
Libération – 31.10.2025 – Article
Un immense rassemblement contre la corruption est prévu ce samedi 1er novembre à Novi Sad, dans le nord du pays, un an après le meurtrier effondrement de la gare. Avec l’objectif de mettre le président autoritaire Vucic dehors.
«Bien sûr qu’on est fatigués mais notre mouvement, c’est probablement la dernière chance pour que la Serbie redevienne un Etat démocratique, avec des institutions qui fonctionnent.» Le ton posé masque la gravité du propos. Silhouette élancée et visage sérieux où percent des traits juvéniles, Aleksandar Kendric, 19 ans, participe activement aux réunions qui agitent les amphis de Novi Sad, où l’effondrement de l’auvent de la gare – qui venait d’être rénovée à grands frais – a fait seize morts en novembre 2024. Après un an d’une mobilisation quasi-quotidienne, la détermination de cet étudiant en mathématiques reste intacte, nourrie par le sentiment de devoir changer les choses. «Si ce gouvernement reste au pouvoir, ce pays sera rempli de gens malheureux et exploités par une minorité de personnes très riches, en lien avec le crime organisé. J’aime la Serbie, mais je ne vois pas mon avenir dans un tel pays.»
A l’approche du 1er novembre, date anniversaire de la tragédie qui a bouleversé la société serbe, le jeune scientifique sent «l’adrénaline» monter. Novi Sad devrait accueillir à nouveau des dizaines de milliers de personnes venues des quatre coins du pays, pour une commémoration très politique. Les étudiants de Novi Pazar, ville du sud-ouest, sont partis à pied pour 350 kilomètres et seize jours de marche. Seize, comme le nombre de personnes tuées dans la tragédie de Novi Sad.
Concerts de sifflets et revendications
Derrière Aleksandar Kendric, les serres de la faculté des sciences naturelles servent d’entrepôt pour des dizaines de matelas. Ils seront bientôt installés dans des classes transformées en dortoirs géants. Tout en blaguant avec les étudiants aux cheveux longs, des femmes repartent avec des sacs de vêtements. «Ces citoyennes volontaires nous aident en faisant des lessives ou en nous apportant des repas, explique Irina Savic, étudiante d’anglais de 22 ans. Ce soutien citoyen est essentiel : il nous pousse à poursuivre notre mouvement.» Au cœur des revendications : des élections anticipées et, toujours, la transparence et la justice pour les victimes de la catastrophe.
Peintes sur les murs des villes, souvent aux côtés du tag «F*CK SNS» (le parti du président, Aleksandar Vucic), les mains ensanglantées restent le symbole de cette lutte à la durée inédite. «Nous subissons tous les conséquences de la corruption systémique, se désole Irina Savic. C’est souvent à travers des petites choses, mais d’un coup cela provoque une tragédie. Notre mobilisation nous a fait prendre conscience de ce que nous subissions, et de comment ces scandales étaient étouffés par le pouvoir.»
Depuis le drame de novembre 2024, la capitale de la Voïvodine, réputée pour sa tranquillité très «Mitteleuropa», vit au rythme des manifestations et de leurs concerts de sifflets. Devant le rectorat, le tribunal, ou sur les boulevards, les étudiants dénoncent presque tous les jours la mainmise du SNS sur les institutions. La Gen Z serbe a mobilisé des foules immenses, et engrangé les soutiens de nombreuses professions, admiratives de sa persistance et son courage. «L’important, c’est que les étudiants militent pour un changement complet du système, se félicite Mileta Slankamenac, 52 ans, de l’Initiative pour la survie des agriculteurs de Serbie. Ils demandent la séparation des pouvoirs, et des institutions indépendantes des partis politiques. C’est ce qu’on attend depuis des années.» Les agriculteurs de la région aident ainsi régulièrement aux blocages des rues avec leurs tracteurs.
«Les gens n’ont plus peur»
Dans un rapport publié mi-octobre, une commission d’enquête composée de membres de la société civile chargée d’établir les responsabilités dans la tragédie a directement mis en cause la présidence d’Aleksandar Vucic. Ces experts indépendants ont évoqué des méthodes dignes d’un groupe criminel, et estimé à 700 millions d’euros le montant de la corruption dans le projet de la gare. Beaucoup de Serbes s’inquiètent aujourd’hui des conséquences des pratiques clientélistes qui rongent les marchés publics depuis 2012, date de l’arrivée au pouvoir du SNS. «Les normes appliquées dans le secteur de la construction sont très éloignées de ce que prévoit la réglementation, se désole Bojana Bodroza, professeure de psychologie sociale engagée dans un parti d’opposition citoyen. L’effondrement de l’auvent de la gare a exposé l’omniprésence de cette réalité, et chacun d’entre nous a compris qu’il pouvait en mourir. C’est ce que les gens ne supportent plus.»
«Réveil», «libération» : beaucoup des 6,6 millions de Serbes perçoivent le mouvement des étudiants comme un moment de bascule pour une société que certains pensaient condamnée à l’autoritarisme, endormie par les mensonges de la propagande. Les citoyens de tout le pays participent à ce sursaut démocratique à travers les zborovi, des assemblées populaires où sont librement discutées la corruption et l’influence des intérêts criminels sur le sommet de l’Etat. Les démocrates serbes y voient la sortie d’un long tunnel. «Les gens n’ont plus peur. D’une certaine manière, nous refermons la boucle des années 90, veut croire Srdjan Kovacevic, avocat et figure de la société civile locale, qui a défendu une trentaine d’étudiants victimes de la répression. L’élite politique issue du système de Slobodan Milosevic [au pouvoir à Belgrade 1989 à 2000, ndlr] a survécu et est revenue au pouvoir. Grâce à ce mouvement, nous sortons de l’autocratie, et j’espère que va s’ouvrir une longue période de démocratie.»
«Pas de retour en arrière»
Etudiants, universitaires ou activistes, les figures de la contestation sont sans cesse attaquées par les médias pro-régime, traités de terroristes ou d’agents de l’étranger. Mais les campagnes d’intimidation et les brutalités policières n’entament pas la détermination de la jeunesse. «Nema nazad» («pas de retour en arrière») : le slogan revient en boucle sur Discord, le réseau qu’elle utilise. Devant le rectorat et son esplanade recouverte de mains peintes en rouge, Jelena Mihajlovic, étudiante en psychologie de 27 ans, se montre confiante : «Notre mobilisation ne reculera pas après le rassemblement de samedi, peut-être même qu’elle s’intensifiera. Nous avons réveillé le peuple, et les citoyens ont décidé qu’ils ne voulaient plus subir cette situation. Il n’y a de place ni pour la peur, ni pour un retour en arrière.»
Le président Vucic se refuse toujours à convoquer des élections anticipées et des sondages donnent la liste étudiante gagnante (si cette dernière était soutenue par les partis d’opposition). Sur le campus de Novi Sad, on espère un triomphe pour amorcer la transition vers une Serbie démocratique. Et libérée de la corruption.
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