
Libération – 04.03.2024 – Article
L’organisation de coopération inaugure ce lundi 4 mars une base d’opérations tactiques dans le pays. Symbole de la transformation de cette ancienne dictature stalinienne devenue un pilier de la stratégie occidentale dans le Sud-Est européen.
L’heure est aux derniers coups de pinceaux avant l’inauguration de la base de Kucova. Derrière le portail d’entrée gardé par des soldats albanais aux écussons de l’Otan, des vieux MiG soviétiques et chinois s’affichent comme des pièces de musée. «Cette conversion de la base est un investissement colossal de l’Otan et d’une grande importance pour l’Albanie, se félicite le colonel Kuli, commandant de cette base aérienne située à 85 km au sud de Tirana. Cela va permettre la mise en place d’une infrastructure moderne qui répond aux exigences et aux standards de l’Alliance pour ce type de base d’opérations tactiques. Dans le même temps, la présence d’une telle base montre l’attention, l’importance et l’engagement de l’Otan dans les Balkans occidentaux.»
À Kucova, tout le monde a entendu parler de l’arrivée des troupes de l’Alliance Atlantique et de la renaissance de la vieille base aérienne. Lors de la période communiste, cette petite ville du centre de l’Albanie était au cœur de la stratégie de défense du régime totalitaire d’Enver Hoxha. Les survols des MiG-19 y étaient fréquents afin de «défendre la patrie du socialisme» face aux «appétits impérialistes occidentaux» ou aux visées du «révisionnisme yougoslave». Le dictateur paranoïaque l’avait même renommée Staline-ville, à la gloire de son maître à penser. «À l’époque, l’aérodrome et l’usine d’aviation employaient des centaines de personnes, cela soutenait toute l’économie de la région», se souvient Dilavez Dilili qui a travaillé sur la base du temps de son âge d’or. «Maintenant, avec l’Otan, les gens tournent à nouveau leurs regards vers la base: pour y trouver du travail, mais aussi dans l’espoir que cela permette de réhabiliter les infrastructures de la ville.»
Comme tant de petites cités albanaises, Kucova ne s’est jamais remise de l’effondrement économique qui a suivi la fin du régime communiste en 1991. Les décennies passent et les jeunes continuent de partir chercher du travail à l’étranger. Pour beaucoup d’habitants, l’installation de l’Otan ouvre avant tout de nouvelles opportunités économiques. Mais certains retraités, encore imprégnés des discours anti-américains du régime communiste, ne voient pas d’un bon œil l’arrivée des avions de chasse de l’Alliance. «Que ce soient les Américains, les Russes ou les Chinois, ils pensent avant tout à leurs propres intérêts, ils s’en fichent du peuple albanais, lance ainsi Etem, un ancien ingénieur de 80 ans, nostalgique de la dictature. Moi, en tant que citoyen, l’arrivée de l’Otan ne me rend pas très enthousiaste. Ça a du bon mais aussi du mauvais… Parce que s’il y a une guerre, notre région sera l’une des premières bombardées. Et moi, ma maison est juste là…»
Depuis l’agression russe, les Albanais se montrent solidaires des Ukrainiens et seule une minorité redoute une possible extension du conflit. Le pays a adhéré à l’Otan déjà en 2009, et le parapluie américain rassure la société très largement pro-occidentale. Mère de famille, âgée de 30 ans, Eranda se félicite des 50 millions d’euros que l’Otan a investis pour ouvrir sa seule base dans les Balkans occidentaux. «C’est sûr qu’il y a toujours un risque de guerre, parce que l’Albanie est située dans une région stratégique. Mais bon, on n’a pas vraiment peur, au contraire, on se sent même mieux protégé (rires). Il y a plein de pays qui aimeraient faire partie de l’Otan. Et nous, en fait, on a de la chance d’être devenus membres.»
Alors que la Serbie ne cache pas ses amitiés avec Moscou ou Pékin et que les pics de tension sont récurrents au Kosovo voisin ou en Bosnie-Herzégovine, Tirana tient à s’affirmer comme un pilier de la stratégie occidentale dans les Balkans. Ces dernières semaines, Antony Blinken et Volodymyr Zelensky ont été les invités de marque des autorités. Mais dans un contexte de risque de conflit majeur, le but de la base de Kucova ne serait pas seulement d’assurer la sécurité de la région,. «L’augmentation de la présence des troupes de l’Otan dans un pays comme l’Albanie permet d’élever le niveau de vigilance face à des acteurs déstabilisateurs, comme l’est la Russie, juge ainsi l’expert en géostratégie, Redion Qirjazi. Mais je vois aussi cet investissement comme une partie de la stratégie des pays membres les plus puissants de l’Otan: construire une ligne de défense le plus loin possible de chez eux.»
Tandis que les avions de l’Otan s’installent dans le centre du pays, le Premier ministre albanais a également proposé à l’Alliance Atlantique d’utiliser deux bases navales sur la mer Méditerranée. Accusé de dérive autoritaire et de liens avec le crime organisé par ses opposants, Edi Rama multiplie les signes de bonne volonté à l’égard des Occidentaux.
Le reportage sur le site de Libération.