
Libération – 22.02.2026 – Article
Quatre ans après le début de la guerre totale contre l’Ukraine, des centaines de milliers de Russes fuient vers Belgrade. S’ils y sont accueillis avec bienveillance, leur futur reste tributaire de la position géopolitique du pays des Balkans.
«Interagissez avec l’objet comme vous le souhaitez : bougez-le, touchez-le, donnez-lui à manger, déshabillez-le…», telle est la consigne affichée sur le mur blanc du petit centre culturel KP Radionica, niché dans une ruelle au cœur de Belgrade. Vêtues de pulls à capuche et de jeans baggy, parfois percées ou tatouées, la petite quinzaine de personnes assises en cercle se prêtent volontiers à l’exercice, avec le sourire et une empathie complice. En guise «d’objets» : deux jeunes femmes en sous-vêtements, dont les cheveux s’emmêlent sur le tapis. «On explore les questions liées à la liberté du corps, explique Nu Simakina, 34 ans, l’une des deux performeuses et fondatrice du lieu. Il est simplement impossible de faire ce type d’art en Russie aujourd’hui. Ici, on ne peut pas vous emprisonner pour ça, vous pouvez juste rester incomprises.»
Ouverte fin 2024 par Nu et une amie, toutes deux Moscovites, la galerie est devenue l’un des lieux d’échange et d’expression pour les artistes russes, exilés à Belgrade. Beaucoup y sont arrivés dès les premières semaines qui ont suivi le déclenchement de «l’opération spéciale» en Ukraine. Au programme du KP Radionica : des expositions, des ateliers et certains événements impensables dans la Russie de Vladimir Poutine, mais aussi des cours de serbe.
Comme Nu, la plupart des Russes de Serbie se projettent aujourd’hui à long terme dans leur pays d’adoption. «Aujourd’hui, je considère Belgrade comme mon chez-moi. Je reste optimiste pour la fin de la guerre en Ukraine, mais pas pour la Russie, lâche la jeune femme tristement. Les choses n’y changeront pas avant plusieurs générations.»
Climat anxiogène
De tradition slave orthodoxe, la Serbie cultive ses liens avec «le grand frère russe». Le gouvernement de l’autoritaire président, Aleksandar Vucic n’a jamais appliqué les sanctions de l’Union européenne – à laquelle elle est officiellement candidate depuis 2012 – contre la Russie, et le pays des Balkans est resté l’une des rares portes ouvertes aux citoyens russes sur le continent. Depuis quatre ans, ils seraient entre 100 000 et 200 000 à y avoir refait leur vie, charmés par la douceur du climat et encore plus par l’hospitalité locale. «En Serbie, les gens commencent par vous aimer quand vous les rencontrez, alors qu’en Russie, ils commencent par vous détester, poursuit cette fille d’opposants avec un rire jaune. En tant qu’artiste, ici, vous essayez de trouver qui vous êtes, et pourquoi vous faites de l’art… Mais en Russie, depuis 2022, vous cherchez juste une raison pour ne pas aller en prison.»
Ce sentiment paradoxal de liberté, la plupart des Russes de Belgrade l’expriment. Prof de yoga à Moscou, Katarina a rapidement lancé son studio après son installation à Vracar, un quartier prisé du centre de la capitale serbe, au cours de l’été 2022. Plutôt apolitiques, elle et son mari ne supportaient plus un climat devenu anxiogène en Russie, rythmé par des histoires de dénonciations. Près de quatre ans après leur emménagement, ils s’étonnent encore de la bienveillance et de la simplicité de leurs nouveaux voisins. «Certains viennent nous voir et nous racontent leur vie», raconte cette élégante quadra dans l’un de ces nouveaux restaurants tendances, tenus par des chefs moscovites. «Des choses profondes du genre : “Mon mari m’a quittée il y a des années.” Au début, j’étais un peu mal à l’aise, mais après, on comprend qu’ils se sentent libres, et qu’ils nous font confiance. Et forcément, on a envie de leur faire confiance. C’est une sensation étrange.»
Andreï, le mari de Katarina, travaille pour une grande entreprise internationale. Leurs enfants, désormais bien acclimatés à la vie belgradoise, sont scolarisés en anglais dans une école privée. La famille incarne cette classe moyenne supérieure venue des grandes villes russes, dont le niveau de vie confortable a fait flamber les loyers de la capitale serbe, mais qui a aussi stimulé l’économie locale. Start-ups, cafés, salons de beauté,… Ces Moscovites et ces Pétersbourgeois y ont ouvert plus de 4 000 entreprises, et la langue russe résonne aujourd’hui partout dans la capitale.
Tandis que les médias serbes vantent une proximité culturelle entre Belgrade et Moscou parfois fantasmée, Andreï constate que leur arrivée a bousculé certains clichés. «Au début, quand ils nous entendaient parler russe, les chauffeurs de taxi voulaient être sympas, s’amuse ce businessman à l’œil rieur. Ils nous lançaient : “Poutine est un homme formidable !” Ça nous a pris un an pour changer la situation, mais ces chauffeurs ont maintenant compris que les Russes qu’ils rencontrent sont d’un autre avis.»
La Serbie, une parenthèse
Des vols directs depuis Moscou plusieurs fois par jour, pas de visa obligatoire, et des permis de séjour accessibles : ces facilités ont poussé Anton à trouver refuge en Serbie, il y a presque trois ans. Avant d’atterrir à Belgrade, ce jeune enseignant de mathématiques s’était caché pendant plusieurs mois dans la datcha familiale afin d’échapper à une armée qui le terrorise. «Comme j’ai moins de 30 ans, j’ai l’âge de la conscription en Russie, commence le jeune homme aux cheveux mi-longs, le regard inquiet. Ils ont tout à fait le droit de m’enrôler dans l’armée régulière. Donc il est hors de question que je rentre en Russie tant que la situation n’aura pas beaucoup changé. Mais je ne pense pas que cela changera…»
Si, confrontés à l’isolement et à la militarisation croissants de leur pays, beaucoup de Russes y envisagent leur avenir, pour d’autres, la Serbie reste une parenthèse. Les jeunes, notamment ceux actifs dans les nouvelles technologies, se redirigent souvent vers des pays perçus comme plus stables. Anton n’a ainsi appris que des bases de serbe pour se débrouiller au quotidien. «La situation politique est très instable ici : le gouvernement serbe essaie d’être ami avec la Russie, avec l’UE, la Chine et presque tout le monde. Nous allons peut-être repartir ailleurs.» Avec sa compagne, ils espèrent obtenir un visa pour l’Allemagne.
Comme Anton, ces nouveaux immigrés s’alarment de la censure de Telegram, après celle de WhatsApp, par les autorités russes, comme du durcissement des conditions d’obtention des visas Schengen par l’UE. Ces restrictions les coupent un peu plus de leurs proches et du reste de l’Europe. Elles leur rappellent douloureusement que leur liberté actuelle reste dépendante des évolutions politiques, tant en Serbie qu’au niveau européen.
Le reportage sur le site de Libération.
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