Ce sont de vraies attractions touristiques dans le centre de Skopje, et le symbole de l’absurdité nationaliste… De gigantesques statues du Guerrier à cheval et du Guerrier des temps anciens, érigées en 2014, dénoncées à l’époque comme une provocation par Athènes. Mais, depuis l’accord historique sur la Macédoine du Nord, l’heure est à l’apaisement, et les monuments vont être rebaptisés.
Voilà déjà deux ans que les Albanais peuvent aller consulter leur dossier auprès des archives de l’ancienne police secrète. 30 ans après la fin de la dictature, d’Enver Hoxha. Un système brutal qui a fait mourir plus de 6 000 personnes et qui a envoyé dans les prisons et les camps de travail 100 000 personnes. Reportage au siège des archives de la Sigurimi avec un homme qui a passé 26 ans de sa vie derrière les barreaux en raison de ses opinions politiques.
50 % des jeunes Européens sans emploi sont prêts à s’établir dans un autre pays européen pour décrocher un emploi. Plus que jamais, la mobilité est au cœur de l’économie européenne avec des exemples surprenants. Curieux retournement de l’histoire, on voit ainsi aujourd’hui des Italiens qui viennent s’installer en Albanie. 25 ans après la vague migratoire des Albanais qui fuyaient la pauvreté pour aller vivre en Italie. Ce n’est qu’une minorité bien sûr, mais c’est assez pour que l’on parle avec ironie de l’Albanie comme la 21ème région italienne.
Pendant près de 50 ans, les lacs de Prespa sont restés coupés du monde, au plus grand bénéfice de la nature sauvage. Aujourd’hui, cette zone frontalière entre l’Albanie, la Grèce et la Macédoine du Nord compte sur l’écotourisme pour enrayer la forte émigration de ses habitants.
Lacs de Prespa (Albanie, Grèce, Macédoine du Nord), reportage
C’est une petite falaise comme tombée du ciel au milieu du lac. Lorsqu’on s’en approche par les eaux, d’immenses martinets au ventre blanc vous frôlent et semblent se moquer de vous avec leurs cris diaboliques. Des pélicans frisés escortés de cormorans s’écartent lentement des roseaux. Ils vont prolonger leur bain de soleil un peu plus loin, sur les pierres blanches autour desquelles frayent les poissons. Sur l’île, le sentier ombragé de figuiers qui mène au monastère en ruine grouille littéralement de serpents. À quelques dizaines de mètres seulement des frontières grecque, macédonienne et albanaise, l’île de Maligrad offre un condensé des richesses sauvages des lacs de Prespa. La région a été pendant près de 50 ans une serrure du rideau de fer qui a séparé l’Europe en deux. En gardant les hommes à distance, la géopolitique a profité à la nature. Ces lacs très anciens et les montagnes qui les encerclent forment aujourd’hui la boucle de la ceinture verte du continent européen.
Nichés à 850 mètres d’altitude, les lacs du grand et du petit Prespa constituent un «point chaud de biodiversité». Leurs habitats variés favorisent une faune et une flore impressionnantes : 1.500 espèces de plantes, 270 espèces d’oiseaux, 9 espèces de poissons endémiques, la présence de tous les grands carnivores européens, etc. «Prespa est l’une des plus importantes zones humides d’Europe, résume Daniela Zaec, de l’Association écologiste macédonienne (MES). Comme nous partageons ces lacs entre nos trois pays, c’est important d’agir ensemble pour obtenir de vrais résultats en matière de protection de la nature.»
«Regardez autour de vous, il n’y a plus personne. Ils sont tous au Canada, en Australie, etc. Tous!»
Les lacs de Prespa ont été déclarés parc transfrontalier dès le début des années 2000, une première dans des Balkans hantés par les conflits militaires. Prespa Net regroupe ainsi des associations environnementales macédonienne, grecque et albanaise. Pour mener leurs projets à bien, elles s’appuient avant tout sur les populations locales, dont les conditions de vie ont souvent été difficiles. Encore aujourd’hui, la plupart des jeunes quittent la région faute de perspectives.
«Le silence complet! Avant, il y avait foule ici! Mais regardez maintenant autour de vous, il n’y a plus personne. Ils sont tous au Canada, en Australie, etc. Tous!» Dans le petit village de Brajcino, situé au pied de la montagne Bab, sur la rive macédonienne du lac, Boris coupe des pommes et scrute la place centrale. Comme beaucoup de Macédoniens, il est parti chercher fortune de l’autre côté de l’Atlantique. C’était en 1963. Aujourd’hui, il profite de l’air pur de Prespa pour ses vieux jours. «À l’époque, il y avait 1.200 habitants dans le village, aujourd’hui, on n’est même pas 100. Il n’y a pas de travail ici et pas de marché non plus, peste-t-il, en montrant des cagettes de pommes. Pourquoi l’Union européenne (UE) ne s’occupe-t-elle pas de petits pays comme la Macédoine? Nous sommes à peine deux millions de personnes.» Candidate à l’adhésion depuis 2005, la Macédoine du Nord désespère d’intégrer l’UE un jour. En attendant, les milliers de pommes qui sont récoltés autour de Brajcino finissent dans la rivière, faute de débouchés.
Malgré une certaine résignation teintée de nostalgie, Boris et ses voisins ont assisté ces dernières années à la métamorphose de leur village. Beaucoup de maisons affaissées et de bâtiments en ruine ont repris forme. Leurs vieilles pierres accueillent désormais des touristes étrangers qui viennent goûter au miel et aux eaux-de-vie locales. «Du temps de la Yougoslavie et jusqu’à il n’y a pas longtemps, les habitants misaient essentiellement sur un tourisme très commercial, explique Daniela Zaec, mais aujourd’hui ils voient les occasions favorables de l’écotourisme.» Pour réorienter l’économie locale vers un tourisme respectueux de la nature, les Macédoniens veulent s’inspirer de leurs voisins grecs. Mais, pour passer la frontière, pourtant toute proche, un détour de plus de 130 km s’impose. Après Brajcino, la route s’arrête, fermée par une barrière et un panneau stop : le petit poste-frontière est fermé depuis 50 ans et le coup d’État militaire en Grèce. Une page sombre pour la région, bientôt tournée. Grâce à l’accord de Prespa sur le nom du pays — devenu Macédoine du Nord — conclu en 2018 entre les gouvernements grec et macédonien, la route devrait rouvrir bientôt.
Faciliter la découverte du lac en désenclavant la partie grecque, c’est ce qu’espère Nonas Stergios. Le long de la route qui descend vers le petit Prespa, ce petit homme souriant a ouvert sa camionnette rouge. À l’intérieur, c’est une mosaïque de légumineuses. «Ce sont des haricots spéciaux, de Prespa, ils sont gigantesques, vraiment très bons. Pour la salade, pour la soupe, il y a aussi des fèves, des pois chiches…» Ici, côté grec, des mesures ont été prises dès le début des années 1990 afin d’allier développement et préservation de la nature. Les produits chimiques ont été combattus. «Moi, je suis en bio depuis 2002, s’exclame fièrement Nonas. Ma famille produit ces haricots depuis des générations.» Nonas peut avoir le sourire. Ces mesures ont porté leurs fruits. La vie sauvage est ici généreuse : un pélican blanc qui vole au-dessus des têtes, une biche qui bondit sur la route ou encore ces guêpiers d’Europe, qui creusent leur terrier dans un talus.
«C’est important de donner aux jeunes l’envie de rester, qu’ils aient des idées de comment et où investir»
Si la région de Prespa enchante par ses beautés naturelles, elle ravira aussi les amateurs d’histoire. Grecs, Romains, Byzantins, Ottomans… les pouvoirs successifs ont façonné ces lacs, habités par l’homme depuis le Néolithique, comme en témoignent certains sites qui datent de 7.000 ans av. J.-C. D’une frontière à l’autre, le visiteur peut aussi faire des sauts dans le temps, entre les cultures industrielles côté grec et l’agriculture de subsistance côté albanais. Les langues diffèrent, les modes de vie aussi. Dans ces confins de l’Europe, où le destin des peuples s’est souvent joué ailleurs sur le continent, les cultures s’entremêlent. Macédoniens, Grecs et Albanais vivent bien sûr autour du lac, mais aussi Roms, Aroumains ou autres «minorités».
Cveta Trajce vient justement de la petite minorité macédonienne qui habite les villages le long des rives albanaises. Jusqu’à la fin de la dictature stalinienne, en 1991, ces quelques milliers de Macédoniens ont été laissés à leur isolement et obligés de mettre en sourdine leur langue maternelle. Ici, la société de consommation paraît bien loin et le travail de la terre est rude. Sur les collines, de vieilles femmes aux foulards colorés sont courbées sur de minuscules parcelles de thé ou de céréales. «Ici, tout est fait maison, dit Cveta, les familles ont l’habitude de produire ce qu’elles consomment, le pain, le lait, les légumes, le miel, le vin… Mais elles ne peuvent pas les vendre.»
Attablée dans le jardin d’une petite taverne, Cveta sort tout juste d’une formation pour des «guides nature», financée par l’État allemand. Elle accueillera cet été les amateurs de grand air dans son bureau flambant neuf et leur parlera des chemins de randonnée ou des observations d’ours. Alors que cette partie de Prespa s’ouvre désormais au tourisme, l’un des objectifs des ONG est de rendre accessibles ces produits naturels et d’améliorer les maigres revenus des habitants. «C’est important de donner aux jeunes l’envie de rester, qu’ils aient des idées de comment et où investir, explique Cveta. C’est un peu tard car tellement de gens sont partis, je suis l’une des seules de ma génération à être restée.» Derrière elle, béret sur la tête et traits marqués par les hivers et le soleil, un vieux paysan rattrape son unique vache. «Sinon, elle se perd chez les loups de la montagne.»
Solidariteti veut défendre les droits des milliers de téléopérateurs albanais @ LS
Equal Times – 09.07.2019 – Article
C’est l’une des rares maisons anciennes encore debout dans le centre de Tirana. Dans la petite cour colorée d’affiches des luttes sociales du monde entier, la table ronde s’est imposée comme le lieu de rencontre d’un nouveau type de militants en Albanie. « Fatjon, je préfère utiliser ce prénom », prévient un grand jeune homme un peu gêné. « Je suis l’un des membres de ce nouveau syndicat. Solidariteti a été créé par les opérateurs des centres d’appels. »
Si Fatjon ne veut pas mentionner son vrai nom, c’est qu’il est désormais syndiqué au sein d’une multinationale française : Teleperfomance. Le n° 1 mondial du télémarketing s’est établi en Albanie il y a 11 ans, et depuis février dernier, l’entreprise découvre l’existence d’un syndicat parmi ses employés. Une nouveauté que Telepeformance Albania n’a pas souhaité commenter auprès d’Equal Times, ne donnant pas suite à nos demandes d’entretien.
« Actuellement, il n’y a pas de vrai représentant des employés dans les centres d’appels », raconte Fatjon. « Pourtant, il faut que les opérateurs se défendent et obtiennent de meilleures conditions de travail. Par exemple : l’équité salariale. Il y a trop de différences de rémunérations dans le secteur, certains employeurs payent de manière arbitraire et nous, nous pensons que c’est injuste. »
Ces quinze dernières années, le secteur des centres d’appels est devenu l’un des principaux secteurs d’emplois d’Albanie, avec 30.000 personnes déclarées. Mais selon certains spécialistes, il y aurait tout autant d’Albanais qui y travailleraient sans aucun contrat.
Ces entreprises, de dimensions et de nature très variables, seraient près de 800. L’activité est particulièrement rentable et désormais les téléopérateurs albanais appellent pour démarcher ou prennent les appels de service clientèle pour des grandes marques internationales, comme Amazon ou Apple.
Il faut dire que l’Albanie, de l’aveu même de son Premier ministre, Edi Rama, c’est un peu le « rêve » de tout chef d’entreprise, désireux de s’affranchir des contraintes réglementaires du droit social les plus élémentaires. Bien que chef du parti qui porte le nom de « socialiste », le PS albanais, M. Rama faisait ainsi la cour, il y a 4 ans, à un parterre d’entrepreneurs italiens réunis à Tirana : « Nous voulons vous envoyer un message fort, à vous qui rêvez d’un pays avec des taxes minimes, des coûts de main-d’œuvre peu élevés et avec une présence syndicale réduite à son minimum possible, pour que vous compreniez que ce pays existe. C’est une réalité très proche [Ndlr. : de l’Italie]. Il y a des améliorations de tous les points de vue concernant le climat des affaires en Albanie. »
L’objectif de cette opération de charme était double. Gommer l’image d’un pays rongé par la corruption et assurer aux investisseurs potentiels que, 25 ans après la chute du régime communiste, le petit pays de l’Adriatique n’a plus rien d’un « paradis socialiste ». Et pour cause : depuis la fin de la dictature stalinienne en 1991, un capitalisme débridé a imposé ses lois en Albanie et une petite oligarchie économique règne désormais sur une économie très perméable aux activités criminelles.
Les premières victimes de ces transformations sociales sont les droits des employés du secteur privé. « Il y a des problèmes évidents concernant le respect du code du travail », explique l’économiste albanais Klodian Tomorri à Equal Times. « Cela ne vient pas d’un vide juridique mais plutôt de la non-application des lois. C’est une situation qui ne concerne pas seulement les centres d’appels mais toutes les industries du pays. »
Bas salaires et irrégularités
Travail dissimulé, cotisations sociales non versées, non-paiement des heures supplémentaires, ces irrégularités sont récurrentes dans le secteur privé en Albanie, où le dialogue social est encore très faible. Des mauvaises pratiques qui s’ajoutent aux rémunérations parmi les plus faibles d’Europe, avec un salaire minimum revalorisé en 2019 à 208 euros par mois. Dans le secteur des centres d’appels, principal employeur de la jeunesse albanaise, l’absence d’accord de branche laisse la porte ouverte au moins-disant social.
Bien qu’il travaille à Teleperformance depuis quatre ans, Besmir Male assume son nouvel engagement : il est l’un des responsables de Solidariteti. « Dans un secteur qui génère des millions d’euros – parce qu’on parle bien de millions –, avec plus de 30.000 personne qui travaillent dans le secteur, nous n’avons pas de sécurité. Il n’y a rien qui protège nos droits. »
« Moi, si j’arrête de travailler aujourd’hui après quatre ans, comme je n’ai pas de diplôme universitaire, c’est comme si je n’avais rien fait. »
Pour des salaires compris entre 1 et 2,50 euros de l’heure, les jeunes Albanais appellent en italien, en anglais, en français, en allemand ou même en turc. D’un employeur à l’autre, les conditions sont très diverses. Au sein des plus grandes entreprises, la rémunération mensuelle peut atteindre plus de 300 euros, une somme proche du salaire moyen en Albanie. « C’est vrai, Teleperformance offre des meilleures conditions de travail », reconnaît Besmir Male. « Le salaire est plus élevé qu’ailleurs. Mais moi, je veux que mes droits soient les mêmes qu’ailleurs en Europe. Le travail que je fais est le même, et souvent avec des bénéfices encore plus importants pour l’entreprise. »
Prise en compte de l’ancienneté, reconnaissance des maladies professionnelles, indexation des salaires sur l’inflation, versement de l’intégralité des cotisations sociales figurent parmi les revendications sur lesquelles voudrait travailler Solidariteti. Le syndicat a d’ailleurs été lancé grâce au soutien d’homologues étrangers de la fédération UNI global union (UNI).
Renouveler les pratiques syndicales
Des syndicats existent pourtant en Albanie, mais ces organisations pâtissent encore de leur ancien rôle de faire-valoir sous la dictature d’Enver Hoxha (1950-1985). Beaucoup d’Albanais leur reprochent leurs liens étroits avec les partis politiques. « Quand il y a eu des tentatives pour créer un syndicat qui représenterait vraiment les intérêts des travailleurs, les politiciens s’en sont tout de suite mêlés », appuie l’économiste Klodian Tomorri. « Soit la tentative a échoué, soit ces syndicats sont devenus les porte-voix des partis politiques. » Les deux principales fédérations syndicales albanaises, surtout présentes dans la fonction publique, sont toujours aujourd’hui perçues comme des relais d’influence des deux principaux partis : le PS et le Parti démocratique (PD, droite).
Solidariteti tombera-t-il dans le piège de la récupération par les partis politiques ? « Impossible ! », assure Besmir Male en sortant de la réunion hebdomadaire du syndicat : « Dans notre statut, nous avons une clause très importante : aucun de nos membres ne peut avoir de responsabilité dans un parti, cela génère de la méfiance. Nous savons suffisamment comment fonctionne la politique albanaise : il n’y a pas une personnalité politique qui défende véritablement les droits des travailleurs ».
Les nouveaux syndiqués albanais (qui n’ont pas encore souhaité communiquer leur nombre) veulent donc se différencier de leurs aînés en imposant la transparence et des principes démocratiques dans leur fonctionnement.
Ils espèrent ainsi susciter la confiance des jeunes téléopérateurs albanais. « Certains employeurs nous dénigrent en nous présentant comme des anarchistes qui ne cherchent qu’à salir l’entreprise », explique l’une des jeunes militantes de Solidariteti, Mirela Ruko. « Mais les travailleurs ont leur voix à faire entendre et nous sommes là pour négocier avec la direction. Ce n’est pas une lutte pour savoir qui est le plus fort, le but est de trouver des accords. »
Dans un environnement plutôt hostile aux revendications sociales, les négociations à venir risquent tout de même d’être compliquées. L’an dernier, trois employés d’un centre d’appels ont été licenciés après s’être mis en grève contre la baisse de leurs salaires.
Si, pour Mirela, il est urgent d’agir au sein des centres d’appels, la jeune femme espère que les luttes à venir s’attaqueront à la précarité qui touche l’ensemble de la société albanaise.
Pour cela, Solidariteti devra d’abord changer le regard des Albanais sur le rôle des syndicats. « On parle d’un secteur, le privé, où il n’y a pas eu de création de syndicat depuis 80 ans ! », répond Besmir, optimiste. « C’est la première fois qu’on créé un syndicat complètement autonome, apolitique et sans soutien financier de l’État. » Une première, synonyme déjà de victoire contre la résignation ambiante.
Manifestation de l’opposition contre la tenue des élections locales en juin 2019 @ LS
Libération – 29.06.2019 – Article
Des élections municipales devraient se tenir ce dimanche en Albanie, sans la participation des principaux partis d’opposition. Confronté aux risques de violences, le pays s’enfonce un peu plus dans une crise politique et institutionnelle qui entame ses chances d’intégration à l’UE.
Des municipales à haut risque en Albanie
Un président qui annule l’élection puis la reporte à une nouvelle date, un Premier ministre inflexible qui poursuit sa campagne à travers le pays, un chef de l’opposition qui ne cesse de dénoncer la collusion du pouvoir socialiste avec le crime organisé… Près de 30 ans après la fin de la dictature stalinienne, l’Albanie semble condamnée à vivre au gré des foires d’empoigne d’une classe politique incapable de faire véritablement siennes les règles du jeu démocratique. Bien qu’à enjeu local, le déroulement des élections de dimanche devrait être suivi de près, tant le pays semble enlisé dans un chaos politique et institutionnel quelque peu inflammable.
Les deux principaux partis d’opposition, le Parti démocratique (PD) et le Mouvement Socialiste pour l’Intégration (LSI) boycottent le scrutin et ont appelé les électeurs à en faire de même. Des dizaines de personnes ont été arrêtées ces derniers jours à la suite de violences perpétuées contre les commissions électorales locales et l’incendie ce jeudi d’un bureau de vote à Bushat, une petite ville du nord du pays, ravive les craintes d’affrontements violents lors de la journée de dimanche. Ce vendredi, la délégation de l’Union européenne (UE) à Tirana et l’OSCE ont réitéré leurs appels à l’apaisement et au dialogue tout en affirmant que les citoyens albanais devaient pouvoir exprimer leur droit de vote de façon ordonnée et paisible ce dimanche.
Tensions
Cet imbroglio électoral vient couronner plusieurs mois de tension après que les députés d’opposition ont décidé en février dernier de boycotter le parlement. Les nombreuses manifestations organisées sous les fenêtres du Premier ministre, pour demander son départ ont régulièrement été émaillées de violences. Dans le viseur des dirigeants de l’opposition : les liens supposés du pouvoir socialiste d’Edi Rama avec le crime organisé, notamment lors des élections législatives de 2017. Ils affirment que l’organisation d’élections démocratiques est impossible dans le contexte actuel.
Selon le juriste albanais Hektor Ruci, l’opposition n’avait pas d’autres choix que de boycotter ces élections : «Le PD est allé trop loin en brûlant les mandats de ses députés, affirme-t-il. Dès le début, ils ont fait le dernier pas et maintenant, il leur est difficile et politiquement coûteux de revenir en arrière.» Derniers rebondissements en date dans ce bras de fer politique : la proposition par le Président, Ilir Meta, issu du parti d’opposition LSI et désigné en 2017 avec le soutien d’Edi Rama lui-même, de reporter le vote au 13 octobre. Refus immédiat du Premier ministre dont la majorité socialiste a annoncé vouloir désormais destituer le président.
Ce dimanche, seul le candidat socialiste concourra dans 31 des 61 municipalités du pays. Dans les autres, des petits partis ou des candidats indépendants sont en lice. Dans les médias ou sur les réseaux sociaux, de nombreux commentateurs politiques ont dénoncé le retour du parti unique et rivalisé de comparaisons ironiques avec les votations organisées du temps de la République populaire socialiste d’Albanie (1944-1991).
«Suicide politique»
Des accusations rejetées en bloc par le Premier ministre qui avait qualifié de «suicide politique» le choix de l’opposition de ne pas participer à ces élections. Casquette et chemise floquées du nombre 30, de la date des élections, Edi Rama a poursuivi sa campagne dans le sud du pays, espérant mobiliser les 3,5 millions d’électeurs potentiels pour assurer la légitimité du scrutin. Il a répété que ses adversaires redoutent avant tout les conséquences de l’actuelle refonte du système judiciaire. «La justice qui fait défaut depuis trente ans approche, a-t-il lancé lors d’un de ces derniers meetings. Ils n’y échapperont pas.»
Cette réforme radicale, soutenue à bout de bras par les experts de l’UE, créé actuellement un vide institutionnel sans précédent. Seul un juge siège encore au sein de la Cour constitutionnelle, seule autorité à même de s’exprimer sur la situation actuelle. «Le chaos s’explique avant tout par l’absence d’institutions appropriées, comme la Cour constitutionnelle, explique le juriste Hektor Ruci, mais aussi par les graves lacunes du code électoral et la toute-puissance des chefs de parti qui décident seuls de qui sera membre du Parlement ou non.»
La crise politique actuelle pourrait encore un plus affaiblir les chances européennes de l’Albanie, déjà confrontée à la frilosité de plusieurs dirigeants de l’UE, dont celle de la France. Malgré les recommandations de la Commission européenne, la décision d’ouvrir les négociations d’adhésion à l’UE a été reportée à cet automne. Ces dernières années, la communauté internationale s’est enthousiasmée des efforts et des progrès réalisés par l’Albanie, notamment en matière de réformes. Force est de constater que celles-ci n’ont pas permis de mettre fin aux divisions intérieures, de nouveau exacerbées aujourd’hui.
Les gorges de Kresna sont un paradis pour les biologistes @ LS
Equal Times – 19.06.2019 – Article
Un projet controversé d’autoroute entre Sofia et Thessalonique, financé par l’Union européenne à hauteur de 600 millions d’euros, risque de détruire la plus grande zone protégée du pays. Le chantier menace les magnifiques gorges de Kresna, zone natura 2000, et est combattu depuis plus de vingt ans par les écologistes et les habitants. Entaché de corruption, il illustre les contradictions de l’UE et les dérives actuelles de la Bulgarie où gouvernent ensemble droite et extrême droite.
De la terrasse de Valentin Stoichkov, la vue sur les montagnes du Pirin est éblouissante. L’adjoint au maire de la petite ville de Kresna, dans le sud-ouest de la Bulgarie, a agrandi la modeste datcha familiale, située au pied de ce parc national, classé au patrimoine de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) depuis 1983. Il y loge désormais des touristes en quête de grands espaces.
« C’est une région très préservée, l’air y est très sain. Mais comme vous pouvez le voir derrière moi, un grand désastre s’est produit ici, 1.500 hectares de forêts sont partis en fumée. » L’élu local à la carrure imposante montre une bande calcinée qui parcourt les collines, tout proche de sa maison. Ce terrible incendie a fait la une des médias bulgares en août 2017. Il faut dire que les flammes ont suivi le tracé d’une future section de l’autoroute Sofia-Thessalonique.
Ce projet d’infrastructure agite la région de Kresna depuis plus de 20 ans. C’est ici que doit passer le corridor transeuropéen oriental, tel que défini par la Commission européenne (CE), qui relie le nord de l’Allemagne à la Grèce. Près de 620 millions d’euros ont ainsi été versés par les contribuables européens, sur un coût total du projet de 755 millions.
Si sa construction fait toujours autant polémique, c’est que le gouvernement bulgare a récemment décidé de faire passer l’un des sens de l’autoroute à travers l’une des plus importantes réserves naturelles du pays, les gorges de Kresna. L’autre sens, Thessalonique-Sofia, passerait à côté de chez Valentin Stoichkov.
Les autorités bulgares ont ainsi écarté les tracés alternatifs existants. Mis de côté donc le projet de long tunnel ou d’autoroute à deux sens à l’est des gorges. Un choix que dénonce Fidanka McGrath de l’ONG Bankwtach Network : « Le gouvernement bulgare n’a pas fourni de données probantes et solides pour justifier sa décision. Il prétend officieusement que la scission de l’autoroute serait moins chère, mais il ne fournit pas d’analyse coûts-avantages. Cette option laisserait les habitants de Kresna sans route locale vers les villages voisins, la ville de Blagoevgrad et plus au nord vers Sofia. Il n’y aurait aucune route alternative au cas où l’autoroute serait bloquée, comme cela s’est déjà produit. »
Un projet qui creuse encore les inégalités
Depuis son adhésion en 2007 à l’Union européenne (UE), l’économie bulgare n’a pas vraiment décollé. Elle reste la plus pauvre de l’union et surtout la plus inégalitaire. Les scandales de corruption éclaboussent régulièrement une classe politique où d’anciens apparatchiks du régime communiste ont largement profité de la privatisation de l’économie. La révolte citoyenne qui avait duré plusieurs mois en 2013 semble un lointain souvenir. Dans un rapport, la Commission européenne estimait en 2017 que la lutte contre la corruption en Bulgarie restait un domaine avec d’importants progrès encore à faire.
Dans les gorges de Kresna, beaucoup d’opposants à la construction de l’autoroute estiment que le projet illustre parfaitement ces malversations de l’argent public.
Les entreprises bulgares seraient incapables de construire le tunnel, d’où le choix d’un simple élargissement de l’actuelle route des gorges. Il permet de répondre à l’échéance de 2023 fixé pour la réalisation du chantier et obtenir le financement de l’UE.
Les liens entre les compagnies du BTP et l’actuel gouvernement de Boïko Borissov, une coalition droite-extrême droite, sont un sujet sensible en Bulgarie. En octobre dernier, le corps de la journaliste Victoria Marinova était retrouvé mutilé dans le nord du pays. Elle venait d’évoquer à la télévision les enquêtes sur une entreprise de construction réputée proche du Premier ministre. Entre menaces, fake news et censure, la Bulgarie s’enfonce dans le classement 2019 de Reporters sans frontières, bonne dernière de l’UE.
Dans ce contexte, les écosystèmes du pays payent eux aussi un prix élevé. En témoigne, la disparition en huit ans, de près d’un cinquième des 420 espèces d’oiseaux recensés dans la région. Entre l’urbanisation rapide du littoral de la mer Noire ou le développement de la station de ski la moins chère d’Europe dans le parc national voisin du Pirin, la réserve de Kresna représente un joyau à préserver.
Une biodiversité d’importance européenne
Préserver les gorges, c’est bien ce qu’espère Stoyan Beshkov. Ce biologiste du musée national d’histoire naturelle de Sofia y inspecte chaque arbuste et plante à la recherche de lépidoptères. « Il y a plus d’espèces de papillons au kilomètre carré que dans toute la Grande-Bretagne ! » s’exclame-t-il. « Les gorges ne sont pas seulement importantes pour la Bulgarie, elles ont une importance européenne. Ici, nous sommes à la limite nord de distribution de nombreuses espèces et même d’ordre. Alors que pour d’autres espèces c’est la limite sud. Différents climats se rencontrent ici, le continental et le méditerranéen. »
Classées site Natura 2000, ces gorges de 18 kilomètres de long, façonnées par le fleuve Struma, présente un condensé de biodiversité remarquable. Plus de 3.500 espèces sont présentes, dont pas moins de 92 espèces protégées.
Les gorges sont un important couloir de migration pour les mammifères et les oiseaux en provenance d’Afrique. Si les collègues de Stoyan Beshkov notent encore la traversée de quelques ours par la route, de nombreuses espèces ont déjà souffert de l’augmentation du trafic. « Vous ne voyez plus d’animaux écrasés parce qu’ils sont presque tous morts ! », lâche, d’un ton amer, le lépidoptériste qui redoute le pire pour les années à venir.
Afin d’empêcher la construction de l’autoroute, une coalition d’ONG a relancé la campagne Save Kresna. Une pétition adressée à la Commission européenne a recueilli plus de 200.000 signatures. Stoyan Beshkov l’assure : « Seul 1 ou 2 % des habitants ont refusé de signer, ils sont contre le projet d’autoroute dans les gorges ». Dans cette affaire, Bankwatch Network n’incrimine pas seulement le pouvoir bulgare. « La Commission est la gardienne du droit de l’environnement de l’UE », explique Fidanka McGrath, « mais elle n’a pas agi comme une bonne gardienne des traités et des lois en omettant d’assurer la protection de la nature dans les gorges de Kresna. »
« Il n’y a pas de futur pour nous »
Sur le bord de la voie rapide où foncent des centaines de poids lourds en direction de la frontière grecque, Ivan Dimov plonge des combinaisons dans une eau savonneuse. Ce grand sportif est guide de rafting depuis dix ans dans les gorges de Kresna. Une activité devenue très populaire ces dernières années. « La rivière ici, c’est probablement la meilleure du pays pour le rafting, avec de très bons rapides et de bonnes vagues », explique-t-il. « Mais avec l’autoroute en sens unique, ce sera trop compliqué. Comment fera-t-on en cas d’accident ? Il faudra faire un détour d’au moins quarante minutes ! »
Ivan désigne un groupe de jeunes hommes venus de Plovdiv pour découvrir la rivière. « Après le rafting, ils vont aller dans un restaurant autour de Kresna, ils vont profiter des sources thermales puis passer la nuit dans un village. Le rafting fait vivre les gens ici. Si l’autoroute est construite dans les gorges, dans deux ans, ce sera totalement différent, un désastre. » Les jeunes amateurs de sensations fortes sont allés manger juste à côté, chez Ivo. Ce père de famille à l’œil triste a repris le petit hôtel de son père. Il y vend aussi le yaourt de brebis ou le miel de la région.
« Sur les zones de parking qu’ils vont aménager le long de l’autoroute, il n’y aura que les grandes entreprises comme Shell ou OMV, il n’y a pas de futur pour nous. Je partirais à Londres, où sont déjà tous mes amis. Mais j’aimerais rester, moi, je suis bien ici », se désespère-t-il.
En 30 ans, Ivo en est à son troisième crédit bancaire. Il a assisté à la fermeture de la plupart des petits commerces de la région. Dans les villages et les petites villes du pays, l’interminable transition économique fait peine à voir. Les maisons vides se disputent souvent à des ruines qui s’écroulent en silence. Alors qu’on comptait près de 9 millions de Bulgares en 1989, 30 ans plus tard ils ne sont plus que 7 millions. Les Bulgares quittent le pays et la population décroît comme nulle part ailleurs dans le monde. Les prévisions les plus pessimistes annoncent même 4,5 millions d’habitants en 2050.
Ce coup de grâce pour les petits commerces de Kresna, l’élu local, Valentin Stoichkov le redoute. Mais il espère surtout qu’une solution sera vite trouvée. Dangereuse et surchargée, l’actuelle voie rapide rend la vie impossible aux habitants de Kresna qui sont régulièrement victimes d’accidents mortels. « Malheureusement, dans ce genre de projet, cela ne dépend pas de nous et on ne peut pas obtenir que des bénéfices, souffle-t-il. Mais le pire serait de perdre les gorges. »
Pélican, canards et cormorans sur le grand lac de Prespa @ LS
RFI – Accents d’Europe – 17.06.2019 – Audio
Le tourisme de masse, il n’en est pas encore question en Macédoine du Nord. Mais plutôt d’écotourisme responsable, notamment dans la région très préservée des lacs de Prespa, près de la frontière grecque.
Un lynx des Balkans, prisonnier d’un restaurant du nord de l’Albanie @ LS
RTBF – Transversales – 15.06.2019 – 11 min – Audio
Le lynx des Balkans est l’un des mammifères les plus menacés du continent, en danger d’extinction selon l’IUCN. Il ne resterait qu’une quarantaine d’individus dans les forêts difficiles d’accès d’Albanie, Macédoine et Kosovo. Pourtant des signes positifs émergent pour le plus grand félin d’Europe : plusieurs individus, dont des jeunes lynx, ont été observés, synonyme de reproduction, et un individu qui avait été capturé et a passé dix ans dans les cages d’un restaurant a été « libéré » et conduit au zoo de Tirana. L’association PPNEA est en première ligne pour protéger les dernières montagnes où il se reproduit. Entre les coupes de bois massives et la chasse, ces membres sensibilisent ds habitants particulièrement pauvres et isolés qui pourraient voir dans l’éco-tourisme des sources d’espoir d’amélioration de leur vie. Le « tigre de la forêt » fait d’ailleurs partie de leur imaginaire, présent au quotidien dans les contes et légendes de ces montagnes.
En Europe de l’Est et du Sud, ils sont des milliers chaque année à choisir d’émigrer. Au sein de l’espace européen, parfois plus loin.En Europe centrale ou orientale, cet exode date de la chute du mur de Berlin… et il se poursuit aujourd’hui encore. En Macédoine du Nord, l’intégration à l’Union Européenne demeure lointaine : les négociations d’adhésion n’ont toujours pas commencé. La corruption reste un problème. Les jeunes Macédoniens ne voient pas leur avenir dans les Balkans. Malgré le changement de gouvernement, il y a deux ans, la jeunesse macédonienne continue de quitter le pays en masse, notamment vers l’Allemagne.