
Libération – 31.01.2026 – Article
Depuis plus d’un an, sur fond de répression des manifs étudiantes, agressions et pressions politiques se multiplient à l’encontre des reporters et médias indépendants.
Couvrir médiatiquement les manifestations anticorruption s’apparente désormais à un exercice à haut risque en Serbie. Alors que le régime du président Aleksandar Vucic, au pouvoir depuis 2012, cherche à étouffer la contestation étudiante qui l’a fait vaciller l’an dernier, journalistes et reporters sont pris pour cible, sur le terrain comme en dehors.
«Malheureusement, la violence est devenue le prix à payer pour exercer notre métier, résume Ksenija Pavkov, journaliste de la chaîne de télévision N1. Plusieurs fois ces derniers mois, des hooligans prorégime nous ont lancé des pierres, des bouteilles, sans que la police intervienne. En 2025, nous sommes également devenus des cibles de la violence policière. A cela s’ajoutent les insultes et les menaces, y compris des menaces de mort.»
Des médias en majorité contrôlés par le pouvoir
L’an dernier, les ONG de défense de la liberté de la presse ont plusieurs fois alerté sur la recrudescence des violences des forces de l’ordre à l’encontre des journalistes. Dans un pays toujours officiellement candidat pour intégrer l’UE, la grande majorité des médias sont contrôlés par le pouvoir et diffusent quotidiennement apologies du président Vukic, discours conspirationnistes et propagande pro-Kremlin.
Dans ce paysage, N1 fait figure d’exception. Cette chaîne d’information, lancée il y a onze ans, enquête sur les scandales politiques liés au SNS, le parti présidentiel, et couvre au quotidien les manifestations étudiantes qui perdurent depuis plus d’un an. Bien que la chaîne soit privée d’une diffusion nationale, la couverture de cette mobilisation inédite par ses journalistes trouve un écho puissant au sein d’une société serbe, éprouvée par plus d’une décennie de dérive autoritaire.
Ce succès lui vaut aujourd’hui d’être menacée de reprise en main par le pouvoir. «Ils veulent à tout prix nous empêcher de faire notre travail, assure Ksenija Pavkov. A la tête de cette campagne se trouve le président, qui nous traite de menteurs, de mercenaires étrangers, de terroristes et d’oustachis [séparatistes croates alliés de l’Allemagne nazie, ndlr]. En août 2025, un enregistrement a fuité montrant que l’Etat veut prendre le contrôle [de N1]. S’ils parviennent à leurs fins, ce serait un coup dévastateur pour la liberté d’informer, déjà fragile, en Serbie.»
Agressions physiques et harcèlement numérique
En 2025, l’Association des journalistes indépendants de Serbie (NUNS) a recensé près de 400 incidents impliquant des journalistes, dont plus d’une centaine d’agressions physiques. Des actes perpétrés dans une relative impunité : moins d’une attaque sur cinq aboutit à une condamnation judiciaire. Ce niveau de violence, inédit depuis plus de quinze ans, a poussé l’International Press Institute (IPI), fondé en 1950, à parler de «guerre contre le journalisme».
Palpable dans les rues du pays, l’hostilité envers les médias indépendants se déploie aussi en ligne, où les journalistes sont victimes de harcèlement numérique. «Ceux qui sont critiques ou qui ne soutiennent pas le régime sont régulièrement traînés dans la boue par les tabloïds, explique Zoran Knezevic, rédacteur en chef de Radio 021, à Novi Sad. Les détails de leur vie privée sont publiés dans les médias prorégime qui propagent constamment des mensonges à leur encontre.»
Le sentiment d’insécurité éprouvé par les journalistes est particulièrement fort dans les villes de province, comme à Novi Sad. Dans cette ville du nord du pays où les manifestations étudiantes ont débuté il y a plus d’un an à la suite de l’effondrement de l’auvent de la gare, faisant 16 morts, informer sur les sujets sensibles est devenu presque impossible. «Ici, la communauté est petite, les gens se connaissent, et il existe des pressions beaucoup plus fortes pour ne pas publier certaines choses», se désole Zoran Knezevic. Selon des ONG de défense des libertés, plusieurs journalistes ont également été mis sous surveillance, victimes de logiciels espions comme Pegasus ou Cellebrite.
Accès refusé aux documents publics
Alors que les étudiants dénoncent inlassablement le système clientéliste qui ronge les institutions, les rares médias d’investigation font face à des obstacles systématiques pour mener leurs enquêtes sur la corruption dans les marchés publics et les millions d’euros détournés par l’élite au pouvoir. «Il n’a jamais été aussi difficile de faire de l’investigation, déplore Milica Saric, directrice du Centre pour le journalisme d’investigation (CINS). Les autorités refusent de nous donner l’accès aux documents publics qui sont d’une grande importance pour la vie et la santé des citoyens. Tout est entouré d’un manque de transparence.»
Décrite par RSF comme l’un des «maillons faibles» de la liberté de la presse en Europe, la Serbie est 96e dans le classement 2025 de l’ONG. Face à un pouvoir déterminé et revanchard, étudiants comme journalistes redoutent un scénario «à la bélarusse» et une bascule durable dans l’autoritarisme.
L’article sur le site de Libération.
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