Dans les Balkans, des passionnés se mouillent pour préserver les dernières rivières sauvages

« Keep the rivers » wild », manif’action en kayak à Podgorica @ LS

Libération – 08.12.2024 – Article

En dix ans de lutte, le mouvement «Sauver le cœur bleu de l’Europe» a réussi à faire stopper des centaines de projets de barrage et à influencer les politiques entourant les dernières rivières libres du continent. Mais elles sont loin d’être tirées d’affaire.

Pagayant à contre-courant sur les eaux translucides de la Moraca, quelques kayakistes font flotter un message en lettres orange : «Keep the rivers wild.» Depuis une petite plage de galets, une dizaine de passionnés se jettent à leur tour dans ces eaux indomptées qui traversent la capitale du Monténégro : le sommet des rivières des Balkans est lancé. «En plein centre d’une capitale, c’est vraiment une expérience unique de pouvoir se baigner sans aucun risque [sanitaire] dans une rivière, sourit Andrijana Micanovic, codirectrice de la Société des écologistes monténégrins. La Moraca est un symbole des richesses naturelles dont nous disposons encore. Les rivières des Balkans sont un point chaud de biodiversité, mais ces rivières sont attaquées.»

Si la Moraca dévale toujours les reliefs monténégrins sans rencontrer d’obstacles le long de ses 113 kilomètres, des projets de barrages ont failli transformer son impressionnant canyon en un lac artificiel. Et elle est loin d’être la seule rivière concernée dans le Sud-Est européen. De la Slovénie à la Grèce, les défenseurs de l’environnement ont recensé au fil des années plus de 3 400 projets de centrales hydroélectriques, de la minicentrale d’un mégawatt au grand barrage d’une capacité de 250 MW.

Réunis à l’automne au Monténégro pour un sommet de cinq jours, ONG, riverains et scientifiques, mais aussi avocats et artistes ont à nouveau alerté sur les dangers, et décrit des constructions de béton qui perturbent le cycle de l’eau, détruisent les écosystèmes fluviaux et bouleversent le quotidien des populations locales. «Notre mobilisation, ce n’est pas seulement une histoire de biodiversité, résume Andrijana Micanovic. Nous collectons des données, des arguments scientifiques et économiques qui démontrent que les centrales hydroélectriques ne répondent plus à nos besoins. Notre production d’énergie doit être diversifiée.» Bien loin de l’image d’une énergie «verte» et renouvelable véhiculée par leurs partisans, les militants écologistes dénoncent une «énergie du passé» qui ne répond plus aux enjeux posés par le changement climatique, avec son cortège de sécheresses et d’inondations à répétition.

Des investissements «douteux»

Selon une étude parue dans Nature, l’Europe est le continent qui a construit le plus de barrières sur ses cours d’eau : plus d’un million. Fragmentées, à peine 20 % de ces rivières seraient en bon état écologique, mais ce chiffre s’inverse dans la péninsule balkanique, où près de 80 % d’entre elles sont encore relativement naturelles. Ces rivières libres abritent des trésors de biodiversité, parmi lesquelles plus de 69 espèces de poissons endémiques, dont certaines devenues rares telles que l’anguille d’Europe, en danger critique d’extinction.

Longtemps resté méconnu, le potentiel de ces eaux sauvages attire désormais les promoteurs de centrales hydroélectriques et les investisseurs locaux ou étrangers. Et dans une région gangrenée par la corruption, les barrages ne sont pas toujours construits pour répondre aux réels besoins en électricité. «Pour des raisons politiques, ces rivières n’ont pas été très développées dans le passé et les promoteurs se sont rendu compte de cette richesse, détaille Paule Gros, de l’ONG BiodivEarth. Evidemment, la réalisation de ces ouvrages peut parfois être tout à fait justifiée par des besoins en eau ou en énergie. Mais dans le cas des Balkans, il y a aussi une opportunité économique avec la possibilité de tirer des bénéfices financiers du développement, de la mise en opération ou de la construction du barrage… Des types d’investissement un peu douteux.»

En dix ans de lutte, le mouvement pour la protection des rivières des Balkans, hétéroclite et transnational, a remporté de multiples victoires grâce à un cocktail d’activisme, de recherche scientifique et d’actions judiciaires. Des centaines de projets de centrales et des chantiers illégaux ont été arrêtés, comme cet été sur la splendide Una, qui coule le long de la frontière bosno-croate, ou dans le parc national de Mavrovo en Macédoine du Nord. La législation sur les centrales a été modifiée en Fédération de Bosnie-Herzégovine et les grandes institutions financières internationales comme la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd) ou la Banque européenne d’investissement (BEI) ont réduit leur soutien à l’hydroélectricité. Mais dans le même temps, des centaines de rivières sont passées dans les turbines des centrales et de nouveaux défis assombrissent le tableau.

La menace du surtourisme

«Les gros investisseurs arrivent : les Chinois en Bosnie, les Américains en Albanie, s’inquiète ainsi Ulrich Eichelmann, de l’ONG RiverWatch. L’argent afflue pour construire des barrages à grande échelle et c’est un nouveau challenge pour nous. Nous sommes également confrontés à une autre menace dont nous n’avions pas conscience il y a dix ans : le tourisme de masse. Jusqu’à présent, nous soutenions les populations locales en leur disant : “Vous pouvez gagner votre vie avec les rivières si vous vous tournez vers l’écotourisme.” Mais ce soi-disant “écotourisme” peut lui aussi très facilement tuer ces rivières.»

Du Monténégro à la Grèce, le tourisme explose ainsi dans les Balkans et la plupart des décideurs politiques perçoivent avant tout les beautés de la nature comme de potentielles sources de revenus. A l’heure des influenceurs et des réservations sur Internet, les espaces les plus fragiles sont de plus en plus fréquentés, et parfois urbanisés, mettant en péril une biodiversité exceptionnelle. «Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, il n’y a pas besoin de beaucoup de promotion : tout le monde sait quels sont les plus beaux endroits», constate Andrej Sovinc, spécialiste en restauration des milieux naturels.

«Comme ces sites ne sont pas bien gérés par les autorités, les touristes viennent en trop grand nombre et des infrastructures touristiques sont construites autour sans contrôles appropriés, poursuit-il. Tout cela peut causer de gros problèmes pour les rivières. Il faut faire une distinction claire entre ce que peut être un tourisme réellement “vert” et le tourisme de masse.» Symbole de ces contradictions, le gouvernement albanais fait actuellement construire un aéroport international dans le delta de la Vjosa. Une aire protégée et un fleuve qu’il avait pourtant accepté de sanctuariser en tant que «premier parc national de la rivière sauvage» en Europe.

Le reportage sur le site de Libération.

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