Entre Belgrade et Pékin, «une amitié de fer»

Manifestation à Belgrade @ LS

Libération – 19.06.2020 – Article

Sous l’impulsion d’Aleksandar Vucic, Serbie et Chine ont noué d’étroites relations. Huawei a notamment installé sa technologie de surveillance dans trois villes serbes, faisant craindre pour les libertés individuelles.

C’était le 15 mars dernier, au plus fort de la crise du coronavirus. Au moment où la région italienne de Lombardie effrayait le continent avec son macabre décompte quotidien, la panique s’emparait de Belgrade. Furieux du retard à l’allumage de l’Union européenne dans la gestion du matériel sanitaire, le président serbe s’emportait : «La solidarité européenne n’existe pas, c’est un conte de fées sur papier.» Grave, Aleksandar Vucic en appelait «aux seuls capables de venir en aide [aux Serbes], la Chine».

Le SOS au «frère» chinois fut reçu cinq sur cinq du côté de Pékin, et c’est en Serbie que s’est joué le premier acte de la diplomatie du masque de Xi Jinping. Une première particulièrement réussie, puisque le dirigeant serbe est allé jusqu’à embrasser le drapeau rouge à l’atterrissage de six médecins chinois. La célébration de cette «amitié de fer» par l’homme fort de Belgrade a ravi la propagande du Parti communiste qui a largement relayé la scène dans les médias officiels. Mais les drapeaux chinois n’avaient pas attendu la Covid-19 pour flotter en Serbie et combler un certain vide laissé par les Occidentaux et la Russie.

Chemins de fer, autoroutes, industries, matériel militaire, etc., les nouvelles routes de la soie s’étendent en Serbie, comme dans d’autres pays du continent. C’est grâce à Pékin que les polluantes industries du cuivre et de l’acier n’ont pas sombré, et qu’une ligne à grande vitesse devrait relier d’ici 2025 Budapest à Belgrade en seulement 2 h 30. Du côté des autorités serbes, on se félicite de ces milliards d’euros, sans rentrer dans les détails. «Le gouvernement serbe présente les prêts des banques chinoises publiques comme des « investissements chinois », explique Nemanja Nenadic, directeur de programme chez Transparency Serbia. Mais ce sont les contribuables serbes qui paieront à la fin.» Ces prêts représentaient déjà 12 % de la dette extérieure du pays en 2018.

Sécurité.

Derrière l’enthousiasme des dirigeants, les critiques pleuvent sur cette nouvelle amitié. Certains projets sont jugés peu légitimes, et leur mise en œuvre, qui fait essentiellement la part belle à la main-d’œuvre et au matériel chinois, est accusée de ne pas répondre aux problèmes structurels de l’économie serbe. Les attributions de ces méga projets ne brillent également pas par leur transparence. «Le problème n’est pas l’origine des fonds, poursuit Nemanja Nenadic, mais le fait que la plupart de ces marchés publics ne sont pas basés sur un processus concurrentiel. Le gouvernement serbe conclut des contrats basés sur un accord d’Etat à Etat avec la Chine, ce qui sape l’ensemble du système des marchés publics.»

Moins médiatisée par le pouvoir, la présence chinoise se fait dominante dans le domaine des nouvelles technologies. L’achat de drones militaires se combine avec une forte volonté politique de doter rapidement le pays de la technologie 5G, made in China. Et dans les rues des trois plus grandes villes du pays, la surveillance à la chinoise est déjà une réalité. Les autorités serbes ont en effet signé un accord de coopération autour du modèle «safe city» développé par Huawei. Placées dans plus de 800 endroits de la capitale, quelque 1 000 caméras à reconnaissance faciale scrutent et enregistrent désormais les visages de Belgrade, au nom de la sécurité.

Si dans nombre de démocraties, la 5G et les technologies de surveillance suscitent débats et controverses autour des données personnelles, cela n’a pas été le cas en Serbie. «Ce projet de surveillance intelligente a seulement été annoncé dans les médias par les principaux responsables de la sécurité intérieure, s’indigne Andrej Petrovski de la fondation Share qui défend les libertés sur Internet. Il n’y a eu aucun débat inclusif ou significatif autour de l’introduction d’une technologie aussi intrusive.» L’initiative «Des milliers de caméras» veut ainsi provoquer une prise de conscience citoyenne, en cartographiant leur présence, et réclamer des comptes aux autorités sur le respect des libertés individuelles.

«Contrôle».

Selon le dernier rapport de l’ONG américaine Freedom House, la Serbie ne peut plus être considérée comme une démocratie, tant la société est mise au pas par le parti présidentiel. Dans ce contexte, les possibles dérives liées à l’usage des nouvelles technologies inquiètent. «En Chine, nous avons vu de nombreux exemples de contrôle de la population permis par la technologie, poursuit Andrej Petrovski. Dans toute société aspirant à l’intégration européenne, ces usages seraient très problématiques concernant les droits de l’homme.»

Les incroyables images des meetings en ligne du président serbe, seul, entourés de dizaines de cybermilitants qui applaudissent à tout rompre, ont donné la mesure du goût et de la maîtrise technologique par le politique. Une cyberpolitique à la chinoise, au cœur de l’Europe.

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