
Libération – 21.10.2026 – Article
Après des mois de mobilisation citoyenne pacifique, la contestation a basculé la semaine dernière, à Tirana, dans des affrontements violents entre manifestants et policiers. Les étudiants dénoncent le mépris du Premier ministre, Edi Rama, et réclament désormais son départ.
«Ne nous saccagez pas : nous sommes à la manifestation.» Dans la rue de Durrës, la principale artère qui mène à la place centrale de Tirana, les commerçants ont presque tous baissé leurs rideaux de fer, en y collant des affichettes de fortune pour implorer les manifestants d’épargner leurs boutiques. Dans le quartier, les feux de circulation ont tous été détruits et les trottoirs ont en partie été dépouillés de leurs pavés. Ces derniers jours, beaucoup ont volé en direction du ministère de l’Education, tout proche. Vitres brisées, guérite incendiée, murs maculés de peinture rouge : le bâtiment a été rebaptisé «ministère de l’Education et de l’Emigration» par un tag.
Depuis huit jours, une foule de jeunes se rassemble chaque matin devant ses grilles. La tension monte rapidement à l’arrivée des forces anti-émeute et des canons à eau. Masques et lunettes de protection sont devenus les accessoires de la Gen Z albanaise qui descend dans la rue. Après près de cinq mois de manifestations quotidiennes entièrement pacifiques, déclenchées par un projet de complexe touristique lié à Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, l’entrée en scène massive des étudiants, la semaine dernière, a marqué un tournant. Ils dénoncent des conditions d’enseignement déplorables et l’absence de perspectives mais surtout le mépris du Premier ministre, Edi Rama, au pouvoir depuis 2013, dont ils exigent la démission.
«Edi Rama a transformé ce pays en dictature»
En journée, et encore plus en soirée, les rassemblements dégénèrent régulièrement en affrontements. Aux jets de pierres, les forces de l’ordre répondent par un usage massif de gaz lacrymogène et de canons à eau. «Edi Rama a transformé ce pays en dictature, juge Ana, 28 ans, une diplômée d’architecture qui remet son masque de plongée, alors qu’elle vient de courir pour échapper à une charge de la police. On vit aujourd’hui dans une oligarchie où les gens qui sont proches du Premier ministre sont devenus milliardaires, tandis que le peuple n’arrive pas à finir le mois. C’est tellement dur de mener une vie normale, dans ce pays, que la seule solution quand on est jeune, c’est de partir et d’abandonner notre pays…»
La jeune femme désigne les gratte-ciel qui sortent de terre dans le centre de Tirana. Pour une partie de la jeunesse albanaise, ces chantiers incarnent les dérives d’un système politique à deux partis, accusé d’être miné par les intérêts mafieux. Le parquet spécialisé dans la lutte contre la corruption et le crime organisé, le Spak, enquête sur plusieurs personnalités du Parti socialiste au pouvoir, soupçonnées de liens avec la criminalité organisée.
Alors que de nombreux bâtiments officiels sont pris pour cible depuis une semaine, Edi Rama a tenté de jouer la carte de l’ouverture. Mardi 20 octobre, dans la matinée, il est pour la première fois sorti devant ses bureaux, sur ce même boulevard qui prend désormais des allures de champ de bataille. Mais la vidéo qu’il a publiée, dans laquelle on le voit installer lui-même des chaises pour inviter les étudiants au dialogue, est vécue comme une provocation par les manifestants. «Ça fait treize ans qu’il ne nous écoute pas et on vient de manifester pacifiquement pendant cent quarante jours, se désole Albin, 27 ans, près d’un kiosque réduit en cendres. Le dialogue aurait dû avoir lieu bien plus tôt. Maintenant, il vaut mieux qu’il parte et qu’il continue ses monologues tout seul chez lui… Il a tout mis par terre dans ce pays, rien ne fonctionne. Pas seulement pour les étudiants : pour tout le monde, c’est la catastrophe.»
«Révoltée par cette terreur policière»
L’appel au dialogue du Premier ministre socialiste est d’autant plus mal perçu par la jeunesse qu’il qualifie régulièrement certains étudiants «d’extrémistes», manipulés par des «mains étrangères». Alors que de plus en plus de vidéos de violences policières sont devenues virales, il a également apporté un soutien sans faille aux forces de l’ordre mobilisées dans ces manifestations. Il leur a promis une prime de 2 500 euros ainsi qu’une hausse des salaires à partir de janvier. Selon les chiffres communiqués par le ministère de l’Intérieur, près de 200 policiers auraient été blessés dans les affrontements et des centaines de personnes ont été interpellées.
Mais les images de jeunes frappés à coups de matraque ou roués de coups suscitent une vive indignation dans une Albanie où de telles violences policières n’ont pas été vues depuis les manifestations meurtrières de janvier 2011. «Je suis révoltée par cette terreur policière, s’indigne Eni, une mère de 45 ans venue apporter son soutien aux étudiants. Nos enfants ont peur de sortir dans la rue parce qu’ils sont considérés comme des terroristes ! Le ministère de la Santé ne fournit pas d’informations sur le nombre réel de jeunes hospitalisés. Et avec ces policiers en civil qui interpellent les enfants dans la rue, on ne sait plus si on peut faire confiance à nos institutions.»
Alors que la contestation agite d’autres villes du pays, des centaines d’enseignants ont apporté leur soutien aux étudiants victimes de violences policières et appelé à un boycott des cours. Mais Edi Rama reste inflexible : malgré la pression de la rue, il exclut toujours de démissionner.
Le reportage sur le site de Libération.
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