Le Premier ministre Albin Kurti : «Au Kosovo, nous devons être vigilants, car la Serbie est dangereuse»

Albin Kurti lors de la campagne électorale de 2021 @ LS

Libération – Article – 12.10.2023

Près de deux semaines après les affrontements entre un commando de paramilitaires serbes et la police kosovare dans le nord du pays, le chef social-démocrate du gouvernement appelle les décideurs européens à changer de stratégie face à l’allié de la Russie.

Après les affrontements entre un commando de paramilitaires serbes et la police kosovare le 24 septembre, lors desquels un policier kosovar a été tué, la tension reste vive. Belgrade et Pristina s’accusent mutuellement d’être responsables de la situation. Sur le terrain, la population serbe est prise entre le marteau et l’enclume, ne sachant quelle partie croire. Le Premier ministre social-démocrate Albin Kurti, lui, appelle les décideurs européens à changer de stratégie face à la Serbie d’Aleksandar Vucic, accusée de vouloir déstabiliser la région avec son allié russe.

Après l’attaque du 24 septembre, vous avez accusé les autorités serbes et parlé d’un projet d’annexion de cette région.

Oui, bien sûr. Il s’agit d’un acte d’agression de la Serbie, qui a violé notre souveraineté et notre sécurité nationale. La valeur des armes et des équipements saisis atteint plus de 5 millions d’euros. Les terroristes disposaient de cartes et de plans pour attaquer en 37 points.

Donc vous ne croyez pas le politicien et homme d’affaires Milan Radoicic, qui a endossé la responsabilité de cette attaque ?

Bien sûr que non. Milan Radoicic était le chef du groupe terroriste qui a commis cet acte d’agression, mais il était équipé, financé, et il a reçu l’ordre du président Vucic. Lors de réunions à Belgrade, ils sont assis côte à côte. Radoicic est une figure du crime organisé dans le Nord. Il dirige également le groupe Protection civile et la Brigade du Nord, deux organisations que nous avons déclarées terroristes il y a trois mois, et qui ont des contacts avec Wagner et les Loups de la nuit.

Aleksandar Vucic vous a accusé de vouloir pousser l’Otan dans une guerre contre la Serbie.

Je ne veux pousser personne dans une guerre contre qui que ce soit. Je veux la paix et la démocratie. Nous sommes une démocratie orientée vers l’Occident, qui souhaite rejoindre l’Union européenne et l’Otan, et imposer des sanctions à la Fédération de Russie. Pourquoi voudrais-je que les Serbes entrent en guerre contre l’Otan ? Ils n’ont pas besoin de m’utiliser comme excuse pour ça. C’est absurde.

Mais avant le 24 septembre, vos partenaires occidentaux vous accusaient d’être responsable de la détérioration de la situation.

Dans le dialogue entre le Kosovo et la Serbie, je dois dire que nos partenaires en général, et en particulier le facilitateur de l’UE, Miroslav Lajcak, n’ont été ni neutres ni impartiaux.

Vous estimez que c’est injuste ?

Absolument injuste. Et c’est dû à la politique d’apaisement menée envers le président autocratique de la Serbie, Aleksandar Vucic. On m’a dit à Bruxelles qu’il fallait être prudent car une éruption de violence pourrait survenir dans le Nord. J’ai répondu que, dans le Nord, nous n’avons pas de volcan. On ne peut pas parler de cette manière impersonnelle et anonyme. Ce sont certaines structures qui provoquent la violence. Donc, si vous avez des informations, veuillez les transmettre à mes procureurs et à la police.

Y a-t-il une erreur de lecture de la politique menée par les autorités serbes dans la région ?

Il existe deux types de politiciens et de diplomates. Certains sont timides et effrayés. Ils perçoivent la Serbie comme le principal déstabilisateur potentiel de la région, et ils se disent : «Nous avons déjà la guerre en Ukraine, disons oui à la Serbie.» Les autres pensent qu’en utilisant le soft power, ils pourront la reprendre aux mains des Russes. Mais ça ne marche pas. Ils essaient cela depuis des années.

Demandez-vous toujours que des troupes de l’Otan soient déployées à la frontière ?

J’ai fait cette demande il y a deux ans déjà. L’ambassadeur de Russie à Belgrade avait alors inspecté les troupes serbes à la frontière entre le Kosovo et la Serbie avec le MiG-29 dans les airs. En Europe, la première capitale amie de Moscou, c’est Minsk, la deuxième, c’est Belgrade.

Beaucoup de Serbes partent ou veulent partir du Kosovo parce qu’ils disent craindre un nettoyage ethnique.

Il n’y aura pas de nettoyage ethnique de la part des autorités du Kosovo à l’égard des minorités. Jamais. Les Serbes disposent de 10 places réservées sur 120 dans notre Parlement. Et ils représentent 4% de la population. Nous ne nous sentons pas menacés par les Serbes. Mais nous devons être vigilants, car la Serbie est dangereuse. Pour nous, mais aussi pour la Bosnie-Herzégovine et le Monténégro.

Mais beaucoup de Serbes du Kosovo se sentent en danger.

J’ai un ministre serbe, Nenad Rasic, et son adjoint, Radimirovic. Mais ils ne sont pas avec Aleksandar Vucic. Si les Serbes du Kosovo craignent quelqu’un, c’est Vucic et ses tentacules. Pas moi. Rendez-vous compte : tous ces combats qui ont eu lieu dans ce village et pas un seul civil blessé ? Les civils [serbes] n’ont pas rejoint les terroristes.

Mais, en Serbie, on vous désigne comme l’agresseur ?

Poutine disait qu’il y avait un nettoyage ethnique dans le Donbass avant d’attaquer. L’agresseur porte des accusations de nettoyage ethnique dans le but de faire du nettoyage ethnique.

Comment sortir de l’impasse actuelle ?

Une reconnaissance de facto entre le Kosovo et la Serbie devrait être mise en œuvre. Mais avant cela, nous devons assurer la sécurité du Kosovo, en partenariat avec l’Otan. Et la Serbie devrait recevoir des sanctions et être condamnée. Sinon, elle répétera son acte agressif.

L’entretien sur le site de Libération.

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