La Croatie n’arrive plus à nourrir ses touristes

Le « Rungis croate » à Zagreb @ LS

Tribune de Genève – 13.07.2024 – Article

Destination phare du Sud européen, ce petit pays des Balkans est contraint d’importer la plupart des produits frais dont il a besoin.

Les chaleurs estivales se sont installées sur la Croatie, et, avec elles, débute la saison touristique 2024. En voyage organisé ou en indépendants, les visiteurs sont déjà nombreux à parcourir les rues pavées de la vieille ville de Zagreb. Les restaurants qui entourent la grande place Ban-Jelačić à l’architecture austro-hongroise se remplissent rapidement pour le déjeuner. Leurs menus affichent les plats traditionnels des différentes régions du pays des Balkans.

Venus de Montreux, Laure et Patrick apprécient la gastronomie locale. «On mange bien en Croatie, les produits sont bons, ils ont des recettes intéressantes, avec des influences italiennes et hongroises», détaille l’ancienne ingénieure, après avoir savouré un ragoût au poisson typique de la Slavonie. «Normalement, on passe nos vacances vers Split, sur la mer Adriatique, mais cette année on voulait découvrir Zagreb et les terres», raconte Patrick, une carte de la capitale croate à la main. «Ici, les prix sont un tiers moins cher que sur la côte, pour le logement comme pour les restaurants!» Laure et Patrick sont persuadés que «recette locale» rime avec «produits locaux».

Poissons d’origine inconnue

Mais, à quelques pas de la place centrale, les fruits et les légumes de l’attrayant marché de Dolac ne sont pas tous aussi locaux que le prétendent les vendeurs. «Pour les restaurateurs et les hôteliers, la question des prix est vraiment essentielle», reconnaît Biljana qui travaille dans un restaurant de poissons près des étals. «Si les produits importés sont bien moins cher, c’est évidemment ceux-là qu’on va choisir pour se fournir en grande quantité.» A demi-mot, la sexagénaire avoue ne pas toujours connaître l’origine des aliments qu’elle cuisine.

Beaucoup des produits venus d’ailleurs passent d’abord par le «Veletrznica», le point de rendez-vous matinal des grossistes de Zagreb. Des camions venus de toute l’Europe déposent leurs cargaisons d’aliments frais dans cet immense entrepôt situé à quelques kilomètres à l’est de la capitale croate. «On décharge environ 350 000 tonnes de légumes et fruits chaque année», explique Igor Rudelic, l’un des responsables. «Les produits importés viennent surtout d’Espagne, Italie, Grèce et Turquie… Dans les entrepôts frigorifiques, la quantité de marchandises a augmenté de 100% en dix ans. La demande augmente énormément pendant les 4 à 5 mois de la saison touristique.»

Agriculture à la peine

La Croatie compte près de 170 000 agriculteurs et des terres fertiles, mais elle affiche pourtant la plus faible autosuffisance alimentaire de toute l’Union européenne. Autrefois florissant, le système agricole croate ne s’est jamais remis des destructions et des privatisations liées à la guerre des années 90, et il s’avère peu productif. La dépendance alimentaire du pays s’est encore aggravée avec l’explosion du tourisme : aux 4 millions d’habitants, s’ajoutent, chaque année, plus de 20 millions de visiteurs. Le secteur touristique pèse plus de 20% du PIB.

«La fréquentation touristique croît bien plus rapidement que notre production agricole», constate l’expert Ivo Grgic. «Les importations représentent environ 50% des produits consommés par les touristes, surtout le long de la côte. Les touristes s’attendent à trouver sur leur table des produits croates, mais aussi bien en termes de quantité, qu’en termes de compétitivité des prix, notre système agricole ne peut pas concurrencer ceux de la France, l’Italie, l’Allemagne ou des Pays-Bas.»

Calamars venus de Nouvelle-Zélande, ou pommes de terre égyptiennes… Les aberrations de l’économie globalisée poussent de plus en plus de Croates à vouloir redonner leurs lettres de noblesse aux produits du terroir. Après avoir longtemps travaillé pour l’agro-industrie allemande, Zeljko Ilicic a lancé sa ferme familiale il y a 15 ans. «Dans le groupe de distribution où je travaillais, 90 % des produits étaient importés», se souvient ce grand Zagrébois de 56 ans. «J’ai compris pourquoi les gens achètent des poires d’Argentine ou du Chili, et pourquoi ils ne mangent pas de produits de saison. Ça m’a poussé à me lancer moi-même. Et aujourd’hui ça marche super bien.»

Manque de main-d’œuvre

A l’intérieur de la camionnette que Zeljko Ilicic conduit chaque semaine dans le centre de Zagreb, des produits frais, bio et de saison, et surtout locaux… Le concept est encore nouveau en Croatie, mais les paniers paysans commencent à se faire connaître. Vedrana, 35 ans, vient chaque semaine récupérer sa cagette de fruits et légumes, qu’elle est prête à payer plus cher. «La nourriture compte beaucoup pour moi, je veux savoir comment elle est produite et par qui. C’est vraiment absurde qu’on importe autant, et qu’il n’y ait pas plus d’initiatives pour relier les producteurs locaux et les consommateurs.»

Ces démarches restent marginales. Confrontés à la concurrence internationale, les agriculteurs croates doivent aussi faire face aux conséquences du rapide déclin démographique que connaît le pays. De plus en plus de terres agricoles ne sont plus cultivées faute de main-d’œuvre disponible.

Le reportage sur le site de la Tribune de Genève.

Laisser un commentaire