Les autorités de la capitale albanaise laissent carte blanche aux stars de l’architecture pour transformer la ville en métropole futuriste. Mais cette mutation rapide dans une société impatiente de rejoindre l’UE s’accompagne d’une flambée des prix, et alimente les accusations de collusion du pouvoir avec les réseaux criminels.
Performance au centre culturel Radionica, ouvert par des artistes russes exilés à Belgrade en 2022 @ LS
Libération – 22.02.2026 – Article
Quatre ans après le début de la guerre totale contre l’Ukraine, des centaines de milliers de Russes fuient vers Belgrade. S’ils y sont accueillis avec bienveillance, leur futur reste tributaire de la position géopolitique du pays des Balkans.
«Interagissez avec l’objet comme vous le souhaitez : bougez-le, touchez-le, donnez-lui à manger, déshabillez-le…», telle est la consigne affichée sur le mur blanc du petit centre culturel KP Radionica, niché dans une ruelle au cœur de Belgrade. Vêtues de pulls à capuche et de jeans baggy, parfois percées ou tatouées, la petite quinzaine de personnes assises en cercle se prêtent volontiers à l’exercice, avec le sourire et une empathie complice. En guise «d’objets» : deux jeunes femmes en sous-vêtements, dont les cheveux s’emmêlent sur le tapis. «On explore les questions liées à la liberté du corps, explique Nu Simakina, 34 ans, l’une des deux performeuses et fondatrice du lieu. Il est simplement impossible de faire ce type d’art en Russie aujourd’hui. Ici, on ne peut pas vous emprisonner pour ça, vous pouvez juste rester incomprises.»
Ouverte fin 2024 par Nu et une amie, toutes deux Moscovites, la galerie est devenue l’un des lieux d’échange et d’expression pour les artistes russes, exilés à Belgrade. Beaucoup y sont arrivés dès les premières semaines qui ont suivi le déclenchement de «l’opération spéciale» en Ukraine. Au programme du KP Radionica : des expositions, des ateliers et certains événements impensables dans la Russie de Vladimir Poutine, mais aussi des cours de serbe.
Comme Nu, la plupart des Russes de Serbie se projettent aujourd’hui à long terme dans leur pays d’adoption. «Aujourd’hui, je considère Belgrade comme mon chez-moi. Je reste optimiste pour la fin de la guerre en Ukraine, mais pas pour la Russie, lâche la jeune femme tristement. Les choses n’y changeront pas avant plusieurs générations.»
Climat anxiogène
De tradition slave orthodoxe, la Serbie cultive ses liens avec «le grand frère russe». Le gouvernement de l’autoritaire président, Aleksandar Vucic n’a jamais appliqué les sanctions de l’Union européenne – à laquelle elle est officiellement candidate depuis 2012 – contre la Russie, et le pays des Balkans est resté l’une des rares portes ouvertes aux citoyens russes sur le continent. Depuis quatre ans, ils seraient entre 100 000 et 200 000 à y avoir refait leur vie, charmés par la douceur du climat et encore plus par l’hospitalité locale. «En Serbie, les gens commencent par vous aimer quand vous les rencontrez, alors qu’en Russie, ils commencent par vous détester, poursuit cette fille d’opposants avec un rire jaune. En tant qu’artiste, ici, vous essayez de trouver qui vous êtes, et pourquoi vous faites de l’art… Mais en Russie, depuis 2022, vous cherchez juste une raison pour ne pas aller en prison.»
Ce sentiment paradoxal de liberté, la plupart des Russes de Belgrade l’expriment. Prof de yoga à Moscou, Katarina a rapidement lancé son studio après son installation à Vracar, un quartier prisé du centre de la capitale serbe, au cours de l’été 2022. Plutôt apolitiques, elle et son mari ne supportaient plus un climat devenu anxiogène en Russie, rythmé par des histoires de dénonciations. Près de quatre ans après leur emménagement, ils s’étonnent encore de la bienveillance et de la simplicité de leurs nouveaux voisins. «Certains viennent nous voir et nous racontent leur vie», raconte cette élégante quadra dans l’un de ces nouveaux restaurants tendances, tenus par des chefs moscovites. «Des choses profondes du genre : “Mon mari m’a quittée il y a des années.” Au début, j’étais un peu mal à l’aise, mais après, on comprend qu’ils se sentent libres, et qu’ils nous font confiance. Et forcément, on a envie de leur faire confiance. C’est une sensation étrange.»
Andreï, le mari de Katarina, travaille pour une grande entreprise internationale. Leurs enfants, désormais bien acclimatés à la vie belgradoise, sont scolarisés en anglais dans une école privée. La famille incarne cette classe moyenne supérieure venue des grandes villes russes, dont le niveau de vie confortable a fait flamber les loyers de la capitale serbe, mais qui a aussi stimulé l’économie locale. Start-ups, cafés, salons de beauté,… Ces Moscovites et ces Pétersbourgeois y ont ouvert plus de 4 000 entreprises, et la langue russe résonne aujourd’hui partout dans la capitale.
Tandis que les médias serbes vantent une proximité culturelle entre Belgrade et Moscou parfois fantasmée, Andreï constate que leur arrivée a bousculé certains clichés. «Au début, quand ils nous entendaient parler russe, les chauffeurs de taxi voulaient être sympas, s’amuse ce businessman à l’œil rieur. Ils nous lançaient : “Poutine est un homme formidable !” Ça nous a pris un an pour changer la situation, mais ces chauffeurs ont maintenant compris que les Russes qu’ils rencontrent sont d’un autre avis.»
La Serbie, une parenthèse
Des vols directs depuis Moscou plusieurs fois par jour, pas de visa obligatoire, et des permis de séjour accessibles : ces facilités ont poussé Anton à trouver refuge en Serbie, il y a presque trois ans. Avant d’atterrir à Belgrade, ce jeune enseignant de mathématiques s’était caché pendant plusieurs mois dans la datcha familiale afin d’échapper à une armée qui le terrorise. «Comme j’ai moins de 30 ans, j’ai l’âge de la conscription en Russie, commence le jeune homme aux cheveux mi-longs, le regard inquiet. Ils ont tout à fait le droit de m’enrôler dans l’armée régulière. Donc il est hors de question que je rentre en Russie tant que la situation n’aura pas beaucoup changé. Mais je ne pense pas que cela changera…»
Si, confrontés à l’isolement et à la militarisation croissants de leur pays, beaucoup de Russes y envisagent leur avenir, pour d’autres, la Serbie reste une parenthèse. Les jeunes, notamment ceux actifs dans les nouvelles technologies, se redirigent souvent vers des pays perçus comme plus stables. Anton n’a ainsi appris que des bases de serbe pour se débrouiller au quotidien. «La situation politique est très instable ici : le gouvernement serbe essaie d’être ami avec la Russie, avec l’UE, la Chine et presque tout le monde. Nous allons peut-être repartir ailleurs.» Avec sa compagne, ils espèrent obtenir un visa pour l’Allemagne.
Comme Anton, ces nouveaux immigrés s’alarment de la censure de Telegram, après celle de WhatsApp, par les autorités russes, comme du durcissement des conditions d’obtention des visas Schengen par l’UE. Ces restrictions les coupent un peu plus de leurs proches et du reste de l’Europe. Elles leur rappellent douloureusement que leur liberté actuelle reste dépendante des évolutions politiques, tant en Serbie qu’au niveau européen.
Périphérie nord de Durrës, régulièrement inondée @ LS
France Inter – Un Jour dans le Monde – 09.02.2026 – Audio – 4 min
Ces dernières semaines, l’Albanie a connu plusieurs épisodes de pluies intenses. A Durrës, les rues se retrouvent sous l’eau. Les autorités rejettent la faute sur l’imprévisibilité des catastrophes alors que les militants de la société civile dénoncent une mauvaise anticipation des municipalités.
Manifestation contre la dérive autoritaire en Serbie @ LS
Libération – 31.01.2026 – Article
Depuis plus d’un an, sur fond de répression des manifs étudiantes, agressions et pressions politiques se multiplient à l’encontre des reporters et médias indépendants.
Couvrir médiatiquement les manifestations anticorruption s’apparente désormais à un exercice à haut risque en Serbie. Alors que le régime du président Aleksandar Vucic, au pouvoir depuis 2012, cherche à étouffer la contestation étudiante qui l’a fait vaciller l’an dernier, journalistes et reporters sont pris pour cible, sur le terrain comme en dehors.
«Malheureusement, la violence est devenue le prix à payer pour exercer notre métier, résume Ksenija Pavkov, journaliste de la chaîne de télévision N1. Plusieurs fois ces derniers mois, des hooligans prorégime nous ont lancé des pierres, des bouteilles, sans que la police intervienne. En 2025, nous sommes également devenus des cibles de la violence policière. A cela s’ajoutent les insultes et les menaces, y compris des menaces de mort.»
Des médias en majorité contrôlés par le pouvoir
L’an dernier, les ONG de défense de la liberté de la presse ont plusieurs fois alerté sur la recrudescence des violences des forces de l’ordre à l’encontre des journalistes. Dans un pays toujours officiellement candidat pour intégrer l’UE, la grande majorité des médias sont contrôlés par le pouvoir et diffusent quotidiennement apologies du président Vukic, discours conspirationnistes et propagande pro-Kremlin.
Dans ce paysage, N1 fait figure d’exception. Cette chaîne d’information, lancée il y a onze ans, enquête sur les scandales politiques liés au SNS, le parti présidentiel, et couvre au quotidien les manifestations étudiantes qui perdurent depuis plus d’un an. Bien que la chaîne soit privée d’une diffusion nationale, la couverture de cette mobilisation inédite par ses journalistes trouve un écho puissant au sein d’une société serbe, éprouvée par plus d’une décennie de dérive autoritaire.
Ce succès lui vaut aujourd’hui d’être menacée de reprise en main par le pouvoir. «Ils veulent à tout prix nous empêcher de faire notre travail, assure Ksenija Pavkov. A la tête de cette campagne se trouve le président, qui nous traite de menteurs, de mercenaires étrangers, de terroristes et d’oustachis [séparatistes croates alliés de l’Allemagne nazie, ndlr]. En août 2025, un enregistrement a fuité montrant que l’Etat veut prendre le contrôle [de N1]. S’ils parviennent à leurs fins, ce serait un coup dévastateur pour la liberté d’informer, déjà fragile, en Serbie.»
Agressions physiques et harcèlement numérique
En 2025, l’Association des journalistes indépendants de Serbie (NUNS) a recensé près de 400 incidents impliquant des journalistes, dont plus d’une centaine d’agressions physiques. Des actes perpétrés dans une relative impunité : moins d’une attaque sur cinq aboutit à une condamnation judiciaire. Ce niveau de violence, inédit depuis plus de quinze ans, a poussé l’International Press Institute (IPI), fondé en 1950, à parler de «guerre contre le journalisme».
Palpable dans les rues du pays, l’hostilité envers les médias indépendants se déploie aussi en ligne, où les journalistes sont victimes de harcèlement numérique. «Ceux qui sont critiques ou qui ne soutiennent pas le régime sont régulièrement traînés dans la boue par les tabloïds, explique Zoran Knezevic, rédacteur en chef de Radio 021, à Novi Sad. Les détails de leur vie privée sont publiés dans les médias prorégime qui propagent constamment des mensonges à leur encontre.»
Le sentiment d’insécurité éprouvé par les journalistes est particulièrement fort dans les villes de province, comme à Novi Sad. Dans cette ville du nord du pays où les manifestations étudiantes ont débuté il y a plus d’un an à la suite de l’effondrement de l’auvent de la gare, faisant 16 morts, informer sur les sujets sensibles est devenu presque impossible. «Ici, la communauté est petite, les gens se connaissent, et il existe des pressions beaucoup plus fortes pour ne pas publier certaines choses», se désole Zoran Knezevic. Selon des ONG de défense des libertés, plusieurs journalistes ont également été mis sous surveillance, victimes de logiciels espions comme Pegasus ou Cellebrite.
Accès refusé aux documents publics
Alors que les étudiants dénoncent inlassablement le système clientéliste qui ronge les institutions, les rares médias d’investigation font face à des obstacles systématiques pour mener leurs enquêtes sur la corruption dans les marchés publics et les millions d’euros détournés par l’élite au pouvoir. «Il n’a jamais été aussi difficile de faire de l’investigation, déplore Milica Saric, directrice du Centre pour le journalisme d’investigation (CINS). Les autorités refusent de nous donner l’accès aux documents publics qui sont d’une grande importance pour la vie et la santé des citoyens. Tout est entouré d’un manque de transparence.»
Décrite par RSF comme l’un des «maillons faibles» de la liberté de la presse en Europe, la Serbie est 96e dans le classement 2025 de l’ONG. Face à un pouvoir déterminé et revanchard, étudiants comme journalistes redoutent un scénario «à la bélarusse» et une bascule durable dans l’autoritarisme.
Cimetière musulman sur les hauteurs de Sarajevo @ LS
RTS – Tout un Monde – 14.12.2025 – Audio – 5 min
Trois décennies après, les accords de Dayton servent toujours de constitution au fragile Etat bosnien, et ils continuent de structurer le quotidien des habitants. Dans le sud de Sarajevo, il suffit parfois de traverser une rue pour changer d’administration, d’alphabet ou de mémoire collective.
À Trebinje, petite ville du sud de la Bosnie-Herzégovine, le marasme économique et le clientélisme mafieux ont eu raison de l’espoir de la jeune génération. Lors de l’élection présidentielle de fin novembre 2025, les jeunes de cette commune de Republika serbska, tenue par le parti du nationaliste pro-russe Dodik, ont déserté les bureaux de vote, et ils n’aspirent qu’à quitter le pays.
Affiche électorale du parti de Milorad Dodik à Sarajevo Est @ LS
Libération – 22.11.2025 – Article
Inéligible mais omniprésent, le président déchu de l’entité serbe de Bosnie-Herzégovine a fait de l’élection présidentielle de dimanche un combat personnel. Dans un pays divisé, ce nationaliste prorusse entend poursuivre son règne, conforté par le nouvel appui venu de Washington.
Il ne peut pas être candidat à sa succession, et pourtant, tout tourne autour de lui. À l’approche du scrutin de dimanche 23 novembre, Milorad Dodik, 66 ans, apparaît encore et toujours comme l’horizon indépassable de la République serbe de Bosnie (RS), une des deux entités de la Bosnie-Herzégovine toujours divisée, et son 1,2 million d’habitants.
Démis de son poste de président de l’entité serbe du pays en août et condamné à six ans d’inéligibilité, celui qui se veut le protecteur des Serbes de Bosnie donne le la de la campagne électorale. L’ex-président, qui était au pouvoir depuis 2006, monopolise l’attention du jeu politico-médiatique local, présent sur les affiches et lors des meetings de son candidat, tout comme lors de l’inauguration d’écoles ou de projets de barrages hydroélectriques…
Cet allié du Hongrois Viktor Orbán et fervent admirateur de Vladimir Poutine (qu’il a rencontré huit fois depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine) en a l’habitude : ses provocations sécessionnistes et son bras de fer avec l’Etat fédéral rythment depuis des années l’actualité politique bosnienne. Et 2025 a été particulièrement riche en coups de théâtre.
Le «système Dodik»
Condamné en février à un an de prison ferme pour «conduite anticonstitutionnelle» après qu’il a promulgué des lois empêchant l’application des décisions du Haut Représentant international, qui veille au respect de l’accord de paix dans le pays depuis 1995, Milorad Dodik a échappé de peu à son arrestation, avant de voir son mandat d’arrêt levé au début de l’été. Une fois déchu de son poste de président de la RS, il a agité la menace d’un référendum pour finalement accepter à la dernière minute que son parti, l’Alliance des sociaux-démocrates indépendants (SNSD), participe à l’élection anticipée de ce dimanche.
Même privé de candidature et contraint de désigner, à la place de son fils, Sinisa Karan, un ancien ministre de l’Intérieur de la RS, Milorad Dodik mobilise ses partisans en mettant en avant sa capacité à résister aux «attaques de Sarajevo», la capitale, et aux pressions occidentales.
«En tant que président du SNSD, il peut participer à la campagne de son parti et on peut donc dire qu’il n’enfreint pas la loi. Mais il a remis à leur place tous ceux qui pensaient pouvoir l’écarter de la vie politique», juge le politologue Srdjan Puhalo. Le vote de dimanche prend ainsi des allures de plébiscite pour ou contre le «système Dodik».
L’opposition a peu de chances
Drapée, elle aussi, des couleurs d’un nationalisme serbe décomplexé, l’opposition tente de remotiver un électorat miné par la résignation et l’exode de la jeunesse. Son principal candidat, l’universitaire Branko Blanusa du Parti démocratique serbe (SDS), fait campagne sur les questions économiques en dénonçant le népotisme et l’opacité des appels d’offres qui rongent l’entité serbe, criblée de dettes. Avec le mince espoir de précipiter la fin de l’ère Dodik.
«Il s’agit de voter pour ou contre un régime qui dure depuis plus de vingt ans, analyse la politologue sarajévienne Ivana Maric. C’est, en quelque sorte, un test avant les élections générales de l’an prochain : si son candidat perd, ce sera le début de la fin pour Dodik.» Affaiblie par ses propres divisions, l’opposition a cependant peu de chances de créer la surprise à l’occasion d’une campagne express, avec la tenue de l’élection incertaine jusqu’au bout. La partie est surtout loin d’être menée à armes égales tant le SNSD au pouvoir contrôle l’administration, les médias publics et une partie de l’économie.
Déterminé à rester le maître de la RS, Milorad Dodik, régulièrement accusé de négationnisme et d’incitation à la haine, a repris ses envolées incendiaires contre l’Etat bosnien et les Bosniaques, majoritairement de confession musulmane. A Sarajevo Est, la partie de la ville sous contrôle de la RS, il a vociféré contre «l’islamisation» de cette ville qu’il exècre. «Laissons tomber l’histoire selon laquelle nous sommes le même peuple, mais que nous ne sommes pas de la même religion», a-t-il ainsi lancé en début de campagne, en ravivant les fantômes de la guerre qui a fait plus de 100 000 morts entre 1992 et 1995.
Revirement américain
Ces insultes ne semblent pas émouvoir les diplomates américains, redevenus les principaux acteurs de la vie politique bosnienne, trente ans tout juste après la signature des accords de Dayton, qui ont mis fin au conflit.
Longtemps critiques à l’égard du chef prorusse, les Etats-Unis ont récemment opéré un revirement spectaculaire, en levant les sanctions qui visaient Dodik et son entourage après qu’il a accepté d’abandonner certaines de ses lois sécessionnistes. Les négociations menées avec l’administration Trump restent secrètes, mais ce virage étasunien est présenté comme une solution pour éviter une nouvelle crise institutionnelle au fragile Etat bosnien. Il permet surtout à Dodik de conforter son image d’homme fort. Et, de concert avec Dragan Covic, le chef des nationalistes croates, eux aussi opposés à l’Etat fédéral, de s’imposer comme un relais de l’internationale réactionnaire trumpiste.
Note : le candidat du parti de Milorad Dodik est arrivé en tête de la présidentielle, mais la commission électorale a ordonné un nouveau scrutin dans 136 bureaux de vote sur 2 160 suite à des « irrégularités ».
Dans ce petit pays du sud des Balkans, les forêts souffrent depuis trente ans d’une déforestation massive qui contribue non seulement à l’érosion, mais aussi à la dégradation des sols. Un projet de l’Union Internationale pour la conservation de la nature, vise à réparer l’écosystème, en reboisant, mais aussi en développant des bandes d’herbe pour atténuer l’érosion, et en améliorant le pâturage.
Un immense rassemblement contre la corruption est prévu ce samedi 1er novembre à Novi Sad, dans le nord du pays, un an après le meurtrier effondrement de la gare. Avec l’objectif de mettre le président autoritaire Vucic dehors.
«Bien sûr qu’on est fatigués mais notre mouvement, c’est probablement la dernière chance pour que la Serbie redevienne un Etat démocratique, avec des institutions qui fonctionnent.» Le ton posé masque la gravité du propos. Silhouette élancée et visage sérieux où percent des traits juvéniles, Aleksandar Kendric, 19 ans, participe activement aux réunions qui agitent les amphis de Novi Sad, où l’effondrement de l’auvent de la gare – qui venait d’être rénovée à grands frais – a fait seize morts en novembre 2024. Après un an d’une mobilisation quasi-quotidienne, la détermination de cet étudiant en mathématiques reste intacte, nourrie par le sentiment de devoir changer les choses. «Si ce gouvernement reste au pouvoir, ce pays sera rempli de gens malheureux et exploités par une minorité de personnes très riches, en lien avec le crime organisé. J’aime la Serbie, mais je ne vois pas mon avenir dans un tel pays.»
A l’approche du 1er novembre, date anniversaire de la tragédie qui a bouleversé la société serbe, le jeune scientifique sent «l’adrénaline» monter. Novi Sad devrait accueillir à nouveau des dizaines de milliers de personnes venues des quatre coins du pays, pour une commémoration très politique. Les étudiants de Novi Pazar, ville du sud-ouest, sont partis à pied pour 350 kilomètres et seize jours de marche. Seize, comme le nombre de personnes tuées dans la tragédie de Novi Sad.
Concerts de sifflets et revendications
Derrière Aleksandar Kendric, les serres de la faculté des sciences naturelles servent d’entrepôt pour des dizaines de matelas. Ils seront bientôt installés dans des classes transformées en dortoirs géants. Tout en blaguant avec les étudiants aux cheveux longs, des femmes repartent avec des sacs de vêtements. «Ces citoyennes volontaires nous aident en faisant des lessives ou en nous apportant des repas, explique Irina Savic, étudiante d’anglais de 22 ans. Ce soutien citoyen est essentiel: il nous pousse à poursuivre notre mouvement.» Au cœur des revendications : des élections anticipées et, toujours, la transparence et la justice pour les victimes de la catastrophe.
Peintes sur les murs des villes, souvent aux côtés du tag «F*CK SNS» (le parti du président, Aleksandar Vucic), les mains ensanglantées restent le symbole de cette lutte à la durée inédite. «Nous subissons tous les conséquences de la corruption systémique, se désole Irina Savic. C’est souvent à travers des petites choses, mais d’un coup cela provoque une tragédie. Notre mobilisation nous a fait prendre conscience de ce que nous subissions, et de comment ces scandales étaient étouffés par le pouvoir.»
Depuis le drame de novembre 2024, la capitale de la Voïvodine, réputée pour sa tranquillité très «Mitteleuropa», vit au rythme des manifestations et de leurs concerts de sifflets. Devant le rectorat, le tribunal, ou sur les boulevards, les étudiants dénoncent presque tous les jours la mainmise du SNS sur les institutions. La Gen Z serbe a mobilisé des foules immenses, et engrangé les soutiens de nombreuses professions, admiratives de sa persistance et son courage. «L’important, c’est que les étudiants militent pour un changement complet du système, se félicite Mileta Slankamenac, 52 ans, de l’Initiative pour la survie des agriculteurs de Serbie. Ils demandent la séparation des pouvoirs, et des institutions indépendantes des partis politiques. C’est ce qu’on attend depuis des années.» Les agriculteurs de la région aident ainsi régulièrement aux blocages des rues avec leurs tracteurs.
«Les gens n’ont plus peur»
Dans un rapport publié mi-octobre, une commission d’enquête composée de membres de la société civile chargée d’établir les responsabilités dans la tragédie a directement mis en cause la présidence d’Aleksandar Vucic. Ces experts indépendants ont évoqué des méthodes dignes d’un groupe criminel, et estimé à 700 millions d’euros le montant de la corruption dans le projet de la gare. Beaucoup de Serbes s’inquiètent aujourd’hui des conséquences des pratiques clientélistes qui rongent les marchés publics depuis 2012, date de l’arrivée au pouvoir du SNS. «Les normes appliquées dans le secteur de la construction sont très éloignées de ce que prévoit la réglementation, se désole Bojana Bodroza, professeure de psychologie sociale engagée dans un parti d’opposition citoyen. L’effondrement de l’auvent de la gare a exposé l’omniprésence de cette réalité, et chacun d’entre nous a compris qu’il pouvait en mourir. C’est ce que les gens ne supportent plus.»
«Réveil»,«libération» : beaucoup des 6,6 millions de Serbes perçoivent le mouvement des étudiants comme un moment de bascule pour une société que certains pensaient condamnée à l’autoritarisme, endormie par les mensonges de la propagande. Les citoyens de tout le pays participent à ce sursaut démocratique à travers les zborovi, des assemblées populaires où sont librement discutées la corruption et l’influence des intérêts criminels sur le sommet de l’Etat. Les démocrates serbes y voient la sortie d’un long tunnel. «Les gens n’ont plus peur. D’une certaine manière, nous refermons la boucle des années 90, veut croire Srdjan Kovacevic, avocat et figure de la société civile locale, qui a défendu une trentaine d’étudiants victimes de la répression. L’élite politique issue du système de Slobodan Milosevic [au pouvoir à Belgrade 1989 à 2000, ndlr] a survécu et est revenue au pouvoir. Grâce à ce mouvement, nous sortons de l’autocratie, et j’espère que va s’ouvrir une longue période de démocratie.»
«Pas de retour en arrière»
Etudiants, universitaires ou activistes, les figures de la contestation sont sans cesse attaquées par les médias pro-régime, traités de terroristes ou d’agents de l’étranger. Mais les campagnes d’intimidation et les brutalités policières n’entament pas la détermination de la jeunesse. «Nema nazad» («pas de retour en arrière») : le slogan revient en boucle sur Discord, le réseau qu’elle utilise. Devant le rectorat et son esplanade recouverte de mains peintes en rouge, Jelena Mihajlovic, étudiante en psychologie de 27 ans, se montre confiante : «Notre mobilisation ne reculera pas après le rassemblement de samedi, peut-être même qu’elle s’intensifiera. Nous avons réveillé le peuple, et les citoyens ont décidé qu’ils ne voulaient plus subir cette situation. Il n’y a de place ni pour la peur, ni pour un retour en arrière.»
Le président Vucic se refuse toujours à convoquer des élections anticipées et des sondages donnent la liste étudiante gagnante (si cette dernière était soutenue par les partis d’opposition). Sur le campus de Novi Sad, on espère un triomphe pour amorcer la transition vers une Serbie démocratique. Et libérée de la corruption.
Le Danemark enverra bientôt quelque 300 prisonniers, dans des cellules au Kosovo. Soit à quelque 2 000 kilomètres plus au sud. L’accord qui a pour but de désengorger les prisons surpeuplées rapportera 200 millions d’euros au petit pays des Balkans, soit quatre fois le budget du ministère de la Justice.