
Reporterre – 26.02.2024 – Article
Moins d’un an après la création d’un parc national autour du fleuve Vjosa, le gouvernement albanais veut détourner l’eau de son principal affluent pour alimenter des stations balnéaires. Les habitants ont manifesté ce samedi.
Vallée de la Shushica (Albanie), reportage
Malgré la pluie, des dizaines de personnes se regroupent sur les bancs de galets blancs formés par les eaux cristallines de la Shushica. L’inquiétude est de mise dans cette vallée du sud de l’Albanie aux époustouflants paysages de sommets enneigés parsemés de gorges et reliefs escarpés. Car la belle rivière qui la traverse est en danger. Et elle lance même un SOS avec une longue banderole déployée au milieu de son lit. Depuis plusieurs mois, des tuyaux sont installés afin d’acheminer l’eau à 17 kilomètres de là, de l’autre côté de la montagne, vers les stations balnéaires en pleine extension de la côte albanaise.
Ces travaux sont dénoncés par les militants écologistes et les habitants de la vallée qui ont à nouveau manifesté ce samedi. La plupart vivent d’une agriculture paysanne et de l’élevage, et ils cultivent des liens étroits avec la rivière. « Cette eau, on en a besoin, c’est notre vie ! s’exclame Syri Lanaj, un éleveur de 58 ans, après avoir exprimé sa colère au mégaphone. Nous l’enlever, c’est ruiner notre futur… Sans eau, ce sera la fin pour le bétail, et pour tous les usages que nous offre la rivière. »
« Dans la vallée, il n’y a pas un habitant qui est d’accord »
Selon les associations environnementales, ce projet d’acheminement prévoit de prélever 140 litres d’eau par seconde directement à la source de la Shushica. De quoi laisser à sec cette rivière à régime méditerranéen durant les longs mois d’été [1]. Plus de 30 communes de la vallée seraient directement concernées par le manque d’eau à venir. « Tout est fait de façon cachée, affirme Astrit Balilaj, l’un des élus locaux organisateurs de la manifestation. Il n’y a pas de consultations publiques avec la communauté. Ici dans la vallée, il n’y a pas un habitant qui est d’accord pour dévier l’eau de notre rivière et l’acheminer à Himara sur la côte. »
La colère est d’autant plus grande parmi les habitants qu’il n’y a même pas un an la Shushica et ses 80 kilomètres de long obtenaient officiellement un statut de protection. En mars 2023, le gouvernement albanais et la marque de vêtements de sports Patagonia célébraient la création d’un parc national inédit visant à sanctuariser la Vjosa et plusieurs de ses affluents dont la Shushica. Cette catégorie de protection élevée devait mettre un terme aux différents projets industriels qui menaçaient ces rivières sauvages, et notamment les dizaines de projets de centrales hydro-électriques.
Aujourd’hui, les militants écologistes se désolent de voir l’écosystème du principal affluent de la Vjosa menacé par les travaux en cours, et avec lui, le concept même de zone protégée. « Si l’on proclame un parc national, cela suppose évidemment d’interdire certaines choses, et en premier lieu, le détournement de l’eau des rivières… se désole Besjana Guri de l’ONG EcoAlbania. Un tel projet a un impact sur la biodiversité et le climat de la zone, mais aussi sur la vie des habitants qui dépendent de la rivière. C’est normal que les municipalités de la côte s’approvisionnent en eau, mais le lieu retenu pour les alimenter n’est pas le bon. »
Alors qu’un aéroport est déjà en construction dans le delta de la Vjosa, ce projet de détournement de l’eau d’une rivière protégée ne surprend qu’à moitié les défenseurs de la nature. L’an dernier, la barre des dix millions de visiteurs a déjà été atteinte, et les autorités albanaises semblent tout miser sur le développement d’un tourisme de masse, sans grand souci des conséquences environnementales.
« En proclamant le parc national de la Vjosa, le gouvernement pensait peut-être qu’il aurait les mains libres pour développer ses autres projets liés au tourisme, résume Annette Spangenberg de l’ONG allemande EuroNatur qui soutient les associations environnementales albanaises. Mais, cette construction au sein d’un parc national est tout simplement illégale. Aussi car l’étude d’impact environnemental n’est pas fiable : elle n’a pas mesuré l’impact du détournement de l’eau sur la Shushica et sur le parc national de la Vjosa. » Les habitants et les écologistes exigent l’arrêt immédiat des travaux et une nouvelle étude d’impact environnemental.
Le reportage sur le site de Reporterre.