Dans le nord du Kosovo, les divisions avec les Serbes exacerbées

Un graffiti à Mitrovica Nord qui revendique un « Kosovo serbe » et une « Crimée russe » @ LS

Libération – Article – 12.10.2023

Deux semaines après les affrontements meurtriers qui ont opposé un commando serbe à la police kosovare, l’atmosphère dans le nord du pays reste plombée. La communauté serbe y est majoritaire et ne sait plus qui croire. Beaucoup craignent la radicalisation en cours.

Des véhicules de police ou militaires. On ne croise presque plus qu’eux sur les principales routes du nord du Kosovo. Si les drapeaux serbes flottent toujours en masse au-dessus de l’asphalte, ce sont bien les unités spéciales de la police kosovare qui sont postées à intervalles réguliers le long de la rivière Ibar. Leur présence insupporte la plupart des 40 000 Serbes, majoritaires dans cette région boisée. «On est contrôlés presque tous les jours, et même la nuit, se désole cette femme qui habite à quelques centaines de mètres de la frontière avec la Serbie. Ils nous rendent la vie impossible.» Le regard inquiet de cette quinquagénaire aux cheveux teints se fige au passage d’une patrouille. Comme la plupart des Serbes au Kosovo, elle craint de s’exprimer ouvertement.

Quinze ans après la proclamation de l’indépendance du pays, toujours non reconnue par la Serbie, le nord du Kosovo est plus que jamais au cœur du bras de fer politique que mènent Belgrade et Pristina. Les affrontements meurtriers du 24 septembre ont semé le trouble dans cette région à la souveraineté disputée, et pourtant habituée aux pics de tensions. Rares sont les habitants qui condamnent l’attaque menée par la trentaine de Serbes. Un policier kosovar a été tué dans l’affrontement et trois assaillants sont morts. Pristina les a tout de suite qualifiés de «terroristes» et accusé Belgrade. Mais, dans le Nord, les assaillants sont plutôt perçus comme des résistants, voire des nouveaux «héros serbes». En mémoire de ces trois hommes du commando tués lors des combats, un jour de deuil national a été décrété en Serbie, trois dans le nord du Kosovo.

Village traumatisé

Dans la petite ville de Leposavic, quelques familles s’arrêtent sur les bancs ou dans les cafés pour discuter, en enchaînant les cigarettes. Car derrière la monotonie apparente, les tensions actuelles hantent les esprits. Deux des assaillants abattus étaient originaires du bourg. Parmi eux, un proche de Sanja. Cette infirmière de 47 ans évoque avec fierté ce père de famille dont les funérailles ont été suivies par une centaine de personnes. «C’était un patriote, affirme cette blonde, droite comme un i, mais légèrement tremblante. Ici, ce n’est plus possible. Tous ces policiers albanais passent leur temps à arrêter les jeunes hommes, et il faut bien qu’on se défende.» Derrière elle, des drapeaux serbes recouvrent les barbelés qui encerclent le petit hôtel de ville. Le maire albanais de Leposavic, élu en avril avec moins de 4 % des voix en raison du boycott des Serbes, y vit depuis trois mois, protégé par des soldats américains de la Kfor, la force de l’Otan dans le pays.

Une vingtaine de kilomètres plus au sud, le village de Banjska est encore marqué par la violence des combats. Les enfants sortent en rang de la petite école primaire, et passent à côté de la police judiciaire qui relève les débris de munitions encore présents près de la route. Des tractopelles dégagent les camions qu’aurait utilisés le commando pour se barricader, avant de se réfugier dans le monastère. «De 2 h 30 du matin à 16 heures, c’était une petite bataille, raconte Veton Elshani, directeur adjoint de la police pour le nord du Kosovo. Les terroristes étaient équipés d’armes de guerre. On s’attendait à ce type d’attaque, mais pas de cette ampleur. Mais si cela doit se reproduire, nous sommes préparés.» Côté policier, on justifie le déploiement des forces spéciales kosovares dans le Nord que dénoncent la plupart des Serbes : il faut mettre fin à l’impunité dont jouissent les criminels soutenus par Belgrade. Et on s’empresse de mettre en avant la présence de Serbes et d’autres membres de minorités dans leurs unités.

Autour du monastère du XIVe siècle, perché sur la colline, seuls la porte en métal défoncée et des impacts de balles sur des bâtiments adjacents évoquent les combats. Les lieux de culte orthodoxes, foyers du nationalisme serbe, sont régulièrement accusés de servir de cache pour les armes de contrebande. Dans le village traumatisé, on s’interroge sur les conséquences de cette attaque, sans savoir quelle version croire ni à qui se fier. L’ombre de Milan Radoicic plane au-dessus des verres de rakija, l’eau-de-vie de prune, que les hommes du village boivent pour oublier les soucis.

«Pablo Escobar de la région» ou encore «nouvel Arkan» : les surnoms ne manquent pas pour décrire cet «homme fort» des Serbes du Kosovo, placé sur leur liste noire par les Américains en 2021. Radoicic, vice-président du parti de Vucic au Kosovo, a endossé la semaine dernière l’entière responsabilité de l’attaque. Ces aveux, lâchés après une courte arrestation en Serbie, viseraient à dédouaner Belgrade, selon les autorités kosovares. Depuis 2021, celles-ci ont annoncé avoir démantelé neuf laboratoires de production de drogue dans le Nord, tous liés à Radoicic. Son nom est aussi associé au meurtre d’Oliver Ivanovic en 2018, une figure de l’opposition serbe locale. Ivanovic était l’un des rares Serbes du Kosovo à prôner le dialogue avec les Albanais.

«Il n’y a pas de futur pour nous ici»

Dragan, un agriculteur habitant un village tout proche du monastère de Banjska, en convient : pour les Serbes du Kosovo, les choses n’ont fait qu’empirer depuis cet assassinat. «Nous, on est contre toutes les mafias, qu’elles soient serbes ou albanaises, s’exclame ce robuste sexagénaire, avant de remonter sur son tracteur. Mais comment on peut vivre maintenant ? La frontière est fermée, et je ne peux plus vendre ma production en Serbie. De toute façon, le Kosovo n’a jamais été un Etat, et il ne le sera jamais.» Depuis l’attaque du 24 septembre, le principal poste-frontière de la région ne laisse plus entrer personne en provenance de Serbie. Une gageure pour de nombreux habitants qui dépendent économiquement de Raska, la grande ville de la région côté serbe.

Cette dégradation de leurs conditions de vie, les Serbes du nord l’imputent aujourd’hui largement au Premier ministre kosovar, Albin Kurti, élu en février 2021. Ses méthodes pour imposer l’État de droit et la souveraineté de Pristina sont de plus en plus perçues comme une volonté d’humiliation. D’autant plus que dans les médias contrôlés par le régime du président Vucic, on remue quotidiennement la plaie béante de la perte du Kosovo, considéré comme le berceau de l’identité nationale. Le dirigeant kosovar y est dépeint à longueur de journée comme l’orchestrateur d’une «terreur», voire de «pogroms» contre la population serbe.

Même si la plupart sont conscients d’être instrumentalisés par Belgrade, beaucoup de Serbes reprennent à leur compte les accusations de «nettoyage ethnique» portées par les dirigeants serbes contre Kurti. Car sur le terrain, une crise chassant l’autre, tout le monde a vu des proches quitter le Kosovo depuis 2008, et cette indépendance qu’ils rejettent. A Mitrovica Nord, Marija cherche elle aussi à partir en Serbie avec son mari. Il y a quelques années, cette trentenaire était pourtant fière de travailler pour les rares projets de réconciliation qui réunissent les jeunesses serbe et albanaise. «Dans les conditions actuelles, il n’y a pas de futur pour nous ici, lâche-t-elle désabusée. Ceux qui peuvent vont partir. Ces frontières fermées dans un seul sens, c’est déshumanisant. Ce n’est pas en harcelant les minorités qu’on fait respecter la loi.»

Économie sinistrée

Ferme face aux pressions internationales, le dirigeant kosovar refuse de lâcher du lest et s’oppose toujours à la création de l’Association des communes serbes, demandée depuis plus de dix ans par Belgrade. Albin Kurti redoute que celle-ci permette au président Vucic de s’ingérer dans les affaires internes du Kosovo. S’il peut s’enorgueillir d’un fort soutien populaire chez les Albanais, son inflexibilité a conduit à la rupture avec les acteurs de la société civile du Nord. «Il est en partie vrai que le nord du Kosovo est dirigé par des groupes criminels qui maintiennent la population sous un contrôle absolu, admet Milica Andric Rakic, chercheuse auprès de différentes ONG locales. Mais dans le même temps, les gens sont mécontents de Kurti, et ils sont de plus en plus nombreux à se radicaliser car ils ne voient pas d’autres perspectives.» Alors que l’économie du Nord est sinistrée et que le chômage y touche presque un jeune sur deux, les discours ultranationalistes et revanchards fleurissent. Aux côtés des «Z» en soutien à l’armée russe, d’autres graffitis ont fait leur apparition dans de nombreuses villes serbes : «Quand l’armée retournera au Kosovo.»

Dans le contexte de la guerre en Ukraine, l’attaque de Banjska et ces postures guerrières inquiètent côté albanais – 90 % de la population du Kosovo. L’alerte de la diplomatie américaine sur un important déploiement des troupes serbes à la frontière le 29 septembre a ravivé les craintes d’un nouvel embrasement. «Avec cette attaque, j’ai un peu paniqué parce que cela m’a fait remonter les traumatismes de la guerre, raconte Shpat, 29 ans, dont la famille est originaire du nord du Kosovo. Il faut que les internationaux comprennent que, comme les guerres des années 90, c’est la Serbie qui provoque ces tensions. Il faut la sanctionner.» Vingt-quatre ans après la fin du conflit (1998-1999), la société kosovare reste toujours en attente d’excuses pour les crimes perpétrés par la Serbie de Slobodan Milosevic. La défiance est totale envers Aleksandar Vucic qui fut son ministre de l’Information lors de la guerre.

Le reportage sur le site de Libération

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