«Pristina a la parade la plus festive des Balkans» : au Kosovo, la scène queer monte le son

Flyer pour la semaine des fiertés de Pristina @ LS

Libération – 12.06.2025 – Article

La capitale du plus jeune pays d’Europe voit s’épanouir une communauté LGBT+ déterminée à déconstruire les stéréotypes.

De la musique électro, des jeunes gens qui rient en terrasse, et qui dansent sur la piste. A première vue, rien ne différencie Bubble des autres bars du centre de Pristina. Mais pour certaines personnes, ce pub niché dans une ruelle située au cœur de la vie nocturne locale est une vraie bulle de liberté. «Bubble, c’est le bar que je fréquente le plus, s’enthousiasme Hana Arapi, cheveux rasés et robe à fleurs. Surtout ces deux dernières années, depuis que j’ai fait mon coming out en tant que bisexuelle. C’est une sorte de deuxième famille que j’ai trouvée ici.»

Drag Show, soirées poésies, mais aussi ateliers et soirées de soutien aux personnes en transition, en trois ans d’existence, Bubble s’est imposé comme le lieu de référence pour la communauté LGBT+ du Kosovo. «Depuis que je viens ici, j’ai du mal à m’adapter quand je retourne dans les endroits où il n’y a que des hétéros, rigole la femme de 28 ans, qui a attendu d’être indépendante financièrement pour s’ouvrir à sa famille. Ici, on se comprend les uns les autres, c’est un sentiment que je n’ai pas ressenti ailleurs.» Sourires et bienveillance, la petite maison en briques sert de refuge à toutes les victimes des discriminations et des tabous du quotidien.

A visage découvert

Ce lieu de fête et d’affirmation de soi se retrouve tout naturellement au centre de la «Pride Week» qui se tient du 9 au 14 juin à Pristina. Au coucher du soleil, le volume de la musique disco monte, et la petite cour du Bubble se transforme rapidement en piste de danse : la semaine est lancée. «C’est un moment très important pour nous tous, les personnes LGBT+ du Kosovo, explique le militant trans Lend Mustafa, qui a ouvert le lieu avec son partenaire. C’est la neuvième édition, et c’est l’occasion d’aller de l’avant et de faire face à toutes les attaques contre les droits humains qui ont lieu au niveau global.»

Au Kosovo, Lend Mustafa est une icône de la scène queer. Il y a neuf ans, alors à peine âgé de 19 ans, il avait raconté à visage découvert sa transition de genre. Le documentaire a été vu des dizaines de milliers de fois. Depuis, les militants n’ont cessé de s’affirmer, et ils bousculent les mentalités patriarcales de ce pays à majorité musulmane, grand comme l’Ile-de-France, et dont l’indépendance déclarée en 2008 est toujours contestée par le voisin serbe. «Même s’il y a des résistances, on a montré que l’on est autant attaché à Pristina et au Kosovo que le reste de la société, et depuis qu’on a ouvert Bubble, on n’a jamais eu de problèmes, se réjouit Lend Mustafa. Ce n’est pas parce que notre pays est devenu un Etat tardivement que l’on doit obtenir nos droits plus tard que les autres. Nos revendications sont claires : on veut l’égalité des droits maintenant, et on refuse de revenir en arrière sur quoi que ce soit.»

Mesurer le chemin parcouru

«Pas de retour en arrière», c’est justement le slogan de cette neuvième semaine des fiertés kosovare. Les associations LGBT+ font entendre leurs voix dans les médias locaux, et elles portent au sein de la société la plus jeune d’Europe, 35 ans de moyenne d’âge. Les nouvelles générations assument de plus en plus leurs préférences par rapport aux normes hétérosexuelles, et la scène queer s’élargit. Les militants historiques mesurent le chemin parcouru. «En 2012, lors de la soirée de lancement d’un magazine du média Kosovo 2.0 sur le sexe et la vie quotidienne des personnes queers, le lieu a été vandalisé et les organisateurs ont été agressés par des personnes homophobes», se rappelle ainsi Dardan Hoti. Ce chercheur militant a ouvert Sekhmet Institut, un lieu culturel dédié aux artistes queers, et situé à quelques pas du marché et des mosquées du vieux Pristina. «Aujourd’hui, treize ans après, deux lieux queers sont ouverts tous les jours à Pristina, c’était impossible à imaginer en 2012.»

Mariage pour tous, modification du code civil, reconnaissance juridique de l’identité de genre pour les personnes trans, etc., la lutte des militants LGBT+ kosovars est loin d’être terminée. Mais ils peuvent pour l’instant s’appuyer sur le soutien politique de leurs dirigeants. Le Premier ministre social-démocrate, Albin Kurti, a participé à l’ouverture de la semaine des fiertés. Et en neuf ans, la «Pride» de Pristina a toujours été une fête, bien loin des tensions et des violences alimentées par des religieux ou des partis d’extrême droite en Bosnie, Bulgarie ou Serbie voisines.

«Année après année, on n’a jamais déploré d’incident lors de la semaine des fiertés ni pendant la parade, se félicite Marigona Shabiu, directrice de l’organisation Initiative des jeunes pour les droits humains. Cela nous rend fiers, surtout si l’on compare avec la situation en Serbie et dans d’autres pays de la région : Pristina a la parade la plus festive, la plus belle, sans incident.» Avec son ouverture d’esprit et sa tolérance, Pristina s’impose lentement comme une ville référence pour les communautés queers, au-delà des frontières du Kosovo.

Le reportage sur le site de Libération.

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