Les Balkans étouffent sous les particules fines

Belgrade dans le smog en janvier 2020 @ LS
Belgrade dans le smog en janvier 2020 @ LS

Le Soir – 27.01.2020 – Article

De Sarajevo à Pristina, les grandes villes balkaniques suffoquent. En cause : la dépendance de la région aux énergies fossiles. Avec des conséquences tangibles pour l’UE.

L’air est un peu meilleur à Belgrade, mais Maxime se méfie de la brume qui enveloppe rapidement la ville au crépuscule. Ces derniers jours, la capitale serbe était plongée sous un épais brouillard, et l’odeur âcre du charbon mêlée aux pollutions industrielles était difficilement supportable. « J’avais des problèmes pour respirer, des difficultés à voir », raconte cet étudiant de 18 ans. « L’air était lourd. Quand je respirais, c’était vraiment bizarre. À certains moments, j’ai été pris de vertige… » Comme des milliers de Belgradois, Maxime s’est rué sur les masques respiratoires mis en vente dans les pharmacies en fin de semaine, et dont les stocks ont été épuisés en quelques heures.

Les brumes toxiques ne sont pas un phénomène nouveau dans les grandes villes des Balkans. Chaque hiver, Sarajevo, Pristina ou Skopje disparaissent littéralement dans une purée de pois chargée en matière particulaire. Les capitales du sud-est de l’Europe se classent régulièrement parmi les dix villes les plus polluées au monde. Un palmarès peu glorieux, qui rend furieuse Nina, 14 ans : « Belgrade ne devrait pas être autant polluée, c’est à nous les jeunes de lutter contre cette pollution. » L’adolescente a convaincu son père de venir protester avec elle devant l’hôtel de ville de Belgrade, afin de réclamer des mesures concrètes contre la pollution atmosphérique.

Défiance citoyenne

En Serbie, comme en Bulgarie ou en Macédoine du Nord, les données sur la qualité de l’air rendues publiques par les autorités sont accueillies avec une profonde défiance par les citoyens. La réunion d’urgence organisée par le président serbe Aleksandar Vučić mercredi dernier n’a, par exemple, pas convaincu les centaines de personnes venues dénoncer l’inaction face aux dangers des particules fines. Membre du collectif citoyen « Ne laissons pas couler Belgrade », Dobrica Veselinović est l’un des organisateurs de la manifestation de ce vendredi. « Les autorités ne font absolument rien », accuse-t-il. « Elles disent seulement que le niveau de pollution est similaire à celui des années précédentes et que le vent va résoudre le problème. »

Alors qu’on ne distingue pas les eaux du Danube certains jours, les dirigeants serbes ont tenté de rassurer la population en promettant une amélioration de la situation grâce au košava, ce vent froid qui souffle le long du fleuve. Ils ont appelé à ne pas céder à la panique mais sont restés plus évasifs sur les mesures à prendre contre la pollution. « La majorité de notre électricité provient du charbon », poursuit Dobrica Veselinović. « Nous demandons une transition énergétique vers des solutions plus durables, comme le solaire ou l’éolien. » Centrales au charbon vétustes, faiblesse des standards de protection, industrie polluante, parc automobile ancien, etc., l’origine des pollutions est connue de longue date. Pourtant, les dirigeants des Balkans semblent peu pressés de tourner la page de la houille.

La transition énergétique que la Commission européenne appelle de ses vœux s’annonce en effet difficile à mettre en place dans des pays candidats depuis des années à l’intégration, mais tenus à la porte de l’UE. Pippa Gallop travaille pour l’ONG Bankwatch, qui surveille les financements européens en Europe du Sud-Est. « Les gouvernements des Balkans occidentaux ont jusqu’à récemment suivi plus ou moins la même politique énergétique que ces dernières décennies, basée sur le charbon et l’hydroélectricité », explique-t-elle. « Cela est dû en partie à la disponibilité des réserves nationales de lignite, l’inertie des anciennes façons de penser de l’élite politique et des experts locaux, l’incapacité de passer à un système énergétique axé sur le marché, la difficulté politique de fermer les mines de charbon et également, bien que difficile à prouver, la corruption. »

Le charbon encore et toujours

Contrairement à la plupart des pays de l’UE et en contradiction avec leurs engagements climatiques, beaucoup de gouvernements des Balkans envisagent de construire de nouvelles centrales au charbon dans les prochaines années. Et faute de soutien financier européen pour ces projets coûteux et polluants, c’est désormais vers le robinet chinois que se tournent les dirigeants de la région.

« La Chine a permis la mise en œuvre de projets qui auraient dû être abandonnés après que les banques européennes ont cessé de financer les projets au charbon, » commente Pippa Gallop. « Les représentants chinois insistent sur le fait que les gouvernements locaux se sont adressés à eux surtout pour financer ces centrales. »

La pollution atmosphérique est la principale cause environnementale de décès prématurés dans le monde. Selon une récente étude des Nations unies, les pollutions dues au charbon font perdre 1,3 an d’espérance de vie aux citoyens des Balkans. D’après l’ONG Bankwatch, 16 centrales de la région émettent autant de dioxyde de soufre que les 250 centrales de l’UE, une pollution qui ne s’arrête pas aux frontières de l’Union : sur 3.906 décès attribués à ces centrales en 2016, plus de 50 % étaient enregistrés au sein d’un pays de l’UE elle-même.

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