Jurica Pavicic : le roman noir à la sauce dalmate

Les livres traduits en français de Jurica Pavicic @ LS

Libération – 26.09.2024 – Article

L’auteur s’est imposé comme la nouvelle voix littéraire de la Croatie. Ses polars haletants plongent dans la réalité sociale de sa ville, Split, miroir des contradictions qui agitent le pays.

Les cloches n’ont pas sonné 11 heures mais, déjà, le soleil de l’Adriatique brûle. Les touristes venus du monde entier s’essoufflent sur les pavés du vieux Split. Bob sur la tête et short clair, Jurica Pavicic contourne habilement la foule transpirante pour dénicher une table à l’ombre. L’écrivain de 58 ans connaît par cœur les ruelles médiévales du centre historique. Pourtant, les vieilles pierres du Spalato de la république de Venise sont absentes de ses romans. «Le centre n’est pas représentatif de la ville d’aujourd’hui. Il n’y a plus que des touristes pendant la saison. Peu de gens y habitent, et la jeune génération n’y va même plus», résume-t-il en commandant un allongé.

Véritable personnage de ses polars et miroir des évolutions contemporaines de la Croatie, le Split de Pavicic ne tourne pas autour de ses monuments. Sa ville à lui se situe un peu plus haut, là où dominent les tours en béton construites sous Tito. Des appartements conçus pour les travailleurs dans lesquels il a grandi, et où sa mère est morte. Il s’en rappelle de «cette mentalité à la kibboutz», quand les nouveaux venus des campagnes partageaient la rakija (eau-de-vie de la famille du raki turc) et bâtissaient ensemble l’avenir radieux du socialisme autogestionnaire. Un âge d’or, aujourd’hui idéalisé ou férocement critiqué dans les pays d’ex-Yougoslavie, qui a précédé le retour sanglant des nationalismes. Ces complexes résidentiels décrépis comme les friches industrielles reconverties en centres commerciaux sont autant de sources d’inspiration pour «la célébrité locale». Jurica Pavicic y met en scène des femmes et des hommes aux destins contrariés, confrontés au cynisme de la société.

«Dès que le tourisme s’implante dans un endroit, il lui ôte la vie»

«Je dis souvent qu’en cinquante ans, j’ai vécu dans trois villes différentes, raconte le maître du roman noir croate avec un débit rapide. Il y a d’abord eu le Split de mon enfance, industriel et pollué. Ensuite, celui des années 90, quand, avec la guerre pas loin, la ville est devenue le Bronx du sud de la Croatie, celui de l’héroïne et des militaires, en totale décadence. Et depuis les années 2000, c’est le Split du tourisme.» La «touristification» du pays s’inscrit en toile de fond de Mater Dolorosa, son dernier roman publié par son fidèle éditeur français, Agullo. Comme tant de jeunes Croates, Ines, la principale protagoniste, doit supporter les visiteurs pressés à la réception d’un hôtel pour gagner sa vie.

Dans ses chroniques pour le Jutarnji list, le quotidien de centre gauche du pays, Pavicic décortique les évolutions du néolibéralisme à la sauce croate. Il juge avec scepticisme le «gilet de sauvetage» qu’a représenté le développement effréné du tourisme pour Split et la côte dalmate, éprouvés par la désindustrialisation. «C’est un peu comme le roi Midas qui changeait en or tout ce qu’il touchait. Dès que le tourisme s’implante dans un endroit, il lui ôte la vie. Ce n’est pas une bonne économie, et le tourisme a une date d’expiration comme sur les pots de yaourt, il s’étouffera lui-même.» Devant lui, les groupes de visiteurs marchent au pas, souvent un mini-ventilateur en plastique à la main.

Ancrées dans un espace urbain minutieusement décrit, les intrigues de Jurica Pavicic le sont aussi dans les réalités sociales d’une Croatie en mutation. Si ses livres sont quelque peu inclassables, il revendique le genre policier, «un héritier fidèle aux grands romans sociaux du XIXe siècle». Les meurtres et les enquêtes lui permettent de jouer avec les tourments de ses personnages, comme dans le brillant la Femme du deuxième étage (Agullo, 2022), mais aussi de disséquer les rouages de la cellule familiale. Dans ses fictions, «les femmes sont souvent le principe actif au contraire de l’homme, passif et incapable de prendre une décision».

Révisionnisme ambiant

Après l’Eau rouge (Agullo, 2021), le livre qui l’a fait connaître en France en raflant de nombreux prix, Mater Dolorosa nous plonge à nouveau dans une enquête sur l’assassinat d’une jeune fille. La sœur, la mère, l’enquêteur : trois voix et trois consciences qui permettent à Pavicic de mettre magistralement en scène les oppositions fondamentales qui travaillent la société croate. «C’est ce qu’il y a de politique dans mes livres : la lutte entre les principes et le sang. Vous croyez à la loi et aux principes ou vous croyez aux liens familiaux et à l’honneur. C’est ce qui oppose la mère et la fille.»

Dans une Croatie dirigée depuis plus de trente ans par le même parti de droite conservatrice, les notions de vérité et de responsabilité ne s’estompent pas que dans les romans noirs de Pavicic. Corruption et clientélisme rythment l’actualité, et la très patriotique classe dirigeante affairiste s’emploie à glorifier les «héros de l’indépendance». Quitte à passer sur les crimes commis au nom du peuple croate. Dans le recueil de nouvelles, le Collectionneur de serpents (Agullo) paru l’an dernier, Pavicic brosse le portrait de ces héros et criminels de guerre des années 90.

Alors qu’il dénonce régulièrement le révisionnisme ambiant, Pavicic s’inquiète des sympathies d’une partie de la jeunesse pour le sinistre Etat oustachi. Instauré par les Nazis et les fascistes italiens, cet État croate a procédé entre 1941 et 1945 à l’extermination des minorités, notamment serbes. Un parti ouvertement xénophobe est d’ailleurs entré au gouvernement après les législatives d’avril 2024. «Il y a cette tendance à dire : “Ils ont peut-être commis des crimes, mais c’était nos gars, ils ont défendu notre indépendance”. Le pire étant l’Église catholique. Comme c’est notre église nationale, et qu’elle est très anti-partisans, elle n’est pas intéressée à défendre les principes. Elle est une caricature des pires aspects de la société.» Une église rétrograde et influente qui s’oppose notamment à l’émancipation des femmes.

Dans Mater Dolorosa, l’hypocrisie sociale et les mensonges familiaux pousseront Ines au départ, comme des milliers de Croates chaque année. Jurica Pavicic, père de famille, comprend cette jeunesse connectée au monde pour laquelle «l’anglais est la langue d’accès à la culture». De 4,5 millions d’habitants en 1991, la Croatie est passée à 3,7 aujourd’hui. Cette fuite massive des cerveaux a contraint les élites conservatrices à faire venir des milliers de travailleurs asiatiques. «Le pays vit un énorme mouvement tectonique en devenant à la fois un pays d’émigration et d’immigration.» Une énième mutation croate que mettra assurément en scène cette grande plume de la Méditerranée. A Split, évidemment.

Mater Dolorosa de Jurica Pavicic, traduit du croate par Olivier Lannuzel, éditions Agullo Noir, 416 pp, 23,50 euros.

L’article sur le site de Libération.

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