En Serbie, le mouvement étudiant contre la corruption et l’autoritarisme du régime Vucic, ne faiblit pas. Voilà six mois que les universités sont bloquées. Les professeurs, solidaires des étudiants, ne sont plus payés depuis plusieurs mois. Au sein de la faculté de musique de Belgrade, on se pose la question de la forme que doit prendre la suite du mouvement.
Les étudiants manifestent dans le centre de Loznica contre le projet de mine de lithium @ LS.jpg
Reporterre – 15.05.2025 – Article
Les manifestants qui contestent depuis six mois le pouvoir en place en Serbie se sont joints à la lutte contre la plus grande mine de lithium d’Europe. Ce projet, soutenu par l’UE, menace les réserves d’eau potable du pays.
Dans une ambiance de fête, ils arrivent par petits groupes, avec leurs gilets jaunes recouverts de badges, leurs pancartes et leurs sifflets autour du cou. Le 9 mai, nombre d’étudiants serbes ont décidé d’envahir le centre de Loznica, une petite ville de l’ouest de la Serbie près de laquelle pourrait s’ouvrir la plus grande mine de lithium d’Europe, portée par la multinationale anglo-australienne Rio Tinto.
« Je suis venu manifester pour défendre la vallée du Jadar et à cause des actions inquiétantes qu’entreprend notre gouvernement », explique Nikola Boca sur son vélo. Cet étudiant en comptabilité de 21 ans a fait partie des 80 jeunes cyclistes qui ont pédalé en avril 1 400 km jusqu’à Strasbourg, afin d’alerter les institutions européennes sur la corruption dans leur pays, candidat à l’Union européenne (UE). « On s’oppose au projet parce qu’il faut défendre la nature près de laquelle on a grandi, défend Nikola. Certains projets pourraient avoir des conséquences négatives pour nous tous. »
Convergence des luttes
Cette manifestation s’inscrit dans un mouvement de contestation plus large, qui secoue la Serbie depuis six mois. Le 1er novembre 2024, le toit en béton de la gare de Novi Sad, tout juste rénovée à grand frais, s’effondrait, faisant seize morts dans le nord du pays. La tragédie est rapidement devenue un symbole de la corruption qui ronge la Serbie du président Aleksandar Vučić, au pouvoir depuis 2012.
Déterminés et organisés dans leurs facultés au sein de plenums où s’expriment horizontalité et démocratie directe, les étudiants animent depuis un mouvement de contestation inédit qui fait trembler le régime. Des foules immenses ont régulièrement répondu à leur appel pour la justice et un État de droit. Jusqu’à 300 000 personnes se sont ainsi massées sur les boulevards de Belgrade le 15 mars : la plus grande manifestation de l’histoire de la Serbie. Mais le président, un proche du dirigeant hongrois Viktor Orban et allié de Moscou, s’accroche au pouvoir.
Sit-in, grèves, marches, marathons… afin d’éviter l’essoufflement de la contestation, les étudiants ont multiplié les actions dans tout le pays, obtenant le soutien d’une partie importante des 6,6 millions de Serbes, largement favorables à leur mouvement. Les agriculteurs de Loznica, opposés depuis des années au projet de mine de lithium de Rio Tinto sont par exemple régulièrement venus les aider à bloquer les routes avec leurs tracteurs. La convergence des luttes semble se dessiner dans une société malmenée par une douzaine d’années d’autoritarisme et de régression démocratique depuis l’arrivée au pouvoir d’Aleksandar Vučić.
« Les institutions fonctionnent uniquement au service du pouvoir et de certaines corporations »
« Nos revendications sont les mêmes que celles des étudiants : nous avons un problème avec les institutions, dit l’agriculteur Zlatko Kokanovic, chef de file de l’initiative Ne donnons pas le Jadar, qui se bat contre le projet d’extraction minière. Les institutions fonctionnent uniquement au service du pouvoir et de certaines corporations. Tout se résume à la corruption et à la capture de l’ensemble des institutions par les dirigeants actuels : le système judiciaire, mais aussi l’armée, l’Église, la police… Ils ont plongé ce pays dans un état d’immoralité, de corruption et de crime. »
Avec leur dénonciation du système clientéliste mis en place par le parti au pouvoir, les étudiants comme les opposants à la mine sont devenus les bêtes noires du régime. Les tabloïds et les chaînes de télévision pro-Vučić les accusent quotidiennement d’être des « agents de l’étranger » et de fomenter « une révolution de couleur », reprenant le lexique de Vladimir Poutine.
Symbole de la dilapidation des ressources naturelles
À 10 kilomètres du centre de Loznica, la vallée du Jadar, où la mine pourrait voir le jour, offre un cadre enchanteur, avec des petits champs fertiles entourés de collines verdoyantes. Mais, dans le village avoisinant de Gornje Nedeljice, plusieurs maisons n’ont plus de toit, ni de fenêtres : soumis à la pression des autorités et de la multinationale, beaucoup d’habitants ont cédé et vendu leur terrain. Au milieu de ce paysage de désolation, un groupe de joggeuses venues de Belgrade participe à une bruyante course en relais. C’est le vingtième week-end de suite que ces mères de famille courent en soutien aux étudiants.
« Toutes ces dernières années, nous nous sommes cachés dans des trous de souris face à ce pouvoir, en nous persuadant que nous étions une minorité, mais en fait, nous sommes la majorité. C’est juste que nous nous taisions et les étudiants nous ont convaincus de ne plus nous taire, s’enthousiasme ainsi Marijana Agic-Molnar. Tout le monde est maintenant informé des conséquences qu’aura le projet de Rio Tinto, notamment sur l’approvisionnement en eau. Mais l’élite politique ne prête pas attention aux avis des acteurs compétents, ni de l’opinion publique. C’est pour ça que nous sommes ici : pour leur dire que ça suffit ! »
« La façon dont ils prévoient de stocker les déchets est effrayante »
Grâce à l’immense gisement du Jadar, la multinationale anglo-australienne Rio Tinto prévoit l’extraction dès 2028 de plus de 58 000 tonnes de lithium par an, de quoi fournir la production de plus de 1 million de véhicules électriques. En Serbie, le projet est devenu le symbole de la dilapidation des ressources naturelles par un régime corrompu, qui a mis au pas les contre-pouvoirs. Alors que certains projets passés de Rio Tinto en Australie, à Madagascar, ou encore en Papouasie-Nouvelle-Guinée ont eu des conséquences sanitaires et environnementales désastreuses, les opposants serbes s’inquiètent notamment pour leur futur accès à l’eau et ils ne croient pas au discours rassurants de la multinationale.
« Leur étude d’impact environnemental recense six espèces impactées, alors que nous en avons compté 250 ! s’alarme ainsi Krizmanic Imre, professeur à la faculté de biologie de Belgrade. La façon dont ils prévoient de stocker les déchets est effrayante : pendant soixante ans, des caisses de quelques millimètres d’épaisseur vont être remplies de dizaines de millions de tonnes de déchets les plus toxiques : de l’arsenic, du bore, des métaux lourds… Ils seront déposés ici et resteront pour toujours en pénétrant le sol et en infiltrant nos cours d’eau. Et on est dans une région où se trouve la plus grande réserve d’eau potable de l’ouest de la Serbie. »
Complaisance d’Emmanuel Macron
Il y a trois ans déjà, le projet de Rio Tinto avait suscité des manifestations gigantesques partout en Serbie, contraignant le président Vučić à annoncer sa suspension. Mais, à l’été 2024, il a été relancé par la signature d’un partenariat stratégique avec l’Union européenne en présence du chancelier allemand Olaf Scholz, accompagné des dirigeants de Mercedes et Stellantis. Un choc pour la jeunesse de Loznica, qui ne veut pas être sacrifiée au profit de la « transition verte » de l’UE et de l’électrification de l’industrie automobile allemande.
« Savoir comment nous allons vivre et préserver notre nature est bien plus important que de savoir si nous aurons des voitures électriques ou des batteries pour ces voitures, se désole ainsi Lena Popovic, 18 ans, membre d’une chaîne humaine dans le centre de sa ville de Loznica. On peut vivre sans ces batteries, mais pas sans eau ni un air sain. »
Dans des Balkans occidentaux toujours tenus à la porte de l’UE et de ses standards environnementaux, les citoyens s’inquiètent de voir leurs pays transformés en colonies minières. Les permis de prospection se multiplient en Bosnie-Herzégovine comme en Serbie et la course à « l’or blanc » agite les investisseurs extractivistes. « Loznica n’est pas le seul endroit où Rio Tinto veut implanter des mines, s’inquiète Lena Popovic en montrant son badge, qui clame « ils ne mineront pas ». C’est une lutte qui nous réunit et qui concerne tout le monde dans la région. »
Depuis plusieurs semaines, les étudiants serbes tentent d’obtenir le soutien des dirigeants européens dans leur lutte pour l’État de droit. Sans succès pour l’instant, puisque Aleksandar Vučić a même été reçu par Emmanuel Macron en le 9 avril. Le président français n’a pas eu un mot pour ce mouvement inédit en faveur de la démocratie. Il faut dire que les entreprises françaises présentes à Belgrade — Vinci, Michelin, Veolia, Dassault — semblent elles aussi fort peu s’émouvoir de la dérive autocratique du pouvoir serbe.
« L’Albanie, 2030 dans l’UE, seulement avec EDI et le PS », affiche électorale @ LS.jpg
Le Soir – 10.05.2025 – Article
Apprécié des dirigeants européens pour son positionnement géostratégique, Edi Rama reste vertement critiqué pour son autoritarisme et ses liens supposés avec la criminalité organisée.
Un Premier ministre au pouvoir depuis douze ans et son prédécesseur comme principal adversaire… les législatives de dimanche affichent un faux air de déjà-vu pour les 3,7 millions d’électeurs albanais. Le résultat ne devrait pas non plus les surprendre : donnés largement en tête d’un scrutin qui favorise le bipartisme, Edi Rama, 60 ans, et son Parti socialiste devraient facilement remporter une nouvelle majorité des 140 députés ainsi qu’un quatrième mandat consécutif.
Casquette sur la tête et pull siglés d’une étoile européenne, l’homme fort du pays a fait campagne avec la promesse d’une adhésion prochaine et le slogan « Albanie 2030 dans l’UE ». La perspective fait consensus dans une société qui rêve du passeport européen depuis la fin de la dictature stalinienne en 1991. Et l’objectif est atteignable, selon le Premier ministre Rama. Cet artiste et ancien basketteur a su tirer parti des nouvelles rivalités Est-Ouest pour renforcer la stature de son pays. Dans des Balkans toujours perçus au prisme des tensions nationalistes, il se pose en stabilisateur et a adopté les positions géostratégiques de l’UE.
De Macron à Von der Leyen en passant par Meloni, les dirigeants européens affichent volontiers leur sympathie pour « Edi », et l’Albanie est désormais régulièrement louée pour ses choix diplomatiques ainsi que pour ses avancées sur le chemin de l’intégration. « Le troisième mandat de Rama a marqué plusieurs étapes géopolitiques », note ainsi le politologue Ilir Kalemaj. « Une présidence de l’OSCE et une place de membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU pendant deux ans. Le plus important étant l’ouverture des négociations avec l’UE [en décembre dernier], mais aussi l’augmentation du nombre de touristes. »
Adulé, craint ou détesté
A l’ère de Trump II, Edi Rama semble avoir déjà adopté la diplomatie transactionnelle pour consolider son pouvoir. Après avoir permis à la présidente du Conseil italien de construire des centres d’accueil pour migrants sur le sol albanais (un projet jusqu’ici mis en échec par les juges italiens), son gouvernement a ainsi récemment accordé au gendre de Donald Trump le statut d’investisseur stratégique pour développer un luxueux complexe hôtelier sur l’unique île du pays. Promesse de la campagne socialiste de 2021, l’Albanie est bel et bien devenue un « champion du tourisme », puisque les autorités ont comptabilisé près de douze millions de visiteurs en 2024, et le secteur en pleine expansion pèse désormais près de 20 % du PIB.
Adulé, craint ou détesté en Albanie, Rama reste le principal acteur d’une démocratie fragile, mais ce proche d’Erdogan est aussi vertement critiqué pour son autoritarisme, et ses liens supposés avec les trafiquants locaux, devenus des acteurs majeurs du trafic international de cocaïne. Ses trois premiers mandats ont été jalonnés par des scandales de corruption impliquant ses ministres. Depuis le 10 février dernier, c’est son dauphin Erjon Veliaj, le maire de la capitale, qui est en prison, accusé de corruption et de blanchiment d’argent. Du côté de l’opposition conservatrice, dont le chef principal, Sali Berisha, 80 ans, a lui-même été assigné un an à résidence pour des faits de corruption remontant à 2008, on accuse le Premier ministre d’avoir transformé le pays en « narco-Etat ».
« Lors de ce dernier mandat, le degré de corruption s’est aggravé, et nous avons observé de fortes liaisons avec les acteurs criminels qui ont tenté d’imposer des candidats sur les listes du PS », analyse Ilir Kalemaj. « Dans le même temps, les politiques menées ne sont favorables ni aux employés ni aux entrepreneurs, et les salaires minimums et moyens ainsi que les retraites restent les plus bas des Balkans occidentaux. Les talents s’en vont, et l’émigration des jeunes vers l’UE ou le Royaume-Uni reste massive. »
Malgré une certaine hausse du niveau de vie, l’insécurité économique et la corruption frappent durement les 2,4 millions d’Albanais. Rien qu’en 2022 et 2023, 100.000 personnes ont quitté le pays selon Eurostat, et plus de la moitié de la population vit aujourd’hui à l’étranger.
Principale promesse de campagne du Premier ministre, Edi Rama : l’adhésion du pays à l’Union européenne. Mais le chef du gouvernement reste très critiqué par ses opposants qui l’accusent de corruption et de dérive mafieuse.
Ouverture au public de l’ancienne demeure du dictateur albanais, Enver Hoxha @ LS
France Inter – Un Jour dans le Monde – 23.04.2025 – Audio – 5 min
Le petit pays des Balkans, marqué par un demi-siècle de dictature communiste, cherche à rejoindre l’Union européenne. Symbole du passage de la répression à l’ouverture, la villa de l’ancien dictateur Enver Hoxha vient d’être convertie en résidence d’artistes ouverte au public.
Olsi Nika et Besjana Guri dans la vallée de la Vjosa @ LS
Reporterre – 24.04.2025 – Article
La Fondation Goldman a désigné les lauréats 2025 de son prix de défense de l’environnement. En Europe, deux militants albanais ont été honorés pour leur défense de la Vjosa, l’un des derniers fleuves sauvages du continent.
« Quand on m’a annoncé la nouvelle, c’était un choc et une immense surprise. Pour être honnête, je ne connaissais même pas ce prix, ce que c’était et ce qu’il représentait… » C’est une consécration plus qu’inattendue pour Olsi Nika, 39 ans. Le responsable de l’ONG EcoAlbania et sa camarade, Besjana Guri, 37 ans, se sont vus décerner lundi 21 avril à San Francisco le prix Goldman, surnommé le « Nobel de l’environnement », attribué annuellement à des militants écologistes sur chaque continent.
Ce premier prix albanais récompense leur incroyable campagne pour protéger la Vjosa, un fleuve de 270 km de long qui coule dans le sud du pays, considéré comme l’un des derniers grands fleuves sauvages du continent.
Manifestations, soutien aux communautés locales, expéditions scientifiques, mobilisation des médias internationaux, poursuites judiciaires… En plus de dix ans d’activisme, « Besi » et « Olsi » ont fait échouer les multiples projets de barrages qui menaçaient « le cœur bleu de l’Europe ». Et pas seulement : depuis mars 2023, la Vjosa ainsi que plusieurs de ses affluents ont été officiellement désignés parc national par le gouvernement albanais.
Dans cette région d’élevage et d’agriculture paysanne, le projet de parc était largement soutenu par les habitants : le fruit d’un intense et patient travail de terrain des militants écologistes. Olsi et Besi ne cessent d’arpenter chaque village de la vallée afin d’aider les populations locales à faire face aux mensonges des promoteurs de barrages et des autorités.
« En tant que femme, cela n’a pas toujours été facile, car on se retrouve devant une foule composée uniquement d’hommes, raconte Besjana Guri. Mais grâce à notre travail, j’ai réussi à créer une relation de respect et d’accord réciproques. À la fin, ils voyaient bien que c’était pour eux que j’étais là, pour les défendre et les épauler. » Aidés par les ONG autrichienne et allemande, RiverWatch et EuroNatur, les militants d’EcoAlbania ont aussi bénéficié du soutien de la marque Patagonia et de personnalités comme Leonardo Di Caprio.
Demeurée libre d’obstacles, l’exceptionnelle dynamique fluviale du bassin versant de la Vjosa est ainsi protégée. Soit 13 000 hectares de cours d’eau à écoulement libre, et avec eux, une multitude d’habitats sensibles ainsi qu’une biodiversité exceptionnelle qui passionnent les chercheurs.
« Ce prix prestigieux peut être une source d’inspiration pour les autres mobilisations en faveur de la nature en Albanie et ailleurs, se félicite Olsi Nika. Le modèle de la Vjosa comme parc national est vraiment spécial : il montre que la nature doit être protégée en considérant l’intégrité des écosystèmes et pas seulement de petits bouts de territoires. »
Le parc national de la Vjosa : un « modèle » déjà menacé
Si ce prix est d’abord synonyme de réjouissances, il vient aussi conforter les militants face à des défis toujours plus nombreux. « Nous n’avions pas envisagé tous les problèmes qu’il faudrait affronter après la proclamation du parc, explique Besjana Guri. Extraction de graviers et de pétrole, déchetteries illégales, dérivation d’eau… Le problème le plus urgent est le détournement de l’eau du principal affluent pour alimenter le développement du tourisme de masse sur la côte. » Depuis des semaines, les habitants de la vallée de la Shushica bloquent le chantier et ils empêchent la mise en tuyau de cet affluent de 80 km, partie intégrante du parc national.
Dans un pays d’à peine plus de deux millions d’habitants, le gouvernement albanais vise fièrement les 30 millions de visiteurs d’ici 2030. Ce développement effréné du tourisme met à rude épreuve les milieux naturels : la côte comme les villages de montagnes sont défigurés par d’innombrables édifices de béton, et un aéroport se construit dans le delta de la Vjosa. « Nous sommes face à un grand dilemme entre un développement économique rapide et la préservation de notre patrimoine environnemental exceptionnel, constate Olsi Nika. Nous sommes là pour le défendre. »
Depuis février 2022 et le retour de la guerre en Europe, la crainte d’une déstabilisation de certains territoires ou de la reprise de conflits gelés inquiète régulièrement experts et ambassades, notamment dans les Balkans. La question des 1.600 disparus est au cœur du bras de fer qui oppose la Serbie et son ancienne province majoritairement peuplée d’Albanais, le Kosovo. Belgrade et Pristina s’accusent mutuellement de ne pas donner accès aux archives et à l’ensemble des fosses communes. Pendant ce temps, les familles, elles, attendent toujours.
Promotion du dernier livre de Rumena Bužarovska à Skopje @LS
Libération – 18.04.2025 – Article
Dans son nouveau recueil de nouvelles, l’écrivaine féministe de Macédoine du Nord poursuit sa satire de la famille et questionne les illusions de l’émigration.
Femme ou homme, aucun personnage des nouvelles de Rumena Buzarovska n’échappe à la complète mise à nu de ses défauts et de ses préjugés. Jalousie, lâcheté, arrogance…, la plume malicieuse de l’autrice macédonienne de 44 ans se délecte des petitesses d’âmes formatées par les contraintes sociales. «J’aime critiquer la société, et je déteste le sentimentalisme, sourit-elle, assise à un café de son quartier résidentiel de Skopje, quelques heures avant de s’envoler pour une tournée promotionnelle en Espagne. L’humour me permet de tuer ce sentimentalisme, et c’est également le meilleur moyen pour pointer la rigidité, le sexisme ou le racisme de quelqu’un.»
A la troisième ou à la première personne, les femmes quadras de la classe moyenne qui s’expriment majoritairement dans ses livres voient leurs émotions exposées sans filtre, âprement moquées, mais avec une bienveillance certaine. Désabusées, Vesna, Sofia ou Svetlana doutent, et elles s’épuisent à tenir leur rôle de mère, d’épouse ou de célibataire. Elles sont tout autant incapables que les hommes qui les entourent de dépasser le conformisme moderne et de communiquer avec l’autre. «C’est l’une des choses que je veux faire : humaniser les femmes et leurs défauts, et ne pas les juger plus ou moins durement que les hommes.» Cette aspiration ne surprend pas dans les Balkans.
Si elle est aujourd’hui l’une des écrivaines les plus en vue de la région, traduite dans plus d’une douzaine de langues, «Rumena» y est avant tout associée à la cause des femmes. Depuis sa découverte, étudiante, du Deuxième Sexe, voilà plus de vingt ans que cette traductrice et enseignante de littérature américaine à l’Université de Skopje dénonce «les mensonges» de la famille traditionnelle. Elle mène ses combats en tête des cortèges contre le patriarcat local, et encore plus à travers ses podcasts, particulièrement suivis en Macédoine du Nord et ses 1,8 million d’habitants. Tout comme son statut d’écrivaine féministe, elle revendique son militantisme né d’un profond sentiment d’injustice.
«Perçue comme une mère potentielle»
«Dès le début de ma puberté, j’ai compris que j’étais traitée différemment de mon frère, confie-t-elle avec une simplicité généreuse. Je ne pouvais pas sortir comme lui, car j’étais perçue comme une mère potentielle, avec le risque de “ruiner le nom de famille”. Cela m’a rendu profondément amère. Mes écrits et mon activisme viennent de ce sentiment.» Dans des sociétés balkaniques «qui n’ont pas fait leur révolution sexuelle» et où les femmes ont longtemps été tenues à l’écart des débats publics, Rumena Buzarovska se réjouit de l’arrivée de la vague MeToo. Et de concepts qui résonnent avec Mon cher mari, son premier recueil traduit en français en 2022 : «narcissisme», «gaslighting», «male gaze»…
Plus que le couple et la (difficile) relation à l’autre, c’est cette fois-ci le rapport au lieu et aux espoirs de terre promise que content les sept longues nouvelles de Je ne bouge pas d’ici. De retour d’Australie, Riste se débat avec un goulash immangeable et un Skopje devenu hostile ; les savoureuses mûres des forêts macédoniennes plongent Ivana dans l’introspection ; Beti découvre les réalités étranges de l’Arizona où son colérique mari travaille dans un fast-food… Toujours avec son style caustique ravageur, Rumena Buzarovska interroge avec finesse la notion de déracinement, si présente dans un pays marqué au fer rouge de l’émigration. L’autrice se plaît à décortiquer les illusions des rêves américains, elle qui, au gré des engagements de ses parents universitaires, a en partie grandi aux Etats-Unis.
«Les Balkans, c’est la haine de soi»
Tandis que beaucoup d’auteurs du Sud-Est européen rejettent l’étiquette «Balkans», Buzarovska la revendique. Elle préfère ridiculiser ce «complexe d’infériorité vis-à-vis de l’Ouest», comme dans l’ultime nouvelle«Le 8 mars» et son final presque gore autour de la femme de l’ambassadeur américain. «Les Balkans, c’est la haine de soi, et je méprise ce complexe d’infériorité. Je suis fière d’être originaire des Balkans et je me sens en partie yougoslave, grecque, macédonienne…» Les nationalismes revanchards qu’attisent les populistes de la région la répugnent. De Sarajevo à Athènes, cette petite fille de militant communiste exilé après la terrible guerre civile grecque s’emploie plutôt à dénoncer les racismes locaux, ainsi «l’albanophobie» qui ronge la société macédonienne (les Albanais représentent environ 30 % de la population).
Comme tous les Macédoniens, Rumena Buzarovska a été traumatisée par le récent incendie d’une discothèque et la mort par asphyxie de 59 jeunes. Mais cette éternelle révoltée, proche de ses étudiants, espère que la gen Z, «bien meilleure que la nôtre», continuera de manifester contre la corruption meurtrière. Et qu’elle cessera de chercher ailleurs une vie meilleure. «Leurs parents leur ont mis dans la tête qu’ils doivent partir et que l’Ouest n’est que lait et miel, mais ils y seront toujours des pauvres immigrés. Peut-être qu’ils réaliseront que rester vivre en Macédoine peut être super, et qu’il vaut parfois mieux s’investir où l’on vit, plutôt que de s’en aller.»
Rumena Buzarovska, Je ne bouge pas d’ici. Traduit du macédonien par Maria Bejanovska, Gallimard, 272 p., 22,50€ (ebook : 14,99€).
Conférence contre le crime organisé et la violence extrémiste à Pristina @ LS
RTS – Tout un Monde – 04.04.2025 – Audio – 5 min
Si les mafias italiennes ou les cartels mexicains sont connus du grand public, les réseaux balkaniques sont aujourd’hui devenus des acteurs majeurs du trafic de cocaïne. Bien implantés sur le continent, ces groupes ultra violents profitent des failles de leurs sociétés inégalitaires et corrompues pour recruter au sein de la jeunesse. Dans la musique comme sur les réseaux sociaux, la figure glamourisée du criminel est d’ailleurs relayée quotidiennement par la pop-culture locale. Face à cette tendance et l’inaction des autorités politiques, les acteurs de la société civile se mobilisent pour lutter contre l’embrigadement des plus jeunes par le crime organisé.
« Vos profits, nos vies », manifestation à Skopje à la suite de la tragédie de Kočani @ LS
RFI – L’Europe à midi – 28.03.2025 – Audio – 5 min
Plus de dix jours après l’incendie de la discothèque de Kočani, la Macédoine du Nord panse toujours ses plaies. 60 personnes sont mortes et plus de 180 autres ont été blessées dans l’une des pires tragédies qu’ait connu ce pays des Balkans. La plupart des victimes étaient très jeunes… entre 15 à 25 ans. Passée la période de deuil, la jeune génération dénonce la corruption meurtrière d’un système clientéliste.