
Libération – 24.01.2025 – Article
Trois mois après l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad qui a tué 15 personnes, symbole de la corruption, le Président n’a jamais été autant contesté. Les étudiants sont à la pointe de ce mouvement inédit, appelant à la grève générale.
En quelques minutes, une véritable marée humaine envahit les boulevards de Belgrade en ce vendredi 24 janvier midi. «Grève générale, grève générale…» Les cris et les sifflets résonnent contre les murs des bâtiments officiels. Sous un ciel menaçant, la foule compacte avance par à-coups, suivant à la lettre les indications des étudiants qui donnent de la voix dans les mégaphones. «Aujourd’hui, nous appelons à une grève générale, explique avec une voix cassée l’un d’entre eux, Milan Petrovic, 22 ans. Il faut que tout s’arrête pendant une journée en Serbie, pour montrer aux gens que le système ne fonctionne pas dans notre pays. On continuera à se mobiliser jusqu’à ce que nos revendications soient prises en compte.»
Manifestations et blocage de rues : voilà presque trois mois qu’un impressionnant mouvement étudiant secoue le régime du président populiste, Aleksandar Vucic. Les 15 personnes tuées lors de l’effondrement du toit extérieur en béton de la gare de Novi Sad, la deuxième ville du pays, hantent toujours les esprits. La gare venait d’être rénovée à grands frais, et la tragédie est devenue pour les étudiants le symbole de la corruption et du népotisme du SNS, le parti du président, au pouvoir depuis 2012. Depuis, à Novi Sad, à Belgrade et dans la plupart des villes, un slogan s’est affirmé : «La corruption tue.» Plus de 60 universités du pays sont bloquées depuis plusieurs semaines, et les revendications sont répétées en boucle par des étudiants déterminés et très organisés : la publication des documents relatifs au chantier de la gare mené par des entreprises chinoises, françaises et hongroises, la poursuite des auteurs de violence contre les manifestants et la démission du gouvernement.
Boycott de vingt-quatre heures
Un peu partout au sein d’un cortège qui s’étire rapidement sur plusieurs kilomètres, jeunes et moins jeunes lèvent vers le ciel des affiches avec des mains rouges. «Ces mains ensanglantées sont l’un des symboles de notre mouvement, raconte Marta, une étudiante en design qui porte avec détermination sa pancarte. Les autorités sont restées si longtemps silencieuses sur les responsabilités liées à la catastrophe… Aujourd’hui, tout le monde doit se réveiller, on doit tous descendre dans la rue.» Alors que la contestation ne cesse de s’étendre, le président Vucic refuse toute concession. Et joue la carte de la tension. Les étudiants se plaignent régulièrement des pressions des services secrets ainsi que des violences des provocateurs, une étudiante ayant même été renversée la semaine dernière.
Très populaire dans l’opinion, le mouvement étudiant a décidé de passer à l’étape supérieure avec ce premier appel à la grève générale, mais également à un boycott de vingt-quatre heures de la consommation, cafés et restaurants inclus. Déjà en début de semaine, de nombreuses professions s’étaient mises en grève en soutien à la contestation en cours : professeurs, enseignants, comédiens, avocats mais aussi certains syndicats indépendants des institutions publiques. Au sein de la manifestation, tous expriment leur ras-le-bol voire leur dégoût du système en place. «On n’en peut tout simplement plus, souffle Petar, un enseignant de 32 ans de la banlieue de Belgrade venu avec ses collègues grévistes. La justice n’existe pas dans ce pays. Les élections sont basées sur le vol… C’est la mafia qui est au pouvoir ici.»
«Le régime sait que ses mains sont ensanglantées»
Comme dans la Hongrie voisine de son ami Viktor Orbán, Aleksandar Vucic exerce en Serbie un contrôle quasi total des institutions et des grands médias. Les manifestations étudiantes, tout comme les scandales liés à la corruption dans les marchés publics ou les accusations de collusion avec la scène criminelle, sont absentes des grandes chaînes de télévision. Une impunité que dénoncent nombre des 12 000 avocats qui ont rejoint la contestation en début de semaine. «Des gens proches du pouvoir, condamnés pour des crimes graves, s’expriment régulièrement dans les médias du régime en lui apportant leur soutien, se désole Miroslava, une avocate de 51 ans. Certains ont des liens directs avec les clans mafieux. On ne manifeste pas seulement contre la corruption et l’incompétence de ceux qui nous gouvernent, mais aussi contre ces dérives.»
Confrontés à la plus grave crise depuis leur arrivée à la tête de l’Etat, Aleksandar Vucic et son parti sont sur la défensive. Depuis son contre-rassemblement, organisé en fin d’après-midi à Jagodina dans le centre du pays, l’ancien ministre de Milosevic a minimisé l’ampleur de la contestation et appelé au dialogue. Mais depuis des semaines, les tabloïds pro-régime accusent les étudiants d’être manipulés par les services secrets occidentaux afin de renverser le Président. Il y a trois jours, une banderole a même été affichée par ses partisans sur un pont de Belgrade avec un poing ensanglanté et un doigt d’honneur lancé en direction de «la révolution de couleur». «Consciemment ou non, ce message est un aveu sans équivoque : le régime sait que ses mains sont ensanglantées, il ne peut pas les cacher, analyse l’écrivain et militant de la société civile DejanAtanackovic. En même temps, il les expose bêtement et envoie un message vulgaire qui se résume à : “Nous tuons, et alors ?”»
Le reportage sur le site de Libération.