
Libération – 22.11.2025 – Article
Inéligible mais omniprésent, le président déchu de l’entité serbe de Bosnie-Herzégovine a fait de l’élection présidentielle de dimanche un combat personnel. Dans un pays divisé, ce nationaliste prorusse entend poursuivre son règne, conforté par le nouvel appui venu de Washington.
Il ne peut pas être candidat à sa succession, et pourtant, tout tourne autour de lui. À l’approche du scrutin de dimanche 23 novembre, Milorad Dodik, 66 ans, apparaît encore et toujours comme l’horizon indépassable de la République serbe de Bosnie (RS), une des deux entités de la Bosnie-Herzégovine toujours divisée, et son 1,2 million d’habitants.
Démis de son poste de président de l’entité serbe du pays en août et condamné à six ans d’inéligibilité, celui qui se veut le protecteur des Serbes de Bosnie donne le la de la campagne électorale. L’ex-président, qui était au pouvoir depuis 2006, monopolise l’attention du jeu politico-médiatique local, présent sur les affiches et lors des meetings de son candidat, tout comme lors de l’inauguration d’écoles ou de projets de barrages hydroélectriques…
Cet allié du Hongrois Viktor Orbán et fervent admirateur de Vladimir Poutine (qu’il a rencontré huit fois depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine) en a l’habitude : ses provocations sécessionnistes et son bras de fer avec l’Etat fédéral rythment depuis des années l’actualité politique bosnienne. Et 2025 a été particulièrement riche en coups de théâtre.
Le «système Dodik»
Condamné en février à un an de prison ferme pour «conduite anticonstitutionnelle» après qu’il a promulgué des lois empêchant l’application des décisions du Haut Représentant international, qui veille au respect de l’accord de paix dans le pays depuis 1995, Milorad Dodik a échappé de peu à son arrestation, avant de voir son mandat d’arrêt levé au début de l’été. Une fois déchu de son poste de président de la RS, il a agité la menace d’un référendum pour finalement accepter à la dernière minute que son parti, l’Alliance des sociaux-démocrates indépendants (SNSD), participe à l’élection anticipée de ce dimanche.
Même privé de candidature et contraint de désigner, à la place de son fils, Sinisa Karan, un ancien ministre de l’Intérieur de la RS, Milorad Dodik mobilise ses partisans en mettant en avant sa capacité à résister aux «attaques de Sarajevo», la capitale, et aux pressions occidentales.
«En tant que président du SNSD, il peut participer à la campagne de son parti et on peut donc dire qu’il n’enfreint pas la loi. Mais il a remis à leur place tous ceux qui pensaient pouvoir l’écarter de la vie politique», juge le politologue Srdjan Puhalo. Le vote de dimanche prend ainsi des allures de plébiscite pour ou contre le «système Dodik».
L’opposition a peu de chances
Drapée, elle aussi, des couleurs d’un nationalisme serbe décomplexé, l’opposition tente de remotiver un électorat miné par la résignation et l’exode de la jeunesse. Son principal candidat, l’universitaire Branko Blanusa du Parti démocratique serbe (SDS), fait campagne sur les questions économiques en dénonçant le népotisme et l’opacité des appels d’offres qui rongent l’entité serbe, criblée de dettes. Avec le mince espoir de précipiter la fin de l’ère Dodik.
«Il s’agit de voter pour ou contre un régime qui dure depuis plus de vingt ans, analyse la politologue sarajévienne Ivana Maric. C’est, en quelque sorte, un test avant les élections générales de l’an prochain : si son candidat perd, ce sera le début de la fin pour Dodik.» Affaiblie par ses propres divisions, l’opposition a cependant peu de chances de créer la surprise à l’occasion d’une campagne express, avec la tenue de l’élection incertaine jusqu’au bout. La partie est surtout loin d’être menée à armes égales tant le SNSD au pouvoir contrôle l’administration, les médias publics et une partie de l’économie.
Déterminé à rester le maître de la RS, Milorad Dodik, régulièrement accusé de négationnisme et d’incitation à la haine, a repris ses envolées incendiaires contre l’Etat bosnien et les Bosniaques, majoritairement de confession musulmane. A Sarajevo Est, la partie de la ville sous contrôle de la RS, il a vociféré contre «l’islamisation» de cette ville qu’il exècre. «Laissons tomber l’histoire selon laquelle nous sommes le même peuple, mais que nous ne sommes pas de la même religion», a-t-il ainsi lancé en début de campagne, en ravivant les fantômes de la guerre qui a fait plus de 100 000 morts entre 1992 et 1995.
Revirement américain
Ces insultes ne semblent pas émouvoir les diplomates américains, redevenus les principaux acteurs de la vie politique bosnienne, trente ans tout juste après la signature des accords de Dayton, qui ont mis fin au conflit.
Longtemps critiques à l’égard du chef prorusse, les Etats-Unis ont récemment opéré un revirement spectaculaire, en levant les sanctions qui visaient Dodik et son entourage après qu’il a accepté d’abandonner certaines de ses lois sécessionnistes. Les négociations menées avec l’administration Trump restent secrètes, mais ce virage étasunien est présenté comme une solution pour éviter une nouvelle crise institutionnelle au fragile Etat bosnien. Il permet surtout à Dodik de conforter son image d’homme fort. Et, de concert avec Dragan Covic, le chef des nationalistes croates, eux aussi opposés à l’Etat fédéral, de s’imposer comme un relais de l’internationale réactionnaire trumpiste.
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Note : le candidat du parti de Milorad Dodik est arrivé en tête de la présidentielle, mais la commission électorale a ordonné un nouveau scrutin dans 136 bureaux de vote sur 2 160 suite à des « irrégularités ».
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