
Libération – 12.12.2023 – Article
Quasi assuré de remporter les élections législatives du 17 décembre, le parti du président Vucic est concurrencé par une coalition d’extrême droite, dont les diatribes identitaires séduisent une partie grandissante de la jeunesse, échaudée par un climat de vives tensions autour du Kosovo.
Un peu partout dans les rues de Zemun, des fresques nationalistes côtoient des slogans hostiles à l’Occident. Cheveux courts et droit comme un «i» dans ses bottes militaires, Uros sort du grand lycée de ce quartier situé à une dizaine de kilomètres au nord du centre de Belgrade. Son pull noir est constellé de différentes régions et pays des Balkans, tous recouverts du drapeau serbe. «Ce sont les territoires serbes perdus après les guerres des années 90, explique avec gravité le jeune homme de 18 ans, avec quelques approximations historiques et géographiques. La Republika Srpska, le Kosovo et la Metohija, heu… Le Kosovo et heu la Krajina, ah non, le Monténégro… Il faut absolument que les politiques défendent la préservation de l’identité nationale de notre pays.»
Culte des criminels de guerre
L’idéologie de la Grande Serbie était au cœur des guerres menées dans les années 90 par Slobodan Milosevic, lors de l’implosion de la Yougoslavie. Aujourd’hui, une grande partie de la jeunesse serbe voue un véritable culte aux anciens chefs de guerre. Les portraits de Ratko Mladic parsèment les rues de Belgrade. «Pour moi, c’est un héros serbe, affirme Uros, sans hésitation. Un homme qui a sauvé les Serbes en Bosnie-Herzégovine et en Croatie, et un grand combattant pour les droits de l’homme, pour les Serbes. Malheureusement, on l’a enfermé à La Haye et présenté comme un criminel de guerre. Mais tout ça, c’est de la propagande occidentale.» Surnommé à l’époque «le boucher des Balkans», le commandant de l’armée de la République serbe de Bosnie purge actuellement une peine de réclusion à perpétuité pour génocide et crimes contre l’humanité.
Depuis son arrivée au pouvoir en 2012, le président Aleksandar Vucic n’a cessé d’alimenter ce genre de discours anti-occidentaux. L’ancien ministre de l’Information de Milosevic exploite régulièrement les traumatismes de l’histoire récente, comme les bombardements de l’Otan du printemps 1999, pour se poser en défenseur d’un peuple serbe menacé de toutes parts. Ce discours victimaire structure aujourd’hui l’état d’esprit d’une grande partie de la jeunesse. «Malheureusement, cette nouvelle génération est majoritairement d’extrême droite, se désole l’historienne Dubravka Stojanovic. Leurs parents ont été les victimes de la propagande de Milosevic dans les années 90, et donc leurs enfants, nés en 2000, ont peur du monde. Ils pensent que les ennemis sont partout, et que nous sommes entourés par des criminels de guerre croates, albanais, etc. Le régime de Vucic produit et vit de cette peur.»
«Valeurs traditionnelles, famille et chrétienté»
Dans leur défense du «peuple serbe», le Président et son tout-puissant Parti progressiste (SNS) se trouvent concurrencés sur leur droite par le… «Rassemblement national». Cette coalition droitière tient un discours ultranationaliste et antisystème, qui séduit une partie de la jeunesse. Alors que la campagne pour les élections législatives anticipées, dimanche 17 décembre, est rythmée par des accusations d’achats de vote massifs et autres irrégularités, beaucoup aimeraient tourner la page du parti au pouvoir. «Le SNS est une plaie pour la Serbie, ils ne font absolument rien pour le peuple serbe, accuse Petar, un étudiant de 23 ans présent au meeting de clôture du Rassemblement national. Ils ont vendu le Kosovo, et laissent les Serbes se faire maltraiter par la police albanaise… On vit dans un pays où la criminalité et la corruption sont au sommet du pouvoir. Si vous n’êtes pas membre du SNS, vous ne trouverez jamais un emploi dans la fonction publique. La plupart des jeunes partent à l’étranger à cause de ça. En fait, c’est toute la Serbie qui est en train de mourir.»
Omniprésente, la question du Kosovo domine la campagne électorale. Ces derniers mois, les dirigeants européens ont intensifié leur pression sur le président serbe, afin qu’il accepte un plan «franco-allemand». Un accord qui pourrait amener à la reconnaissance de l’indépendance de cette ancienne province, très largement peuplée d’Albanais, et indépendante de fait depuis quinze ans. Mais ces pressions occidentales irritent une jeunesse qui se tourne de plus en plus vers l’Est. «Il vaudrait mieux s’allier à d’autres fortes sphères d’influence politique, comme la Fédération de Russie ou la Chine, juge ainsi Nikola, 27 ans, un drapeau serbe à la main. L’Union européenne devrait être reconstruite autour des valeurs traditionnelles, de la famille et de la chrétienté. Pour l’instant, nous ne devrions pas intégrer cette Union européenne là.» Alors que l’adhésion à l’UE reste officiellement l’objectif stratégique du gouvernement serbe, les dernières enquêtes d’opinion montrent qu’une majorité de jeunes Serbes s’y oppose.
Le reportage sur le site de Libération.