
Le Soir – 30.09.2025 – Article
Mobilisés contre la corruption depuis bientôt un an, les étudiants dénoncent la dérive répressive du régime d’Aleksandar Vucic. « Les autorités utilisent tous les moyens pour réprimer », racontent au « Soir » des victimes d’actes violents.
Le 15 août dernier, Aleksandra Nikolic participe à un énième blocage de rues dans le centre de Belgrade afin de contraindre le président Vucic, au pouvoir depuis 2012 (président de la République depuis 2017, il a été président du gouvernement de 2014 à 2017, et vice-président du gouvernement de 2012 à 2014), à organiser des élections anticipées. L’étudiante en droit s’est équipée pour faire face aux gaz lacrymogènes que la police lance chaque soir pour disperser les manifestants. Mais quand les forces de l’ordre chargent, la jeune femme de 23 ans tombe au sol, tout comme une femme de l’âge de sa mère. Elle reçoit un coup de matraque sur le crâne. « Je ne m’attendais à rien de bon de la part des policiers, mais je n’imaginais quand même pas qu’ils frappent deux femmes tombées au sol… », se désole-t-elle en faisant défiler des photos de son visage ensanglanté sur son téléphone.
« Quand nous nous sommes relevées, les ambulanciers présents ont refusé de nous donner les premiers soins ! C’était juste choquant et triste. » L’étudiante se rendra par ses propres moyens à l’hôpital : trois points de suture sur le crâne et deux dents cassées. Comme beaucoup de jeunes actifs au sein des AG (assemblées générales, NDLR) qui secouent les universités depuis presqu’un an, Aleksandra s’est investie spontanément dans le mouvement anticorruption après l’effondrement du toit en béton de la gare, tout juste rénovée, de Novi Sad qui a fait 16 morts. Aujourd’hui, elle dénonce un pouvoir en pleine dérive autoritaire. « La justice, la violence, les médias, les insultes publiques…, les autorités utilisent tous les moyens pour réprimer. Pour moi, cela relève d’un type de fascisme, avec cette philosophie du “ou vous êtes avec nous ou vous êtes contre nous”. »
Dusan Cvetkovic a lui aussi passé la plupart de ses soirées estivales à jouer au chat et à la souris avec la police. Mais le destin de cet étudiant en physique bascule à la fin de l’une de ces manifestations du mois d’août, sévèrement réprimées. « Je me tenais tranquillement près de la fontaine sur la place Slavija quand une voiture sans plaque est arrivée », raconte le jeune homme avec une voix légèrement tremblante. « Plusieurs hommes en civil en sont sortis et ils ont commencé à me frapper… Ils m’ont cogné la tête par terre, et j’ai même reçu des coups de botte alors que j’avais la tête sur le goudron. »
L’UE a « un problème avec Belgrade »
Dusan est ensuite embarqué et emmené dans un garage situé sous le siège du gouvernement. « Ils m’ont fait allonger sur le sol avec d’autres personnes, et j’ai à nouveau été battu », poursuit-il dans un rire nerveux. « L’un d’entre eux a crié qu’il allait me tirer une balle dans la tête. » Une étudiante présente à ses côtés lors de cette soirée affirme quant à elle avoir été menacée de viol. Dans les médias indépendants, les étudiants brutalisés ont accusé le commandant d’une unité spéciale particulièrement redoutée pour ses interventions musclées.
Il est très difficile de travailler comme avocat, car les procureurs et la police agissent sous l’influence du politique. La justice n’existe pas.
Ana Godjevac, Avocate, membre du parti d’opposition Liberté et justice
Usage illégal de la force, séquestration dans des lieux non-officiels, absence d’avocat… les méthodes de répression employées par le pouvoir serbe sont aujourd’hui documentées par plusieurs ONG locales et internationales. Même l’Union européenne, jusque-là peu désireuse de critiquer le régime pro-russe d’Aleksandar Vucic avec lequel certains Etats membres ont signé d’importants contrats, a reconnu le 8 septembre dernier avoir « un problème à Belgrade ». Sa Commissaire à l’élargissement, Marta Kos, a évoqué la possibilité de gels de fonds et de sanctions ciblées.
Pas de quoi infléchir les médias contrôlés par le pouvoir qui présentent tous les jours les étudiants mobilisés comme des terroristes et des mercenaires étrangers à la solde de l’UE. « Il est clair que ce régime perçoit les étudiants et les citoyens qui se révoltent comme des ennemis », dénonce Ana Godjevac, avocate et membre du parti d’opposition pro-européen, Liberté et justice. « Parce qu’ils veulent tous instaurer un nouveau système et de nouvelles manières de gouverner afin que la Serbie devienne enfin un pays européen comme les autres. »
La répression ne touche pas que les étudiants
Les étudiants et les opposants dénoncent notamment la mainmise du parti présidentiel sur l’appareil judiciaire. Et des pratiques bien éloignées des valeurs de l’UE à laquelle la Serbie est toujours officiellement candidate. « Sur le papier, nos lois ne sont pas si mauvaises, mais elles ne sont pas appliquées, c’est ce qui conduit à une telle répression et à la dictature », poursuit Ana Godjevac. « En ce moment, il est très difficile de travailler comme avocat, car les procureurs et la police agissent sous l’influence du politique. La justice n’existe pas. »
La répression dépasse aujourd’hui largement le cadre universitaire. Dans toute la Serbie, de nombreux fonctionnaires ont été limogés ou suspendus pour leur soutien à ces manifestations qui ont rassemblé des centaines de milliers de personnes. Mais malgré les pressions, la plupart des étudiants comptent bien poursuivre la mobilisation pour une Serbie démocratique. « Bien sûr que j’ai peur », souffle Dusan Cvetkovic. « Mais je continue et je continuerai d’aller protester. C’est essentiel qu’on exerce cette liberté. »
Jusque-là inflexible, le président Vucic a évoqué la possibilité de législatives anticipées l’an prochain. En attendant, les étudiants constituent leurs propres listes. Ils espèrent ainsi ouvrir des premières brèches dans un système électoral verrouillé.
Le reportage sur le site du Soir.