Dans ce petit pays du sud des Balkans, les forêts souffrent depuis trente ans d’une déforestation massive qui contribue non seulement à l’érosion, mais aussi à la dégradation des sols. Un projet de l’Union Internationale pour la conservation de la nature, vise à réparer l’écosystème, en reboisant, mais aussi en développant des bandes d’herbe pour atténuer l’érosion, et en améliorant le pâturage.
Un immense rassemblement contre la corruption est prévu ce samedi 1er novembre à Novi Sad, dans le nord du pays, un an après le meurtrier effondrement de la gare. Avec l’objectif de mettre le président autoritaire Vucic dehors.
«Bien sûr qu’on est fatigués mais notre mouvement, c’est probablement la dernière chance pour que la Serbie redevienne un Etat démocratique, avec des institutions qui fonctionnent.» Le ton posé masque la gravité du propos. Silhouette élancée et visage sérieux où percent des traits juvéniles, Aleksandar Kendric, 19 ans, participe activement aux réunions qui agitent les amphis de Novi Sad, où l’effondrement de l’auvent de la gare – qui venait d’être rénovée à grands frais – a fait seize morts en novembre 2024. Après un an d’une mobilisation quasi-quotidienne, la détermination de cet étudiant en mathématiques reste intacte, nourrie par le sentiment de devoir changer les choses. «Si ce gouvernement reste au pouvoir, ce pays sera rempli de gens malheureux et exploités par une minorité de personnes très riches, en lien avec le crime organisé. J’aime la Serbie, mais je ne vois pas mon avenir dans un tel pays.»
A l’approche du 1er novembre, date anniversaire de la tragédie qui a bouleversé la société serbe, le jeune scientifique sent «l’adrénaline» monter. Novi Sad devrait accueillir à nouveau des dizaines de milliers de personnes venues des quatre coins du pays, pour une commémoration très politique. Les étudiants de Novi Pazar, ville du sud-ouest, sont partis à pied pour 350 kilomètres et seize jours de marche. Seize, comme le nombre de personnes tuées dans la tragédie de Novi Sad.
Concerts de sifflets et revendications
Derrière Aleksandar Kendric, les serres de la faculté des sciences naturelles servent d’entrepôt pour des dizaines de matelas. Ils seront bientôt installés dans des classes transformées en dortoirs géants. Tout en blaguant avec les étudiants aux cheveux longs, des femmes repartent avec des sacs de vêtements. «Ces citoyennes volontaires nous aident en faisant des lessives ou en nous apportant des repas, explique Irina Savic, étudiante d’anglais de 22 ans. Ce soutien citoyen est essentiel: il nous pousse à poursuivre notre mouvement.» Au cœur des revendications : des élections anticipées et, toujours, la transparence et la justice pour les victimes de la catastrophe.
Peintes sur les murs des villes, souvent aux côtés du tag «F*CK SNS» (le parti du président, Aleksandar Vucic), les mains ensanglantées restent le symbole de cette lutte à la durée inédite. «Nous subissons tous les conséquences de la corruption systémique, se désole Irina Savic. C’est souvent à travers des petites choses, mais d’un coup cela provoque une tragédie. Notre mobilisation nous a fait prendre conscience de ce que nous subissions, et de comment ces scandales étaient étouffés par le pouvoir.»
Depuis le drame de novembre 2024, la capitale de la Voïvodine, réputée pour sa tranquillité très «Mitteleuropa», vit au rythme des manifestations et de leurs concerts de sifflets. Devant le rectorat, le tribunal, ou sur les boulevards, les étudiants dénoncent presque tous les jours la mainmise du SNS sur les institutions. La Gen Z serbe a mobilisé des foules immenses, et engrangé les soutiens de nombreuses professions, admiratives de sa persistance et son courage. «L’important, c’est que les étudiants militent pour un changement complet du système, se félicite Mileta Slankamenac, 52 ans, de l’Initiative pour la survie des agriculteurs de Serbie. Ils demandent la séparation des pouvoirs, et des institutions indépendantes des partis politiques. C’est ce qu’on attend depuis des années.» Les agriculteurs de la région aident ainsi régulièrement aux blocages des rues avec leurs tracteurs.
«Les gens n’ont plus peur»
Dans un rapport publié mi-octobre, une commission d’enquête composée de membres de la société civile chargée d’établir les responsabilités dans la tragédie a directement mis en cause la présidence d’Aleksandar Vucic. Ces experts indépendants ont évoqué des méthodes dignes d’un groupe criminel, et estimé à 700 millions d’euros le montant de la corruption dans le projet de la gare. Beaucoup de Serbes s’inquiètent aujourd’hui des conséquences des pratiques clientélistes qui rongent les marchés publics depuis 2012, date de l’arrivée au pouvoir du SNS. «Les normes appliquées dans le secteur de la construction sont très éloignées de ce que prévoit la réglementation, se désole Bojana Bodroza, professeure de psychologie sociale engagée dans un parti d’opposition citoyen. L’effondrement de l’auvent de la gare a exposé l’omniprésence de cette réalité, et chacun d’entre nous a compris qu’il pouvait en mourir. C’est ce que les gens ne supportent plus.»
«Réveil»,«libération» : beaucoup des 6,6 millions de Serbes perçoivent le mouvement des étudiants comme un moment de bascule pour une société que certains pensaient condamnée à l’autoritarisme, endormie par les mensonges de la propagande. Les citoyens de tout le pays participent à ce sursaut démocratique à travers les zborovi, des assemblées populaires où sont librement discutées la corruption et l’influence des intérêts criminels sur le sommet de l’Etat. Les démocrates serbes y voient la sortie d’un long tunnel. «Les gens n’ont plus peur. D’une certaine manière, nous refermons la boucle des années 90, veut croire Srdjan Kovacevic, avocat et figure de la société civile locale, qui a défendu une trentaine d’étudiants victimes de la répression. L’élite politique issue du système de Slobodan Milosevic [au pouvoir à Belgrade 1989 à 2000, ndlr] a survécu et est revenue au pouvoir. Grâce à ce mouvement, nous sortons de l’autocratie, et j’espère que va s’ouvrir une longue période de démocratie.»
«Pas de retour en arrière»
Etudiants, universitaires ou activistes, les figures de la contestation sont sans cesse attaquées par les médias pro-régime, traités de terroristes ou d’agents de l’étranger. Mais les campagnes d’intimidation et les brutalités policières n’entament pas la détermination de la jeunesse. «Nema nazad» («pas de retour en arrière») : le slogan revient en boucle sur Discord, le réseau qu’elle utilise. Devant le rectorat et son esplanade recouverte de mains peintes en rouge, Jelena Mihajlovic, étudiante en psychologie de 27 ans, se montre confiante : «Notre mobilisation ne reculera pas après le rassemblement de samedi, peut-être même qu’elle s’intensifiera. Nous avons réveillé le peuple, et les citoyens ont décidé qu’ils ne voulaient plus subir cette situation. Il n’y a de place ni pour la peur, ni pour un retour en arrière.»
Le président Vucic se refuse toujours à convoquer des élections anticipées et des sondages donnent la liste étudiante gagnante (si cette dernière était soutenue par les partis d’opposition). Sur le campus de Novi Sad, on espère un triomphe pour amorcer la transition vers une Serbie démocratique. Et libérée de la corruption.
Le Danemark enverra bientôt quelque 300 prisonniers, dans des cellules au Kosovo. Soit à quelque 2 000 kilomètres plus au sud. L’accord qui a pour but de désengorger les prisons surpeuplées rapportera 200 millions d’euros au petit pays des Balkans, soit quatre fois le budget du ministère de la Justice.
Blocage de rue et 16 minutes de silence en mémoire des victimes à Belgrade, septembre 2025 @ LS
Le Soir – 30.09.2025 – Article
Mobilisés contre la corruption depuis bientôt un an, les étudiants dénoncent la dérive répressive du régime d’Aleksandar Vucic. « Les autorités utilisent tous les moyens pour réprimer », racontent au « Soir » des victimes d’actes violents.
Le 15 août dernier, Aleksandra Nikolic participe à un énième blocage de rues dans le centre de Belgrade afin de contraindre le président Vucic, au pouvoir depuis 2012 (président de la République depuis 2017, il a été président du gouvernement de 2014 à 2017, et vice-président du gouvernement de 2012 à 2014), à organiser des élections anticipées. L’étudiante en droit s’est équipée pour faire face aux gaz lacrymogènes que la police lance chaque soir pour disperser les manifestants. Mais quand les forces de l’ordre chargent, la jeune femme de 23 ans tombe au sol, tout comme une femme de l’âge de sa mère. Elle reçoit un coup de matraque sur le crâne. « Je ne m’attendais à rien de bon de la part des policiers, mais je n’imaginais quand même pas qu’ils frappent deux femmes tombées au sol… », se désole-t-elle en faisant défiler des photos de son visage ensanglanté sur son téléphone.
« Quand nous nous sommes relevées, les ambulanciers présents ont refusé de nous donner les premiers soins ! C’était juste choquant et triste. » L’étudiante se rendra par ses propres moyens à l’hôpital : trois points de suture sur le crâne et deux dents cassées. Comme beaucoup de jeunes actifs au sein des AG (assemblées générales, NDLR) qui secouent les universités depuis presqu’un an, Aleksandra s’est investie spontanément dans le mouvement anticorruption après l’effondrement du toit en béton de la gare, tout juste rénovée, de Novi Sad qui a fait 16 morts. Aujourd’hui, elle dénonce un pouvoir en pleine dérive autoritaire. « La justice, la violence, les médias, les insultes publiques…, les autorités utilisent tous les moyens pour réprimer. Pour moi, cela relève d’un type de fascisme, avec cette philosophie du “ou vous êtes avec nous ou vous êtes contre nous”. »
Dusan Cvetkovic a lui aussi passé la plupart de ses soirées estivales à jouer au chat et à la souris avec la police. Mais le destin de cet étudiant en physique bascule à la fin de l’une de ces manifestations du mois d’août, sévèrement réprimées. « Je me tenais tranquillement près de la fontaine sur la place Slavija quand une voiture sans plaque est arrivée », raconte le jeune homme avec une voix légèrement tremblante. « Plusieurs hommes en civil en sont sortis et ils ont commencé à me frapper… Ils m’ont cogné la tête par terre, et j’ai même reçu des coups de botte alors que j’avais la tête sur le goudron. »
L’UE a « un problème avec Belgrade »
Dusan est ensuite embarqué et emmené dans un garage situé sous le siège du gouvernement. « Ils m’ont fait allonger sur le sol avec d’autres personnes, et j’ai à nouveau été battu », poursuit-il dans un rire nerveux. « L’un d’entre eux a crié qu’il allait me tirer une balle dans la tête. » Une étudiante présente à ses côtés lors de cette soirée affirme quant à elle avoir été menacée de viol. Dans les médias indépendants, les étudiants brutalisés ont accusé le commandant d’une unité spéciale particulièrement redoutée pour ses interventions musclées.
Il est très difficile de travailler comme avocat, car les procureurs et la police agissent sous l’influence du politique. La justice n’existe pas.
Ana Godjevac, Avocate, membre du parti d’opposition Liberté et justice
Usage illégal de la force, séquestration dans des lieux non-officiels, absence d’avocat… les méthodes de répression employées par le pouvoir serbe sont aujourd’hui documentées par plusieurs ONG locales et internationales. Même l’Union européenne, jusque-là peu désireuse de critiquer le régime pro-russe d’Aleksandar Vucic avec lequel certains Etats membres ont signé d’importants contrats, a reconnu le 8 septembre dernier avoir « un problème à Belgrade ». Sa Commissaire à l’élargissement, Marta Kos, a évoqué la possibilité de gels de fonds et de sanctions ciblées.
Pas de quoi infléchir les médias contrôlés par le pouvoir qui présentent tous les jours les étudiants mobilisés comme des terroristes et des mercenaires étrangers à la solde de l’UE. « Il est clair que ce régime perçoit les étudiants et les citoyens qui se révoltent comme des ennemis », dénonce Ana Godjevac, avocate et membre du parti d’opposition pro-européen, Liberté et justice. « Parce qu’ils veulent tous instaurer un nouveau système et de nouvelles manières de gouverner afin que la Serbie devienne enfin un pays européen comme les autres. »
La répression ne touche pas que les étudiants
Les étudiants et les opposants dénoncent notamment la mainmise du parti présidentiel sur l’appareil judiciaire. Et des pratiques bien éloignées des valeurs de l’UE à laquelle la Serbie est toujours officiellement candidate. « Sur le papier, nos lois ne sont pas si mauvaises, mais elles ne sont pas appliquées, c’est ce qui conduit à une telle répression et à la dictature », poursuit Ana Godjevac. « En ce moment, il est très difficile de travailler comme avocat, car les procureurs et la police agissent sous l’influence du politique. La justice n’existe pas. »
La répression dépasse aujourd’hui largement le cadre universitaire. Dans toute la Serbie, de nombreux fonctionnaires ont été limogés ou suspendus pour leur soutien à ces manifestations qui ont rassemblé des centaines de milliers de personnes. Mais malgré les pressions, la plupart des étudiants comptent bien poursuivre la mobilisation pour une Serbie démocratique. « Bien sûr que j’ai peur », souffle Dusan Cvetkovic. « Mais je continue et je continuerai d’aller protester. C’est essentiel qu’on exerce cette liberté. »
Jusque-là inflexible, le président Vucic a évoqué la possibilité de législatives anticipées l’an prochain. En attendant, les étudiants constituent leurs propres listes. Ils espèrent ainsi ouvrir des premières brèches dans un système électoral verrouillé.
Olsi Nika, le directeur d’EcoAlbania près des déchets de la mine de bitume sur les berges de la Vjosa @ LS
France Inter – Un Jour dans le Monde – 23.09.2025 – Audio – 4 min
En 2023, le gouvernement albanais et la marque californienne Patagonia célébraient ensemble et en grande pompe le premier « Parc National de rivière sauvage en Europe ». Mais deux ans plus tard on est loin du tableau idyllique.
Petit État au sud de la Serbie qui n’est reconnu que par 110 États dans le monde, il sait qu’il doit sa survie aux États-Unis… d’où son alignement pro-israélien. D’autant que son ennemi, la Serbie, est historiquement proche de la Palestine. Mais cet engagement est de moins en moins accepté par la population.
Située sur la canal d’Otrante, l’ïle de Sazan pourrait être transformée en lieu branché pour ultra-riches par la famille Trump @LS
Libération – 14.09.2025 – Article
La fille du président américain et son mari veulent investir plus d’un milliard d’euros pour transformer une vieille base militaire marine en un nouveau lieu branché pour les ultra-riches. Les autorités albanaises leur déroulent le tapis rouge, mais le projet inquiète écologistes et habitants.
Il n’est pas encore 10 heures, mais le soleil de début septembre brûle déjà. Originaires de France, de Pologne ou de Turquie, des groupes de touristes se sont réfugiés à l’ombre des jeunes pins du port de plaisance en pleine construction de Vlora. En couple ou entre amis, ils embarquent sur la dizaine de bateaux qui fendent les eaux de la baie de cette ville du sud de l’Albanie. Au programme de l’excursion : des grottes, du farniente sur les criques de galets, et surtout une île mystérieuse, «la porte de l’Adriatique».
«Sazan, c’est la destination numéro 1! assure, lunettes de soleil et petite sacoche sous le bras, Krenar Dervishi, le jeune manager de l’une des nombreuses agences maritimes locales qui opèrent durant la longue saison estivale. Sazan, c’est notre seule grande île en Albanie, et elle intéresse pour son histoire, parce qu’elle a été habitée par les militaires et leurs familles sous le communisme.»
Bunkers ombragés
Les visiteurs en maillot de bain ne sont pas les seuls à être attirés par cette île de 5 km² couverte de maquis, et dont le positionnement stratégique, entre mers Ionienne et Adriatique, a été convoité de tout temps. L’Italie de Mussolini et l’Union soviétique y ont posté leurs marins, et elle faisait figure d’avant-poste «contre le fascisme», coupé du reste du monde, sous la terrible dictature d’Enver Hoxha (1944-1985).
Aujourd’hui, «Sazani» semble au bord d’une mutation historique. Ses eaux cristallines, ses bunkers ombragés de figuiers, et ses paysages spectaculaires ont séduit Ivanka Trump, la fille du président américain, et son mari, Jared Kushner. Le couple a annoncé vouloir y investir 1,2 milliard d’euros afin de transformer cette base militaire délabrée en un complexe de villas et d’hôtels de luxe de 45 hectares.
«Impulsion énorme»
Le projet étant soutenu par le tout-puissant Premier ministre albanais, Edi Rama, à Vlora, bien peu d’acteurs du tourisme osent s’écarter du discours des autorités. «Je ne pense pas que ce projet soit un problème pour nous, veut croire Krenar Dervishi. Tout projet de développement est bon à prendre, d’autant qu’aujourd’hui l’île de Sazan n’est pas habitée, cet investissement va donner une impulsion énorme à Vlora et même à toute l’Albanie parce que, en quelques mots, c’est la famille Trump.»
Si le projet ne brille pas par sa transparence, la fille de Donald Trump a assuré dans un podcast que les «meilleurs architectes et marques» du luxe international vont être associés à cette construction présentée comme futuriste, et un millier d’emplois pourraient être créés.
Avec l’arrivée possible des yachts et des hélicoptères de la jet-set mondiale, beaucoup d’Albanais ont déjà rebaptisé Sazan en «île des Trump». Si seuls trois soldats résident encore sur l’île, entourés de baigneurs en journée, les appétits de ces puissants promoteurs immobiliers inquiètent les habitants de la côte, toute proche. Jared Kushner et ses associés saoudiens d’Affinity Partners y auraient également des vues. Un second complexe de plusieurs milliers de lits pourrait voir le jour au plus près des plages encore naturelles du delta de la Vjosa, où un aéroport est en cours de construction.
«Un pays de vendus»
Premiers concernés, les habitants du village déshérité de Zvërnec n’ont vent des projets que par les médias. Alors que le boom touristique actuel commence tout juste à rapporter quelques sous aux deux restaurants du village, tout le monde craint l’expropriation. «Chez nous c’est ici, pourquoi des Américains nous prendraient nos terres? s’exclame ainsi Jorgo, 56 ans, et trente ans de travail en Grèce voisine. Si on les laisse à des Américains, c’est qu’on est un pays de vendus… Ils développent ces projets grâce à la corruption. Mais nous, cette terre, on peut pas l’abandonner: ici, on a des oliviers centenaires!» A Zvërnec comme dans tant de régions d’Albanie, tout le monde a construit sa maison sans permis, dans le chaos de la transition de l’après-dictature, et grâce à l’argent durement gagné comme travailleur immigré.
Zéro taxe, construction des infrastructures (eau, électricité et canalisations) entièrement pris en charge par l’Etat albanais… Au pouvoir depuis 2013, Edi Rama déroule le tapis rouge à la famille Trump. En janvier, un comité qu’il dirige a accordé le statut d’investisseur stratégique à Jared Kushner. Des faveurs vertement critiquées en Albanie, alors qu’en 2016 le Premier ministre socialiste dépeignait publiquement le candidat Trump en «menace» pour les Etats-Unis.
La menace, les associations environnementales la perçoivent dans ce projet immobilier inédit. L’île de Sazan et sa végétation subtropicale sont entourées de deux zones protégées à la biodiversité exceptionnelle, dont l’unique parc national marin du pays. Plusieurs espèces menacées survivent dans ses eaux, comme le phoque moine, le pélican frisé ou la tortue caouanne. Les biologistes albanais ne croient pas à la tonalité «verte» de ces projets à plusieurs dizaines de milliers de lits.
«On peut l’appeler “tourisme élitiste” ou “vert”, c’est tout simplement du greenwashing, se désole Xhemal Xherri, de l’ONG de préservation de l’environnement PPNEA. A cause des pollutions sonores, lumineuses et d’autres types de ravages qu’entraînent cette urbanisation massive, et le déploiement de toutes ces infrastructures, on parle de disparition de quantité d’oiseaux, sans parler des autres espèces… En 2025, l’impact sur l’environnement de ce genre de projet est bien documenté.»
Plages privatisées
Alors que l’Albanie connaît une explosion de la fréquentation touristique de 80 % en cinq ans, les constructions de gigantesques complexes touristiques se multiplient sur le littoral. Les prix s’envolent et les plages du sud, privatisées, deviennent inaccessibles pour la plupart des Albanais. Pour beaucoup, le destin de l’île de Sazan est devenu le symbole de l’emprise croissante du tourisme du pays.
«Durant la dictature et jusqu’en 2015, Sazan est restée fermée pendant bien trop longtemps aux citoyens albanais, explique Xhemal Xherri. Aujourd’hui, elle va de nouveau être inaccessible, simplement parce que certains businessmen se la seront appropriée…»
Un scénario qui pourrait se répéter. L’an dernier, un conseil gouvernemental dirigé par le Premier ministre a en effet apporté des changements drastiques à la loi sur les zones protégées, ouvrant la voie à la construction d’hôtels de luxe en plein cœur des zones les plus sensibles.
Le génocide de Srebenica est le plus important massacre commis sur le sol européen depuis 1945. Ici, le mémorial de Potocari @ LS
Tribune de Genève – 10.07.2025 – Article
La contestation du génocide par les nationalistes serbes empêche toujours la réconciliation de la société bosnienne.
« Je me bats pour ce pays ! Je me bats pour tous ses habitants : les Serbes, les Bosniaques, les Croates… Je me bats pour une Bosnie multiethnique, multiculturelle ! » A l’étroit, dans son petit bureau situé au rez-de-chaussée de la mairie de Srebrenica, Muhizin Omerovic s’efforce de rester optimiste. Carrure imposante et sourire enfantin, ce survivant du génocide, que tout le monde surnomme « Djilé », veut croire au vivre-ensemble entre Bosniaques musulmans et Serbes orthodoxes, trois décennies après la fin d’une guerre qui a fait plus de 100 000 morts et deux millions de réfugiés.
Le 11 juillet 1995, « l’enclave » de Srebrenica, pourtant déclarée « zone sécurité de l’ONU » deux ans auparavant et protégée par un bataillon de casques bleus néerlandais, tombe aux mains des Serbes de Bosnie. Les femmes et les enfants sont expulsés, et 8 372 hommes et adolescents sont massacrés en quelques jours par l’armée du général Ratko Mladic. Pendant deux mois, Djilé se cache dans les denses forêts de la région avant d’atteindre la zone contrôlée par l’Armée de la République de Bosnie-Herzégovine.
Des lieux encore marqués par le génocide
Trois décennies après, des maisons en ruine sont toujours visibles entre les vergers et les fermes familiales, mais Serbes et Bosniaques vivent à nouveau côte à côte sur les collines autour de Srebrenica. « Les gens sont bien conscients que nous ne pouvons pas vivre autrement qu’ensemble », veut croire Djilé, 50 ans, dans un français parfait, lui qui a été réfugié en Suisse après le conflit. « Nous n’avons pas d’autres options parce qu’il n’existe pas de pays « ethniquement pur ». C’est le mélange qui fait la richesse d’une nation. » Comme la plupart des Bosniaques chassés par les nettoyages ethniques de 1992, Djilé est revenu vivre sur ses terres dans les années 2000 avec sa famille.
Les débuts n’ont pas été faciles dans une République serbe de Bosnie, alors largement hostile au retour des réfugiés. La RS est l’une des deux entités politiques créées par les accords de Dayton qui ont mis fin aux hostilités en 1995. Son drapeau aux couleurs serbes s’affiche partout le long des routes qui surplombent la Drina. Il flotte notamment à quelques centaines de mètres du mémorial de Potocari, et ses milliers de stèles blanches musulmanes.
A l’entrée du cimetière, Fadila Efendic, 74 ans, tient un petit kiosque de souvenirs. « J’y ai d’abord enterré mon mari, on a retrouvé ses restes dans une première fosse commune, mais pas son crâne. On n’a retrouvé sa tête que deux ans plus tard quand une deuxième fosse a été ouverte. De mon fils, je n’ai retrouvé que deux os des jambes. » Présidente de l’association des mères de Srebrenica, Fadila Efendic se bat depuis des années pour exhumer la vérité des charniers qui se sont multipliés dans la région à l’été 95.
Un génocide pas reconnu par la Serbie
Dans les semaines qui suivent le massacre, les forces serbes tentent de maquiller leurs crimes et ensevelissent les dépouilles dans différentes fosses communes le long de la Drina. Encore aujourd’hui, des centaines de personnes sont toujours portées disparues, et les restes des victimes identifiées durant l’année écoulée sont enterrés chaque 11 juillet, au cimetière de Potocari. « Il n’a pas été facile de mener notre combat pour la vérité parce que les auteurs du génocide le nient, et ils font une intense propagande contre nous », raconte Fadila Efendic, les mains jointes et un foulard clair sur les cheveux. « Ils auraient voulu que la vérité ne soit jamais révélée… Mais tant que je vivrai, tant que je pourrai marcher, je dirai toujours la vérité. Je n’ai peur de personne. »
Plus important massacre perpétré sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale, la tuerie de Srebrenica a été qualifié de génocide par la Cour internationale de Justice en 2006. Mais en Serbie voisine comme dans l’entité serbe de Bosnie, les dirigeants rejettent les conclusions de la justice internationale qui a également condamné à perpétuité les responsables de guerre bosno-serbes… Certains collègues serbes de Djilé partagent cette relecture de l’histoire. « Les ambassades et les médias occidentaux disent que le général Ratko Mladic est un criminel de guerre, mais c’est un héros ! », s’emporte ainsi Branimir Kojic, également employé à la mairie de Srebrenica. « Les musulmans avaient un plan pour nettoyer ethniquement toute la région. Si Ratko Mladic n’avait pas été là, il n’y aurait pas de Serbes ici. » Surnommé à l’époque « le boucher des Balkans » par la presse, Mladic est détenu à La Haye depuis 2011.
Bataille de la mémoire
Au pouvoir depuis presque vingt ans, le dirigeant de la RS, Milorad Dodik nie ouvertement le génocide, et il menace régulièrement de faire imploser le fragile État fédéral bosnien. Ses discours négationnistes sont largement partagés au sein de la population serbe qui cultive une autre mémoire que celle des Bosniaques. « Srebrenica n’est pas un génocide, la science a prouvé que ce n’était pas un génocide », affirme ainsi Branimir Kojic, qui préside une association de victimes civiles serbes. « 3 267 Serbes ont été tués par les musulmans dans la région. Tant que les musulmans n’auront pas reconnu que mon père a été assassiné lui aussi, et tant que nous ne regarderons pas toutes les victimes de la même manière, il n’y aura pas d’avenir en Bosnie-Herzégovine. »
Cette bataille des mémoires éloigne chaque jour un peu plus les peuples de Bosnie-Herzégovine. Absent des manuels scolaires de la RS, le génocide de Srebrenica est nié ou minimisé presque tous les jours dans les médias locaux. Beaucoup de Bosniaques accusent l’actuel président serbe, Aleksandar Vucic d’attiser le nationalisme serbe dans toute l’ex-Yougoslavie en appuyant sur les plaies mal cicatrisées des conflits. « Nous n’avons pas de problème avec nos voisins serbes, mais avec la politique », se désole Djilé. « La politique de Vucic est la même que celle de Milosevic en 92 : l’idée de la grande Serbie. La clé de tous nos problèmes, c’est Belgrade. »
30 ans après le génocide de Srebrenica, les divisions politiques empêchent toute réconciliation des peuples de Bosnie-Herzégovine autour d’une mémoire commune.
30 ans après la mémoire du génocide de Srebrenia divise toujours la société bosnienne @ LS
RFI – Grand reportage – Supplément du dimanche – 06/07/2025 – Audio – 25 min
Il y a trente ans, du 11 juillet au 17 juillet 1995, plus de 8 000 hommes et adolescents bosniaques musulmans étaient systématiquement assassinés autour de la petite ville de Srebrenica, dans l’est de la Bosnie. Ce massacre a été l’un des points culminants des 3 ans et demi de guerre qui ont opposé les différents peuples de ce pays des Balkans. La justice internationale l’a qualifié de génocide, et elle a condamné à perpétuité ses principaux responsables bosno-serbes. Mais 3 décennies après, la mémoire douloureuse de la guerre et de ce massacre divise toujours Serbes et Bosniaques qui vivent dans la région, le long de la Drina…
Flyer pour la semaine des fiertés de Pristina @ LS
Libération – 12.06.2025 – Article
La capitale du plus jeune pays d’Europe voit s’épanouir une communauté LGBT+ déterminée à déconstruire les stéréotypes.
De la musique électro, des jeunes gens qui rient en terrasse, et qui dansent sur la piste. A première vue, rien ne différencie Bubble des autres bars du centre de Pristina. Mais pour certaines personnes, ce pub niché dans une ruelle située au cœur de la vie nocturne locale est une vraie bulle de liberté. «Bubble, c’est le bar que je fréquente le plus, s’enthousiasme Hana Arapi, cheveux rasés et robe à fleurs. Surtout ces deux dernières années, depuis que j’ai fait mon coming out en tant que bisexuelle. C’est une sorte de deuxième famille que j’ai trouvée ici.»
Drag Show, soirées poésies, mais aussi ateliers et soirées de soutien aux personnes en transition, en trois ans d’existence, Bubble s’est imposé comme le lieu de référence pour la communauté LGBT+ du Kosovo. «Depuis que je viens ici, j’ai du mal à m’adapter quand je retourne dans les endroits où il n’y a que des hétéros, rigole la femme de 28 ans, qui a attendu d’être indépendante financièrement pour s’ouvrir à sa famille. Ici, on se comprend les uns les autres, c’est un sentiment que je n’ai pas ressenti ailleurs.» Sourires et bienveillance, la petite maison en briques sert de refuge à toutes les victimes des discriminations et des tabous du quotidien.
A visage découvert
Ce lieu de fête et d’affirmation de soi se retrouve tout naturellement au centre de la «Pride Week» qui se tient du 9 au 14 juin à Pristina. Au coucher du soleil, le volume de la musique disco monte, et la petite cour du Bubble se transforme rapidement en piste de danse : la semaine est lancée. «C’est un moment très important pour nous tous, les personnes LGBT+ du Kosovo, explique le militant trans Lend Mustafa, qui a ouvert le lieu avec son partenaire. C’est la neuvième édition, et c’est l’occasion d’aller de l’avant et de faire face à toutes les attaques contre les droits humains qui ont lieu au niveau global.»
Au Kosovo, Lend Mustafa est une icône de la scène queer. Il y a neuf ans, alors à peine âgé de 19 ans, il avait raconté à visage découvert sa transition de genre. Le documentaire a été vu des dizaines de milliers de fois. Depuis, les militants n’ont cessé de s’affirmer, et ils bousculent les mentalités patriarcales de ce pays à majorité musulmane, grand comme l’Ile-de-France, et dont l’indépendance déclarée en 2008 est toujours contestée par le voisin serbe. «Même s’il y a des résistances, on a montré que l’on est autant attaché à Pristina et au Kosovo que le reste de la société, et depuis qu’on a ouvert Bubble, on n’a jamais eu de problèmes, se réjouit Lend Mustafa.Ce n’est pas parce que notre pays est devenu un Etat tardivement que l’on doit obtenir nos droits plus tard que les autres. Nos revendications sont claires : on veut l’égalité des droits maintenant, et on refuse de revenir en arrière sur quoi que ce soit.»
Mesurer le chemin parcouru
«Pas de retour en arrière», c’est justement le slogan de cette neuvième semaine des fiertés kosovare. Les associations LGBT+ font entendre leurs voix dans les médias locaux, et elles portent au sein de la société la plus jeune d’Europe, 35 ans de moyenne d’âge. Les nouvelles générations assument de plus en plus leurs préférences par rapport aux normes hétérosexuelles, et la scène queer s’élargit. Les militants historiques mesurent le chemin parcouru. «En 2012, lors de la soirée de lancement d’un magazine du média Kosovo 2.0 sur le sexe et la vie quotidienne des personnes queers, le lieu a été vandalisé et les organisateurs ont été agressés par des personnes homophobes», se rappelle ainsi Dardan Hoti. Ce chercheur militant a ouvert Sekhmet Institut, un lieu culturel dédié aux artistes queers, et situé à quelques pas du marché et des mosquées du vieux Pristina. «Aujourd’hui, treize ans après, deux lieux queers sont ouverts tous les jours à Pristina, c’était impossible à imaginer en 2012.»
Mariage pour tous, modification du code civil, reconnaissance juridique de l’identité de genre pour les personnes trans, etc., la lutte des militants LGBT+ kosovars est loin d’être terminée. Mais ils peuvent pour l’instant s’appuyer sur le soutien politique de leurs dirigeants. Le Premier ministre social-démocrate, Albin Kurti, a participé à l’ouverture de la semaine des fiertés. Et en neuf ans, la «Pride» de Pristina a toujours été une fête, bien loin des tensions et des violences alimentées par des religieux ou des partis d’extrême droite en Bosnie, Bulgarie ou Serbie voisines.
«Année après année, on n’a jamais déploré d’incident lors de la semaine des fiertés ni pendant la parade, se félicite Marigona Shabiu, directrice de l’organisation Initiative des jeunes pour les droits humains.Cela nous rend fiers, surtout si l’on compare avec la situation en Serbie et dans d’autres pays de la région : Pristina a la parade la plus festive, la plus belle, sans incident.» Avec son ouverture d’esprit et sa tolérance, Pristina s’impose lentement comme une ville référence pour les communautés queers, au-delà des frontières du Kosovo.