«Je ne bouge pas d’ici» de Rumena Buzarovska, racines macédoniennes

Promotion du dernier livre de Rumena Bužarovska à Skopje @LS

Libération – 18.04.2025 – Article

Dans son nouveau recueil de nouvelles, l’écrivaine féministe de Macédoine du Nord poursuit sa satire de la famille et questionne les illusions de l’émigration.

Femme ou homme, aucun personnage des nouvelles de Rumena Buzarovska n’échappe à la complète mise à nu de ses défauts et de ses préjugés. Jalousie, lâcheté, arrogance…, la plume malicieuse de l’autrice macédonienne de 44 ans se délecte des petitesses d’âmes formatées par les contraintes sociales. «J’aime critiquer la société, et je déteste le sentimentalisme, sourit-elle, assise à un café de son quartier résidentiel de Skopje, quelques heures avant de s’envoler pour une tournée promotionnelle en Espagne. L’humour me permet de tuer ce sentimentalisme, et c’est également le meilleur moyen pour pointer la rigidité, le sexisme ou le racisme de quelqu’un.»

A la troisième ou à la première personne, les femmes quadras de la classe moyenne qui s’expriment majoritairement dans ses livres voient leurs émotions exposées sans filtre, âprement moquées, mais avec une bienveillance certaine. Désabusées, Vesna, Sofia ou Svetlana doutent, et elles s’épuisent à tenir leur rôle de mère, d’épouse ou de célibataire. Elles sont tout autant incapables que les hommes qui les entourent de dépasser le conformisme moderne et de communiquer avec l’autre. «C’est l’une des choses que je veux faire : humaniser les femmes et leurs défauts, et ne pas les juger plus ou moins durement que les hommes.» Cette aspiration ne surprend pas dans les Balkans.

Si elle est aujourd’hui l’une des écrivaines les plus en vue de la région, traduite dans plus d’une douzaine de langues, «Rumena» y est avant tout associée à la cause des femmes. Depuis sa découverte, étudiante, du Deuxième Sexe, voilà plus de vingt ans que cette traductrice et enseignante de littérature américaine à l’Université de Skopje dénonce «les mensonges» de la famille traditionnelle. Elle mène ses combats en tête des cortèges contre le patriarcat local, et encore plus à travers ses podcasts, particulièrement suivis en Macédoine du Nord et ses 1,8 million d’habitants. Tout comme son statut d’écrivaine féministe, elle revendique son militantisme né d’un profond sentiment d’injustice.

«Perçue comme une mère potentielle»

«Dès le début de ma puberté, j’ai compris que j’étais traitée différemment de mon frère, confie-t-elle avec une simplicité généreuse. Je ne pouvais pas sortir comme lui, car j’étais perçue comme une mère potentielle, avec le risque de “ruiner le nom de famille”. Cela m’a rendu profondément amère. Mes écrits et mon activisme viennent de ce sentiment.» Dans des sociétés balkaniques «qui n’ont pas fait leur révolution sexuelle» et où les femmes ont longtemps été tenues à l’écart des débats publics, Rumena Buzarovska se réjouit de l’arrivée de la vague MeToo. Et de concepts qui résonnent avec Mon cher mari, son premier recueil traduit en français en 2022 : «narcissisme»«gaslighting», «male gaze»…

Plus que le couple et la (difficile) relation à l’autre, c’est cette fois-ci le rapport au lieu et aux espoirs de terre promise que content les sept longues nouvelles de Je ne bouge pas d’ici. De retour d’Australie, Riste se débat avec un goulash immangeable et un Skopje devenu hostile ; les savoureuses mûres des forêts macédoniennes plongent Ivana dans l’introspection ; Beti découvre les réalités étranges de l’Arizona où son colérique mari travaille dans un fast-food… Toujours avec son style caustique ravageur, Rumena Buzarovska interroge avec finesse la notion de déracinement, si présente dans un pays marqué au fer rouge de l’émigration. L’autrice se plaît à décortiquer les illusions des rêves américains, elle qui, au gré des engagements de ses parents universitaires, a en partie grandi aux Etats-Unis.

«Les Balkans, c’est la haine de soi»

Tandis que beaucoup d’auteurs du Sud-Est européen rejettent l’étiquette «Balkans», Buzarovska la revendique. Elle préfère ridiculiser ce «complexe d’infériorité vis-à-vis de l’Ouest», comme dans l’ultime nouvelle«Le 8 mars» et son final presque gore autour de la femme de l’ambassadeur américain. «Les Balkans, c’est la haine de soi, et je méprise ce complexe d’infériorité. Je suis fière d’être originaire des Balkans et je me sens en partie yougoslave, grecque, macédonienne…» Les nationalismes revanchards qu’attisent les populistes de la région la répugnent. De Sarajevo à Athènes, cette petite fille de militant communiste exilé après la terrible guerre civile grecque s’emploie plutôt à dénoncer les racismes locaux, ainsi «l’albanophobie» qui ronge la société macédonienne (les Albanais représentent environ 30 % de la population).

Comme tous les Macédoniens, Rumena Buzarovska a été traumatisée par le récent incendie d’une discothèque et la mort par asphyxie de 59 jeunes. Mais cette éternelle révoltée, proche de ses étudiants, espère que la gen Z, «bien meilleure que la nôtre», continuera de manifester contre la corruption meurtrière. Et qu’elle cessera de chercher ailleurs une vie meilleure. «Leurs parents leur ont mis dans la tête qu’ils doivent partir et que l’Ouest n’est que lait et miel, mais ils y seront toujours des pauvres immigrés. Peut-être qu’ils réaliseront que rester vivre en Macédoine peut être super, et qu’il vaut parfois mieux s’investir où l’on vit, plutôt que de s’en aller.»

Rumena Buzarovska, Je ne bouge pas d’ici. Traduit du macédonien par Maria Bejanovska, Gallimard, 272 p., 22,50€ (ebook : 14,99€).

L’article sur le site de Libération.

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