En Albanie, la future «île des Trump», symbole de la dérive touristique du pays

Située sur la canal d’Otrante, l’ïle de Sazan pourrait être transformée en lieu branché pour ultra-riches par la famille Trump @LS

Libération – 14.09.2025 – Article

La fille du président américain et son mari veulent investir plus d’un milliard d’euros pour transformer une vieille base militaire marine en un nouveau lieu branché pour les ultra-riches. Les autorités albanaises leur déroulent le tapis rouge, mais le projet inquiète écologistes et habitants.

Il n’est pas encore 10 heures, mais le soleil de début septembre brûle déjà. Originaires de France, de Pologne ou de Turquie, des groupes de touristes se sont réfugiés à l’ombre des jeunes pins du port de plaisance en pleine construction de Vlora. En couple ou entre amis, ils embarquent sur la dizaine de bateaux qui fendent les eaux de la baie de cette ville du sud de l’Albanie. Au programme de l’excursion : des grottes, du farniente sur les criques de galets, et surtout une île mystérieuse, «la porte de l’Adriatique».

«Sazan, c’est la destination numéro 1 ! assure, lunettes de soleil et petite sacoche sous le bras, Krenar Dervishi, le jeune manager de l’une des nombreuses agences maritimes locales qui opèrent durant la longue saison estivale. Sazan, c’est notre seule grande île en Albanie, et elle intéresse pour son histoire, parce qu’elle a été habitée par les militaires et leurs familles sous le communisme.»

Bunkers ombragés

Les visiteurs en maillot de bain ne sont pas les seuls à être attirés par cette île de 5 km² couverte de maquis, et dont le positionnement stratégique, entre mers Ionienne et Adriatique, a été convoité de tout temps. L’Italie de Mussolini et l’Union soviétique y ont posté leurs marins, et elle faisait figure d’avant-poste «contre le fascisme», coupé du reste du monde, sous la terrible dictature d’Enver Hoxha (1944-1985).

Aujourd’hui, «Sazani» semble au bord d’une mutation historique. Ses eaux cristallines, ses bunkers ombragés de figuiers, et ses paysages spectaculaires ont séduit Ivanka Trump, la fille du président américain, et son mari, Jared Kushner. Le couple a annoncé vouloir y investir 1,2 milliard d’euros afin de transformer cette base militaire délabrée en un complexe de villas et d’hôtels de luxe de 45 hectares.

«Impulsion énorme»

Le projet étant soutenu par le tout-puissant Premier ministre albanais, Edi Rama, à Vlora, bien peu d’acteurs du tourisme osent s’écarter du discours des autorités. «Je ne pense pas que ce projet soit un problème pour nous, veut croire Krenar Dervishi. Tout projet de développement est bon à prendre, d’autant qu’aujourd’hui l’île de Sazan n’est pas habitée, cet investissement va donner une impulsion énorme à Vlora et même à toute l’Albanie parce que, en quelques mots, c’est la famille Trump.»

Si le projet ne brille pas par sa transparence, la fille de Donald Trump a assuré dans un podcast que les «meilleurs architectes et marques» du luxe international vont être associés à cette construction présentée comme futuriste, et un millier d’emplois pourraient être créés.

Avec l’arrivée possible des yachts et des hélicoptères de la jet-set mondiale, beaucoup d’Albanais ont déjà rebaptisé Sazan en «île des Trump». Si seuls trois soldats résident encore sur l’île, entourés de baigneurs en journée, les appétits de ces puissants promoteurs immobiliers inquiètent les habitants de la côte, toute proche. Jared Kushner et ses associés saoudiens d’Affinity Partners y auraient également des vues. Un second complexe de plusieurs milliers de lits pourrait voir le jour au plus près des plages encore naturelles du delta de la Vjosa, où un aéroport est en cours de construction.

«Un pays de vendus»

Premiers concernés, les habitants du village déshérité de Zvërnec n’ont vent des projets que par les médias. Alors que le boom touristique actuel commence tout juste à rapporter quelques sous aux deux restaurants du village, tout le monde craint l’expropriation. «Chez nous c’est ici, pourquoi des Américains nous prendraient nos terres s’exclame ainsi Jorgo, 56 ans, et trente ans de travail en Grèce voisine. Si on les laisse à des Américains, c’est qu’on est un pays de vendus… Ils développent ces projets grâce à la corruption. Mais nous, cette terre, on peut pas l’abandonner : ici, on a des oliviers centenaires !» A Zvërnec comme dans tant de régions d’Albanie, tout le monde a construit sa maison sans permis, dans le chaos de la transition de l’après-dictature, et grâce à l’argent durement gagné comme travailleur immigré.

Zéro taxe, construction des infrastructures (eau, électricité et canalisations) entièrement pris en charge par l’Etat albanais… Au pouvoir depuis 2013, Edi Rama déroule le tapis rouge à la famille Trump. En janvier, un comité qu’il dirige a accordé le statut d’investisseur stratégique à Jared Kushner. Des faveurs vertement critiquées en Albanie, alors qu’en 2016 le Premier ministre socialiste dépeignait publiquement le candidat Trump en «menace» pour les Etats-Unis.

La menace, les associations environnementales la perçoivent dans ce projet immobilier inédit. L’île de Sazan et sa végétation subtropicale sont entourées de deux zones protégées à la biodiversité exceptionnelle, dont l’unique parc national marin du pays. Plusieurs espèces menacées survivent dans ses eaux, comme le phoque moine, le pélican frisé ou la tortue caouanne. Les biologistes albanais ne croient pas à la tonalité «verte» de ces projets à plusieurs dizaines de milliers de lits.

«On peut l’appeler “tourisme élitiste” ou “vert”, c’est tout simplement du greenwashing, se désole Xhemal Xherri, de l’ONG de préservation de l’environnement PPNEA. A cause des pollutions sonores, lumineuses et d’autres types de ravages qu’entraînent cette urbanisation massive, et le déploiement de toutes ces infrastructures, on parle de disparition de quantité d’oiseaux, sans parler des autres espèces… En 2025, l’impact sur l’environnement de ce genre de projet est bien documenté.»

Plages privatisées

Alors que l’Albanie connaît une explosion de la fréquentation touristique de 80 % en cinq ans, les constructions de gigantesques complexes touristiques se multiplient sur le littoral. Les prix s’envolent et les plages du sud, privatisées, deviennent inaccessibles pour la plupart des Albanais. Pour beaucoup, le destin de l’île de Sazan est devenu le symbole de l’emprise croissante du tourisme du pays.

«Durant la dictature et jusqu’en 2015, Sazan est restée fermée pendant bien trop longtemps aux citoyens albanais, explique Xhemal Xherri. Aujourd’hui, elle va de nouveau être inaccessible, simplement parce que certains businessmen se la seront appropriée…»

Un scénario qui pourrait se répéter. L’an dernier, un conseil gouvernemental dirigé par le Premier ministre a en effet apporté des changements drastiques à la loi sur les zones protégées, ouvrant la voie à la construction d’hôtels de luxe en plein cœur des zones les plus sensibles.

Le reportage sur le site de Libération.

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