
Tribune de Genève – 08.05.2024 – Article
Favorite des législatives et de la présidentielle de ce mercredi, la droite nationaliste macédonienne devra s’allier avec les partis albanais pour former une majorité parlementaire. La minorité albanaise est souvent accusée de rêver d’union avec le Kosovo voisin.
Une gigantesque statue d’Alexandre le Grand trône sur la place Macedonia, la place centrale de Skopje. Mais de l’autre côté du pont de pierre, le drapeau macédonien, avec son soleil doré sur un ciel rouge, disparaît rapidement des boutiques du vieux bazar. Il est remplacé par un aigle noir sur fond rouge: le drapeau albanais. «Mon drapeau, c’est le rouge et noir, l’albanais bien sûr!», s’exclame Shérif, un Skopiote de 57 ans, devant un monument en bronze à la gloire de Skanderbeg, le héros médiéval albanais. «Mais la Macédoine, c’est aussi l’État des Albanais. Il faut que les Macédoniens acceptent l’idée qu’ils partagent cet État avec les autres qui sont nés ici. Nous les Albanais, on est nombreux.»
Plus petite que la Belgique, la Macédoine du Nord est un État multi-ethnique de deux millions d’habitants. Chrétiens orthodoxes pour la plupart, les Slaves macédoniens y sont majoritaires, mais ils vivent aux côtés d’autres minorités: des Turcs, des Roms, des Aroumains, et surtout des Albanais, quasiment tous musulmans. Les Albanais de Macédoine du Nord représentent environ 30% de la population, selon le recensement contesté de 2021. Ils se sont longtemps sentis méprisés par l’État macédonien. «Il y a encore quelques années, il y avait beaucoup de discriminations, surtout pour obtenir un emploi dans la fonction publique», se rappelle Muhamet, un étudiant de l’université albanophone du vieux bazar. «Aujourd’hui, la situation est bien meilleure: certains Albanais occupent même des postes de direction dans l’administration.»
En 2001, dans la foulée de la guerre au Kosovo voisin, l’Armée de libération nationale (UCK), composée de combattants albanais, s’est soulevée contre le gouvernement macédonien. Après plusieurs mois de conflit, les accords d’Ohrid ont garanti aux Albanais une amélioration de leurs conditions en tant que minorité: ils ont obtenu des droits linguistiques, plus d’autonomie dans les régions du nord-ouest où ils sont majoritaires, ainsi qu’un système de quotas représentatifs dans l’administration. Depuis, le principal parti albanais, l’Union démocratique pour l’intégration (BDI), joue le rôle de faiseur de roi, en s’alliant tour à tour avec les sociaux-démocrates ou les conservateurs macédoniens.
Dans un pays rongé par la corruption, le système clientéliste qui s’est développé à la suite de ces accords suscite des frustrations. Et également un certaine animosité chez de nombreux Macédoniens. «Aujourd’hui les Albanais ont trop de pouvoir! Ils peuvent bloquer tout le pays juste pour leurs intérêts», accuse ainsi Dimitri, un étudiant macédonien de l’Université européenne. «Dans l’administration, ils obtiennent des emplois juste parce qu’ils sont albanais et membres du parti, mais ils n’ont souvent aucune compétence!»
«Grande Albanie»
Beaucoup de Macédoniens accusent surtout les Albanais de mettre en péril l’intégrité du pays en rêvant d’union avec le Kosovo voisin. Ils en veulent pour preuve la visite informelle l’été dernier à Tetovo du Premier ministre kosovar, accusé de promouvoir la «grande Albanie». Pour ces élections 2024, Albin Kurti a également lancé une filiale de son parti Vetëvendosje (Autodétermination). Les dirigeants macédoniens, mais aussi serbes, dénoncent régulièrement les visées irrédentistes du dirigeant kosovar. «Dans les Balkans, Dodik en Bosnie, ou Vulin et Vucic en Serbie font constamment la propagande du « monde serbe »», réplique Bekim Qoku, tête de liste de Vetevendosje pour ces élections macédoniennes. «En comparaison, nous, les hommes politiques albanais, nous ne faisons pas la propagande de la « grande Albanie ». Jamais le Kosovo n’a eu de prétentions territoriales sur la Macédoine. Et pour nous, les Albanais de Macédoine, nos objectifs sont de trouver notre place, de viser l’égalité et de diriger cet État de manière égalitaire.»
Si le système représentatif maintient un fragile équilibre entre les communautés du pays, la société macédonienne reste profondément divisée. Les enfants macédoniens et albanais ne fréquentent pas les mêmes écoles, et les préjugés restent forts. Des violences interethniques éclatent régulièrement dans certains quartiers, dans les stades de foot ou même au sein du parlement. «Les autorités n’ont pas de stratégie, et l’absence de sensibilisation des plus jeunes à la diversité culturelle et au vivre-ensemble conduit à des conflits», déplore Natasha Petkovska du Comité d’Helsinki pour les droits humains. «Des incidents interethniques entre jeunes surviennent souvent sur le chemin de l’école, dans les bus ou les gares routières.»
Malgré ces tensions, le parlement macédonien a récemment nommé pour la première fois de son histoire un Albanais chef du gouvernement par intérim. Un symbole d’apaisement alors que le pays espère avancer sur la voie de son intégration européenne.
Le reportage sur le site de la Tribune de Genève.