a effectivement que les représentants des centres d’appels qui semblent proposer des emplois.

Depuis 2005, les centres d’appels n’ont cessé de se multiplier en Albanie et ils seraient aujourd’hui les premiers employeurs du pays. Selon de récentes estimations, 300 entreprises différentes emploieraient près de 20 000 personnes dans le secteur. Et la langue de ces travailleurs n’est bien sûr pas l’albanais.

« Petits, nous avions les yeux rivés sur les programmes de la Rai ou de Mediaset », explique Mario. « Toute une génération a grandi avec l’italien. » De fait, une bonne partie des Albanais âgés de 20 à 35 ans parle très bien cette langue. Les grandes entreprises italiennes et notamment les opérateurs mobiles ont donc rapidement compris l’intérêt qu’elles pouvaient tirer de la situation. Vodafone, Sky Italia ou Wind ont toutes externalisé leurs activités de services à la clientèle sur le sol albanais. Un rapide entretien permettant de vérifier le niveau de langue des candidats fait généralement office de sélection.

Pourtant, les raisons de cette migration des call-center italiens ne sont pas uniquement linguistiques. La faiblesse des rémunérations, une faible pression fiscale et un code du travail plus qu’avantageux font de l’Albanie une véritable poule aux oeufs d’or pour les géants du secteur, comme l’italien Intercom Data Service ou la multinationale française Teleperformance. En Albanie, un salaire d’opérateur ne coûte que 200 à 350 euros par mois, trois fois moins qu’en Italie.

Un euro de l’heure

Dans les pays occidentaux, être téléopérateur est souvent synonyme de précarité. Mais en Albanie, dans un pays où obtenir un travail est souvent un parcours du combattant, les centres d’appels permettent à beaucoup de jeunes d’obtenir une certaine indépendance.

Murat, 21 ans, qui habite à Durrës, voit ce travail avant tout comme une possibilité de mettre de l’argent de côté pour financer ses études. Grâce à sa parfaite maîtrise de l’italien et de l’anglais, Murat est un élément recherché par les employeurs. Il est payé un peu plus de deux euros de l’heure. Des entreprises comme Vodafone n’hésitent ainsi pas à mettre en place des navettes quotidiennes pour permettre aux perles rares comme Murat de travailler dans la capitale.

Des call-center existent bien à Durrês ou à Vlorë, mais ceux qui rémunèrent le mieux se trouvent à Tirana. À Shkodra, Marita, 35 ans et mère de trois enfants, est payée à peine plus d’un euro de l’heure. La jeune femme se dit pourtant satisfaite de sa situation et de son travail, les appels commerciaux vers l’étranger (outbound). « Nous sommes tous jeunes, l’ambiance est conviviale et les conditions sont plutôt bonnes », explique-t-elle. Marita apprécie surtout d’avoir du temps pour sa famille, grâce à ses horaires de travail flexibles.

Mario, quant à lui, ne retravaillerait pour rien au monde en outbound. « La pression et les relations avec les clients y sont bien plus dures », raconte-t-il. « Un de mes amis s’est fait licencier de cinq call-center différents parce qu’il n’arrivait pas à atteindre les objectifs de vente. »

“On n’est pas des esclaves, quand même ils nous payent”

Si tous reconnaissent le peu d’intérêt du métier, la réalité du marché en Albanie n’offre pas beaucoup de choix aux jeunes. Un serveur gagne difficilement 150 euros par mois pour dix heures de travail quotidien. Après avoir obtenu un diplôme d’économie en Italie, Fatber n’est donc pas si mécontent de travailler dans un centre d’appels : « si je travaillais comme comptable, je gagnerais beaucoup moins et je ne pourrais pas m’organiser. Aujourd’hui, je gagne autour de 350 euros par mois et le travail me va. »

Pas évident pourtant de tenir le coup tant les conditions de travail sont difficiles : les objectifs à atteindre sont compliqués, il faut appeler en continu et faire face aux clients agressifs et injurieux, supporter l’encadrement des pauses, la promiscuité des espaces de travail, le bruit constant, etc. Un système de prime et un fort contrôle de la hiérarchie participent aussi à l’individualisation de l’activité. Dans d’autres pays du monde, de nombreux rapports ont souligné les menaces sur la santé que faisait peser cette activité sur les salariés. Mais en Albanie, les plaintes restent pour le moment discrètes. « On n’est pas des esclaves, quand même ils nous payent », explique Mario avec ironie.

Le « dynamisme » de l’économie albanaise

L’installation des call-center n’est pas prête de s’arrêter en Albanie. Les entreprises cherchent désormais à recruter des locuteurs de nouvelles langues, pour élargir leurs marchés. À côté de l’italien, de l’anglais et du grec, le français, le turc ou l’allemand gagnent du terrain. Illustration de l’importance prise par le secteur, de nombreuses écoles ont vu le jour ces derniers temps : elles proposent des cours de langues spécialement destinés au travail en centres d’appels.

Si les entreprises étrangères semblent être les grandes gagnantes de cette évolution, les autorités y trouvent aussi leur compte. Les centres d’appels réduisent le chômage des jeunes et illustrent aux yeux du gouvernement le « dynamisme » de l’économie albanaise. Reste à savoir jusqu’à quand la jeunesse albanaise se satisfera de cette perspective d’emploi, réelle mais limitée.

Le reportage original ici (abonnés).

L’Albanie, déchetterie de l’Europe : comment Edi Rama a mis ses promesses à la poubelle

Après l'été, les déchets sont ensevelis sous le sable derrière la plage, Velipojë @ LS
Après l’été, les déchets sont ensevelis sous le sable derrière la plage, Velipojë @ LS

Courrier des Balkans – 29.09.2016 – Article

Malgré ses belles promesses, le gouvernement d’Edi Rama a ouvert les frontières de l’Albanie à l’importation des déchets étrangers, un business dangereux, en bonne part tenu par les organisations mafieuses. Samedi 1er octobre, une grande manifestation est prévue à Tirana.

Il est 17h 30, ce lundi 19 septembre à Tirana. Des groupes clairsemés se rassemblent et s’assoient au pied de l’emblématique Pyramide, ultime symbole du régime communiste dans le centre de la ville. Lavdosh Ferruni, militant écologiste très actif, prend le mégaphone et lance le début d’une nouvelle mobilisation. Autour de lui, la dizaine de caméras ne reste que le temps de l’ouverture de la discussion. Mais l’objectif est atteint : alerter l’opinion sur le retour au Parlement de la malodorante question des déchets importés.

En Albanie, l’œil est souvent agressé par les déchets jonchant certaines rues, plages ou cours d’eau. La collecte et le tri sont loin d’être les priorités des autorités et la défaillance du système de recyclage est criante. Le pays arriverait à peine à traiter 20% de ses propres ordures, et les décharges à ciel ouvert, où de jeunes paysans du Nord disputent la place aux Rroms pour attraper quelques morceaux de cuivre bons à revendre, sont nombreuses. Pourtant, ce n’est pas la première fois que les autorités ouvrent les frontières aux poubelles étrangères, même si celles-ci sont régulièrement accusées de contenir nombre de produits toxiques tels que des médicaments usagés, des piles ou des résidus d’huile. Fil rouge de la question environnementale depuis le début des années 2000, le problème de l’importation de déchets revient en cette rentrée 2016 avec une nouvelle loi aux airs de déjà-vu.

Effluves de réseaux mafieux italiens

Après les tumultueuses années 1990, marquées par une quasi-disparition de toute autorité étatique, le marché des déchets étrangers avait été légalisé une première fois en 2003 avec la soumission à un accord du conseil des ministres pour toute importation de déchets étrangers. Néanmoins, le peu d’intérêt et de contrôle portés par les autorités albanaises ont permis leur augmentation considérable. L’arrivée d’entreprises de recyclage italiennes a accéléré ce développement et fait apparaître un nouveau débouché lucratif pour les organisations criminelles de la région.

Durant les années 2000, la police italienne a jeté un nouvel éclairage sur ce trafic d’importation de déchets en arrêtant des cargos qui transportaient illégalement du matériel électronique usagé, des batteries et piles, des résidus de chantier de construction, etc. Malgré les restrictions et les accords internationaux sur la question, le peu d’informations disponibles laissent apparaître que l’Albanie a réceptionné plus de 700 000 tonnes de détritus en tout genre en quelques années.

En 2011, le Premier ministre Sali Berisha, alors à la tête de la coalition de centre-droit, avait promulgué une loi légalisant et ouvrant le marché des déchets, plaidant en faveur de l’opportunité de faire du traitement des déchets l’un des piliers économiques du pays et d’attirer ainsi l’attention des investisseurs. À l’’époque, l’actuel Premier ministre, Edi Rama, parlait de « trahison nationale » mettant en garde sur le danger qu’encourait la population et sur le risque que le pays ne devienne l’une des principales déchetteries de l’Europe. Une forte pression de la société civile, dont la pétition recueillit plus de 64 000 signatures en faveur d’un référendum sur la question, poussa le tout nouveau gouvernement de centre-gauche à abroger ce texte en septembre 2013, réalisant ainsi l’une de ses rares promesses de campagne tenues à ce jour. Par la même occasion, la proposition américaine de traiter les armes chimiques syriennes sur le territoire albanais fut rejetée.

Une nouvelle loi « pour l’environnement »

La loi adoptée jeudi 22 septembre par le Parlement albanais ressemble beaucoup à la précédente. Même si le gouvernement l’assure : cette fois, le contrôle des matières entrant sur le territoire sera strict et transparent, celles-ci ne seront pas simplement entreposées ou brûlées comme auparavant, la santé des citoyens ne serait donc pas mise en danger. Le Premier ministre a parlé d’une loi « en faveur de l’environnement » et ironisé sur le fait que des « écologistes ne peuvent pas être contre le recyclage ».

Les raisons officielles de ce retour légal sont économiques et diplomatiques : selon les députés rapporteurs de la loi, l’industrie du recyclage, très lucrative il y a quelques années, est toujours bien implantée en Albanie, mais tourne seulement à 30 % de ses capacités. Le ministre des Finances Arben Ahmetaj en a fait la preuve en se rendant dans une usine de recyclage largement sous-utilisée, qui ne fonctionne que deux jours par semaine. Par ailleurs, selon le ministre de l’Environnement Lefter Koka, cette loi répondrait positivement aux directives européennes qui poussent au développement du secteur du recyclage, permettant donc au pays de faire un pas de plus vers l’Union européenne.

Alors que son parti avait voté pour la loi de 2011, le chef de file du Parti démocrate (PD), Lulzim Basha, a déclaré qu’une partie du commerce des déchets était sous la coupe d’organisations criminelles « qui veulent des pays où la loi n’existe pas, l’Albanie d’Edi Rama étant l’endroit idéal pour cela ». Après douze heures de débats, la loi a finalement été adoptée, mais c’est un demi-échec pour le gouvernement : des députés du parti socialiste d’Edi Rama ont voté contre avec l’opposition, tandis que beaucoup d’autres membres de la coalition au pouvoir ne prenaient pas part au vote.

Après avoir tenté de bloquer l’accès au Parlement avec des poubelles, les opposants appellent à une grande manifestation samedi 1er octobre et ont déjà prévenu qu’ils se tourneraient vers la voie de la consultation citoyenne si le gouvernement ne faisait pas marche arrière. Selon la Constitution albanaise, 50 000 signatures sont nécessaires pour organiser un référendum.

Alors que la mort récente d’un jeune homme de 17 ans dans une décharge a démontré une nouvelle fois les réalités des conditions de travail dans les décharges albanaises, le pays est pris entre les désirs d’Europe de ses dirigeants, la réalité de ses capacités politiques et les exigences des citoyens en demande de transparence.

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