
Libération – 05.09.2026 – Article
Des portraits du criminel de guerre serbe ornent les murs de Kalinovik, où il a grandi. Sa mort, le 27 août, a ravivé les plaies et un révisionnisme qui, trente ans après la fin du conflit, continuent de diviser les Balkans. Sa dépouille est exposée à Belgrade.
A 60 km au sud-est de Sarajevo, la route serpente à travers le vaste plateau de Zagorje. Nous sommes en République serbe de Bosnie (Republika Srpska, RS), l’une des deux entités qui forment la Bosnie-Herzégovine. Des massifs montagneux couverts de forêts encerclent des pâturages jaunis par le soleil, où broutent quelques troupeaux de vaches. Soudain, après une caserne en ruines et un virage, la carte postale bucolique s’évanouit. Peint en noir et blanc et bordé des couleurs du drapeau serbe, le portrait de Ratko Mladic, au garde à vous, s’affiche à côté du panneau de Kalinovik. Au-dessus, une inscription en cyrillique : «ville de héros». A Belgrade, la capitale de la Serbie voisine, sa dépouille est exposée au public ce samedi. L’ex-chef militaire des Serbes de Bosnie est décédé le 27 août à la Haye, alors qu’il purgeait une peine de prison à perpétuité.
De retour de leurs vacances sur la côte croate, le couple Cosic fait poser leur fils de 11 ans devant la peinture murale, avant de rendre visite au dernier membre de la famille qui habite encore la région. «Nous nous sommes arrêtés pour rendre hommage à notre général, explique Sladjana, la mère, 44 ans. Depuis que je suis enfant, on m’a toujours raconté que c’était un grand homme, un homme juste. Il n’a rien à voir avec la façon dont on le présente en Occident. C’était un homme au service du peuple, qui voulait sauver les femmes et les enfants. Il n’a fait que défendre son peuple.»
Ces Serbes installés en Autriche depuis longtemps ne connaissent que trop bien le verdict du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie qui a confirmé en 2021 la condamnation du chef militaire des Serbes de Bosnie à la prison à vie pour crimes contre l’humanité et génocide. Mais à ces exactions, parmi les mieux documentées de l’histoire récente, ils opposent leur propre mémoire et souffrances, allant jusqu’à mettre en doute le nombre de victimes bosniaques.
«J’espère qu’un jour il sera canonisé»
«Je suis profondément peiné par ce qui est arrivé aux victimes de Srebrenica, et tout ce qu’il s’est passé, commence calmement Vedran, le père, 47 ans, avant de s’emporter à l’évocation de sa famille expulsée de Sarajevo. A Srebrenica, il y a peut-être eu 2 000 ou 3 000 morts, et tout cela est considéré comme un génocide, alors qu’à Sarajevo, 8 700 Serbes ont été tués ou ont disparu pendant la guerre, et ce n’est pas un génocide, ce n’est même pas condamné ! Beaucoup de mes oncles ont été tués. Feu Ratko Mladic est un héros. C’est grâce à lui que nous, les Serbes, avons survécu, et j’espère qu’un jour il sera canonisé.» Selon l’Institut pour les personnes disparues de Bosnie-Herzégovine, 8 372 hommes et adolescents bosniaques ont été tués ou ont disparu lors des massacres de juillet 1995 à Srebrenica. Le chiffre de 8 700 Serbes disparus ou tués avancé par le couple, renvoie à un rapport controversé, commandité par le dirigeant nationaliste de la RS, Milorad Dodik. Le siège de Sarajevo par l’armée de la Republika Srpska (VRS), long de 44 mois, a quant à lui fait plus de 11 000 victimes, essentiellement des civils bosniaques.
Un peu plus loin, derrière les murs blancs de la municipalité, des hommes aux carrures imposantes discutent aux terrasses des cafés tout en scrutant le passage de véhicules hors d’âge. Les femmes déambulent sur le trottoir, de retour après avoir emmené les enfants à l’école. Le clocher d’une église orthodoxe jaune et blanc surplombe la ville, mais un autre édifice domine la place centrale : le monument dédié aux soldats de la VRS, morts aux combats dans les années 90. Le képi sculpté qui le surmonte rappelle celui de Ratko Mladic, le «boucher des Balkans», comme l’avait surnommé la presse internationale de l’époque.
Révisionnisme et esprit de revanche
Casquette camouflage frappée d’une tête de mort, Dragan Elez sort du petit et vétuste hôtel Moskva. Sur ses avant-bras, des prières orthodoxes rendent hommage à ses frères d’armes disparus. A l’évocation de la mort de son ancien général, les yeux clairs de cet ancien soldat de la VRS s’embuent. «Il est un héros pour chaque Serbe et pour chaque chrétien sincère, souffle-t-il. Il est le premier à avoir défendu le monde chrétien contre le fondamentalisme islamique qui sévit partout en Europe. Regardez ce qui se passe actuellement dans votre pays !» Et ce natif de Kalinovik de poursuivre dans une diatribe où se mêlent les «libéraux, Soros, Rothschild et les migrants africains», avant de détailler les nombreuses guerres qu’a endurées le peuple serbe au XXe siècle.
Deux autres hommes le rejoignent, intrigués par la discussion. Le plus grand, d’une trentaine d’années, pose fièrement devant le monument en effectuant le salut à trois doigts, l’un des symboles du nationalisme serbe. «On présente notre général comme un criminel de guerre, mais des crimes ont été commis par les trois côtés [Serbes, Bosniaques et Croates, ndlr] !, s’agace Dragan Elez. Jamais nous n’avons été des agresseurs comme le disent les Musulmans [les Bosniaques].» Et son voisin de montrer fièrement son dos tatoué du monastère d’Ostrog (au Monténégro), puis, à l’évocation des Bosniaques, de mimer un égorgement avec son pouce, dans un sourire menaçant.
A Kalinovik, comme dans une large partie de la RS et de la Serbie voisine, la guerre d’il y a trente ans continue de structurer une mémoire devenue ouvertement revancharde. Nourri par le révisionnisme et le sentiment d’avoir été humilié par l’Occident, ce récit est entretenu quotidiennement par les pouvoirs nationalistes de Banja Luka (la capitale de la RS) et de Belgrade. La mort de Mladic et le bras de fer avec l’Union européenne autour de ses funérailles ont ravivé ces antagonismes, rappelant à quel point son funeste héritage continue de diviser les Balkans.
Le reportage sur le site de Libération.
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